MADAME LA PRINCESSE DE PRUSSE
sorte excuser, vivant peu à Berlin, et beaucoup à Coblentz et dans le grand-duché de Bade, où ses vertus, sa parfaite bienveillance, son tact exquis, Tout rendue populaire. Combien à sa place n'eussent vu dans l'occupation du grand-duché par les troupes prussiennes qu'une occasion de dominer et de paraître ! La princesse de Prusse comprit autrement son rôle, et c'est à force de mesure et de goût, à force de bienfaits pour les uns et de gracieuses déférences pour les autres, qu'elle parvint à faire accepter l'autorité temporaire de son mari dans un pays conquis sur les bandes révolutionnaires, mais dont il fallait éviter de froisser et les populations qu'on voulait sauvegarder, et la famille souveraine qu'on voulait maintenir.
En dépit de ses remarquables aptitudes littéraires, de ses rares instincts d'artiste, madame la princesse de Prusse était née pour la politique ; c'est une femme d'affaires dans la grande acception du mot. Si vous retrouvez en elle le sang de ce Charles-Auguste qui fut jadis Fami de Gœthe, il faut reconnaître en même
temps qu'elle est bien la digne fille de sa mère, madame la grande-duchesse douairière de Saxe-Weimar, sœur aînée de Tempereur Nicolas, morte tout récemment. A Weimar, sous le dernier règne, madame la grande-duchesse Maria Paulowna était Tâme de la cour et de tout ce charmant pays qui lui doit tant. Habile à surveiller les affaires sans prétendre les diriger, d'un esprit droit, clair, imperturbable en sa justice, elle était en politique un arbitre irrécusable, et dans les choses de la littérature, la dame patronnesse par excellence. Schiller chanta des hymnes à sa gloire, et Gœthe, dont Tinspiration badine volontiers avec les plus fières, ne ressentit en sa présence d'autre émotion que celle du respect. On n'imagine pas en effet de physionomie plus imposante, et sous ce calme profond, sous cette froideur apparente d'une âme que la conscience de son rang, de sa dignité, n'abandonne jamais, que de bonté, de douceur, de sympathie 1 Quand elle entrait quelque part, même sans la connaître, tout le monde se serait levé involontairement. On eût dit l'apparition de la grandeur morale.