‹ Hommes du jourChapitre 24 sur 26 · MADAME LA PBINGESSE DE PRUSSE · texte numérisé non relu

MADAME LA PBINGESSE DE PRUSSE

Madame la princesse de Prusse partage ce prestige avec son auguste mère, il a certes été donné à très-peu de femmes d'étreaussimerveilleusementdouéesducôté des avantages physiques; mais dans les hommages que sa présence commande, la beauté n'est jamais venue qu'au second rang; Madame la princesse de Prusse a pour elle quelque chose qui vaut mieux, je veux parler de son ascendant intellectuel et moral, auquel pas plus à Bade qu'à Berlin ses ennemis n'ont jamais pu se soustraire.

L'ancien commandant en chef de Tarmée de Crimée est né en 1809, dans le département du Lot, et non loin du village qui donna le jour à Murât. Entré à l'École militaire de Saint-Cyr en 1826, il en sortit pendant Tautomne de 1828, comme sous-lieutenant au 47® de ligne, et partit en 1835 pour l'Afrique avec le grade de lieutenant. Dans la province d'Oran, où son régiment stationnait, il prit part à toutes les affaires qui, sous les généraux Clausel, d'Arlanges et Létang, eurent lieu contre Abd-el-Kader, dont les succès sur la Makta donnaient de la besogne à nos troupes. A l'expédition de Mascara, le lieutenant Canrobert attira sur lui, pour la première fois, l'attention

des oflBciers supérieurs, et, s'étant distingué à la prise de Tlemcen, comme à la bataille de la Tafna, comme partout où Ton échangeait des coups de fusil, il fut nommé capitaine au printemps de 1837. A l'assaut de Constantine, il eut l'honneur d'être blessé auprès de l'héroïque colonel Combes, qui, frappé mortellement sur la même brèche, rendait, en expirant, témoignage à sa bravoure et le recommandait au maréchal Valée comme un officier d'avenir.

Nommé chevalier de la Légion d'honneur, il reçut, en 4839, 1^ difficile mission de former avec les bandes de Cabrera, réfugiées sur le sol français^ un bataillon pour la légion étrangère. Il aida aussi beaucoup, au camp de Saint-Omer, à l'instruction des officiers des troupes légères, que le duc d'Orléans avait prises sous sa direction personnelle. En 4844» il retourna en Algérie, et du sixième bataillon de chasseurs à pied, passa bientôt comme chef de bataillon dans le 45® régiment d'infanterie légère. Ses traits de courage dans les diverses expéditions de cette époque ne

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sauraient se compter. A Behl il tint avec deux cent cinquante chasseurs contre trois mille ennemis et se battit ainsi huit mois contre les Kabyles sans jamais mesurer le nombre de ses adversaires. Colonel en 4818, il fut mis h la tête d'un régiment de la légion étrangère, avec lequel il battit les montagnards de FAurès et fit prisonnier le bey Achmed. A la guerre un vaillant chef, secondé par de braves soldats, devient le géant de la fable, le géant aux cent bras, dompteur du péril. Le colonel Canrobert se faisait surtout remarquer par sa présence d'esprit dans les circonstances critiques. Le trait suivant raconté par M. Pierre de Castellane peut en donner l'idée.

En 1848, devenu colonel des zouaves, il se rendait du poste d'Aumale à Zaatcha pour prendre sa part du siège. Le choléra s'était mis dans sa colonne et la décimait pendant la marche. On avançait avec peine, et les bétes de somme étaient encombrées de mourants. Au moment le plus pénible, on l'avertit que les tribus nomades du Sud se disposaient à l'atta-

quer. Il fallait à tout prix éviter rengagement, car les transports manqueraient pour les blessés. Le colonel aussitôt prend ses dispositions de combat, puis marche seul vers les nomades avec son interprète et leur fait crier ces paroles : « Vous autres, sachez-le, je porte la peste avec moi, et si vous ne me laissez passer, moi et les miens, je la jette sur vous. »

Les Arabes qui, depuis quelques jours, pouvaient suivre la colonne, aux tombes fraîchement creusées, saisis de terreur, n'osèrent attaquer et laissèrent passer.

En 1850, le prince-président fit venir à Paris le général Canrobert, lui donna d*abord à commander une brigade d'infanterie, puis le nomma son aide de camp, position qu'il occupait lors du coup d'État et qu'il a conservée ensuite étant général de division.

Lors de la guerre de Crimée, le général Canrobert fut investi du commandement de la première division

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d*infanterie, et, comme tel, assista aux premiers combats. A la mort du maréchal Saint- Arnaud, il recueillit son héritage, et la direction suprême du siège de Sébastopol lui échut. Plus tard, des difficultés et des mésintelligences dontil ne nous est pas permis de nous occuper, ayant entravé les opérations, le général Canrobert offrit sa démission et poussa le désintéressement jusqu'à vouloir, lui qui commandait en chef la veille, servir sous les ordres du général Pélissier, son successeur. Les troupes, dont le bien-être matériel avait toujours été sa préoccupation la plus vive, les troupes l'adoraient, et sa présence était partout saluée d'una- . nimes acclamations. Le 26 juillet, une dépêche télégraphique du ministre de la guerre l'invita à rentrer en France pour y pourvoir aux soins de sa santé. A cette dépêche, le général ayant répondu que des raisons de santé ne sauraient, sous aucun prétexte, lui faire quitter son poste en un pareil moment, le télégraphe parla derechef, et cette fois pour transmettre un ordre de l'Empereur.

Le général Canrobert quitta la Crimée le 8 août pour rentrer en France, où Fattendait, comme par le passé, la confiance de son souverain, qui Fa depuis successivement élevé aux dignités de maréchal, de sénateur ^t d'ambassadeur en Suède.

Dans la guerre qui vient de se clore par le traité de Villafranca, le maréchal Canrobert commandait le troisième corps d'armée.

La maison grand-ducale de Toscane est une seconde branche de la famille impériale de Habsbourg-Lorraine; la maison ducale de Modène est la troisième. La constitution du duché, comme celle des provinces lombardes, que TAutriche possédait hier encore, ne remonte pas simplement aux traités de 4815, mais bien aux négociations pacifiques qui, en 1 71 3 et 171 4, mirent fin à la guerre de la succession d'Espagne, et par lesquelles l'empereur Charles V stipula certaines dispositions en faveur de sa ligue allemande. On en pourrait presque dire autant de Venise, dont l'acquisition ne fut également qu'une sorte de dédommagement pour l'abandon de territoires menacés par une

ambition qui, alors comme aujourd'hui, empruntait le masque de la nationalité italienne.

Ferrare avait toujours été la résidence des princes d'Esté, lorsqu'en 4538 le pape Clément VIII imagina, sous un prétexte quelconque, d'englober cette ville dans lesÉtatsJde l'Église; le duché alla ainsi s'amoindrissant d'âge en âge jusqu'au jour où le torrent de la révolution française en emporta les derniers restes en i 79Q et charria vers l'exil le duc Hercule III, lequel à la vérité, lors de la paix de Lunéville, fut mis en possession du Brisgau et se vit ainsi dédommagé aux frais de l'Autriche. Cependant, pour si récompensé qu'on le tînt, ce prince n'en légua pas moins ses prétentions à l'époux de sa fille, l'archiduc Ferdinand d'Autriche *, fils de l'empereur François P*^ et de Marie-Thérèse, et propre frère des empereurs Joseph II et Léopold IL

Mais à celui-là non plus il ne fut point donné de jouir de l'héritage. La paix de Presbourg (1805) lui

* Né le 1«' juillet 1752.

enleva le Brisgau, dont s'arrondit le duché de Bade; et il mourut le 24 décembre 1 806, à trois ans de distance de son auguste beau-père, qui dès i 803 s'était endormi dans le Seigneur.

Ses enfants portèrent alors leur résidence en Autriche, où le 6 janvier 1808 sa plus jeune fille devint la troisième femme de Fempereur François, tandis que les deux aînées épousaient des princes de Sardaigne et de Bavière.

Quant à Tarchiduc François IV S son direct et légitime héritier, Tannée 1814 allait le replacer bientôt sur le trône de Modène.

Ce prince, père du duc actuel, mériterait d'avoir sa place dans une galerie de portraits du xv® siècle, et.

^ Né le 6 octobre 1779, marié le 20 juin 1812 à sa uièce Marie- Béatrix de Sardaigne.

tout en faisant, parmi tant de bruits répandus sur son compte, une'large part à Texagération, on ne saurait s'empêcher de reconnattre qu'il fut à tous les points de vue un de ces ^princes malencontreux dont le règne gâterait les affaires de toute une dynastie. C'était au suprême degré l'homme de la défiance et des rigueurs salutaires. Machiavel l'avait endoctriné comme il en a depuis évangélisé tant d'autres. Les sociétés secrètes lui faisaient peur; il y entra pour mieux les surveiller, et sa peine fut perdue, car à la tête des meneurs du mouvement de 1831 figurait le propre chef de sa police personnelle. Ce mouvement le força à se réfugier à Vienne, d'où les armes autrichiennes le ramenèrent le 9 mars dans sa capitale. A dater de cette époque, il se maintint en dépit des conspirations et des tentatives d'assassinat. Par quelles mesures de rigueur? par quels actes implacables, iniques ? Comment le savoir? C'est le propre du despotisme de fausser tous les jugements de l'histoire, mémo de l'histoire contemporaine. A force de bâillonner la presse, d'empêcher toute espèce de protestation, un ' gouvernement finit par s'ôter à lui-môme tout moyen

d'éclairer ses actes. Celui-là qui s'arroge à lui seul le droit de parler, les honnêtes gens ne le croient pas, et ce gui serait pour un gouvernement honnête et régulier Theure de la discussion, n*est jamais pour lui que l'heure de la calomnie.

Qu'on ait calomnié le duc de Modène, qui en doute? On prête aux riches, et François IV fut en ce genre un vrai prodigue. Il y en a même parmi ses boutades qui, jusqu'en leur extravagance la plus bizarre, témoignent d'un esprit inébranlable en ses convictions, celle, par exemple, de n'avoir point voulu reconnaître le gouvernement de Louis-Philippe et d'avoir tenu bon jusqu'à la fin. — Un principe, disait M. de Metternich, est inexorable, immuable, partout et toujours égal à lui-même, tandis qu'une doctrine est au contraire chose absolument arbitraire et d'un mauvais emploi en politique. — En ce sens, on peut le dire, ce n'était pas un doctrinaire que le feu duc de Modène, mais un homme de principe, plus encore de système, et c'est ainsi qu'après avoir, si petit qu'il fût en Europe, refusé toute espèce d'adhésion à ce qui

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lui semblait un gouvernement d'usurpation, il soutenait en Espagne le parti de don Carlos, et contractait pour ce prince un emprunt de vingt-cinq millions en compagnie du roi de Naples et du roi de Sardaigne, qui alors ne s'était pas converti à cette grande cause de la liberté, qui fut, comme on dirait en peinture, sa seconde manière.

François IV mourut le 24 janvier 4846. Son fils, le présent duc, François V, qui lui succéda, est né en 4849, et depuis 4842 marié k la princesse Aidegonde, fille du roiLouis deBavièreS Le jeune souverain avait à peine eu le temps de prendre possession de son trône ducal, que déjà s'ouvrait Tère d'agitations qui a suivi de près en Italie l'avènement de Pie IX. — Bientôt aux difficultés politiques de sa situation, des embar-

1 Son plus Jeune frère, le prince Ferdinand (né le 20 juillet 1821) prît de bonne heure du service dans l'armée, autrichienne, fut quelque temps 'gouverneur de Galicie, et après avoir épousé l'archiduchesse Elisabeth, fille du Palatin, mourut le 14 décembre 1840. Des deux filles de François IV, l'aînée, Tarchiduchesse Thérèse (née le 14 juillet 1817), est mariée au chef de la Maison de Bourbon, etla plus jeune, Marie-Béatrix (née le 1 3 février 1824), a épousé en 1846 l'infant don Juan, second fils de don Carlos.

ras de territoire allaient se joindre. Le 15 septembre 4847, le duc dé Lucques ayant abdiqué, la plus grande partie de ses Etats devait, selon le texte des traités, revenir à la Toscane, qui de son côté, toujours par les mêmes traités, avait à renoncer à ses droits sur Fivizzano pour les passer à TEtat de Modëne.

Mais ici commencèrent les complications.

La population fivizzane, mue à cette époque du plus fidèle amour pour ses princes légitimes, signifia à son grand-duc qu'elle ne voulait, sous aucun prétexte, se séparer de lui pour devenir modénoise. En même temps, le duc de Modëne faisait prendre possession par ses troupes et ses fonctionnaires des Etats que le droit européen mettait sous la sauvegarde de sa couronne. La Toscane protesta, ses armées volèrent aux frontières, et la guerre allait s'allumer entre ces deux puissants voisins, lorsque Fintermédiaire, non cette fois-ci de l'Autriche, mais du Saint-Père, ensuite de la Sardaigne, vint par bonheur tout apaiser. Et ce fut ainsi que Fivizzano échut au duché de Moilëhe.

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La mort de Timpératrice Marie^Louise lui valut, i quelque temps de là (48 décembre 4847), un plus se* rieux accroissement de territoire. Lorsque la branche des Bourbons, qui régnait à Lucques, passa à Parme, Hodëne acquit la principauté de Guastalla.

A diverses reprises, le duc s'était vu forcé de réclamer Fappui des baïonnettes autrichiennes, et, en 1848, il conclut avec le cabinet de Vienne un solennel traité d'alliance offensive et défensive; ce qui n'empôcha pas, le mois de mai suivant, les Jésuites d'être violemment expulsés. En vain le prince voulut parler à l'émeute; il lui fallut sortir de ses États, envahis dé* sormais par les bandes révolutionnaires qui débordant des légations proclamèrent à l'envi sa déchéance, et, sous la conduite du Farini de l'époque, décrétèrent l'annexion au Piémont. Mais cette comédie n'eut qu'un mopient et, dès le 4 août, François V rentrait dans sa capitale, sans que cette restauration fût signalée autrement que par une amnistie et des mesures de conciliation de toute espèce. Car il convient de le dire, ce n'est ni un Tibère ni un César

Borgia que le duc régnant de Modène, et s'il n'avait pas contre lui les excentricités absolutistes de son trop célèbre père, ses ennemis seraient fort en peine de dresser leur acte d'accusation.

D'ailleurs, il faudrait lâcher de s'entendre une bonne fois sur cette question de principes, dont les adversaires de la politique du droit et de l'ordre ne manquent jamais de se servir selon les intérêts de Fargumentalion du moment. Si, par exemple, vous leur parlez de madame la duchesse de Parme, ce noble esprit, si ferme, si pratique, si profondément imprégné du libéralisme des temps nouveaux, ce grand cœur de mère et de chrétienne ouvert à toutes les charités, à toutes les clémences, et que nul devoir comme nulle épreuve n'a surpris encore au dépourvu, —ils vous répondront qu'en effet l'illustre fille du^duc de Berry a tenu au pouvoir les promesses du sang

dont elle sort, que sa régence fut un gouvernemenl d'indépendance, de liberté, de réparation, un gouvernement honnête et national, mais qu'il s'agit ici purement et simplement d'une question de principes, et qu'en pareil cas on est fort mal venu de prétendre arguer des mérites et des vertus d'une femme ; que c'est faire de la sentimentalité que d'insister sur ce chapitre, et qu'en politique rien n'est plus ridicule et plus niais que la sentimentalité. L'argument peut avoir du vrai, et nous l'approuverions volontiers, mais à la condition qu'on s'y tiendrait et qu'après avoir, au nom de Tinflexibilité du principe, méconnu de gaieté de cœur les droits imprescri]f)tibles de madame la duchesse de Parme, on ne viendrait pas faire du rétablissement des autres souverains une pure et simple question de personnes.

Car si d'une part les qualités d'âme et d'esprit de madame la duchesse de Parme ne doivent pas être invoquées, il est évident que de l'autre il ne saurait y avoir que manque de logique et mauvaise foi à vouloir rendre les Ûls des ducs de Modëne et de Toscane res-

poDsables des erreurs et du despotisme de leurs pères.

« Il vous trompe, s'écrient d'avance les révolutionnaires, quand le jeune héritier de la couronne de Toscane vient offrir une constitution ; il vous trompe : son père était au camp des Autrichiens I »

— Mais, leur répondez-vous, madame la duchesse de Parme n'y était pas, elle, au camp des Autrichiens, et pour rintelligence des besoins de l'heure présente, il semble assez qu'elle ait fait ses preuves ?

« C'est possible, mais nous ne voyons là qu'une question de sentimentalité ! »

En d'autres termes :

« Si, par fortune, il nous arrive, à force de chercher, de trouver dans la politique des ducs de Toscane et de Modène, fût-ce même dans leur vie privée, un acte capable de jeter de l'odieux sur leurs personnes, nous nous empressons de l'exploiter, mais si au contraire cette politique et cette vie privée ne nous offrent que vertus et dévouement, comme c'est le cas pour madame la duchesse de Parme, nous sommes fermement

résolus à passer outre et à ne nous occuper que du principe. »

Parlons net, ce qu'on veut, c'est le désordre, un • désordre bien organisé, doht on puisse s'émerveiller à distance, au plus grand ébahissement des esprits crédules. On reprend en' sous-œuvre les préliminaires de Villafranca, qui, tout en proclamant l'indépendance italienne, respectaient en même temps des droits inviolables et, par haine des maisons régnantes, on va jusqu'à vouloir sacrifier l'autonomie des duchés. Or ces préliminaires ont tranché la question d'une manière trop absolue pour que le roi Victor- Emmanuel qui les a signés lui-même puisse oublier que la restauration des princes italiens est une des conditions de la cession de la Lombardie. On ne peut, en dernière analyse, vouloir prendre ce qui n'a pas été cédé, sans s'exposer à s'enlever le droit de garder ce qu'on a reçu*.

1 Voir, à ce propos, la réponse embarrassée et si conditionnelle du roi de Piémont à la députation toscane.

A quiïera-t-on croire, en outre, que des États comme la Toscane, Parme et Modène, auxquels la paix de Villafranca garantit désormais un gouvernement national, s'en iront de gaieté de cœur, — pour devenir des provinces piémontaises,— renier leur tradition historique, cette tradition dont les moindres municipalités se montrent, à bon droit, si jalouses? Puis, comme si cette question des duchés n'était point assez grosse , on la complique de la question des légations, on enchevêtre les intérêts, on s'arrange de manière à ce que les difficultés ne puissent plus être résolues isolément, et les directeurs du mouvement semblent ne pas s'apercevoir qu'à force d'accumuler les embarras, de créer des compromissions, ils fatiguent l'Europe.

Les restaurations aujourd'hui sont impossibles par les armes. Qui en doute? Qui serait assez criminel, assez fou, pour oser tenter une entreprise contre la volonté formelle des populations, librement et sincèrement exprimée? Mais si, comme l'assurent les gens bien informés- et qui ont vu de près les choses, il y avait dans ces manifestations énormément de mise

en scène ^ si le vœu des populations était, ici» beaucoup moins en jeu qu'on ne se plaît à nous le raconter, il pourrait bien se faire alors qu*à un moment donné, ce qui ne peut ni ne doit s'accomplir par la force se fît tout simplement par lassitude. Le temps est un grand maître en pareil cas, et si j'étais M. Farini, j'en voudrais cruellement à la France de sa politique expectante et dilatoire, plus efficace peut-être pour les restaurations qu'une nombreuse et vaillante armée.

Pendant les conférences célèbres de l'île des Faisans, les plénipotentiaires espagnols écrivaient à Madrid qu'ils étaient fort pressés par ceux de la France, et le ministre espagnol répondait : Ennuyez-les.

Des trois souverains dépossédés, si tant est que la dépossession se consomme, le duc de Modène serait

' Voir la note du Moniteur,

encore le moins à plaindre, car il n'a pas d'enfants, et l'immense fortune de la maison d'Esté lui permettrait toujours de faire grande figure, même parmi les têtes couronnées. Entre les diverses résidences vraiment royales qu'il possède en Autriche, il n'aurait que le choix. En maintes occasions déjà, l'altesse, exilée de ses États par la guerre ou les troubles civils, est venue rêver sous ces grands arbres et s'installer dans ces palais ; elle en serait quitte, CQtte fois, pour s'y établir définitivement et philosopher tout à son aise sur le néant des humaines grandeurs, au milieu de toutes les splendeurs de l'existence et des plus rares chefsd'œuvre de celte ingrate Italie, qui veut le renvoyer à ses moutons.

Ira-t-il? On en peut douter, surtout quand on connaît cette nature fière et hautaine, cette inflexible et froide volonté d'archiduc.

Le duc de Modène est très-aimé à Vienne, et personne plus que lui n'a les sympathies de François- Joseph. Après la bataille de Solferino, il fut le premier, et durant tout le soir, l'unique confident des

misères du jeune empereur, qui, tout effaré, s'élança vers lui, les yeux rouges de larmes et le cœur gonflé d'amertume. A la porte de cette chambre étroite où les deux augustes parents échangeaient à voix basse leurs doléances, s'empressaient tous les grands de Tempire; tous les héros de cette bataille perdue, les Schlick, les Benedek, les Hess, les Grûnne, et personne n'entra jusqu'au matin. Cette nuit-là, Fempereur d'Autriche et le duc de Modène la passèrent seuls à s'entretenir... à, pleurer ensemble, peut-être! — De telles circonstances ne s'oublient pas, et il convient de se représenter cette scène lugubre et solennelle pour bien comprendre le sens et la portée des paroles de François-Joseph : « Le duc de Modène était avec moi, et je n'abandonnerai pas mes alliés! »

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