‹ Hommes et choses d'outre-mer [microforme]Chapitre 9 sur 17 · IMAGE EVALUATION TEST TARGET (MT · texte numérisé non relu

IMAGE EVALUATION TEST TARGET (MT

à Tn

ne en din n ee mens

Les réformes n’ont produit qu'un mieux transitoire. Elles n'ont rien changé. L'ile malheureuse se venge par son malheur. Elle « bloque la route » à l'Angleterre qui l’opprime et qu’elle obsède de son cri monotone, pour la justice et la réparation. Gladstone résiste. Lui dont l’âme vibre à tous les appels de la souffrance, venus de Naples, de Grèce, de Bulgarie, n’a pas entendu, ni compris celui-là sans doute trop proche. IL s'étonne et il s'irrite qu'on ait si mal reconnu ses avances, et qu'on résiste à la loi. Il ne s’est pas dit encore que la grande coupable, peut-être c'était elle. Il se butte et il se trompe.

Mais l'Irlande a trouvé un chef, Parnell, et des défenseurs sur son sol, qui sont parfois des assassins. C’est la conséquence et la condamnation de l'injustice et de la violence, qu'elles fassent la misère qui fait le crime, et c’est la philosophie de la crise irlandaise.

Ligues secrètes, Fenianisme, complots au clair de lune, coercion, obstruction, boycottage, prison, éviction, assassinats, voilà les têtes de chapitres de ce roman divers où le mal provoque le remède qui aggrave le mal, où le poignard de Phœnix-Park est la suprême riposte à la rigueur qu'il juge, et, condamné, condamne. Au fond, de l'impuissance. L'effort herculéen aboutit au néant. :

Gladstone, désorienté d’abord, a pris le mauvais chemin, a marché devant lui, et s’est égaré. De

bonne foi, il a été infidèle à son principe et à son génie. Le grand libéral a songé à tout, sauf à la liberté. Il n’en a peut-être pas eu le temps, ni la chance. IL s'est trouvé captif de l'erreur initiale. Pris dans l’engrenage, il n’a pas su se dégager à temps, tout le reste a suivi. Mais l'expérience cruelle n’a pas été vaine tout à fait. Stupéfait du désastre « et ne sachant que croire », l’homme de conscience a fait un retour sur lui-même. Il s'est interrogé, s’est insensiblement repris. La main de geôlier, malgré lui, qu’il a mise sur l'Irlande, peu à peu se desserre. L’'étreinte se reläche. Quelques jours encore, et le geste achevé sera celui du libérateur.

On travaille pourtant dans ce parlement tumultueux, même on travaille beaucoup. & Le record de la besogne y a été battu ». Jamais on n'avait autant siégé. Au fort de l’obstruction, les communes étaient rarement silencieuses. Telle séance durait, sans interruption, d’un lever de soleil à l’autre. « L'heure suivait l'heure, la nuit le jour, et le jour la nuit (r). De loin le plus infatigable, toujours un des premiers, souvent un des derniers sur la brêche, c'est ce vieillard ferme et droit, image de la vigueur, qui semble doué « d’une immuable jeunesse. »

Négligeons le réformateur, le démocrate et cette nouvelle loi électorale — qui complète la loi de

(1) M. Gladstone, by Lucy.

franchise antérieure, fond la plupart des bourgs dans les comtés, élargit la base du suffrage — l’œuvre maîtresse de ce ministère, « par quoi toutes les clas- « ses de la communauté feront une masse compacte « autour du trône que nous aimons tant et autour « d’une Constitution qui en deviendra plus forte et « plus libre ; » négligeons l’œuvre pour le spectacle de l’homme, de l’athlète, du lutteur.

C'est l’époque mémorable des grandes joût:s parlementaires. Le monde politique traverse une crise de rénovation, il y a dans son agitation de la genèse. Le bruit de ses disputes est la rumeur même de la vie, essayant des formes nouvelles. Les moules vétustes craquent sous la pression de jeunes énergies. Les partis histor'ques se scindent ; à côté d’eux, hors d'eux, des partis naissent ou s'organisent. Le Travail aura bientôt sa voix indépendante. Les démocrates-tories, dernier rameau issu du vieux tronc tory en détournent le plus pur de la sève. Leur chef, de filiation nettement disraélite, l’exubérant Churchill, fort en avant des masses conservatrices, hésitantes et scandalisées, tient l'arène en émoi. Plus que jamais, en effet, le Parlement en est une, les discussions y prennent des airs de tournois, où tous, à tour de rôle, adversaires coutumiers ou nouveaux venus, désireux d'essayer leurs forces provoquent le vieux champion. Lui harcelé par tous, il leur fait tête. Son énergie, ses ressources se multiplient avec les assaillants. L'âge ne luia rien enlevé

de sa valeur physique. Il n’a pas éteint la flamme du regard, alourdi le geste, voilé la voix. Sa puissance oratoire est dans sa plénitude.

Regardons-le dans l'attitude du combat. On l'attaque. Il écoute. Mais toute sa figure parle, sa mimique passionnée trakit l'agitation interne. Il ne peut maîtriser son impatience, qui s’aflirme en exclamations brèves, en gestes saccadés. « Il tremble de tous ses membres sous l'intensité de la conviction et la fureur de la bataille (1). » L'Italien qui est en lui, a échappé à la surveillance de l’Ecossais. À ce spectacle, ses adversaires se moquent ; ses amis s'émeuvent et souffrent.

Mais le voici debout, droit, robuste, la fleur à la boutonnière — la fleur qu'il arboraït dans les grands jours ; à portée de sa main, « le fameux Pomatumpot (2) ». Instantanément, il a ressaisi son empire sur lui-même. Sa fureur tombe dès qu'elle peut s'exprimer, et ne lui laisse que 14 chaleur qui animera l’idée. En quelques mots, il règle l'adversaire, «le traite avec la bienveillance souveraine de Gulli-

(1) Gladstone, by H. Lucy.

(2) Mélange d’œuf.et de vin destiné à rafraîchir et à fortifier l'orateur, le fameux pomatum-pot qui joue un grand rôle dans ces occasions, passa un très mauvais quart-d’heure: l'œil de Gladstone tombant sur lui, le pot est saisi d’un geste brusque, rapidement porté aux lèvres, et avidement englouti comme si, au lieu d’un innocent composé d'œuf et de vin, c'eût été de l'essence concentrée de lord Randolph Churchill. (Gladstone par H. Lucy.)

een come

ver qui ignore la piqüre de la lance du champion de Lilliput (1). » Et il entre dans le débat ; il se fraie un chemin à travers l'argumentation adverse « comme l'éléphant à travers la jungle. »

L'image exprime heureusement la force de cette éloquence, mais elle ne rend pas compte de son essence. Le dialecticien s'y double d'un poète... il est lumineux, persuasif, pathétique. Sa pensée, amie des cimes, va chercher la multitude des faits particuliers, les enveloppe, les distribue en masses profondes, les enrégimente au profit de la cause, les emporte avec soi sur les hauteurs, d’où fondre sur l’ennemi.

Et pour véhicule à cette pensée, une phrase somptueuse qui se déploie en larges périodes musicales « roule, irrésistible comme les vagues de l'Atlantique (2), accable, charme... et ne change pas les hommes.

Le troupeau des petites passions, un instant débandé se retrouve uni au scrutin, et se venge dans le secret des urnes. Il en va d'ordinaire ainsi dans les assemblées politiques. Les voix y sont plus difficiles à conquérir que les âmes.Le pouvoir de l'orateur y cesse avec sa parole. Il se trouve, quand elle se tait, qu’elle n’a conquis que ce qui restait à prendre des volontés : peu de chose. La souveraineté du parti sur ses membres prévaut et, en fin de

(1) Gladstone, par H. Lucy.

(2) Jugement de Grattan sur Fox.

compte, l'étiquette règle le vote. Quelle ironie! Gladstone, le magicien du verbe, l'Orphée moderne, qui entrainait les peuples, va succomber, faute d’avoir pu, dans un Parlement, déplacer douze voix !

Douze voix qu’il n'a pu gagner ou garder, il n'en fallut pas davantage pour renverser le colosse et modifier de fond en comble la situation politique. Défaite sensationnelle qui ne fut qu'une demi surprise.

Depuis longtemps, le grand ministère était ébranlé. La crise permanente en Irlande, le désastre du Soudan qu’on venait d'apprendre, l'avaient singulièrement affaibli. Le chef même traversait une de ses périodes d’abattement. De même qu'en 1874, il parlait de retraite. La voix qui sonnait comme « un clairon dans la campagne du Midlothian » était momentanément brisée. Enfin, il était au pouvoir depuis cinq ans — longue carrière — après laquelle la force qu’il tenait de la nation était épuisée. La loi d’alternance politique qui l'avait élevé, allait l’abaisser. Le flux devait être suivi du reflux.

Pourtant, avec son prestige amoindri, il restait debout encore. Ilsurvivait à la tragédie de Khartoum, âprement exploitée contre lui. La passe difficile était franchie, on pouvait le croire sauvé.

Le grand financier tomba sur une misérable question de finance. « Le choc avait été très rude »..

Il y avait de l'électricité dans l'air, le 9 juin 1885 (1). Les Communes étaient fiévreuses. Dans l'incertitude de l'issue, qui règna jusqu'à la dernière seconde, « la tension des esprits atteignait au point de soufrance. » Des deux côtés, on sentait, sous la banalité du débat, l'importance de l'enjeu. Les Whips, au milieu d’un grand va et vient, étaient allés raccoler les hommes dans les couloirs, avaient battu le grand rappel. Et l'on votait.

Enfin quand on annonça le résultat, l'amendement de sir Michael Hicks Beach (2) soutenu par deux cent soixante-quatre voix contre deux centcinquante-deux, une majorité de douze voix contre le gouvernement, ce fut, dans le camp hostile une explosion d’enthousiasme telle qu'on n'en avait peut être jamais vu. Lord Randolph Churchill, le tory démocrate, un des vainqueurs « menace de devenir fou de joie... Il secoue la main de l’impassible Rowland Hill, qui le contemple avec un bon curieux sourire, comme on ferait d’un animal sauvage. Il bondit sur son banc — et bondir sur un banc est une manifestation qui, aux Communes, sort un peu de l’habitude — et là, il danse, il agite follement son chapeau autour de sa tête, il vocifère, sur un ton d’exultation Stentorienne,

(1) Les éléments de toute cette scène sont tirés de « l'Histoire de notre Temps » par J. Mac Carthy et de « M. Gladstone par Lucy. »

(2) Il condamnait l’augmentation des droits sur la bière et les alcools, sans alléger les taxes locales.

Li net eu: d'Éstett te, NUE de

WILLIAM EWART GLADSTONE II résiste à ses amis qui tentent de le calmer; pour l'heure, son enthousiasme était irrépressible. »

A ce délire des vainqueurs, mesurez le vaincu : lui-même, absolument calme, il propose à la Chambre de s'ajourner. À ces mots, le silence succède au tumulte, tous ont compris que sous cette forme si simple, c'était sa démission qu'il annonçait. (1).

«Il y a eu deux grandes transmigrations d'esprit dans ma carrière, écrivait Gladstone au lendemain de son échec d'Oxford... Il y en aura une troisième, sans doute. »

Nous y voici.

Plus que l'Egypte, que l'Afghanistan, que le Transwaal, c’est l'Irlande qui l’a défait. Son insuccès y avait été pour lui, nous l’avons vu, un enseignement. Il lui avait démontré que la coërtion n'était pas une solution, que l’idée se laisse malaisément incarcérer, et qu'il y avait peut-être mieux à faire que de mettre un peuple en geôle. Mais quoi ? S'il ne le distinguait pas encore clairement, du moins chaque jour l'entrevoyait-il un peu mieux. « Percevoir le bien, pour lui c'était le vouloir. » Dès que le bien prit la figure et le nom du Home-rule, il voulut le Home-rule ; sans plus tâtonner : il marcha vers le but. Rien ne le put détourner d’une entreprise qui se réclamait à sa conscience, d’un devoir,

(1) Histoire de mon temps, par J. Mac-Carthy.

102 HOMMES ET CHOSES D'OUTRE-MER d'un grand devoir de réparation nationale, et quasi personnelle.

De là sa fougue, et son obstination au cours de cette suprême croisade, la plus longue, la plus ingrate de toutes, où l'ennemi à vaincre n’est plus l'étranger lointain, mais le compatriote, l'ami d'hier, le frère d'armes des luttes passées.

On a suspecté les mobiles de sa conversion. On a dit qu’il était devenu Home-Ruliste du jour où il avait reconnu que l’appoint du parti national Irlandais était nécessaire à son existence ministérielle. On l’a accusé de traîtrise à son principe, au moment même où il lui donne le plus haut gage de dévouement, où, en possession « de tout ce qu’un mortel peut désirer, » il va, par un sacrifice rare, « risquer position et renommée, l'amour, l'estime même de son pays et de son souverain, tout ce qui donne du prix à la vie, tout cela afin de réaliser ce qu'il croit profondément ètre juste (what he is profoundly convinced tô be right) » tout cela en faveur d'une nation « si pauvre qu'elle ne savait en échange lui offrir que de la reconnaissance »... « Et ilest honni.… « Retenez mes paroles, a dit sir Andrew Clark : Nul ne sera plus regretté et plus exalté quand il ne sera plus là. » (x).

La vérité, c'est que sa conviction, celle-ci comme

(1) Dans « les reminiscences d’un artiste, » M. Rudolf Lehman rapporte dans ces termes, l'hommage rendu par sir Andrew Clark à son illustre client.

les autres, fut de lente croissance (1) et s’annonça de loin. La période d'initiation fut longue et mouvementée... Mais jamais il n’a condamné le principe. Il ignorait le sens exact, et la portée de la grande réforme. Mais son ignorance n'était pas hostile. Dès 74, il affrontait sans effroi l’idée d'un parlement national Irlandais. En 82, il songeait au gouvernement local, comme à un remède possible. Son intelligence insensiblement s’apprivoisait à la nouveauté de la conception home-ruliste qui va s’y préciser en deux questions : l'Irlande veut-elle le Home-Rule ?(2) L’Angleterre peut-elle le lui accorder, sans dommage? Ces deux questions posent les deux conditions de son adhésion au projet. IL faut d'abord que la volonté irlandaise s’aflirme en sa faveur. Il restera ensuite à mettre cette volonté d'accord avec l'intérêt britannique.

L'Irlande s'est chargée de répondre à la première

(1) Un homme ne peut vraisemblablement bouleverser la structure de toute sa vie, et violemment troubler la société, si ce n'est sur une conviction complète et longuement müûrie. Et celle-ci est l’œuvre du temps. (Gladstone, Past Years, vol. Il).

(2) Dans la période d’incubation, Gladstone qui cherchait à s’instruire, s’étonnait — dans une conversation privée avec J. Mac-Certhy, — qu'une poignée de députés Irlandais, s'intitulent nationalistes, à l'exclusion des autres représentants bien plus nombreux de l'Irlande, élus de la même façon. — Donnez-nous le suffrage populaire, riposta

son interlocuteur, et vous verrez de quel côté est le peuple d'Irlande.

question, de remplir la première condition. Elle parla avec la voix que Gladstone venait de lui donner, en nommant quatre-vingt-trois homerulistes sur cent trois représentants. Et le problème par là simplifié se formule ainsi’ Concilier le home-rule avec le maintien de la suprématie britannique.

Il n'était pas pour embarrasser le cerveau fertile d’un Gladstone, qui déclarait dès 74, que le jour où les deux parties seraient d'accord sur le principe même « il ne ferait pas grand cas du ministre incapable de tailler une loi à sa mesure. » :

D'autant qu'auprès de Gladstone, il y a John Morley, Morley, l'homme de lettres, qui, des méditations du cabinet, a passé aux luttes de la presse, et de là, aux responsabilités du pouvoir (1). Est-ce lui, comme d’aucuns l'ont prétendu, qui convertit Gadstone à la doctrine de l’autonomie irlandaise ? Ou bier, est-ce le prestige du grand libéral qui entraîna le spéculatif dans les régions de la politique active? Toujours est-il que, dès le début de la crise, nous trouvons John Morley aux côtés de celui qu'il ne quittera plus, le suivant quand il ne lui fraye pas la route, payant de sa personne avec une souple bravoure, soutenant de ses paroles et de ses actes, l'effort du chef qu'il inspira peut-être.

Dès 1885, un pas décisif est accompli. Gladstone est convaincu que le vœu de l'Irlande est légitime, juste

(4) Aug. Filon, Profils anglais.

WILLIAM EWART GLADSTONE 105 et réalisable. Il n'aura donc plus qu'une pensée : le satisfaire.

Aux premières rumeurs d'une conversion, dès que le résultat de cette lente opération mentale commença d'apparaître, et qu'on put croire que Gladstone méditait de porter atteinte à l’acte d'union, il y eut dans tout le royaume, de la stupeur d'abord, puis des grincements de dents. Le vieux parti libéral se lézarde, la lutte commence, émouvante, acharnée, pour ne s'achever qu'avec la carrière politique du Grand Old Man. Abandonné d’une partie des siens, comme Solness, il construit d’une main ferme la tour de l'avenir, « la libre tour qui, sur les flots domine » (1) et parmi les clameurs, les rires, les insultes et les effrois, il y monte — il en atteint le faite d'où il tombe, grandi par sa chute même.

Le ministère bouche-trou (stop-gap) de lord Salisbury venait de disparaitre. Les élections de décembre 85, avaient donné à Gladstone une faible et très hétérogène majorité. Il était redevenu Premier. Un apaisement s'était fait soudain, dans le monde politique. « C'est le calme, dit John Morley, des eaux sur le bord du Niagara. »

Gladstone préparait son Home-Rule.

Le 8 avril, il le présentait aux Communes. Le bill conciliait le vœu de l'Irlande avec l'intérêt de l'Angleterre en distinguant les affaires domestiques,

(1) Laurent Tailhade.

106 . HOMMES ET CHOSES D'OUTRE-MER abandonnées au parlement local de Dublin des affaires impériales, réservées au parlement de Westminster qu'on diminuait de la représentation irlandaise. Le 9 juin, en seconde lecture, le bill était rejeté par trente voix sur 652 votants : étrange majorité où les éléments les plus disparates s'unissaient dans un pittoresque pêle-mêle; des conservateurs qui, dans l'opposition, faisaient miroiter l'autonomie aux regards de l'Irlande, qui pouvaient, durant leur bref passage au gouvernement, et mieux que les libéraux mêmes, puisque les libéraux se seraient joints à eux, mener à bien la grande œuvre dont la perspective aujourd’hui effarouchait leur patriotisme ; de vieux tories y coudoyaient les dissidents, tous ceux qui vont s’intituler les libéraux-unionistes les anciens compagnons d'arme du vaincu, des radicaux homerulistes avant Le home-rule, l’'énigmatique Chamberlain, et sir Charles Dilke et Bright lui-même, l’ancien champion de la nationalité irlandaise qui avait dit aux Coercionnistes : « La force n’est pas un remède. »

Des communes, Gladstone en appelle au pays. Le pays confirma le verdict des communes, et l’aggrava.

Le nouveau parlement élu, sur la question du Home-Rule, comprend 318 conservateurs et 72 libéraux-unionnistes contre 278 home-rulers, dont 85 Parnellistes, soit en faveur de la coalition, une majorité de 113 voix. C'est un désastre pcur les libéraux restés fidèles au chefet pour le chef surtout, et pour

PT JR Re JE

PCR PE

sa politique personnelle. Un désastre pire que celui de 74. Et Gladstone a soixante dix-sept ans. Il n'a cependant pas « fermé le livre. »

De ses plus totales défaites, Gladstone a tiré ses plus beaux triomphes. Cela est naturel. Elevé au pinacle par la foule, debout sur la plateforme mouvante qu'elle lui fait, il ressemble nécessairement un peu au colosse qui a des pieds d'argile. Tombé, c’est Antée qui se redresse plus fort en mème temps qu'il touche le sol. Sa chute le remet en contact direct avec le peuple de qui le pouvoir émane, et de qui ce pouvoir l'éloigne.

Et puis, Gladstone est un combattif qui trouve un mâle plaisir à jouer les partiés perdues (the losing game) si tant est qu’il les croie jamais perdues. Reconnaissons encore une fois à ce trait la vertu de l'éducation anglo-saxonne. L'homme d'Etat iei est un sportsman, de race et d'habitudes ; à vingt ans, nous l'avons vu ramer sur la Tamise. Plus tard, chancelier de l'échiquier, c'était sa joie, durant les brefs répits que lui laissaient la fonction, de faire quotidiennement à cheval son tour de Hyde-Park. Cavalier émé rite, il ne redoutait pas l'animal fougueux qu'il faut dompter, raconte le témoin d’un de ses duels heureux. Que le sien se révolte, il avise une haie; sa monture sous l'éperon franchit l'obstacle. IL recommence l'exercice, deux fois, dix fois, jusqu'à la soumission totale de l’insurgé.

Ce tour de force, à 77 ans, il va le renouveler avec l'Angleterre. A la nation rétive, cabrée, il fait aussi franchir la haie devant quoi elle s’est dérobée en 86. Une fois, une seule ; après, elle le désarçonne, et lui échappe.

A remporter cette victoire éphémère, il mit six ans, six ans de lutte sans trève, sans autre défaillance qu'une note de fatigue échappée parfois à ses lèvres et que dément sa volonté.

11 est seul, ou peu s’en faut, contre tous ; contre la masse du parti conservateur, qui s'est grossie des déserteurs du libéralisme, devenus ses plus irréductibles adversaires; seul, contre le préjugé national] ; contre l’indiscipline même des siens. Au moment où la cause, sous son énergique impulsion, visiblement progresse, son collaborateur Parnell la compromet. Le malencontreux incident O’Shea disloque l'association, œuvre de la patience et de l'ingéniosité Gladstonnienne. C'est toujours l’histoire du verre d’eau de la reine Anne, des petites causes produisant les grands effets. Qu'en faut-il retenir ? Que l’inopportune faiblesse de M'° O’Shea fut la calamité de l'Irlande ! pas tout à fait sans doute, mais qu'elle porta un grave préjudice à la pauvre Érin; qu'elle va encore l’appauvrir des services de l’un des deux hommes qui peuvent le plus pour elle.

Le scandale d’ordre intime risque, en effet, de mettre en fâcheuse posture, devant la puritaine

Écosse avec la personne du leader Irlandais son œuvre, le Home-Rule, d’aliéner à l’un en l’aliénant à l'autre la conscience non-conformiste, rebelle à distinguer entre la morale publique et la privée, et qui ne saurait collaborer avec un si dangereux pécheur. Il faut faire la part du feu, c’est-à-dire ici de la vertu non-conformiste, puisqu'on en a besoin.

L'Ecossais même qui est en Gladstone et qui connaît les scrupules de ses alliés. réclame de Parnell disqualifié, un sacrifice, une retraite au moins brève, en manière de pénitence, au nom de lu cause.

Le chef irlandais refuse.

Une longue lutte épistolaire s'engage, d'homme à homme, d'homme à comité, de comité à comité. Négociations sans fin, marchandages sans résultats. Vingt fois on s’imagine que tant de vils soucis dans une si grande affaire vont avoir raison de la patience et de l'enthousiasme d’un vieillard octogénaire. C'est mal le connaître :iltient bon. Même, il trouve au milieu de tous ses tracas, le temps et la force de combattre aux Communes pour l’abrogation de la clause, dernier vestige d’intolérance religieuse, qui écarte les catholiques de la Lord-Lieutenance d'Irlande. Sa passion Home-Ruliste ne l’accapare pas. La liberté dans son esprit, est une et ne peut faire tort à la liberté. Qu’elle réclame son secours ici ou là, il est toujours présent.

La lutte avec Parnell a pris fin. Le chefirlan-:

110. HOMMES ET CHOSES D'OUTRE-MER dais désavoué, abandonné par les trois quarts des siens doit céder à l'Irlande. Il s’efface.

La disparition qui devait être momentanée et que la mort fit définitive, enlève à Gladstone son principal auxiliaire. Sur ses épaules, retombe tout le fardeau de l’entreprise. Il n'y apportera que plus d'ardeur. Il refait campagne, ainsi qu'aux jours de sa jeunesse. Il parcourt l'Angleterre. Il revoit l'Ecosse de ses ancêtres. Et le peuple écossais qui reconnait dans ce vieillard un des siens, sien deux fois par le sang et par l'adoption, l’homme des classes hautes venu aux masses, ce peuple qui l'aime d'un amour respectueux et familial, se lève à sa voix, et l’acclame. Sa marche n’est qu'une suite d'ovations, tou'es spontanées. Le sentiment de la foule se traduit en manifestations d’une naïveté touchante. Il n’est Ecossais si pauvre qui ne trouve de quoi décorer sa maison au jour où «€ mesert Gladstone » lui fera l'honneur de passer par là » et la décoration n’est souvent qu’un mouchoir de laine rouge, un bout de ruban « aux couleurs de Gladstone. »

Il est vainqueur, et Premier une fois encore. Le 14 février 93, de nouveau, il présente aux Communes son bill pour le meilleur gouvernement de l'Irlande. C'est le projet de 86, revu et corrigé (1).Ilconjure le

(1) Le bill, à la différence du précédent, maintenait à

Westminster la représentation irlandaise réduite à 80 membres, en limitant son droit de vote aux affaires impériales,

parlement de mettre un terme à cette trop longue querelle : « Si cette controverse séculaire doit être close, faites que ce soit bientôt... Ne léguez pas à vos successeurs un héritage de discordes transmis à travers sept siècles, de générations en générations sans presque une minute de trève.» Et le parlement à une majorité de 43 voix, 347 contre 304, se prononce en faveur du Home-Rule, moins par enthousiasme pour la mesure que par attachement pour l’homme, 347 voix qui sont celles de Gladstoniens plutôt que de Home-rulers.

A l'appel familier, la nation ramassée en un suprême eflort. vient de franchir l'obstacle. Elle n'ira pas plus loin.

Derrière les Communes, se dresse une autre barrière, la Chambre des Lords, épaisse et haute. Elle arrête net l'élan de Gladstone. La noble assemblée échappe à son ascendant ; son Home-Rule, n’a pas trouvé grâce devant elle.

Nous touchons au dénouement. L’ex-Tory, le Grand Libéral, est parvenu au terme normal de sa course. Le conflit va engendrer le conflit. L'homme entré au parlement, il y a soixante ans, pour y défendre les institutions existantes rompt avec elles dans la seconde même où il en sort. Il est à la limite du radicalisme. Au-delà, c’est la révolution, sans violences matérielles sans doute, mais avec ses luttes encore, de nouvelles campagnes, au-dessus

des forces d'un vieillard, même d'un Gladstone, et l'inconnu au bout ; ou hien alors c’est le recul, le silence, l'abdication. La nature et la logique lui donnent le même conseil : il se retire.

Mais l’œuvre qu'il n'a pu mener lui-même à son achèvement, il ne l’abandonne pas. Le testament politique du chef à son parti, de par le fait seul de l'attitude qu'il a prise ou va prendre, ce testament renferme deux articles révolutionnaires : € l’un vise l'Irlande, l’autre la Chambre des Lords ».

Ils s'enchaînent. La Chambre des Lords s’estopposée à ce qu’elleappelle le démembrement du royaume. La Chambre des Lords barre la route au progrès. Elle a mis en pièces après le bill Irlandais, « ce home-rule chéri », le bill sur la responsabilité patronale, le bill sur les paroisses. De celui-ci, Gladstone recueille les débris « pour sauver quelque épave au naufrage de toute une session ».

Mais, en cédant, en partant, son geste d'adieu désigne la Chambre des Lords à l'assaut libéral : « Cette situation ne peut se prolonger, conclut-il, au milieu des applaudissements de tout son ancien parti, un instant reformé. — Un mot encore, et j'aurai terminé ma tâche : « Nous sommes ici en face d'une affaire, elle-même, partie essentielle et insépa” rable d’une question immensément grande, d’une question qui atteint l’état profondément aigu, d’une question qui réclame une solution et qui doit recevoir cette solution prochaine, de la plus haute autorité ».

DT he TT A I nl CMP EN UT VIN SEP TT UE à

WILLIAM EWART 3LADSTONE 113

A travers la riche draperie de la phrase, sonne la note belliqueuse, l'appel voilé, mais passionné aux armes, qui se traduirait par le cri: « Sus aux Lords ».

M. Balfour ne s'y trompe pas : « Vous venez d'entendre, dit-il, une déclaration de guerre à l’antique constitution de ce royaume ». |

Mais ce qu'il ignore, ce que tous ignorent à cette heure, c'est qu'ils viennent d'assister « à une scène historique » ; que la voix si connue va se taire désormais, que jamais plus ces voûtes ne vibreront aux accents du grand orateur. Et commerit le sauraiton? Tous pressentent sans doute la résolution prise, nul ne connaît la date exacte de l'exécution. Il n’a rien dit. Rien dans son allure, si vivante, dans la stature droite toujours, dans le regard où luit la flamme ancienne, rien dans le geste ou le ton qui annonce, qui ne repousse l’idée même d’une retraite. Qu'un mot seulement, qu'une inflexion de voix eut trahi le dessein secret, et «la maison croûlait » au bruit de l’ovation unanime qui saluait ce départ.

Il ne le voulait pas. Heureuse inspiration du génie conscient. Une note triomphale eut été une fausse note au bout de cette vie de probe labeur et de droite simplicité. Le grand citoyen qui eut rougi de tirer de ses longs services publics pour lui-même ou les siens un quelconque avantage, ce ministre tout puissant qui a fait tant d’évêques, père de huit

enfants (1), dont un fils recteur d'une paroisse de famille, une fille « maitresse d'école » et qui le restèrent, cet aristocrate par l'esprit, peuple par le cœur, préféra s’en aller comme il était venu, sans bruit. Seulement le grand acteur du drame de soixante ans, sur le point de franchir le seuil familier, se retourne, s'arrête, adressant un adieu muet au théâtre de toute sa vie. Et il s’en va.

Le parfait comédien avait éludé l’apothéose.

C'est le 1° mars 94.

Le soir de ce même jour, il mettait la dernière touche à sa traduction des odes d'Horace.

Le livre, cette fois, est fermé.

M. Gladstone se connaît. Il sait que cette im-

(1) De ces huit enfants, l’un, la seconde fille est morte en 1850. Sa fille aînée a épousé le principal du collège de Wellington, une plus jeune a épousé le Rev. M' Dren, une troisième non mariée est elle-même directrice de Newham Collège, Cambridge.

Un de ses quatre fils, William Henry, fut quelque temps membre des Communes pour Whitby, le second est recteur à Hawarden, son troisième fils, Henry, entra dans le commerce, le quatrième seul, Herbert, fut un homme politique, candidat en Middlesex en avril 1880, élu deux mois après à Leeds, quelque temps secrétaire non rétribué de son père, et Lord de la Trésorie, puis secrétaire financier à la guerre, et secrétaire au Home Office. A la retraite de Gladstone seulement, Herbert Gladstone fut promu à la position de premier commissaire des Travaux. Voilà pour le népotisme du vieil homme d'Etat.

mortelle jeunesse touche à sa fin. Il préfère la retraite librement acceptée aujourd'hui, à celle que la nécessité lui imposerait demain. Le vieux: gladiateur nous a épargné le spectacle affligeant d’une déchéance partielle. Devançant l’inéluctable loi, il a quitté l'arène, il est rentré dans la vie privée — tout entier — et tout d'un coup.

La dernière période s'ouvre ici, longue et pleine encore. C'est, contrastant avec l'agitation de celle qui s'achève, après le mouvement du large et les bourrasques et les écueils, un grand apaisement, le calme du port atteint, plus calme d’être si proche de la tempête. M. Gladstone s'y reposera enfin, dans une haute sérénité morale close aux passions de la veille, aux colères, aux rancunes. Mais son repos n’est ni l’immobilité, ni l'indifférence du sage à la tour d'ivoire. Retiré de la mêlée humaine, il en reste le témoin attentif, le spectateur ému.

Son histoire qui n’est qu’un long progrès, n’est aussi jusqu'à la fin qu'un perpétuel recommencement. La théologie, sa première et fidèle passion, à qui la politique le disputait naguère, l’a reconquis. Il n’est plus obligé de lui partager ses heures. Dans le silence de sa bibliothèque, à sa place, rendu à ses travaux d'autrefois, il est redevenu le controversiste que nous avons connu. Un controversiste moins âpre. Il a repris son vieil entretien avec Rome, mais sur un autre ton. Il rêve maintenant non d'une fusion mais d’une réconciliation des deux

Eglises anglicane et romaine, et il y travaille. Estce un recul, un abandon de ses convictions passées ? Non, pas tant qu'un retour. Ce n'est pas lui qui a le plus changé, ce sont les circonstances, les hommes aussi.

En face de lui, au lieu du sectaire et belliqueux Pie IX, il a Léon XIII, un diplomate habile aux discussions courtoises, qui excelle à voiler les raideurs d'une doctrine immuable sous les fleurs d'une rhétorique captieuse, à faire parler aux idées anciennes, un langage moderne même lorsqu'il est latin — et qui vient précisément d'adresser à la dissidente Angleterre, à l'enfant prodigue, une onctueuse encyclique, une invitation à rentrer dans le sein de l'unique Eglise.

A ce gâteau de miel pontifical, beaucoup ne sont pas restés insensibles. L'homme d'Etat et le croyant unis en Gladstone ont voulu répondre aux avances du pape politique qui a osé aborder dans un esprit de concorde & la masse énorme des souvenirs brûlants ». C'est entre ces deux hauts vieillards si dissemblables, mais que leur longévité, semble-t-il, rapproche, une manière de dialogue, comme un assaut de prévenances où le gentleman d'Hawarden met de la coquetterie à ne pas demeurer en reste de politesse avec l'hôte Italien du Vatican.

Aussi bien, à ses yeux, le combat de la foi contre l’incrédulité prime tous autres objets, commande des sacrifices. Il est tenté de négocier une alliance

avec la Rome nouvelle. Nouvelle, il le croit, il veut le croire. Il se leurre sans doute. Son rêve est chimérique, d'accorder la liberté, dont il fut et dont il est le champion avec ce qu'il appela lui-même « le despotisme sacerdotal ». Mais l'illusion nous intéresse parce qu'elle nous fait mieux connaître l'homme dans sa continuité ininterrompue, parce que brusquement, sous l'octogénaire, devenu l’apôtre de ls tolérance, elle nous découvre le juvénile auteur du livre, « sur la Religion et l'Etat »; parce qu’elle nous révèle dans son besoin de certitude métaphysique resté intact à travers et après tant de variations, l'âme invariable du chrétien en guerre avec l’irréligion, avec l'ennemi de cet Evangile à qui sa foi tenace s'attache comme à la seule réalité qui ne passe point parmi l'universel écoulement des choses. A ceux, d’ailleurs qui se méprendraient, qui verraient dans cette vague tentative de pacification religieuse, une abdication de sa libre énergie, il s'est chargé de répondre. Si loin qu'il semble à cette époque du monde, le pouls de l'humanité continue de battre en lui. Il a battu plus vite le jour où elle a été blessée en Arménie. A ses lèvres est monté spontanément comme aux jours de sa force le cri de colère vengeresse par lequel, ne pouvant faire plus, et puisque les jeunes se taisent, du moins l’ancien défenseur des Bulgares flétrira l'assassin, le sultan rouge et ses témoins complices, l’égoiïsme de l’Angleterre et l'impuissance bavarde de l'Europe.

Celui qui a poussé ce cri, dont notre mémoire, comme un écho s'émeut, a les cheveux plus blancs la main moins ferme qu'il y a vingt ans, mais le regard aussi clair et le cœur aussi chaud.

Et pour que sa fin soit en toutes choses un recommencement, résumant toute la vie, le 26 juin 1896, au vieil homme d'Etat qui, fidèle jusqu’au bout au souvenir et à l'exemple de son maitre, sir Robert Peel, a refusé la pairie pour rester M. Gladstone, à l'ancien élève d’Eton et de Christ-Church, au fils d'Oxford et au loyal sujet gravement recueilli, le prince de Galles confère le titre d'écolier honoraire de l’université Galloise d’'Aberyswith qu'il inaugure. Touchante cérémonieoù s'évoquent les premières années de la jeunesse, et qui mêle, dirait-on, par quelque heureux sortilège, au lumineux couchant de cette longue et pleine journée, comme un rayon de son matin.

Elle éclaire toute cette existence sur le point de finir, et nous la découvre une fois encore dans sa haute unité : cycle vertigineux, autour d’un centre fixe, où le point d'arrivée se confond avec le point de départ ; course haletante à travers tous les événements du siècle, où l’homme atteint le but, sans avoir abandonné une seule de ses conquêtes de route. Sans cesse il les augmente. Jusqu'à la veille de la mort, il voyage, il écrit, il regarde, il vit de la vie universelle.

Le temps peut achever son œuvre. L'homme a fait la sienne. Doucement il s'éteint dans la pléni-

WILLIAM EWART GLADSTONE 119 tude de son intelligence pacifiée. Il s'éteint en réclamant «de la bonté et encore de la bonté ». Et disparu, ce n'est pas de la douleur qu'il laisse derrière lui, ni l’irritation que cause l'accident brisant la carrière inaccomplie ; ce n’est pas le regret cuisant, de « ce qui aurait pu être » dont le cœur est étreint devant la tombe précocement ouverte. Sa destinée changeante manifeste la beauté de l’ordre. Son printemps fait espérer beaucoup ; son été et son automne ont tenu davantage «& et les fruits ont passé les promesses des fleurs ». Il a eu la rare fortune de se réaliser intégralement. Il part, ayant selon la forte expression du xvre siècle, rempli tout son mérite.

Nulle amertume ici, la raison s'incline, accepte sans révolte, l'inévitable fin qui n’est qu'un achèvement. Non, mais une tristesse grande, le sentiment d'un vide laissé par ce départ, l'intuition pénible que quelque chose de grand et de beau vient pour nous de s’anéantir. Quelque chose qu'on pouvait tout ensemble admirer et aimer.

Gladstone, jusqu’au bout, est un heureux. Il s’en va chargé de gloire et d'ans, entouré des siens. parmi le deuil unanime et spontané d’un peuple réconcilié par sa mort, parmi la sympathie affligée du monde, dans un rayonnement très pur.

Quelle fin plus souhaitable ! Et n’aurait-il pas pu mieux que quiconque, lui le chrétien mourant, répéter en se les appropriant, les vers du poète :

ee — — EEE ts

« Et, convive énivré des vins de ta bonté, Je passerai la coupe aux mains de la jeunesse Et je m’endormirai dans ma félicité. »

Un pas encore, suivons-le par le rêve à Westminster, dans le sanctuaire du passé, où le messager d'avenir désormais reposera mêlé à la foule des fondateurs de cet empire, qu'il a si profondément ébranlé et renouvelé. À côté de ces grands acteurs de l'épée ou de la plume, princes et poètes, pasteurs d'hommes divers, par lui continués alors même qu'il les contredit.

Il y est à sa place. Son entrée triomphale sous ies voûtes de la vieille abbaye, réservée à ceux qui ont bién mérité de la patrie anglaise n’est que l'illustration posthume du rôle national qui fut le sien : un hommage à la vérité historique.

Ce temple n’abritait guère que le monde ancien. Le monde nouveau y manquait : ils s'y rencontreront à merveille en lui qui les personnifiait si bien.

Le grand démocrate théologien y sera le trait d'union entre hier et demain, comme il le fut ailleurs entre les classes et les masses, mieux encore, entre la pensée et le nombre.

C'est de ce point de vue idéal qu'il nous le faut considérer maintenant. Nous avons observé à l'œuvre l’ouvrier. Il reste à dégager les lois dont sa vie a été la manifestation splendide, à mettre à nu les ressorts du prestigieux mécanisme humain. Et

À RAËS CE -

ee RE dt LÉ 4 A dc

(és

comme chez lui le principe et l’action s'unissent intimement, signaler l’un, c’est rappeler l’autre. C'est faire sous couleur de psychologie, de l'histoire encore, c’est, parvenu au terme, se retourner pour une dernière fois, mentalement, contempler la grande

figure évanouie.

Gladstone n'appartient pas à la pléiade des génies crécieurs, philosophes ou poètes, de ces hauts solitaires qui passent, jetant l’idée d’où germera la vie, à laquelle eux-mêmes restent comme étrangers. À son nom ne demeurera pas attaché le souvenir d'une doctrine rénovatrice, le mot d'ordre révolutionnaire d'une société ou d’une mentalité. Nous ne lui devons ni une Méthode, ni un Contrat social, ni même une Épopée. Pour avoir écrit des pages intéressantes sur l'histoire, l’art, la sociologie, la critique, il n’est ni historien, ni critique, ni sociologue. C'est seulement un esprit de large envergure et de culture vaste. La masse énorme et diverse des volumes qu'il entassa au cours de sa longue vie (1) ne suflit pas tout à fait à lui assurer une place à côté de ses grands contemporains, des Macaulay, des Stuart-Mill, des Adam Smith, des Tennyson, des Spencer, des Carlyle, ni même, malgré qu'il fut théologien passionné et fervent philologue,

(1) La simple nomenclature de ses livres ou pamphlets remplit 22 pages du catalogue du British Museum.

à côté des Manning, des Newmann, et des Max- Muller. Strictement, il n'est pas de leur famille, mais il est plus ou moins de leur intimité.

Gladstone caractérise par une image heureuse le rôle de l’orateur « qui reçoit de son auditoire sous forme pour ainsi dire de vapeur, l'influence qu'il reverse sur lui en ondée torrentielle » (1).

Telle est bien en partie sa fonction. Mais il fait davantage que de rendre au milieu de ce qu’il lui emprunte. Il va chercher ailleurs encore que dans les buées ambiantes, l’eau nécessaire à cette averse. Il va plus haut, sur les sommets, capter les sources vives qui la feront torrent.

IL est en rapport constant avec les ouvriers de pensée pure. Ceux-là sont les éclaireurs, les hommes détachés du gros des forces en marche. Leur mission, déterminée par leur génie même, est de représenter l'avenir dans le présent, d'être nos pourvoyeurs d’idéal. Elle est grande mais non pas sans limite. Entre eux et la foule, peu ou point de communication directe. La distance qui les en sépare est trop large. Ils sont trop loin, en avant. Tout à la recherche de la vérité ou de la beauté, en soi, ils n'agissent que médiatement sur la masse du troupeau. Des uns à l'autre, il faut un intermédiaire.

Cet intermédiaire, infiniment rare, il sera l’homme d'Etat : être mixte qui participe de la nature des

(1) Etudes sur Homère, vol. III.

deux puissances à rapprocher, qui, au don de comprendre, joindra le don de faire. L'idée pure, en passant par son cerveau et par son cœur, se transforme; elle y acquiert ce qui lui manquait pour être un aliment assimilable à l'organisme rudimentaire du peuple. Leur âme est comme le point de jonction de deux mondes séparés, où le nombre communie avec l'esprit.

L'âme d'un Gladstone est de cette sorte. Sans vertu créatrice propre, mais d’une réceptivité merveilleuse, elle excelle à vivifier, à recréer l’œuvre d'autrui.

Les hommes à énergie directe s’étonnent. Ils voient dans ce vagabondage inteilectuel un gaspillage, de la force mal employée. Erreur et courte vue |

Par le travail qui leur semble vain, le grand curieux se constitue un trésor, chaque jour plus riche de connaissances utiles. Il y puisera demain tout ce qui peut servir la cause de l'humanité, ce qui peut améliorer les conditions de. la vie et l'embellir ; il y puisera en abondance les éléments profanes et religieux, anciens et modernes, toute la substan:: spirituelle dont sera faite son œuvre à lui, son œuvre parlée, vécue, où profondément la poésie, l’érudition, la foi, Homère et Dante, les prophètes, tous ses maitres, qui l’ont formé à leur image, collaborent avec l'écrivain de chaque jour, le législateur, le moraliste, le démocrate, l'homme public,

qui offrait à des étudiants la devise : « En avant et en haut. » X

En Gladstone, pasteur d'hommes, s’allient à un degré supérieur ces dons qui paraissent s’exclure ; la faculté de s'élever aux plus hautes régions de la pensée, et celle de redescendre aux réalités voisines, une intuition claire de tout le possible, et l'émotion — et par-dessus tout cela le sens de la vie, et par-dessous tout cela, la solide base morale qui supporte tout le poids de l'édifice intellectuel: le caractère.

« Le principe conservateur, a dit Gladstone, et le principe de progrès sont bons tous deux en euxmêmes ; ils ont toujours existé et doivent toujours exister dans la société européenne (1) ».

L'aphorisme nous éclaire et sa politique, et sa vie.

En vérité, il n’est pas très original. Bien des hommes de gouvernement ont exprimé la même idée et n’y ont pas plus songé. Mais ce qui est original ici, c'est, à défaut de l’idée, l'attachement tenace que lui voua le grand inconstant : elle est son idée fixe ; elle revient sans cesse sous sa plume; et dans les formes les plus variées; elle commande tout un système logique de maximes et de règles qu'il fera sien, dans son programme et dans sa conduite. — Insistons-y.

(1) Lettres napolitaines, 1851. .

« Un pays, selon lui, se porte bien quand il montre un esprit de progrès, et quand, avec cet esprit, il combine un esprit d’attachement rétrospectif pour les temps et les générations qui ne sont plus (1)... ilne peut arriver pire calamité à un peuple que de rompre radicalement avec son passé (2) ».

Autour de cette pensée maîtresse, se groupent les pensées complémentaires sur la liberté, l’autorité, le rôle social et politique des classes fortunées, et du gouvernement.

On oppose volontiers la liberté et l'autorité. Il les rapproche. & La liberté et l'autorité, non seulement coexistent en Grande-Bretagne, mais elles se fortifient et se soutiennent mutuellement (3)». Si le gouvernement y est puissant c'est qu'il est celui d’un pays libre, où l’on sait qu'il n’emploiera cette puissance qu’au profit de la liberté individuelle et de la souveraineté nationale.

Sur cette souveraineté d’ailleurs, il faut s’entendre. La nature des choses même, lui impose des limites. Gladstone remarque, après Jean-Jacques que «nul peuple assez grand pour s’intituler une nation (4), ne s’est jamais, à prendre les mots au

(1) Discours à Eistedditod, Wrexham, septembre 1888,

(2) « La proposition, dans toute sa force vise plutôt l'ensemble du passé, que l'immédiat passé.» (Nineteenth century. Janvier 1887).

(3) Lettre à l’évêque d'Aberdeen, 1851.

(4) Gleanings of past years, vol, IV.

pied de la lettre, gouverné lui-même... qu'il ne fait guère que choisir ses gouvernants, et agir sur eux par pression... » Il est écrit «avec une plume de fer sur le roc du destin que dans le domaine de la politique pratique, le peuple doit au bout du compte être passif. » La fonction gouvernementale, de par la nécessité encore qui astreint au labeur les classes les plus nombreuses « revient aux classes qui ont des loisirs (1) ».

Et n’objectez pas que cet ordre de choses qui sépare l'humanité en deux classes, les hommes de labeur et les hommes de loisir, n'est peut-être pas le meilleur du monde. Il répondrait par quelques versets de l'Évangile, sur la distinction des riches et des pauvres, frères d’ailleurs, sur les devoirs de soumission aux puissances établies. IL ajouterait que le travail ennoblit. Si on le poussait davantage, il conclurait sans doute — et toute son histoire le proclame pour lui — que c’est au temps d’accomplir l’œuvre de nivellement relatif, qu'il y veut bien aider, pour sa part et de toutes ses forces, mais sans secousses, que le xix° siècle ne peut tout faire, ni usurper sur la tâche de ses successeurs; qu'il est lui-même un simple ouvrier politique régi par les conditions du milieu où il opère; qu'enfin il est anglo-saxon, c’est-à-dire qu'il est citoyen d'un pays qui avance par évolutions sans révolutions.

(1) Aspects spéciaux de la question irlandaise. (Gladstone).

Le libéral fait donc la part belle au principe conservateur. Plus belle encore qu’il n’y paraît au premier abord, puisqu'alors même qu’il préconise la liberté, son arrière-pensée est conservatrice. « C’est la résistance aux réformes nationales qui, faisant barrage au courant, y accumule les eaux de telle sorte, que le jour où on lève la vanne, elles sont absolument ingouvernables. » (x)

Plus sage est le progressiste qui reste en contact avec la masse, comprend ses besoins, les prévoit, les devance.

C'est, sans parler des autres raisons, parce que Gladstone comprend davantage, voit plus loin et plus juste que ses contemporains, qu'il est le grand Libéral de l’époque. — Et ainsi sa carrière trouve son explication dans le phénomène même qui en paraissait inexplicable. Il identifie les contraires : son audace est, si l’on veut de la prudence bien entendue, ses réformes les plus hardies sont des sacrifices offerts à l'avenir pour sauver la plus forte part possible du passé : un sceptique dirait qu'il n’a été si bon Whig qu'afin d'être meilleur Tory.

Mais laissons la politique por juger ces jugements dont elle est le prétexte. Ils enveloppent toute une philosophie. Nous y reconnaissons la formule magique, la double formule de vie: maintenir et

(1) Gleanings of past years vol. IV.

changer. C’est pour l'avoir faite sienne toute entière, pour l'avoir adoptée dans son intégrité sans se croire obligé de sacrifier l’un des deux termes: à l’autre, que Gladstone fut si fort et qu'il put être si hardi. C'est pour s'être senti l'âme «ncrée à quelques robustes convictions, patrimoine de sa race accru par l'éducation, qu’il ne craint pas d’allonger incessamment le câble, de se hasarder au large, de donner du champ à sa curiosité. Et voyez comme la fin justifie sa confiance, comme le voyage fait, ses voiles pliées, il rentre aisément au port d’abri, appauvri de quelques erreurs, enrichi de tant de vérités nouvelles :

Le désordre Gladstonien, à le bien voir, est donc un ordre süpérieur. Son histoire oscille, d’un mouvement rythmique entre deux forces qui la sollicitent également et diversement. Il arrive qu’une des deux puissances paraisse prévaloir et rompre l'équilibre. Simple apparence. L'équilibre persiste. Il est tout l’homme.

Imaginons, en effet, qu'une de ces deux tendances l'emporte définitivement. Que reste-t-il? Ou bien un de ces fermes et inflexibles Tories, une de ces personnalités massives sur lesquelles l’idée vient se briser, un duc de Newcastle; ou bien un esprit brillant et brouillon, un Labouchère, deux forces sans doute et nécessaires, l’une d’arrière-garde, l’autre d'avant garde, mais qui ne se suflisent pas à elles-mêmes, deux moitiés d'homme d'Etat.

L'hypothèse est négative de Gladstone, maitre du double procédé vital qui maintient et qui change.

Or, changer et maintenir, opposer à l'agression du dehors qui veut modifier, le bloc des énergies internes, produits de l'hérédité et de l'éducation, c'està-dire, tout en persévérant, céder tout de même un peu, adopter graduellement le fond ancien aux conditions nouvelles, c’est la loi même de tout progrès et de toute vie, la loi d'évolution qui gouverne l'univers moral aussi bien que le physique, le dessein profond de la nature dans son double jeu de destruction et de création.

Et c'est l’art de Gladstone, parlons mieux: son instinct.

Il a compris, ou senti plutôt, que contre la nature ou hors d'elle, rien ne vaut. Il ne s’en éloigne pas. Il opère à son imitation. Il emploie sa double méthode.

Lui-même n'est-il pas le produit admirable de cette méthode, lui en qui le passé et l'avenir, les deux puissances aux prises, se confondent si harmonieusement, lui, la belle plante humaine, selon le vœu de Taine, sur lequel le milieu a si bien marqué son empreinte ; lui que figure superbement le chêne, un de ces rois d'Hawarden dont les racines plongées au plus profond du sol national, vont recueillir là-bas, parmi l'humus fait des végétations anciennes, la sève nourricière du tronc et de

cette cime aussi, ouverte et palpitante aux brises voyageuses, où se mèle, on veut croire, au refrain de la vieille chanson, les voix du futur, incertaines?.., La personnalité poétique de ce grand rêveur suggère impérieusement le rêve, etle goût de ces images qui fleurissent son style, par une irrésistible contagion, gagne son biographe. Il nous faut maintenant redescendre des hauteurs où il nous entraine, vers les réalités solides ; nous l’y retrouverons.

Au-dessous de ces deux tendances élémentaires ; l'aptitude à varier, à recevoir des formes nouvelles du milieu, et la faculté de résister, de préserver contre les empiètements externes, les caractères acquis, ilest un facteur moral qui en règle le jeu. La conscience, voilà le nom de ce facteur moral, de ce foyer unique aux rayons divergents dont nous parlions au début de cette étude pour caractériser l'activité gladstonnienne. C'est à lui qu'elle emprunte toute lumière et toute chaleur.

La conscience peut être un obstacle. Il est des hommes qui s’intitulent d'Etat, dont le premier soin est de la réduire à la portion congrue. Sa voix ne doit pas parler trop haut. Parfois donc, quand ils sont de lignée féodale, ils l’assassinent d’un coup, et sont tranquilles; jusqu'au jour peut-être des redoutables tête-à-tête avec la victime dans la solitude des fins tragiques, sur un rocher perdu de l'Océan, ou dans le fond d’un parc germanique. C'est le secret de Sainte-Hélène ou de Friedrichsruhe.

Aussi, ceux-là sont-ils les grands acteurs qui n'avaient pas reculé devant les moyens rudes. Le commun des figurants y mettent plus de manière. Ils préfèrent les moyens doux; ils se bornent à endormir la gèneuse; quelques sophismes berceurs, l'habitude, les traditions, l'atmosphère ambiante y suflisent.

Encore est-il qu'ils recourent pour se faciliter l'opération à une distinction préalable, tacite et commode entre la conscience privée, qu'ils ménagent, et l’autre. Ces honnètes gens font des concessions à l'ennemi.

L'homme d'Hawarden ignora même ces talents. Il ne sut pas l’art des dédoublements utiles et subtils, ni l’expédient par qui le mal peut devenir le bien, et réciproquement. Tout en lui, le gouvernant, l'écrivain, le citoyen, l’homme de famille se tient, fait bloc, et ne connait qu'une règle. L'acte particulier ne contredit jamais la doctrine générale : il la corroborre, à la façon d’une preuve, il lui fournit l'exemple ; elle, en retour emprunte son autorité au caractère de celui qui la professe, et qui a pris pour unique directeur de conscience, sa conscience.

Nous avons trouvé le trait d'union de tous les Gladstone qui ont défilé sous nos yeux, le petit rouage caché qui met en mouvement le merveilleux mécanisme. D’aucuns l'ont cherché et ont cru le trouver ailleurs. Leur excuse, c’est la richesse de cette nature, la variété de ses dons, bien grande

132 HOMMES ET CHOSES D'OUTRE-MER puisqu'elle put donner le change à Gladstone même. Car l'orateur qui fut aussi un très souple rhéteur, a pu se laisser prendre de bonne foi, aux pièges de ses belles raisons, au point d'être à lui-même sa dupe. Sa sensibilité put l'entrainer, son imagination l'éblouir, son intelligence le leurrer, ses préjugés l'enchainer, un jour, un an, trente ans.

Dès qu'à travers tous les obstacles, la conscience parle, toutes autres voix se taisent. Avec elle, ni discussion, ni transaction. Elle est l'impératif catégorique. On ne lui fait pas sa part : «Ce sera un mauvais jour que celui où beaucoup seront tentés, même par la vision d'un objet saint, d'abaisser, dans quelque région, et, de si peu que ce soit, l'autorité, de la conscience... le titre suprème et la suprème eflicacité de la vérité résident dans son intégrité (1). »

Là-dessus, l'homme des variations ne varie pas. Non seulement il n'élude pas les arrêts du juge intérieur, mais il les provoque.

Dans les circonstances ordinaires, aussi bien qu'aux heures décisives où l'honneur et la fortune sont en jeu, il n'a jamais failli à l’interroger, ni quand eue avait parlé, à obéir. Elle prononce en premier et dernier ressort. Elle est le tribunal souverain etuniversel, qui ne connait pas les exceptions pour incompétence et les fins de non recevoir. Le

(1) Le Roc imprenable de la sainte Écriture (Gladstone).

WiLLIAM EWART GLADSTONE 133

Premier du Royaume-Uni, non moins soumis devant elle que le Gentleman d'Hawarden, ne souffre pas que le mal lui tienne tête, prit-il le nom de Raison d'Etat.

Ne cherchons pas ailleurs le secret de cette destinée, de ces extraordinaires revirements, de ces hauts et de ces bas, de ces chutes en pleine victoire, et de ces triomphes issus de désastres, que ne sauront jamais les habiles, les courtisans du succès. M. Gladstone, esclave de sa conscience, gouverna l'Angleterre et occasionnellement, le monde par elle. Il fut la conscience vivante de son pays et de son temps, une puissance tyrannique qu'on acclamait et qu'on exécrait, contre laquelle on s'insurgeait d'autant plus qu'en fin de compte, il fallait lui céder parfois et l'entendre toujours.

Il lui dût, à ce bon tyran, les enthousiasmes sans pareils, et par une juste rançon, les haïines vigoureuses qui effraient les faibles, et stimulent les forts. Il lui dut d’être pendant quarante ans l’homme le plus aimé et le plus haï du royaume !

Au lendemain même de sa mort, sous l’impression dominatrice de cette fin, on était exposé à juger inexactement l’ensemble de cette carrière. Le spectacle qui la clôturait, nécessairement, la dénaturait aussi. Il créait, en mettant autour d'elle comme un faux jour, un danger au biographe trop pressé, trop rapproché de son modèle. Il l’incitait à une illusion d'optique qui, en perpétuant le tableau

final dans l'esprit, eut déformé la vraie figure, qu'il faut voir dans un recul.

Un peu distante aujourd’hui, l’apothéose des funérailles où toutes notes dissidentes s'éteignaient dans un grand murmure de deuil, ne risque plus de faire éclipse à la vérité, de nous donner le change sur le caractère de cette vie, que Bright a définie : « Une lutte constante vers la lumière ».

Une lutte, oui d’abord et essentiellement. A l’image terminale qui nous montre un peuple uni devant une tombe, il faut donc qu'un effort de logique substitue la vision antérieure, contraire, plus significative, d'une de ces batailles chaotiques où l'outrage se mêle à l’ovation. Et, puisqu'en somme, le sifflet d’une seule lèvre déchire le bruit fait par cent mains qui applaudissent, par cent voix qui acclament, ce sont les sifflets qui, mieux que les bravos peut-être, glorifient l’homme en l'expliquant, ce sont les sifflets du blâme etde la haine qu'il nous plait, avant de quitter ce grand combatif, d’entendre, une fois encore.

L’où partent-ils, contre qui, pour quoi ?

Ils montent de bien des points, du parlement et de la foule vers l’homme de la ligne droite, — sa route, — qu'il poursuit sans émoi, faisant, parmi l'insulte,

ON QE RE er Mr

Page 1