RENE TENUE
tion en bloc empêche de prêter l'oreille à ses légitimes sujets de plainte. L'Uïitlander en a: l’élévation de l'impôt dont il paie les dix-neuf vingtièmes ; le prix des loyers, le tarif des avocats et autres gens de droit ; le manque d’eau — et résumant tous les griefs — la taxe sans représentation.
Des réformes s’imposeraient. Du coup, elles sont ajournées.
Le président qui a fait ses preuves de libéralisme, qui a autorisé ou encouragé la construction des voies ferrées, soutenu le projet d’une seconde Chambre où l'élément étranger aurait été représenté, manifesté en maintes circonstances le plus louable souci des intérêts du mineur (1), s'arrête net sur la pente. Il regimbe à l'intimidation. Peut:il, d’ailleurs, sans trahir le Transvaal, accorder la naturalisation à tous ces étrangers qui ne cachent pas leur intention de rester sujets de la Reine en devenantcitoyens de la République ?... qui le resteraient au moins de cœur ? Autant décréter tout droit l'annexion à l’empire... le premier usage de leurs droits politiques
que feraient ces naturalisés, ne serait-ce pas — les apôtres de l'égalité pour tous le disent, et c'est pourquoi ils la réclament — de pléoisciter & soit
(1) Ses tendances démocratiques se sont affirmées à diverses reprises. Contre les tentatives d’accaparement de vivres, il a approvisionné le Transvaal de farines australiennes, L’amendement de la Gold Law lui a valu les remerciements de la Chambre des Mines.
l'union pure et simple, avec le drapeau britannique. soit l'indépendance avec la fédération africaine, et le drapeau anglais, et la suprématie anglaise ».…
Donc, pour le Transvaal une seule politique nationale : la politique de réaction.
Mais sa résistance à l’injonction met un atout aux mains de l'Anglais : le sentiment populaire, qui ne voit rien des causes, mais s'irrite des effets, des réformes ajournées, de ce fâcheux arrêt; le mécontentement suscité, puis habilement exploité, et qui pourrait s'enfler jusqu'à l'insurrection où l'étranger trouverait son compte. Il y a toujours quelque chose à pècher en eau trouble. Au besoin on saura bien la troubler, si elle ne se trouble pas d'ellemême.
Ainsi, le mouvement réformiste, originellement spontané, populaire et pacifique, dégénère en complot, puis en révolution capitaliste (1). On soudoie les chefs du parti; on fabrique des pétitions protestataires avec 38.000 signatures (2); on propose
(1} Un avoué, Ch. Léonard, qui a pour client « la crème des financiers » est le Président de l’Union Nationale et le meneur du mouvement, mouvement assez factice et superficiel d’ailleurs, semble-t-il. La population du Transvaal se répartit en 3 groupes: le capitaliste satisfait; le mineur qui gagne 4 livres par semaine et vit de 25 schellings ; le commerçant indifférent à la politique. M. Réginald Statham, qui résume la situation, est un Anglais connaissant le pays à fond pour l'avoir habité longtemps.
(2) Le recensement de la population de Johannesburg relève 25.000 adultes Européens.
à la Chambre des mines la mise en réserve d’un fonds de 15.000 livres pour & améliorer » le Wolksraad, on va jusqu’à sommer Kruger, par un ultimatum, de rouvrir les Drifts. Les “ Drifts ” (1) sont rouverts.
Le Président a fait à la paix cette concession. Mais, en même temps, il envoie Leyds en mission secrète à Berlin : l'Allemagne est intéressée financièrement — par les capitaux qu'elle a engagés dans la construction ou l'exploitation des chemins de fer Transvaaliens — et politiquement, au sort du petit Etat menacé. En vain, le discours manifeste de Lionel Phillips, président de la Chambre des mines, veut mettre le feu au poudres. A toutes les provocations, Kruger oppose le sang-froid, garde la défensive. Il attend que l'adversaire se démasque, avec l’exaspérante patience du Boër à l'affût dans la brousse de Majuba-Hill, surveillant l'horizon où tout à l'heure luira la première tache rouge d’un uniforme anglais.
On sait le reste: à la fin de décembre, le coup d'Etat s’achevant en coup de tête : l'Anglais las de solliciter une imprudence d’un ennemi qui ne veut pas se découvrir, et se découvrant lui-même; le Raïd de Jameson à la tête de la police, fondant de Mafeking sur le Transvaal, la chevauchée de nuit, le rer janvier 1896, le guide trop tôt disparu, la marche manquée, la troupe surprise par ceux qu'elle
(1) Conduites d’eau.
devait surprendre, défaite ou capturée ; à Johannesburg, le désarroi des révolutionnaires qui n'étaient pas prêts et demandaient l'ajournement de la révolution, un sursis à la délivrance; l'indifférence étonnée du peuple pour ses sauveurs malheureux et le mot de Rhodes à la nouvelle du fiasco: « Le docteur nous a tous ruinés ! »
Exagérait-il?
L'effet de l'aventure sur l’œuvre et l’ouvrier fut double et de même sorte: elle les grandit, d’être restés debout, mais elle les affaiblit. Elle fit éclater aux yeux ce qu'il y avait de solide, mais aussi de fragile, d'incomplet et de factice dans ce prodigieux édifice improvisé par l'audace d’un homme, Il était trop neuf pour supporter sans dommage l'énorme secousse ; sans l’abattre, elle le lézarda ; elle disjoignit ce qui commençait à s’unir et sépara violemment ce qui tendait à se disjoindre : au loin même, elle eut une profonde répercussion.
L'émotion qui suivit le Raïd, moins encore que le tapage causé par le télégramme de congratulation du Kaiser au Président, empêchèrent de mesurer d'abord toute la portée de l'acte. Et toutes les conséquences ne s’en développèrent pas immédiatement. À peine commençons-nous aujourd’hui à en démêler quelques-unes.
La sauvagerie africaine n’a pas regagné le terrain qu'on lui avait pris. Mais le progrès est suspendu, La civilisation est aux prises avec elle-même. La méfiance, l'hostilité, la désunion sont partout, faussant les rapports d'individus, de peuples et de gouvernements, qui ne sont pas exclusivement africains.
Dans l'Afrique australe, le Raid, nonobstant les blâmes ofliciels, a compromis le gouvernement impérial rendu solidaire des excès de ses agents qui sont des sujets moins désobéissants peut-être que trop pressés. L’Angleterre s'est aliéné les sympathies des Uitlanders, déçus par l'indifférence de la mère-patrie, qu’ils taxent d’égoïste abandon.
Le Raïd a creusé le fossé entre l'Angleterre et le Transvaal. Malgré qu'à Pretoria on affecte de ne point confondre le gouvernement impérial avec la Compagnie (1), en dépit des explications échangées et des semi-satisfactions accordées, les deux Etats ne sont point amis. IL y a du sang entre elles. Il a été versé, c’est vrai, dans une de ces rencontres de grand chemin qu’ignore la diplomatie; mais il est anglais et il a été répandu par des Boërs. Et c’est l'orgueil anglais qui a souffert, et ce sont les intérêts
(1) Le thème des avocats de la République Hollandaise devant l’Angleterre, c’est que le Transvaal est hostile à la Compagnie, non au gouvernement impérial... que la Grande- Bretagne a été compromise par le concours du « Groupe Rhodésien, dont l'influence monstrueuse, anormale » a tout fait pour détruire son prestige dans l'Afrique australe. (F. Reginald Statham). National Review, mai 97.
anglais qui souffriraient encore, si le Transvaal fermait le Rand au Cap, enrichi par lui.
De là, entre les deux parties, un dialogue amer, sur un ton de menace, Au nom de la Convention de Londres, l'Angleterre revendique je ne sais quel droit de vague protectorat sur ie Transvaal qui s'obstine à le lui dénier avec une énergie d'autant moins surprenante qu'il a été plus mal protégé et contre les nationaux mêmes du prétendant protecteur. Et tous deux arment. Le Président, sans provocations, se prépare aux éventualités, fait des lois de défense (1) sur la presse, sur les étrangers, qu'on lui reproche comme autant d’infractions à la fameuse Convention ; il cherche des alliés ou des sympathies au dehors, traite avec la République d'Orange, mème il jette ses regards plus loin, si bien qu'à de certains jours, on redoute l'accident qui entrainerait la collision.
Au-dessous des dissensions politiques, les rivalités de race s’accusent, plus vivaces. L’Anglo-saxon et le Hollandais, réconciliés et presque fondus ensemble, s'observent de nouveau avec une jalousie défiante. La nation africaine est retardée, de combien d'années ?
Et ces divisions se reflètent jusque dans les as-
(1) I a été forcé de transformer sa politique progressive en politique défensive « par une invasion qui était un crime, et par une révolution qui était une fraude ». (F. Reginald Statham). National Review, mai 97.
semblées parlementaires, troublent l'équilibre des vieux partis. L'Afrikander Bond et Hofmeyr qui avaient fait alliance avec Rhodes, ont ressaisi leur indépendance et déclaré la guerre à la Compagnie et au ministère qui ne lui seraient pas assez hostiles. Mais bien que le gouvernement du Cap, cédant à la pression hollandaise, ait stigmatisé le flibustier Jameson, blâmé Rhodes, exigé sa démission de premier ministre (6 janvier 97) et d'administrateur de la Chartered (26 juin 97), la colonie est menacée dans sa force vive par l'inévitable refroidissement de ses reiations avec la république de Kruger.
La Compagnie elle-même, cause premicre du mal, en est la première victime. Elle n’est plus, Rhodes parti, qu'une société financière « sans âme, capable d'exigences shylockiennes ».
Deux conséquences encore du Raid, lointaines. Il a introduit dans la politique sud-africaine un facteur nouveau: l’Europe, réveillée par le coup de trompette du Kaiser, l'historique téiégramme qui en même temps révéla au monde le vieil antagonisme de l'Angleterre et de l'Allemagne. Vingt mois passés sur des polérniques de chancelleries ou de presse, ont rétabli le calme, mais non l'accord. Le Transvaal, aujourd'hui, sépare l'Angleterre de la Triplice, grâce à Jameson et à Cécil Rhodes.
Lui-même, l’auteur de cette situation, a-t-il personnellement moins souffert ? Il est bientôt pour le dire. Endommagé, il l'a été, mais non point écrasé. La stupeur du désastre passée, avec cette souveraine confiance qui est la moitié de sa force, il s'est ressaisi.
La réprobation silencieuse qui l'avait enveloppé d'abord, lui avait ôté ses moyens. Devenue la clameur publique accusatrice qui l’obligeait à se défendre, elle restitua à ce combatif toutes ses res sources, avec sa maîtrise de soi. Il se tût quelque temps. Mais ses apologistes, dédaignant de plaider les circonstances atténuantes, passaient à l'offensive, entamaient le panégyrique de l'homme et de son œuvre, dévoilaient ses nobles projets malheureux. On s'était mépris sur cette histoire. Le vrai coupable, c'était l’apparente victime, cet exécrable gouvernement du Transvaal, Kruger, qui a voué à l'Angleterre la haine d’Annibal contre Rome, Kruger, exilé volontaire, né au Cap, de parents qui n'ont pas pardonné aux Angiais l'abolition de l’'esclavage., Kruger, émule d’Abdul-Hamid et sa législation de Prétoria « qui serait jugée scandaleuse si elle avait vu le jour à Yildiz-Kiosk ». — Le coup de force de Jameson n'avait qu'un objet, non la ernquête, ni le vol, l’asservissement du Transvaal et la
saisie du Rand — mais la délivrance des frères opprimés. Il venait mettre fin au règne de la Terreur, apporter aux Boërs mêmes, la paix et la liberté. Vainqueur, il n'aurait profité de son triomphe que pour organiser le plébiscite, et c’est le Transvaal qui aurait choisi ses destinées et son drapeau. Rhodes était le Cavour de l'Afrique et d'une équipée —- dont Jameson était le Garibaldi. — Un Garibaldi, moins le succès. Autres temps, autres mœurs. Le gouvernement de Lord Russel avait applaudi « comme un acte Je justice et de générosité », la noble initiative du grand patriote italien se lançant au mépris des dangers et des codes, à l'assaut de la tyrannie légale. Maïs le gouvernement de la reine, en 1895, désavouait « le flibustier » anglais coupable d'avoir, là-bas, pour des Anglais, joué sa vie et sa fortune.
Et le sophisme, qui n’en est pas tout à fait un, se frayaitun chemin dansl’opinion,déroutée,incertaine.
On se demandait si l’inspirateur du Raid était un brasseur d’affaires ou un martyr. Rhodes exploitait cette incertitude, il payait d'audace, il montrait la varte — toute rose — il affirmait, en des meetings tapageurs — que sa carrière politique commençait à peine. Entre deux voyages à Londres, il réprimait une révolte des Matabélés, se faisait saluer « Père et Roi » par les Indunas dans une entrevue théâtrale sur le Kopje, au pied du Matopos, Il organisait sur son passage, à Durban, à Port-Elisabeth, ailleurs,
des manifestations sympathiques où le Boër mélait ses acclamations à l'Anglais, et qui n'étaient pas toutes feintes. Ou bien il se recueillait dans son domaine de Groote Schuur. Et tel était le prestige fascinateur de l'homme, que ce Fredericksruhe d’un monde nouveau, s’érigeait en point de mire de tous les regards, regards de haïne, de crainte, ou d’espérance, tournés vers l’ex-Premier du Cap, le directeur de la Chartered démissionnaire, le désavoué, disgrâcié et solitaire Cécil Khodes, demeuré audessus des revers le personnage le plus important de l'Afrique australe et de l'Empire!
En débarquant à Douvres, le 24 janvier 1897, dans le voyage à Londres où il venait non en accusé, mais en témoin documenté, expliquer les dessous du Raïd, à la Commission parlementaire des quinze, son pied ayant glissé, Rhodes tomba sur la passe relle tout de son long.
Pareille mésaventure échut à César mettant le pied sur le sol britannique. C'est ainsi que deux mille ans plus tard, le «Napoléon du Cap » fit sa rentrée dans sa patrie.
Quelques-uns, trop superstitieux, y virent un mauvais présage.
En vérité, cette enquête, qui ne réhabilita point le fondateur d’empire, ne tourna pas non plus à sa confusion totale ; même elle lui ménageait une revanche.
Elle nous le montrait sous un autre jour et dans une autre posture que ceux où nous étions accoutumés à le voir.
Elle ne modifia pas essentiellement l’image qu'il nous avait donnée de lui. L'homme triomphant jusqu'ici et jusqu’en ses plus stupéfiantes entreprises, allait rendre des comptes au monde représenté par quinze commissaires élus, qui étaient bien ses compatriotes, mais qui étaient aussi ses juges, et dont quelques-uns étaient d’irréductibles ennemis. Le brusque changement de fortune ne terrassa pas cette robuste nature. Au cours de cette interminable, mais rarement monotone procédure, il apparut tel qu’on pouvait l'imaginer, embarrassé quelquefois, pl souvent audacieux, agressif dans ses sorties ju: - ‘au cynisme, flagellant « l’onctueuse rectitude » de ses concitoyens, plaisantant son ministre, « l’homme aux orchidées » (1); humoriste à l’occasion, insinuant qu'il avait agi en simple particulier intéressé dans les affaires du sud ; couvrant ses directeurs, ignorants d’une affaire, € dont un des plaisirs était précisément que nul n’y fut initié » — ou, superbe, affirmant qu’il avait pris en main la révolution inévitable afin de « l’orienter et de la canaliser » — ou, mystérieux, dans la menace voilée, laissant entendre que cette fédération qu'il avait voulue anglaise, il serait de taille, peut-être
(1) Joseph Chamberlain.
encore, à la faire indépendante, à créer là-bas des Etats-Unis africains dont il serait le Washington.
De sa participation à l'intrigue sur laquelle on l'interrogeait, et dont il tirait gloire, l'enquête ne nous apprit guère que nous ne sachions ou soupçonnions déjà.
Son intérêt n'est point là. Elle a soulevé un coin du voile africain ; pour nous permettre de mieux apercevoir un homme, elle nous a découvert une nation. Elle cherchaït les complices de M. Jameson, elle en a trouvé un : l'Angleterre.
Rien de plus émouvant, ni de plus significatif au point de vue de l'histoire, que ce procès complexe, institué pour donner satisfaction à la conscience publique et qui, insensiblement, dévie de sa route. Les chefs exceptés des partis opposants, le libéral William d’Harcourt, et le radical Labouchère, acharnés à maintenir le débat sur son terrain vrai, à poursuivre le crime, de quelque nom qu'il se targue, — tous les autres acteurs de cette pièce nous offrent le spectacle de l’affolement dans le désordre. Etrange exhibition, bizarre procès où, sous nos yeux, l'intrigue se brouille, les rôles se mêlent, s'intervertissent, où le Transval, du banc de l’accusateur, passe à celui de l'accusé, pour avoir soidisant le premier violé une convention énigmatique
— où, par la plus étonnante, mais non la plus imprévue des volte-faces, le ministère public se transforme en avocat, et le réquisitoire, en plaidoirie. Parmi le défilé des louches figures, sorties de l'ombre une heure, au milieu des réticences, des aveux, des contradictions, on parvient à reconstruireimaginativement l'affaire dont, sans en démêler les traits, on distingue la physionomie; on en suit à travers le temps et l'espace, la ténébreuse filiation, on devine toute l'intrigue : là-bas, du fond de leur cabinet, dans la Cité, des directeurs, des millionnaires, qui organisent paisiblement «une invasion en commandite et une révolution à responsabilité limitée par actions » ; des négociateurs obscurs, un Rutheford Harris, secrétaire de la Compagnie, Eminence grise de Cécil Rhodes — qui conduisait les affaires d'état, possédait tous les secrets, tenait toutes les ficelles ; des fonctionnaires, un secrétaire impérial du Haut-Commissaire, Sir Graham Bovwer, un résident-commissaire et principal magistrat du Bechuanaland, Newton, mis dans la confidence, et se taisant ; des officiers, sir John Willougby, mi-dupes, mi-complices d’aventuriers sans mandat, ayant, on ne sait pourquoi, « la conviction sincère et absolue que l'invasion avait lieu avec l’assentiment des autorités impériales » ; un Haut-Commissaire du Cap, l’inénarrable sir Hercules Robinson que tout le monde mène par le bout du nez, qui se prête à tout, croit tout, accepte tout, même de jouer les
Deus ex machina, entre les révolutionnaires et le pouvoir établi, dans la révolution à venir — une femme, miss Flora Shaw, chargée de convertir un ministre à la politique Rhodésienne ; ce ministre — Joseph Chamberlain, ex-radical, néo-Jingoiste qui ne voulait rien savoir, se bouchait les yeux et les oreilles de crainte de voir ou d'entendre quelque chose — et qui, n'ayant pu ètre dupe, se réfugie dans l’équivoque — et derrière tous ces personnages, acteurs ou figurants qu'elle résume, une Angleterre, attentive dans la coulisse, se réservant de blàmer ou de profiter, selon l'issue.
Si tout cela ne disculpe point Rhodes, cela le grandit singulièrement. Il n’est plus l'individu isolé, coupable d'une faute réprouvée par la morale, et punie par les lois. On le punira bien, si c'est utile, mais en l’admirant. La majeure partie de l'opinion publique de l’autre côté de la Manche, faisant sien le jugement de l’'évèque du Mashoualand, et du secrétaire des colonies, M. Joseph Chamberlain, le haussera au rang & des fondateurs de l'empire, de ces aventuriers sans l'audace illégale de qui l’Angleterre ne serait ni si grande, ni si forte. »
L'enquête aboutit à nous montrer en Rhodes le champion par excellence d’une race et d’une idée.
Les fêtes du Jubilé ont suivi et peut-être abrégé l'enquête. Rapprochement ironique qui invite à
penser. Il n'est pas seulement chronologique. L’enquête n'est-elle pas la préface historique du Jubilé ?
On s'est plu à voir, dans ces fêtes, surtout le couchant d’un règne. Il est autre chose encore et mieux que cela : une aurore peut-être. L'Angleterre, par cette halte solennelle qui lui permet de se contempler soi-même, un instant, dans sa gloire, célèbre sa grandeur passée et prépare sa grandeur future. Ce défilé où se rencontrent des hommes venus de tous les points du monde est plus que l'étalage d’une réalité flatteuse à l'orgueil britannique. Il nous est une vision d'avenir. Le Jubilé qui clôture une période, en ouvre une autre.
Métropole, colonies, ces deux termes ont vieilli. Ils n’expriment plus qu'imparfaitement la nature du lien qui unit entre eux, sous les plis du même drapeau, tant de peuples divers. Pour désigner le fait nouveau, il faut un mot nouveau : l'empire, vague, inquiétant, compréhensif. L'empire a suscité un état d'âme particulier, l'impérialisme qui, en retour, soutient l'empire. Par lui l’Anglo-Saxon, insulaire ou colon, l’indigène même, se reconnait deux patries, une petite et une grande, la terre où il a vu le jour, et l’autre, l'empire. IL se sent vraiment citoyen de la moitié du monde. Une même puissance intérieure, une sorte de fluide magique, le spirilus intus du poète, cireule à travers tous les anneaux de cette prodigieuse chaîne qui fait le tour du globe : lien matériel, sans doute, né de la communauté des
UN ANGLAIS D'AUJOURD'HUI 373 intérêis, mais moral aussi, mieux encore, sentimental ; exaltation d’une force qui ne se croit ni ne se veut de bornes ; orgueil énorme, piété. L'’impérialisme est vraiment une religion, qui a ses apôtres, ses fidèles, à qui le fanatisme même ne fait pas défaut, le Jingoïsme, et qui va du théoricien Roseberry, à l'empiriste Jameson. Il rappelle la tendresse mystique « des Israëlistes vers Jérusalem » après la dispersion, autant que l’amour familial du home lointain. Et, remarquons-le bien: en s’éloignant de son foyer, il ne perd pas de sa chaleur, au contraire, Il brûle d'un feu plus vif, à la circonférence qu’au centre. Dans ce va-et-vient perpétuel, le courant de sympathie remonte avec plus de force vers l'Angleterre, qu'il n’en descend (1).
C’est qu'il faut bien le dire, en face des partisans de cette Grande Angleterre, se dressent ceux de la Petite Angleterre, hommes de bon sens plus que d'imagination, qui redoutent que leur patrie se noie dans l'Océan sorti d'elle; que la race se dissolve, mélangée à tant de races si différentes. L'empire les effraie. Ils se réfugient dans leur île.
(1) « Quand la Mère-Patrie est dans la peine, l’Empire frissonne de sympathie, jusqu’en ses frontières les plus reculées, quand c’est le tour d’une colonie, l'Angleterre, représentée par ses hommes d'états, reste froide et calculatrice, telle une étrangère. Il faut réagir contre la déloyauté de la métropole envers les colonies. » L’Angleterre et ses colonies. — GC. de Thierry (‘‘Colonies”) The New Review,
avril 1897.
Et, comme l'indifférence n’a pas de place ici, entre les deux partis, les deux croyances, les esprits positifs qui savent qu'on ne remonte pas la pente des temps, se préoccupent des solutions pratiques. Quelle forme concrète revêtira cette puissance nouvelle, qui groupe pour soi ou contre soi toutes les âmes anglaises : l'impérialisme? Sur tous, le problème exerce la fascination de l’inconnu (1).
Inconnu, l'empire ne l'est pourtant plus tout à fait; on nous a laissé deviner ce qu’il pourrait être, même nous l'avons entrevu grâce à Rhodes qui, par son œuvre, sa parole, sa faute, lui a donné une réalité anticipée. « Croyant de tout son cœur et de tout son esprit à l'empire », il a osé formuler son
(1) « Nous tentons une grande expérience — a dit lord Salisbury — dans un discours de Jubilé où le lyrisme n’éclate qu’à la fin comme jailli de la réflexion, nous tentons la grande expérience d'essayer de maintenir un tel empire (il venait de constater la fragilité des entreprises analogues du passé) exclusivement sur la base d’une bonne volonté, d'une sympathie et d’une affection mutuelles. On parle d’union fiscale et d'union militaire...! Notre empire doit reposer sur une autre base ; il reposera sur le grand développement de sympathie, de pensées communes et de sentiments entre les hommes qui sont pour la plupart des enfants d’une même race et qui se glorifient du même passé historique... Le succès dépendra de nos législatures. Qu’elles aspirent à jouer au-dessus des classes et des intérêts le rôle d’arbitre…. elles créeront un empire tel que le monde n’en aura jamais vu et qui sera la marque d’une puissante étape dans la marche en avant de l'humanité. »
rêve de domination universelle qui est celui avoué ou secret de millions d’Anglais : « l'extension par la fédération de la puissance anglaise, des institutions, de la liberté, du gouvernement représentatif anglais à la plus grande partie de la terre habitable, fédération gigantesque qui guiderait le monde vers le règne de l’industrie et de la paix. »
Voilà l'horizon suprème de sa vision politique. Et l'idéal défini, sans perdre un jour, il s’est mis à l'œuvre pour sa part, sur le terrain qu'il avait choisi. Il est tombé, son entreprise gigantesque subit un temps d'arrêt; peut-être la reprendra-til un jour...
En attendant, faut-il s'étonner si le peuple qui allait célébrer la fête de la grande Angleterre, a témoigné de quelque indulgence à l’homme criminel « par excès de dévouement à l'empire », à l’Angleterre toujours plus grande ?
Nouvelle Revue, Septembre 1897.
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