‹ Hommes et choses d'outre-mer [microforme]Chapitre 3 sur 17 · AVANT-PROPOS · texte numérisé non relu

AVANT-PROPOS

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Oui, c’est bien cela; ne pas nous contenter d'évoquer le fantôme du passé, mais autant qu'il est en nous, l'animer, le ressusciter, le faire revivre, tel est l'idéal que nous avor, eu constamment sous les yeux.

Au lecteur de dire, après avoir parcouru ces pages si, en une faible mesure du moins, il nous a été donné de le réaliser.

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Plus vraie parfois que l’histoire, la légende qui s'empare de certaines figures vivantes encore, nous a montré déjà celle de Gladstone comme l’image que j'ai sous les yeux, photographie sans art, et belle à la manière d’un symbole. C'est la fin d’un long jour et celle d’une longue vie. Un fond de parc anglais s'ouvrant sur un château à tourelles décore une scène familiale, encadre un groupe d'enfants, de jeunes hommes, de femmes que domine la silhouette d'un vieillard, la cognée sur l'épaule, au repos «« après la tâche faite », la tâche qui lui était un délassement de l’autre plus rude, celle où nous le voyons, bücheron des idées, taillant dans l'épaisse futaie des préjugés humains, sa route à l'avenir, ouvrier du futur aux dépens du passé.

Non de tout le passé.

D'aucuns, spectateurs superficiels ont dit : « Voilà bien tout Gladstone ! abattre ce qu’il ne saurait faire repousser. » Ils l’ont mal vu, de trop loin, si

(1) Les éléments de cette biographie ont été empruntés au livre instructif et attrayant de J, Mac-Carthy, à l'ouvrage très documenté de H. Lucy, et enfin aux œuvres mêmes de M. Gladstone.

OR ER EE EH RE CSS SR ER ce n'est de trop près. Gladstone savait aussi respecter les arbres séculaires, dont les cimes sont aux générations en route, de l’ombre et de la beauté. L'homme qui excellait à frapper ces grands coups de hache par qui tombent les vieux chênes, en passant, marquait aussi d’un signe tutélaire, ceux qui devaient survivre parce qu'ils sont utiles, ou seulement parce qu'ils ont duré. Car la vie peut être un titre à la vie, aux yeux de l’homme d'Etat comme à ceux de l'artiste.

Ainsi, premier sujet d'étonnement, contradiction apparente : Gladstone le destructeur est un conservateur. :

Oui, sous le grand combattant qui ébranla les trônes, l'adversaire du Pape, du Sultan, des Lords, sous le quasi-révolutionnaire Gladstone, nous découvrons un autre Gladstone, champion de la couronne et de l'Eglise, plus encore par les mœurs que par le verbe, qui, l’armure de guerre dépouillée, n’est plus qu'un citoyen quelconque, loyal sujet de la reine, fidèle aux traditions de sa race, attaché aux coutumes de ces petites îles où ilest né, un dignegentleman rural dans un paisible comté de la vieille Angleterre.

Gladstone aimait les citations. Ses écrits, ses discours en sont tout émaillés : richesse de souvenirs, et, si l’on veut, léger travers. Il sera notre excuse d'en faire une. Aussi bien, pourrait-il être inscrit en épitaphe sur sa tombe comme au frontispice de

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son hisloire, ce vers du vieux Térence qui fut la devise de sa vie :

Homo sum et nihil humant a me alienum puto.

IL explique l’ouvrier et l’œuvre, les passions amies ou hostiles pendant sa vie, le deuil après, universel, sincère et le spectacle de ces funérailles où nous avons vu les représentants des nations civilisées, mûs par un sentiment qui n'était pas seulement de haute courtoisie, marcher à la suite de ce | cercueil, — mêlant ainsi au regret national, l'expression d'un regret humain, communiant avec l’affliction de tout un peuple, dans un suprême hommage à la mémoire de Gladstone, grand Anglais ; — mais, à nos yeux, comme aux leurs sans doute, plus grand homme !

Enclore en l’étroit espace de quelques pages une A destinée qui a rempli et dominé plus d’un demisiècle, la tâche est singulièrement hasardeuse, mais {par cela même, bien fascinante. Plus encore que les proportions du modèle, sa nature fait la difficulté de l’entreprise et son attrait. M. Disraëli définissait ironiquement son rival : « Un Italien, placé sous la garde d’un Ecossais. » Aux deux bouts de l’Europe, l'Italie et l’Ecosse sont bien les deux bornes et comme les deux pôles de ce vaste esprit qui connaît d'ailleurs les régions intermédiaires. S’il est le com- “patriote de Knox par la rigidité de sa morale, et

celui du Tasse par la fougue de son tempérament, il est encore bien autre chose. Il est français par le goût des idées générales, par l'amour de la clarté, par la générosité des vues. IL est germain par la conscience réfléchie. Avant tout, il est lui-même, M. Gladstone, c’est-à-dire le personnage ondoyant et divers, tentant et déconcertant commeune énigme. Le moyen de garder son sang-froid, de rester impartial devant celui qui fut tout flamme et passion ? de voir clair parmi le long orage que fut sa destinée ? le moyen d’être véridique ? Il a vécu si intensément tant de vies et qui semblent si contraires ! Auquel s'arrêter de ses différents aspects? Homme d'Etat, historien, critique, orateur, théologien, il a été tout cela, tour à tour, et souvent à la fois. Ce don d'ubiquité morale déroute. Il est insaisissable : il échappe à l’étreinte de la définition.

Cette impression, c’est la surprise du premier coup d'œil. Un second regard plus attentif nous le révélera un, sous son apparente diversité. Sa complexité n’est que de surface ; la simplicité est au fond. Ses attitudes distinctes jusqu’à la contradiction ne sont que les manifestations multiples d’une même vertu interne. M. Gladstone est un homme d'action, l’homme d’action par excellence. A l’opposé du dilettante avide de comprendre pour la seule joie de comprendre, et dont l'intelligence n’est qu'un instrument de haute volupté, sa curiosité universelle se propose toujours un but moral, pra-

tique. Il est le « vir natus rebus agendis » qui veut savoir pour faire. Ses discours, ses recherches, ses livres sont des actes, de formes variées, de fin unique : le bien ou le mieux.

Est-ce à dire que Gladstone ne se modifie pas ? Nullement. Il se modifie sans cesse pour progresser dans le sens de sa nature. Il change pour s’augmenter. Son histoire ne présente ni heurts ni scissions. On n'y trouve pas la seconde où placer l'Eureka du néophyte, sans doute parce qu'elle-même est un incessant Eureka, le développement continu des puissances qu’il porte en lui et qui s’accroissent de s'exercer. Son génie s’élargit en avançant, comme le fleuve ; comme lui, son histoire fait des coudes, mais la direction générale du courant reste la même. IL ne rebrousse jamais chemin ; ses détours qui semblent parfois des reculs, lui sont commandés par la nature du terrain et se réalisent en fin de compte, en un progrès.

Libre énergie qui ne souffre pas d'être incarcérée en une rigide formule, sans la faire éclater, s’il quitte un parti, s’il abandonne un système, c’est par fidélité au principe et parce que le parti exclusif, le système despotique contrarient le besoin supérieur qui le pousse en avant. S'il lui arrive de se trouver seul, ce n’est pas qu'il ait déserté son armée, c'est que l’armée plus lente n’a pu le suivre dans ses bonds, est demeurée en arrière. Il avance et il monte. A mesure qu'il s'élève, son horizon

s'étend. Et des régions où il atteir‘, les contrastes qui choquaient, s’atténuent, se fondent en une harmonie souveraine.

Un tel modèle impose son plan au biographe.

C'est le plus simple : le récit. L'ordre chronologique est aussi le seul logique, le seul vrai qui nous montre dans leur enchainement la cause et les effets, qui nous laisse assister au jeu des forces naturelles, dans leur action et réaction réciproques, nous montre la vie se créant elle-même sous l’aiguillon des circonstances extérieures, qui commente la parole par l'acte et l’acte par l'écrit, met à nu le mécanisme intime par lequel est mû l’homme et nous fait côtoyer au jour le jour sa marche. Il s’y raconte lui-même. Son geste quotidien l'explique. Le conteur n’est plus qu'un spectateur qui note la succession des phénomènes dont il ne lui restera qu'à dégager le sens.

Dans le portrait comme dans la réalité, cette personnalité doit demeurer indivisible. Elle forme un bloc. L’infinie divergence des rayons jaillit ici d’un seul foyer. Fragmenter l'homme en ses diverses facultés, sous couleur d'analyse, c’est briser le prisme pour en saisir les rayons, c'est le détruire dans son essence qui est une. Pour le connaitre il faut en faire le tour.

Quelques fanatiques Gladstoniens veulent faire descendre leur héros de Robert Bruce, roi d’Ecosse

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et d'Henri III d'Angleterre. Ce qui est certain c’est que le grand parlementaire naquit à Liverpool, d'une famille de marchands récemment émigrée de la protestante Ecosse. L'étymologie pittoresque du nom : Gled stane, épervier du roc, sonne assez clair son origine. Lui-même la proclame avec fierté : «IL ne coule pas dans mes veines une goutte de sang qui ne soit de source écossaise. » Peut-être quelqu'un de ses ancêtres, distant cousin d’(ŒEil-de-Faucon, a-t-il chassé l’aurochs sur les Moors des Grampians ! Rien que nous sachions de sa prime enfance à lui, ne le signale à l'admiration du biographe à l'affût de l’anecdote rare, messagère d'avenir. Elle est toute pareille à celle de ses jeunes contemporains et compatriotes, appartenant à la classe de la gentry qui est la sienne. À l’âge ordinaire il passe de l'atmosphère familiale à l’air plus rude et plus tonifiant de l’école : il y fera son premier apprentissage de la vie publique.

Eton est mieux qu'une étape sur ce long ruban de route qui doit nous mener d’un bout du siècle à l’autre. Elle en est le point de départ, nous sommes à la minute capitale parfois et toujours significative, de qui peut dépendre toute la course. C'est qu'à Eton, non plus que dans les institutions similaires d'Outre-Manche, on ne vient pas chercher seulement des leçons de latin et de grec, mais des leçons de vie. A l'enfant, par la liberté relative et la responsabilité, on enseigne l’art de devenir un

homme. La plante humaine, que nos collègés, — ceux d'autrefois du moins — semblent sous couleur de protection, s'être donné la mission trop parfaitement accomplie d'atrophier, s'y développe en pleine terre et au grand soleil.

Une vaste demeure, spacieuse et claire, aménagée pour l'existence en commun de quelques centaines d'adolescents, tout autour la campagne, des bois, des prairies d’un jeune vert, qu'un cours d’eau traverse peut-être ; l'étude alternant avec le jeu, non point le jeu réglementé par la prudence timorée d’un maître appliquant un système et oppressif s’il n'est dédaigneux, mais le jeu spontané, fils du sol, varié, glorifié par l'imagination d’un peuple qui en sait les vertus — cricket, foot-ball, canot — le sport éducateur des énergies naissantes.

Voilà, le cadre toujours à peu près identique à soi-même de ces grands établissements où, de dix à dix-huit ans, l'Anglais vient recevoir l'entrainement préalable à la lutte qui l’attend et voilà la méthode qui ne change guère, Voilà l'Eton d'aujourd'hui, et l'Eton d'hier, où William Evwart Gladstone, troisième fils de John Gladstone, négociant à Liverpool, faisait son entrée aux environs de 1820, où il se plut, où il grandit et que son souvenir reconnaissant proclama « la reine des écoles. »

« L'enfant, a-t-il écrit lui-même, un jour, dans un de ses nombreux essais biographiques, est le père de l’homme, » Quel était donc l'enfant dont cet

homme est sorti ? Cherchons si, dans l’image inachevée, mais expressive que nous offre l’écolier de quinze ans, nous ne pressentons pas quelques-uns des traits qui feront la figure virile.

Pour lors, elle est charmante cette figure d’adolescent, telle que nous la montre un portrait d’une date un peu antérieure, et que nous la décrivent les témoignages contemporains : ouverte, et grave, contemplative et pourtant si vivante, avec ses yeux qui songent, regardent au-delà.

La réalité s'accorde aux apparences. Ecolier intéressant, Gladstone n’est pas l’enfant prodige. L'étude et le jeu se partagent inégalement ses heures. A l’une et à l’autre, il s’adonne passionnément. IL est déjà celui qui mène toutes les occupations de front, et apporte de la conscience jusque dans le plaisir. C'est un don de savoir se donner pleinement à toutes les tâches, sévères ou gaies. Il le possède. Il lui doit un peu, à cet âge où l'être se forme, le bel équilibre de son développement. Le cerveau précoce ne fait pas verser la balance tout d'un côté ; la bête n’est pas chez lui, sacrifiée à l’ange : l’une et l’autre s’en trouveront bien. Il lui doit encore, à ce don, que les menus défauts de l'enfance qui peuvent devenir les tares de l’homme, la dissimulation, le mensonge, sous toutes ses formes n'ont trouvé sur lui, nulle prise. La belle ordonnance de son temps d’où l'oisiveté dangereuse est bannie ne leur laisserait guère de chance de s’enraciner dans cette âme, si elle

n’était d’ailleurs, rebelle, par essence, aux bassesses. Car ses défauts propres lui sont une cuirasse contre ceux du dehors ; s’il pèche, c’est déjà par exubérance, par excès de vigueur, et le mensonge est surtout de la faiblesse, l'arme, à l’école, de qui n'en a pas d’autres : lui,il a ses poings. Pas plus querelleur qu'égoiste, d'ailleurs, il est hardi avec une pointe de chevalerie, Reconnaissons le démocrate en herbe : capable d'attaquer le grand, il protègera le petit. Sa générosité s'étend aux inférieurs. Un jour à quelque foire de village, il s’érigera en défenseur d’un troupeau de cochons, race sans honneur, martyrisés par ses camarades. De là, les faciles quolibets, que coupe court la menace d’une riposte «écrite en lettres rouges sur la face des moqueurs. »

Petite aventure où, dans le gamin, se décèle si l’on veut, le champion futur de l’opprimé. Ce jour-là, il accomplissait, en outre à son insu, l’acte de courage par excellence. IL avait bravé le monstre qui épouvante les forts, le ridicule.

À quinze ans, la structure morale se dessine, l’'échafaudage sur lequel le temps édifiera son œuvre d'intelligence et de beauté: il s'appelle loyauté, vaillance, besoin de connaitre, et de se donner corps et âme à tout ce qu'il entreprenait, et d'entreprendre beaucoup ; l’homme est là en puissance « franc comme l'acier et transparent comme le cristal. » (r)

(1) Essai sur Macaulay par Gladstone.

Après Eton, Oxford.

Oxford et Eton, deux noms étroitement associés, qui jettent une clarté d'aube sur la longue journée tumultueuse, paysage pacifique où il est doux de s’arrèter, bon d’amasser des forces et du soufile, avant la grande bataille ininterrompue de soixante ans qui commence.

Oxford, que d'images aimables et graves flottent autour de ce nom, l’auréoient de poésie ! Elle est loin du monde, un monde en soi. Hors la fièvre moderne en face du présent, elle est au bord de la Tamise inchangée la cité médiévale et romanesque, gardienne des traditions, la patrie du passé. Elle ne compte pas, on veut croire, avec le temps. Les eaux de la rivière y réfléchissent les mêmes sites et les mêmes songes. Elle est le lieu d'élection de la pensée pure — qui ne s’y montre pourtant pas dédaigneuse d’un autre mode d'activité : celui du muscle. Trait national: on y sait rêver et ramer — où trouver ailleurs telle alliance ? Platon, revenu sur la terre, y écrirait ses dialogues. Pindare y composerait ses odes aux athlètes vainqueurs sous ses yeux. Elle est antique et anglaise.

De là, son pouvoir de fascination que l’éloignement n'amoindrit pas. Les étrangers qui la traversèrent, ont subi et raconté son charme. Les jeunes hommes qui sont venus lui demander l'achèvement d’une éducation choisie, lui gardent un culte pieux.

Quand, un jour, Gladstone s'écriera « J'ai aimé

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Oxford d'un amour profond et passionné » il ne fera que traduire l'impression de l'ancien under-graduate. À cette tendresse sentimentale, se mêle ici quelque gratitude.

Gladstone, entre autres, doit beaucoup à la vieille université, Il en a pris et retenu tout ce qu'elle peut donner, une certaine manière d’être, une certaine discipline morale qui ne s’acquiert pas ailleurs et qui ne se perd plus. Il a épuisé toute la vie d'Oxford. |

L'antiquité et la théologie sont les deux bases de l'enseignement Oxonien. Gladstone y a reçu la forte alimentation classique et religieuse que réclamait sa nature. Il y a étudié les chefs-d’œuvre des vieux maitres, grecs et latins, s'est nourri de leur substance, comme Achille, de la moëlle des lions ; et dans une familiarité de chaque jour, il s’est approché de leur âme.

Pourtant, son activité est éclectique. Le changement de labeur est déjà pour lui la forme normale du repos et comme il l’a dit un jour « la plus saine des récréations ». IL alterne la lecture d’un chant d'Homère, avec l'étude des textes sacrés. Car audessus de ses affections secondaires, sa passion l’entraîne vers les deux grands poèmes héroïques qui sont aussi les deux pôles de l'esprit humain : la Bible et l'Iliade ; Homère et l'Evangile. Ce sont là, dès lors et à jamais, ses deux maîtres préférés. Il restera leur élève et leur fidèle.

WILLIAM EWART GLADSTONE 23 Ce double culte ne l'accapare pas, au détriment de son instruction générale. Il se garde d’être spécialiste avant l'heure. Se spécialiser, c’est se restreindre s’'appauvrir donc, par un sacrifice volontaire qui est la condition du progrès, dès qu'on avance un peu dans la connaissance (1); mais s'appauvrir sans nécessité justificative, et dangereusement, quand on part. La pente de son esprit l’incline plutôt vers les études spéculatives, il ne s'y cantonne pas, La curiosité lui est un correctif de ses tendances ; avec ce qu’elles lui laissent d'énergie mentale disponible, il ne néglige pas de s’enquérir des éléments de la science, de ses méthodes, de ses conquêtes. Sa puissance de travail, comme sa mémoire, étonnent. Levé tôt, il prolonge souvent, bien avant dans la nuit, ses veillées dans la chambre solitaire. Il arriva sans doute plus d’une fois que

L’aurore se jeta sur la lampe angélique

de l'étudiant attardé sur une page obscure. N'importe, il savait le remède, et qu'une course en plein air chasserait la fatigue nocturne. Il se reposait du livre par le sport. L’aviron délassait sa main engourdie d'avoir tenu la plume et le glissement rythmique du canot matinal dans la fraicheur émanée de la

(1) « Inclinons nos têtes devant l’inévitable. Le jour dela science encyclopédique est passé. Ce soleil s’est couché avec Leibnitz. » (Nineteenth Century 1890, Gladstone).

24 HOMMES ET CHOSES D’OUTRE-MER terre, de l'onde et de l'heure, faisait circuler le sang plus vite dans les veines et dans le cerveau.

La cohue savante du foot-ball ou plus souvent le vagabondage solitaire dans la campagne, autres moyens dont il use de réparer la fatigue des longues stations devant la table de travail. L'esprit ainsi vivifié, il se remet à l'œuvre. Et les jours passent, Et son trésor s'accroît de richesses morales et physiques. Il met en œuvre le précepte qu'il donnera un jour : «Soyez forts et l'exercice de votre force aujourd'hui vous fera plus forts demain (x) ». Il a emmagasiné en ces fécondes années, de précieuses réserves d'énergie pour l'avenir. Il y a conquisles plus hauts honneurs, il y futunathlète: ila réalisé dans sa plénitude la devise du sage antique : « le mens sana » — et même quelque chose de mieux, — «in corpore sano. »

Si loin qu'Oxford soit du monde, on y entend les rumeurs de la vie, même celles du Parlement.On n'y est pas étranger à lapolitique. Dans les pays libres, les Universités sont d'ordinaire de fermes soutiens de l’ordre de choses établi. Oxford a vu le dernier soulèvement jacobite ; c'est dire qu’on y est, ou du moins qu'on y était par essence Tory, d'un torysme mystique que ne rappelle que de fort loin la doctrine utilitaire des conservateurs présents.

William Gladstone fut donc Tory et même ardent Tory. La vigueur de ses convictions, la chaleur de

(4) Address to Glasgow University, 1879.

sa parole lui valurent la présidence de l'association des étudiants. C'est en cette qualité qu'il infligeait un blâmeuniversitaire au Cabinet «dont la politique menaçait les bases mêmes de l'ordre social » et si, par hasard il plaide, un jour, l'émancipation catholique, — unique lueur dans cette nuit qui nous fasse pressentir le futur libéral, — il rachète cette inconséquence par l’absolutisme de ses autres opinions. C'est ainsi que nous le voyons combattre la suppression des incapacités juives, défendre sinon le principe, du moins la pratique de l'esclavage, « que l'Ecriture n’aurait pas expressément condamné puisqu'elle le réglemente. »

C'est là le résultat de l'éducation d'Oxford et qui la synthétise. Les opinions n'importent guère, de ce garçon de vingt ans qui ne sait de la vie que ce qu'il a vu des murs de son collège, c’est-à-dire de Lien loin et de bien haut. Elles fondront comme neige d'avril au soleil, Il n’en faut retenir qu’une date morale, qu'un point : l'étude du passé sous toutes ses formes a sinon créé, du moins singulièrement développé dans cet adolescent, le germe conservateur ; passe maintenant le souffle de la liberté, il fera lever et s'épanouir en riches floraisons toutes les vertus cachées de ce noble esprit, qui n’attendent que l’occasion d’éclore. Il n'en saurait modifier le fond qui fut avant elles, et peut-être avant lui produit de l'atavisme, accru et solidifié par le temps, l’éducation et le régime de ces premières années.

L'empreinte reçue à cet âge et par un tel sujet n'est pas de celles qui s’effacent. Elle durera, autant que lui : qui a respiré l'air d'Oxford, s'il a d'ailleurs l'âme d’un Gladstone, ne saurait plus oublier certaines choses. Sous le fougueux libéral, nous retrouvons toujours, à tels traits indélébiles, l’ancien élève de Christ-Church qui s'est promené à l'ombre des vieux ormes. Cette ombre se prolonge en douceur, sur l'étendue totale de sa longue route.

À Oxford, nous avons vu naitre et se former le conservateur. C'est la première partie et comme la préface de notre récit. IL reste à voir comment, le libéral à son tour, naquit du conservateur, se développa, grandit, sans pourtant le détruire. C'est la seconde partie de notre tâche la plus vaste, la plus mouvementée, c'est l'histoire même de Gladstone.

À vingt ans, William Ewart Gladstone était armé pour la lutte. {1 était une force, mais sans emploi. L'église l'avait sollicité comme plus tard le barreau. N'est-ce pas parce qu'elle promettait à son prosélytisme une tribune d’où convaincre et convertir? L'avenir le réservait à une autre, ouverte sur un amphithéâtre plus large, plus sonore, et qui lui permit de mieux parler au siècle.

Il quitte l'Angleterre presqu'en même temps qu Oxford. Comme tous les jeunes Anglais de sa classe, il parfait son éducation par le voyage. Déjà l'Italie l’attirait. C'est ià que la politique vint le

chercher, que le hasard, il eût dit la providence, lui offrit la première chance.

La circonscription de Newark, dépendance de la seigneurie de Newcastle, était vacante. Le duc était en quête d'un candidat pour représenter à cette heure trouble les droits principes au parlement. La grande réforme électorale de 1832 qui appelait les classes moyennes à la vie politique, effrayait cette àme féodale.

Un ancien condisciple de Gladstone, ami du noble lord, se sotvint du président de l'association des étudiants, si éloquent à la défense de l'Evangile Tory. C'était l'homme de la situation. ILen parla au duc, le duc agréa la proposition. La candidature fut offerte à Gladstone qui l’accepta.

Or. la candidature, c'était le siège conquis d'avance dans ce bon temps patriarcal, où la souveraineté territoriale emportait la souveraineté politique et morale, et la propriété du sol, celle des votes. L'homme lige du duc sur son domaine, le champion de l'esprit ancien contre l'esprit nouveau, parti en guerre, dans sa campagne contre ce désir de changement qui menaçait de & produire avec un peu de bien une mélancolique prépondérance du mal, » l'adversaire du progrès devait être élu — et le fut,

Gladstone, le futur grand athlète parlementaire, est entré dans l'arène. Il y est entré sans tapage. Il

a vingt-deux ans. L’inconnu s'ouvre à lui, la politique et le parlement, une réalité nouvelle dans un monde nouveau. Ses opinions qu'il imagine immuables, ne sont que des tendances.

Que dis-je ? Ce ne sont que des préjugés en contradiction avec les tendances vraies de sa nature même ; pour défendre la politique Tory, il sait seulement qu'il est Tory, ou du moins, il le croit. Mais voici, pour nous mettre en garde : ses aflinités avouées démentent ses attitudes. Ce Tory fanatique professe deux admirations, deux cultes, qui étonneraient sans doute un peu le duc de Newcastle, l’un pour Canning, l’homme que, tout enfant il entendit un jour haranguer la foule du balcon de la maison paternelle à Liverpool, et dont il dira : J’ai été élevé à l’ombre de ce grand nom, l’autre pour Washington, « la plus pure figure de l'histoire ».

Au demeurant, intransigeant Tory qui afliche les sentiments congruents à ce titre, et qui a pris rang tout de suite à côté des hommes de son parti, dans une assemblée sage. IL apparaît, dit Mac-Carthy « quand le vieil ordre de choses va faire place au nouveau. » Une sorte d'accalmie régnait. L'heure n'était plus, ou pas encore, des grandes agitations. De la foule parlementaire contemporaine, quelques noms surgissent : dans la maison des Lords, le duc de Fer, Wellington, une survivance du passé, d'ailleurs actit encore et robuste, Lord John Russell, Lord Brougham, l’orateur. Aux Communes, M. Stan-

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ley, le futur Lord Derby, l'historien Grote et le grand tribun catholique O’Connell, vers qui une sympathie révélatrice, pousse l’anti-réformiste, qui dès Oxford, prèchait l'émancipation catholique; enfin Sir Robert Peel, le libéral conservateur, le grand parlementaire, qu'on a défini sans le flatter : Un Gladstone moins l'imagination.

Au dessous, l'ordinaire troupeau où le débutant a pris place, et qu'il ne révolutionne pas tout d’abord. Vraiment non, l'élu de Newark, contre toutes les règles et toutes les convenances qui veulent que les débuts soient extraordinaires d’un homme qui le sera, n’emporta pas à la « Pitt » le Parlement d’assaut. Il est dit qu'en toutes choses il sera progressif. Son coup d'essai, mieux qu'honorable ne fut pas coup de maitre. IL ne fut pas insignifiant non plus. Gladstone avait déjà pris la parole sur des questions locales, quand un débat d'ordre général lui offrit l’occasion nécessaire, mais attendue sans impatience, de se manifester. On discutait l'abolition de l'esclavage aux colonies anglaises. Vieux thème pour lui qui n'avait qu'à se souvenir, et commode tremplin d'où se lancer dans la mêlée. Il développa ses idées. Sans plus défendre qu'autrefois le principe même de l'esclavage, il discuta l'opportunité d'une suppression immédiate et totale, plaida en se fondant sur la raison et l'Ecriture, cette cause que l'aptitude à la liberté en devait être la condition, que l'émancipation devait être graduelle, dosée sur

30 HOMMES ET CHOSES D’OUTRE-MER le progrès de l’aspirant homme libre. — Oublions, où nous sommes et les quelques années qui viennent de s'écouler. C’est la même thèse, soutenue des mêmes arguments avec les mêmes accents et par le même homme qu'autrefois. Rien de changé que le décor. Et ce discours n’est pas un phénomène isolé. Il se rattache, il est conforme à l'attitude, à l’étiquette de l’orateur, qui s’opposera, un autre jour, à l'admission des non-conformistes aux Universités. L'Université, Oxford, vraiment nous n'avons pas fait grand chemin depuis que nous l'avons quitté ; les murs du vieux collège dominent toujours notre horizon.

Rien de sensationnel en somme, non plus que d’imprévu dans ces commencements, Rien qui put faire prévoir la suite. Gladstone s’est fait écouter. Sa voix de ténor, bien timbrée a plu : voilà tout. Il a parlé selon ses convictions d'alors, justifié la confiance de son mandat etjusqu'à un certain point, l'opinion de son grand rival dans les batailles prochaines, Disraeli prédisant : Ce jeune homme n'a pas d'avenir.

En vérité, c'est parce qu'il a l'avenir à lui, qu'il ne violente pas le présent. La victoire qui sera la sienne ne doit pas ressembler à une surprise. Son attitude en l’attendant est celle qui sied à son âge, à son obscurité, au caractère du familier et futur traducteur d'Horace, qui se souvient de l'éloge du

poète latin au chantre de l'Odyssée, créateur de merveilles qu’il n’a pas annoncées.

Plus perspicace que celui qui sera Lord Beaconsfield, le chef d’après demain du parti conservateur, son chef de demain, Robert Peel, a deviné la valeur cachée sous la modestie du débutant. La figure du jeune homme, belle et pâle, sous la masse sombre des cheveux, les yeux noirs, dont l’âge plus tard n’éteignit pas la flamme, le profil sculptural, un air de noblesse calme rendu plus sensible par le large nœud de la cravate roulée autour du col, selon la mode du temps, qui exhausse la tête, la détache du buste, tout cela — qui revit dans la toile d'Hayter, et, devant ce portrait de Gladstone à vingt-cinq ans nous fait songer à Lamartine, son parent spirituel, — tout cela, sans doute, avait attiré l’attention du ministre recruteur de forces pour l'avenir. Il alla chercher dans la foule pour l'appeler à lui le jeune Tory. Le pressentiment de Peel ne l'avait pas trompé. Les différences d'âge et de situation qui séparaient le novice du maître, ne pouvaient empècher que ces deux natures, semblables par tant de traits, ne se comprennent en ne se rencontrant et ne se joignent.

Le chiffre fut leur trait d'union, L’économiste qu'était Peel n'eut pas de peine à démèêler dans le fils du grand marchand de la grande ville marchande, une merveilleuse aptitude aux mathématiques. Il l’enleva à l’obscur et fécond labeur des

Commissions pour faire de lui dans le ministère de Wellington, le lord Junior de la Trésorerie. Il fut ainsi son véritable introducteur à la vie politique. Il fut mieux que cela, un initiateur, une influence, et, comme l'a proclamé Gladstone lui-même, dans le juste hommage qu'il lui rendit un jour : € Un modèle moins admirable encore par ses immenses dons intellectuels que par son sens des vertus publiques, la splendeur et la pureté des siennes ; à lui je dois l'orientation de mon esprit vers les questions économiques et commerciales. »

De là, bien vite, sans échapper à Peel, il passe au sous-secrétariat des Colonies. Il prouve déjà qu'il n'est pas l’homme d'une seule chose. Il le prouve autrement : par un livre. L'ouvrage composé au milieu du tracas des affaires, est dédié à Oxford « fontaine de toute bénédiction spirituelle, sociale et intellectuelle. » Et c'estbien ce puresprit d'Oxford qui l'anime. Gladstone y traite des rapports de l'Eglise et de l'Etat. L'Etat doit avoir une conscience, et dès lors, professer une religion, et la propagation de la vérité religieuse est la fin dernière du gouvernement.

Le livre fut remarqué, même il étonna, par l’étrangeté des idées qu'il présentait et le nom qu’il portait. Les hommes graves, et Robert Peel entre autres, ne cachèrent pas leur surprise qu’un jeune homme d’un tel avenir gaspillât son temps à écrire. Il avait mieux à faire.

Ici, l'élève dépassait le maître. L'homme d'action expérimenté n'avait pas saisi cette vérité, évidente au premier regard du débutant que l'idée est le germe de l'acte, et le livre, de l’action en puissance.

Macaulay lui-même prit la plume pour réfuter la thèse et louer l’auteur : € Ce jeune homme au caractère sans tache, espoir naissant des fermes et inflexibles Tories. »

Gladstone méritait l'éloge. Nulle. concession encore au cours de cette période. IL a lutté pour la bonne cause, combattu le bill qui supprime les incapacités civiles des juifs, bataillé sous la bannière Tory avec autant d'impétuosité qu'il en mettra plus tard à l’abattre.

En 1837, l’homme qui avait refusé la candidature de Manchester reste fidèle à ses origines, digne de Newark et de son seigneur.

Déjà pourtant il commençait à lui échapper. L’ennemi, «l'erreur » pour appeler la liberté du nom que lui donnait Metternich, approchait de son esprit. Par la brèche qu'elle allait y faire, elle ne s’y précipita pas tout d’un coup. Elle s’y glissa sans bruit, presque à l'insu de l’homme, insensiblement envahi. Il ne l’entendit pas venir. Quand il reconnut en lui sa présence, il n’était plus temps de l'expulser : il était sien.

C'est qu'aussi pareille conversion ne comporte guère le coup de foudre. Le libéralisme et le to-

- de Éhis

rysme ne sont pas à vrai dire deux entités, deux croyances ennemies par leur objet. Ils n’en sont que plus séparés. Le fossé profond creusé entre deux dogmes, n'est pas nécessairement très large; il peut parfois se franchir d'un bond. Et la foi ne procède guère autrement! elle croit, elle voit, elle sait.

Mais les yeux brusquement ouverts à la liberté, ne feraient pas encore le libéral. Il y faut quelque chose de plus. Ces deux vocables, libéral, conservateur, qui répondent sans doute à des différences de doctrines, expriment surtout autre chose : deux manières d'être, deux tempéraments, quand ce n’est pas d ux attitudes héritées de famille qui, plus fortes que les inclinations personnelles, deviennent les habitudes, ces invisibles liens plus solides que l’idée pour attacher les hommes au système. Cela, d’ailleurs met entre eux de grands espaces. Diflicilement ils les enjamberaïent d’un saut. Il leur faut du temps pour les parcourir, et qu'un bon vent les pousse. Ainsi s’explique-t-il que Peel reste conservateur, que Palmerston s'intitule whig, et que Gladstone mette trente ans à passer d’un parti à l’autre.

De là l'intérêt de cette biographie. où, tandis qu’une moitié de l’être stationne immobile comme figée dans un dogme, l’autre, celle qu’il nous faut suivre à présent, se transforme, se développe en un perpétuel devenir.

Nous l'avons dit : il n’y a guère de bornes sur cette route changeante où chemine l’homme, dans son exode des hauteurs du torysme jusqu'aux bords du radicalisme. Pas de haltes non plus ou si brèves! Le voyageur se presse, lentement, puis plus vite vers un but qui recule. Mais parfois l’accident supplée à la borne absente.

L'accident manque encore, sans doute parce qu'il n'a pas eu le temps de surgir.

Tout commence. Nous sommes à l'heure indécise dite par le poète où la lumière s'annonce :

Plus à l'âme qu'aux yeux encore Quand il ne fait ni nuit ni jour.

Dans cette période de préparation si féconde où nous entrons, nous ne relèverons pas encore un acte précis qui démente les principes du jeune Tory qui nous permette d'aflirmer : ici meurt homme ancien, ici nait l’homme nouveau. Non, mais des symplômes, parfois seulement, au passage, un signe, un geste, une intonation venue d’au-delà des lèvres, comme un son monté de loin, révèle l’obseur travail qui s'accomplit hors de notre vue, la révolution intérieure qui s'opère et c’est tout.

Au-dessus de cette vie profonde qu'il nous cache, le flot de la vie apparente coule. Il se hâte, se presse et bouillonne | |

Qu'elles sont pleines, ces années de la demi-obscurité !

En 1839, Gladstone épouse miss Catherine Glynne qu'il a rencontrée, retrouvée plutôt dans un de ses voyages d'Italie, celle qui lui apportera ce château d'Hawarden si intimement associé à cette vie dont elle-même sera la compagne admirable. Union harmonieuse. « Ensemble ce couple fut jeune, ensemble Q il atteignit la maturité, puis la vieillesse. »

Lui nous la cache. Elle est de la famille de celles que l'histoire ignore, bien qu’elle y ait collaboré, en étant &la moitié » au plus haut sens du mot, de ceux qui la font. Quelle part revient de l’œuvre de lumière accomplie à la femme qui marche dans l'ombre de l’homme illustre, son inspiratrice — dans quelle mesure? Sa consolatrice certes et son bon génie — qui apporte à l'élève d’Homère comme Andromaque à Hector, avant ou après laruüe mèlée, le secours de sa beauté et de sa bonté.

D'abord elle est à ses côtés à l’heure des seconds débuts.

Newark a réélu Gladstone. Il s’avance dans le sillage de Robert Peel. Il est nommé directeur de la Monnaie et vice-président du bureau du Commerce. Une dame de ses amies écrit ironiquement : « On dit que Gladstone a reçu deux oflices afin de le contraindre à se tenir tranquille, et de l'empêcher, en

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lui donnant trop à faire, de s'occuper des affaires de l'Eglise. Moi, je sais que ce sera peine perdue. » Et miss Wynne disait vrai. La digue d’un double office ne suffit pas à contenir cette activité qui déborde.

En 1842, Robert Peel présentait une nouvelle échelle mobile de droits sur les blés. Chargé de la révision des tarifs, Gladstone justifie le choix de son maitre. Il étonnait les Communes par sa précoce compétence, la largeur de ses vues d'ensemble, jointes à la connaissance du détail. 11 se révélait maître financier et fascinant orateur.

Ce qui ne l’empêchait pas de se passionner dans le même temps pour la philosophie du moyen âge, l’art de la Renaissance, les poteries anciennes et modernes. Il s’aventure dans tous les domaines, et revient plus riche de chaque expédition. « Son esprit passait dans la vie comme le chalut au fond de la mer, entrainant tout ce qu'il rencontrait (1). »

Il se délasse en changeant d'étude. Lui-même expose sa méthode dans une boutade. « Il y avait, dit-il, une route à la sortie de Londres, où plus de chevaux mouraient que sur aucune autre. Une enquête révéla que la route était parfaitement plate ; conséquemment les animaux habitués à la parcourir n’usaient qu’un seul système de muscles. » Ils périssaient de déséquilibre.

Gladstone tirait de l'observation la règle d’une

(1) Lord Macaulay par Gladstone.

gymnastique et d’une hygiène morales. C'est celle même dont il s'est si bien trouvé à Oxford. Il maintient l'harmonie de ses facultés par la diversité de l'effort, Il se distrait d'une étude par,une autre et de l'exercice intellectuel par le physique.

Il n'abattait pas encore de chènes, mais il montait à cheval. IL entretenait sur le pied de guerre, il accroissait les forces dont il aurait bientôt besoin pour vaincre les diflicultés, faire face aux adversaires qui allaient se multiplier, car il montait.

En 18/43, il entrait dans le cabinet. Brève apparition. L'entrée était prévue, la sortie l'était moins. Aussi bien, la cause en était-elle très insolite. Ce jeune homme d'Etat se retirait pour obéir à un scrupule de conscience excessif et significatif. Il n'avait pas voulu prendre sur lui de défendre, comme membre du ministère, un bill qui lui était imparfaite-

ment connu. Rentré dans la foule parlementaire, il le votait en seconde lecture : il avait eu le temps de ‘étudier dans l'intervalle. L’incident était singulier.

Il n’y eut qu'un cri de surprise : « Comment Gladstone avait-il pu déserter de la sorte un ministère ami, compromettre de gaieté de cœur une carrière qui s’annonçait belle? On se permet telle incartade lorsqu'on est ce que Palmerston appellera « l'homme inévitable », non lorsqu'on est « l’homme qui vient » (the Coming man), et qui peut rester en route. Quel chef de parti désormais s’attachera un auxiliaire d'humeur si capricieuse, et qui entend

ainsi la solidarité ministérielle? La fortune lui souriait : il se dérobe ».

C'est que Gladstone déjà, au-dessus du succès plaçait le devoir. Et puis, il n'était pas qu'un seul chemin, pour avancer. A cet âge, l'indépendance à l'ombre et cette demi-solitude morale, où l'âme emmagasine des forces, étaient plus favorables à son plein développement qu'un poste en évidence, avec ses périls et ses charges. D'autant qu'une première métamorphose s’accomplissait en lui.

Avant d'être au Parlement et au Gouvernement l'homme d'Etat universel, Gladstone y fut l’homme d’affaires. Les finances l'avaient lancé, elles l’avaient fait connaître au Parlement et au pays. Ce sont les affaires encore qui lui révélèrent à lui-même son génie et le mirent sur sa pente. C’est sous l'aspect commercial, sous la forme du libre-échange que la liberté pénétra d'abord son esprit. Il s'était rapproché des Bright, des Cobden, il était entré dans cetté petite phalange d'apôtres qui allaient prêchant la bonne parole économique, combattant les prohibitions et les protections, et réclamant d'abord l’abolition des droits sur les blés. « Rude époque, où la famine contre laquelle ils guerroyaient, disait Bright, devenait leur alliée ». Rappelé en dépit des augures au sous-secrétariat des colonies par Lord Derby, puis rentré dans le rang de son libre vouloir, il travaillait au triomphe de l'idée.

C'est li maintenant qui stimule son chef, qui voudreit l'Océan, « cette grande route des nations aussi libre aux vaisseaux qu'aux vents qui le balaient ».

Mais il reste Tory d'imagination et de programme. Autrement, il ne se serait pas présenté, aux élections de 1847, devant Oxford qui ne l'aurait pas élu.

Cependant, depuis qu’il a quitté les bancs de la vieille Université, même depuis ses débuts dans la vie politique, sa pensée a fait plus d’une conquête, laissé plus d’une erreur en route, des opinions se sont modifiées. Il a voté l'admission des Juifs au Parlement. II commence à mettre en doute !ss titres de l'Eglise d'Etat en Irlande et il a tout à fait abandonné sa théorie sur les rapports des deux pouvoirs civil et religieux, il préconise l'établissement de relations diplomatiques avec Rome.

Incohérence, dira-t-on! C'est l’'incohérence de l’homme qui a déjà compris le sens et la portée du mot liberié, avant d’en avoir pris l'étiquette, qui sait qu’on ue la peut réclamer pour soi contre les autres. QC Il n’y a que le fanatique qui n’apprenne rien de l'expérience et que le sot ».

Il changeait lentement.

Il faut une occasion pour mettre à jour ces progrès latents dans la formation du caractère. Elle manque rarement à qui la mérite. Elle s'appelle ici la question Pacifico.

Misérable affaire par ses origines, qui faillit met-

WILLIAM EWART GLADSTONE 4x tre le feu à l’Europe, et qui lui révéla un homme supérieur déjà aux partis, même aux patries, capable aux heures de crise d’être à défaut d’un guide, un interprète.

Un certain Pacifico, Portugais israélite, né par hasard à Gibraltar, vague sujet de la Reine, résident à Athènes, où il avait été victime, plus ou moins, d'une émeute, réclamait de ce chef une indemnité colossale au gouvernement grec et sur son refus en appelait à la mère-patrie. L'Angleterre avait répondu à l'appel, sommé la petite Grèce de payer. Celle-ci résistait. On la menaçait.. Et c'était Le premier ministre lui-même, Palmerston, qui se faisait l'avocat de Don Pacifico, au Parlement britannique. Il s'était adressé aux passions nationales, toujours teintées d'égoisme ; ilavait, à propos de cet incident dérisoire, fait résonner l'antique Civis romanus sum, électrisé les Communes.

Contre ce whig, officiel représentant de l'idée libérale, un Tory se leva, Gladstone. Dans un langage moins remarquable encore par son élévation que par sa nouveauté, il prècha la paix, par le droit. Il tenta « de réconcilier la politique avec la justice et le christianisme ». Il fit appel à la conscience. « Reconnaissons et reconnaissons avec franchise, dit-il, l'égalité des forts et des faibles, le principe de la fraternité parmi les nations et de leur indépendance sacrée. Faisons ce qui est juste. Nous goûterons la paix de notre conscience, et nous recevrons, un peu

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plus tôt, ou un peu plus tard, l’approbation de da voix publique, pour avoir solennellement protesté contre un système, dont nous savons qu'en dépit des apparences le résultat final doit être défavorable à la sécurité des sujets britanniques au dehors qu'il prétend protéger; défavorable à la dignité du pays que la motion de l'honorable membre aflirme défendre; et défavorable également à cette autre cause grande et sacrée, «le maintien de la paix avec les nations du monde ».

Il est capital, ce discours. C’est tout un credo et c'est tout ui programme. Pour la première fois, clairement l'appel à l'humanité s’y formule; cette note humaine y résonne quireviendra si souvent au cours de ce long drame, tel son leit-motiv.

Ce jour-là même, le parti conservateur perdait son chef. Peel était mort. Mais un chef était né au parti libéral : Gladstone.

Lui ne vit pas que cette mort laissait une place à prendre. Il ne ressentit que la perte. Maïs le suprême hommage rendu à la mémoire du maitre et de l’ami, il reprenait sa course. Il n’était pas de ceux qui s'attardent aux regrets stériles quand la vie les réclame.

Vue de haut, la carrière de M. Gladstone n'est qu'une longue croisade, où, de la même ardeur qui enflammait les guerriers en route vers la Terre-

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Sainte, et sous la même banniére, il combat son bon combat. Elle porte des noms divers, comme ses objets, un jour bulgare, demain irlandaise, aujourd'hui napolitaine.

Le 9 avril 1851, Gladstone, dans une lettre écrite à Carlton, racontait à son « cher Lord Aberdeen » ce qu'il venait de voir à Naples. Tragique tableau et fait pour stupéfier : Naples, « le siège de la plus ancienne civilisation européenne » devenu le théâtre de tous les crimes sous ce régime des Bourbons : «la négation de Dieu érigée en système de gouvernement »; la plus monstrueuse réaction sévissant sur un peuple terrorisé; quinze ou vingt mille prisonniers politiques, « des citoyens les plus purs et les plus nobles » entassés dans des geôles fétides ; jetés aux fers sur un soupçon, sur une dénonciation, «par un acte non de la loi, maïs de la force, en défi de la loi », — et toutes les turpitudes morales, suite de la tyrannie.

Tous les principes élémentaires, méconnus, violés, la culpabilité présumée, jusqu'à la preuve de l'innocence, rendue elle-même impossible par la vigilance inventive des délateurs ; le juge aux ordres de la police, et la police aux mains de la canaille ; et ce qui est pire que l'injustice toute nue, une parodie de justice ; des magistrats, courtisans du pouvoir, inventant le crime pour avoir le prétexte de le punir «mijotant une charge (concocting a charge) de conspiration » contre tout citoyen sus-

pect d'attachemsnt au Statut juré par le Roi; un agent du pouvoir exécutif « présent dans la Chambre des juges qui délibèrent », une presse servile ;et par une fatalité logique, en vertu de l’axiome : «nemo repente fuit turpissimus » la nécessité « d’amonceler de nouveaux méfaits pour couvrir les anciens. »

Et l’indignation s’épand en larges phrases corrosives, brülantes comme la lave de ce Vésuve témoin « de ces gigantesques horreurs. »

La lettre adressée à Lord Aberdeen, va plus loin que le destinataire, d'autant plus loin queson auteur, «ancien représentant d'un gouvernement constitutionnel dans la famille des’ grandes nations européennes » y proteste de son respect &« aux gouvernements représentants sur terrede l'autorité divine». Il affirme bien que l’homme public est étranger à ce cri jailli du cœur de l’homme même : le cri n’en retentit que plus haut, avertisseur. Il rend un son funèbre — et nouveau. IL y a, pour qui l'entend à distance, après les événements, du glas en lui, le glas d'une monarchie, et peut-être, le tocsin de la révolution.

Que le ministre d’un Etat fort fasse des remontrances à un Etat faible, qu'il intervienne dans ses affaires intérieures, cela s’est vu et se reverra. Rien de pareil ici. Un simple particulier, spectateur du crime et qui se proclame tel, passant de hasard, s'érige en accusateur d’un gouvernement, le défère

à la barre de l'opinion publique «de cette opinion qui circule à travers le monde avec une force accrue d'année en année, toute imprégnée de l'esprit de l'Evangile », un individu, sans mandat, de par son titre d'homme, demande des comptes à l'Etat, et à un Etat étranger. L'appel monte tout droit sans intermédiaire, de la conscience individuelle à la conscience universelle.

Mais de ce que ce particulier au lieu d'être un philosophe, un pamphlétaire, réduit au livre, est Gladstone, ex-ministre, en passe de le redevenir. qui, pouvant recourir oflicieusement à tous les pouvoirs organisés, préfère n’invoquer que sa qualité d'homme, il résulte qu'il existe au-dessus des chancelleries, des diplomaties et des gouvernements, une puissance supérieure, le sentiment public qui sera son grand moyen d'action. Nous le surprenons là en train de fabriquer son arme. En faisant appel aujourd'hui, dans ces circonstances solennelles, à l'opinion du monde, il lui donne une consécration officielle, et partiellement, illa crée. Oui sans doute, le spectacle est nouveau ; et l'Europe de Metternich avait raison d’être surprise et remuée.

La victime ne s'y est pas trompée. Elle a senti «la flèche » et tenté de l’arracher et ses efforts l'ont enfoncée davantage.

En essayant de réfuter l'accusation, le gouvernement de Naples fournit € au bourreau chargé de pendre au gibet l’infamie » (c'est ainsi que Gladstone

46 HOMMES ET CHOSES D'OUTRE-MER se qualifie lui-même) l’occasion d’une seconde et foudroyante exécution.

Il avait attaqué au nom de l'humanité ; cette fois, il parle au nom des trônes. On l’accuse de les ébranler. L’ennemi du trône c’est celui surtout qui l’occupe, quand il l’occupe mal, celui non «qui dévoile le méfait, mais celui qui lé couvre ». La compression appelle l'explosion. Le gouvernement de Naples travaille pour la révolution qu'il prétend étoulter. Il justifie ceux qui crient « que les rois et les gouvernements sont les ennemis naturels de l’homme les tyrans de son corps, et les contaminateurs de son âme. »

En parlant ainsi, Gladstone se pose en interprète non des intérêts de l’Angleterre, mais du droit, qui n’a pas de patrie. Il faut remettre la question sur son terrain, d'où la polémique l’a fait dévier, et qui est celui de la chrétienté et de l'humanité (deux termes, synonymes dans sa pensée).

Que le gouvernement de Naples, mieux inspiré, au lieu de disputer s'amende, & qu'il substitue la tendresse à la violence », qu’il entende l'appel adressé au cœur commun de l'humanité ». Gladstone s'élève au-dessus du présent débat. Il nous convie à un autre spectacle ; il signale aux nations un autre idéal que celuides agrandissements territoriaux sans fin, des possessions ajoutées aux possessions, quinesont lesecretnidela richesse ni de la puissance. Et le néophyte, élève de l’école de Manchester, nous

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