RÉ
Tesprit national, missionnaires de malheur, et que les plus grands ennemis de la République n^auraient pas autrement choisis pour la déconsidérer et la perdre.
Les réactionnaires sont aussi ces fonctionnaires improvisés, ces magistrats sans portée, ces préfets sans mesure, sans tenue, sans idées, arlequins politiques venus dans les départemens pour s^y faire huer, puis révoquer par ceux-là mêmes qui les y avaient nommés.
Les réactionnaires sont ceux qui ont dilapidé la fortune publique; ceux qui ont établi le népotisme; ceux qui ont exploité la Révolution à leur profit ou à celui de leur coterie ; ceux qui , en nous effrayant de vains fantômes , ont dissimulé le vrai tyran , celui qui nous menace, qui nous étreint , celui qui dévorera TEurope , si l'Europe n'y veille: la faim!
Les réactionnaires sont ceux qui ont ébranlé le crédit et préparé la banqueroute; ceux qui n'ont pas vu que la confiance est la condition première d'un gouvernement, sa base, sa sauvegarde, son présent, son avenir; ceux qui, oubliant que cette confiance repose d'abord sur ces deux principes: acquérir et conserver, ont attaqué le droit de propriété.
Oui, les réactionnaires sont ceux qui nous ont crié: la propriété est à tous, et qui ont armé ainsi contre la République , tous les propriétaires. Ils sont la minorité, ont-ils dit, — ils sont la majorité, a répondu le bon sens; car s'il y a de fait cinq fois moins de riches que de pauvres, celui qui possède et qui veut garder ce qu'il a, appuyé sur son bon droit, est dix fois plus fort que celui qui veut le lui prendre.
Aux propriétaires, il faut ajouter tous ceux qui ont l'espoir et la volonté de le devenir, c'est-à-dire, les travailleurs.
Maintenant, comptez. Que vous restera-t-il? Les in* trigans, les paresseux, les voleurs.
nÉk 141
Le8 rëaction&aires sont encore ces clobistes étourdis qai, par leurs motions aveugles ou incendiaires, ont semé partout le doute, Finquiétude et le trouble: taupes malfaisantes qui creusant sans cesse sous les roues du char de la République , l'ont jetée dans l'ornière et y sont tombées avec elle.
Les réactionnaires sont ceux dont les actes démentant les paroles, vont criant partout qu'une chose est bonne , et qai jamais ne la font; ceux qui prêchent l'union, et qui se déchirent; ceux qui demandent la communauté, et qui ne font pas même l'aumône; ceux qui proclament Végalité, et qui disent: mes laquais, mes gens» et qui les battent ; ceux qui ne parlent que de fraternité, et qui sont en guerre avec tout le monde.
Les réactionnaires sont ceux qui, par des promesses irréalisables , des systèmes antipathiques à l'homme et à sa nature , des théories creuses ou infécondes , aggravent partout la misère en nous écartant du positif pour nous jeter à l'impossible.
Les réactionnaires sont ceux qui prennent la religion pour enseigne et Dieu pour réclame; ceux qui ont l'Évangile à la bouche et l'égoisme au cœur; ceux qui, divinisant la matière, ont, par des doctrines folles ou coupables, effrayé les hommes religieux de toutes les croyances et de toutes les églises ; ceux qui , en échange de Tespérance, nous offrent pour présent un pain douteux, et pour l'avenir le néant.
REALITE ET PROBABILITE. Les degrés de conriction que l'on peut apporter au témoignage de ses sens, c'est chose difficile à déterminer. La puissance des organes varie selon les individu^
D'un autre côté, la différence de la sensation et de la
i4% Ri
réflexion vient moins des sens qne de rapplication qne chacun en fait.
C'est ainsi que cet homme ^ bien go'ayant la vue faible, appréciera mieux la distance ou Teifet d'une perspectife que cet autre aux regards perçans, et cela parce que le raisonnement, la comparaison et Texpérience suppléeront à la faiblesse de son organe, el qu'il arriyera par analogie , par calcul , à un résultat plus positif que celui qu'il eût obtenu par les yeux.
Il est beaucoup de faits que l'ame entrevoit et n'emr brasse pas, et ceci par l'insuffisance relative des sens qui, quelle que soit d'ailleurs leur puissance, ne sont pas encore arrivés à celle de Tame ; mais cette ame am« brasserait moins de choses encore si les sens avaient sur elle en plus ce qu'ils ont en moins, c'est-à-dire si la différence était en faveur des sens ou si c'était la puissance des organes qui excédât celle de Famé.
Sans doute, si les yeux humains avaient une énergie mille fois plus grande qu'ils ne l'ont et que l'ame eût en elle une force proportionnée, elle pénétrerait une fonle de mystères qui lui sont inconnus. Mais il est également certain que cette perfection d'orgnnes lui serait à peo près inutile pour la pénétration de ces mystères, si SOB intelligence n'était pas à la môme hauteur. Mettez k meilleure lunette, le plus puissant microscope devant nn bœuf, il ne verra rien, ou s'il voit il n'en tirera oa n'en pourra tirer aucune conséquence.
La perception que Ton obtient d'une chose vient donc moins des sens que de l'application qu'on en fait, et de la réflexion et des conclusions qu'on en tire: réflexion et conclusions qui no présentent pas la mesure <jles sens, mais bien celle de l'ame ou de rinlelligence.
Des faits parfaitement clairs pour nous sont des mph tères impénétrables pour les animaux. Le chien le plus
inteUigent ne définira pas plus ce lac dont il ne voit pas le bord, que nous ne d#nissons rimmensité.
Rien ne pourra faire comprendre à ce singe, bieii qu'il aime a se chauffer, comment il peut entretenir le feu en y mettant du bois , ce que concevra le plus petit en£eint quand on le lui aurn dit une fois, et même avant qu'on net le lui dise.
11 est une multitude d'autres actions qu'il fait ainsi spontanément, et que la brute ne fera jamais.
Ce qui offre à cette brute une difficulté insurmontable n'a donc pas même besoin d'être enseigné à l'enfant: il le devine, ille fait sans l'apprendre. C'est, qu'outre les choses acquises par l'étude ou l'iipitation , il en est dont Fexpérience natt avec nous; elle fait partie de notre intelligence innée, de celle qui cariictérise le degré où nous sonunâs.
On en peut conciliée qu'après avoir franchi nn degré encore, nous apercevrons, par le seul effet de notre position, beaucoup de vérités dont nous n'avons pas Qéme to prei^ière id^e,
Nous ne vivons pas assez sous cette forme humaine pour avoir, dans le cours d'une seule existence, étudié tous les âffeta des élémens et compris tout le parti qu'on en peut tirer. Au i^remier abord, nous ne voyons qu'un point de rédifice, nous n'en touchons qu'un angle et souvent -il nous faut une longue série d'e;cistences pour l'embrasser tout entier. De là l'insufGsance de aos calculs présens et Ifi fausseté de nos conclusions.
L'ignorance et Ferreuc ne peuvent être étemelles; l'être apprend non-seulement, par ses propres efforts, mais inssi par le contact des autres créatures et par leur eipérience. 8i chaque individu était resté isolé, l'in-^ teUigence peut-être serait encore à ses premiers essais. La croissance de cette inteUJgenc0, bien qu'individuelle.
144 RÉÀ
a donc aussi un mouvement collectif, et il est une sorte de science qui appartient à l'échelon où Ton se trouve, et qui y suit la forme.
De là, peut-être encore, vient Finëgalité des effets des mêmes causes élémentaires ou la diversité des sensations que peuvent éprouver des créatures de formes et de classes égales ; mais ceci est l'exception ou le cas anormal , et les grands mouvemens de la nature frappent d'une manière à peu près identique sur tous les habitans d'un même monde.
II faut ajouter que malgré l'identité des élémens qui composent les corps vivans du globe terrestre, il est pourtant dans ces élémens des principes secondaires qui ne sont pas également répartis dans la constitution de ces corps. De là leur aptitude plus on moins grande à certains actes et leur propension vers une matière plutôt que vers une autre; par conséquent leur facilité ou leur difficulté à mesurer ces matières et à les com* prendre.
Aucun de ces effets pourtant n'agit en dehors de l'ame et de l'intelligence sans lesquelles , nous le savons, il n'est en nous ni sensations, ni effets possibles; mais l'ame posée sur les élémens et revêtue d'un corps qui en est composé, est nécessairement sujette à leur action: pour que nous les touchions il faut bien qu'ils nous touchent.
Peut-être parlons -nous ici une langue inconnue à beaucoup et avançons-nous des propositions qu'ils tiendront pour fausses et insensées ; cependant elles ne le sont pas, et ils le reconnaîtront eux-mêmes quand, se dépouillant un instant de leurs souvenirs d'enfans, ils voudront les peser à la balance de leur expérience d'hommes.
Voyez: Ressemblance, physionomie, figure.
. RBG 145
RECULER. Le caractère de Técrevisse est très-belliqueax: sans cesse elle se bat, ou veut se battre. Et pourtant l'écrevisse est prise pour le type du mouvement rétrograde. C'est que l'écrevisse recule pour ne pas avancer, mais non pas pour fuir.
Peut-être même avance-t-elle. C'est par derrière qu'elle marche eh avant. Chacun sa méthode : pourquoi celle-ci ne serait-elle pas la bonne? Il ne faut condamner personne quand on ne connaît pas ses raisons.
Reculons-nous ou avançons-nous aujourd'hui , en politique, en morale, en civilisation? Oui et non. Nous avançons sur certains points, nous reculons sur d'autres. Au total, nos progrès n'ont pas été ce que promettaient les réformes de la fin du siècle dernier. Les lauriers impériaux ont rejeté de deux siècles la France en arrière et l'Europe avec elle. Bonaparte consul a arrêté l'essor civilisateur; puis Bonaparte empereur a commencé ou au moins préparé le mouvement rétrograde. Je ne dis pas que nous sommes plus bas qu'en 1788, mais nous ne sommes plus où nous étions en 1800 : alors tout était prêt pour la marche, aujourd'hui tout l'est pour la cootre-marche.
Et pourtant la science des choses a fait des progrès; one foule de préjugés ne sont plus, et des découvertes merveilleuses ont été faites.
Mais c^est qu'en étendant la science des choses, nous avons oublié celle des hommes, ou plutôt nous n'avons appris à connaître les hommes que pour les dégrader. La presse, au lieu de servir à les éclairer, est devenue le moyen le plus actif de leur abaissement. Elle devait être un flambeau dans la main du sage; elle est devenue une marotte dans celle du fou, et, ce qui est pis, une mèche incendiaire.
Ud RBO
l^EGRET. Le regret est le déplaisir qa^otk ëpronve d'avoir f^it ce qui nous est préjudiciable où qui Test à autrui. On regrette d'avoir placé ses fonds à cinq pont cent, lorsqu'en attendant huit jours ou aurait pu les placer à six. C'est du regret intéressé.
On regrette aussi d'avoir fait tm procès à son voisin quand on perd sa cause, et même quand on la gagne, si la conscience nous dit que nous avions tort.
En général, le regret est uti dimiMitif dû repentir: c'est le repentir des petites choses. Le remords se dit d'un crime; le repentir d'tme faute; le regret d'mie sottise.
Après le regret, vient encore le scrupule. Il y a des gens ingénieux à se tourmenter et qui clierchent des soucis avec le même empressement que d'autres ks évitent. Aussi, finissent-ils toujours par en tronver.
Le regret, le vrai regret, celui qui ne naît pas de régoisme et qui n*a pas pour objet seulement noas^ même, est ordinairement fondé sur la pitié, comme la pitié Test sur la sensibilité et oelle^i sur la douleur. Aussi, plus l'être que nous aurons froissé est faible et inofifensif, ou plus nous en aurons la conscience, plus nous éprouverons de regret de lui avoir fait du mal.
Frappez un être fort et qui pouvait se défendre et vous tuer, si vous avez plus de pitié de tous que de lui, si TOUS avez la conviction du mal qu'il allait vous faire, vous n'avez aucun regret de celui que tous loi avez foit.
Apprenez-vous que son intention n'était pas hostile, qu'il vous voulait du bien, que le geste qui tous a inquiété, qui tous a déterminé à le frapper, était vu geste de bienveillance, alors le regret se prononce en TOUS et il pourra s'élever jusqu'au remords. On voit des gens irascibles passer continuellement de
BEL 14r
la colère au regret, pois du regret à la colère. Sans doute l'emportement ne survient qu'alors que le regret est oublié; mais il s'ouUie si vite, qae c'est sans cesse à recommencer.
Pour rendre leur regret durable, et par conséquent les accès de colère moins fréquents , il faut qu'il en soit résulté <(aelque chose qui les touche véritablement , ou dont l'impression ait été à la fois vive et profonde. On a des exemples d'hommes irascibles jusqu'à la fureur, qui ont été guéris pour toujours par une catastrophe, un accident, un malheur dont leur emportement était cause. Le regret avait corrigé le défaut, et en quelque sorte modifié la nature.
11 n'y a point de regret sans sensibilité ou sans réflexion: c'est un retour de la pensée sur l'action. Tous ks êtres sont susceptibles de regret en ce qui les touche eux-mêmes, mais non toiyours en ce qui touche les autres.
Voyez: Remords^ repentir.
RELIGIEUX, MOINES. À-t-on bien ou mal fait de supprimer les moines P—A une telle question, le lecteur, s'il est philosophe, a déjà haussé les épaules. SHI oe l'est pas, s'il est républicain ou constitutionnel , il aura lâché un gros juron, en y ajoutant : coXotinf Jismte ou eagot. Merci.
Mais, cher Brutus ou vous cher Démosthène , dites-moi seulement pourquoi vous ne voulez pas de moines? — Us n'étaient bons à rien.— On l'a prétendu; mais vous, êtes-vous bon à quelque chose? Si vous m'en donner l'assurance, je vous demanderai si, depuis qu'il n'y a plus de moines en France, il n'y a plus de fatnéans?
Si vous me répondez qu'il y en a encore , je vous prierai de me dire s'il y en a moins ?
Si votre réponse est également négative , si vons con- Tenez quMl y a aujourd'hui tout autant de gens qui, vivant sans rien faire, s'engraissent de la substance d'autrui, et qu'il n'existe ni moins de célibataires, ni moins de bâtards, je vous demanderai ce que nous avons gagné à la suppression des moines?
Qu'un fainéant se promène du matin au soir* le chapeau sur l'oreille, la badine à la main et le cigarre an bec, ou qu'il vague un capuchon sur la tête, le nez sur un gros livre et un chapelet à la ceinture , je ne vois pas trop la différence pour le bien-être du peuple et le pins ou moins de profit qu'il y trouve.
Je dirai même qu'il y a perte: car, ne fût-ce que par l'encombrement qu'amènent les paresseux sur la voie publique , Tennui qu'ils vous causent par leur rencontre et leur visite , et la perte de temps qu'ils entraînent , ils sont , pour les gens occupés , infiniment plus dommageables, que les désœuvrés d'autrefois; or, ennuyeux pour ennuyeux, solliciteur pour solliciteur, mendiant pour mendiant, j'aime mieux un frère quêteur demandant un pain , qu'un monsieur demandant un emploi , un écu ou un dîner.
J'en reviens donc à la question: a-t-on bien fait de supprimer les moines? Le grand nombre dira: oui, le petit dira : non. Eh ! bien , le grand nombre comme le petit aura très-mal répondu. Je ne suis de l'avis ni des uns, ni des autres, et je dirai: on a eu Maison de supprimer les moines qui n'étaient bons à rien , et Ton a eu tort de le faire pour ceux qui se rendaient utiles.
En effet, à quoi les ordres mendians ou d'autres qui, sans mendier, vivaient dans une oisiveté complète et consommaient sans produire, pouvaient-ils être utiles? A rien, à moins que rien. Ils n'étaient qu'un exutoire pour le pays. Mais les moines historiens, agriculteurs i
institateurs , infirmiers, hospitaliers, etc., ceux-ci les avez-vous remplacés et ne manquent- 1- ils pas à notre civilisation ?
Sans doute, si, comme naguère, l'institution devait être £iassé€, et s'ils n'étaient savans et travailleurs que de nom , mieux vaudrait n'en pas avoir ; mais en prenant des mesures pour que ceci n'arrive plus , je ne trouverais pas mauvais que vous eussiez des maisons où des hommes graves ou dégoûtés du monde, pussent se réunir pour étudier, travailler ensemble et y honorer Dieu qui aime l'étude et le travail , enfin , pour y vivre sous une règle rationnelle et pieiise, ni trop facile, ni trop sévère. Ces maisons ne seraient jamais inutiles.
Que ces hommes fussent mariés ou célibataires , ils ne ^urraient, ainsi que le veut la loi, prendre d'engagement que pour cinq ans, car tous les hommes n'ont ni le même tempérament, ni le même caractère, et ce qui est aisé à Tun devient presque impossible à l'autre : de là tant de scandales et de vilains moines.
Les maisons destinées à recevoir les ménages ne pourraient se nommer couvens; ce seraient de simples retraites où plusieurs familles s'associeraient pour vivre ens^nble, sous une règle commune. Nous avons quelque chose de semblable à Paris : l'hospice des ménages. Je ne m'explique pas pourquoi il n'y en a point partout.
Avec des établisscmens des deux espèces et la facilité d'aller de l'un à l'autre, c'est-à-dire de passer d'un ordre de célibataire dans une association de gens mariés, on enterait bien des abus, bien des vices, et des crimes même.
J'ai déjà exprimé le regret qu'il n'y eût pas un ordre «lalogue à celui des disciples de St.-Benoit dans leur hn temps, ou des Bénédictins accommodés au siècle et qoiy 86 faisant leji gardiens de la science et de l'histoire^
deviendrait véritablement une école des chartes, ou da moins une digue contre les romans historiques et autres mensonges et filouteries littéraires.
Avec ces Bénédictins modernes, bien nettoyés de leur peau ultramoutaine, je voudrais un ordre destine à la moralisation des jeunes détenus et s'en occupant spécialement, c'est-à-dire habitant les mêmes Keux et ne les quittant jamais.
Les mêmes frères pourraient être chargés des prisonniers adultes; un certain nombre serait attaché à tous ^es bagnes et geôles.
Puisque vous avez des sœurs infirmières et que vous vous en trouvez bien, pourquoi n'auriez-vous pas des frères infirmiers détachés des maisons fondées à cet effet, et où ils recevraient une éducation analogue à leur destination, c'est-à-dire quelques principes de pharmacie, de chirurgie et de médecine.
Au lieu de leur donner un vêtement ou incommode, ou ridicule, ou triste et propre à affecter péniblement rimagination des malades, pourquoi ne leur donneriez-, vous pas un costume sagement combiné qui, sans être mondain, n'eût rien de sépulcral?
Pourquoi n'auriez-vons pas aussi une institution tenant un peu des frères de la Merci, un peu de celui de Malte, sorte de chevalerie religieuse, n'admettant qne des hommes de mœurs pures, de caractère ferme et d'instruction réelle? Ces frères, dont l'éducation devrait ê tre celle de nos élèves de l'Ecole Polytechnique , éducatîon que l'on compléterait par un coiirs complet de chirurgie et de médecine, seraient attachés à nos flottes et à nos armées. Religieux et savans, ils ne seraient dédaignés ni des officiers , ni des soldats. Ils pourraient^ ainsi rendre de bien autres services que nos anciens aumôniers, dont la position, fausse ou précaire, paraly*
sait les bonnes intentions ; car, s'ils restaient prêtres ils étaient hais du soldat ; s'ils se faisaient militaires, ils en étaient moqués.
11 est un médium, sans doute, que quelques-uns parvenaient à saisir, mais ils le trouvaient dans leur esprit ou leur bon sens, et non dans leur institution. Il vous faut donc reformer cette institution et vous mettre à même d'avoir, dans nos armées et dans nos flottes, quelques représentans du culte national. Si vous ne le faites point par dévotion, faites-le par raison, ou tout au moins par politique. Alger vous en a prouvé la nécesssité: les Arabes commandés par leurs marabouts, à la fois prêtres et guerriers, vous ont appris que leur;5 moines-officiers n'étaient pas si ridicules; et nos chevaliers de Rhodes et de St.-Jean ne prêtaient à rire ni aux Turcs, ni aux chrétiens. Pour le Français, la forme est tout; et le même homme qu'il honnira s'il le voit affublé d'une calotte et armé d'un goupillon, il le respectera, il le suivra, il l'aimera, si vous l'entourez d'une anréole chevaleresque et d'un habit à sa mesure.
Le désœuvrement des aumôniers de vaisseaux ou des régimens, et leur peu de science contribuaient aussi à leur déconsidération; mais si le prêtre-chevalier est un mathématicien ou un dessinateur habile, s'il est naturaliste, antiquaire ou historien, s'il peut, enfin, faire un cours dans une science quelconque et devenir professeur du soldat et même de l'officier, soyez certain qu'il ne sera ni ennuyé, ni ennuyeux, et que bientôt, apprécié à sa Tdear, il obtiendra, si sa conduite répond a sa science, ime influence salutaire. D'ailleurs, soumis à la discipline de son ordre, il pourrait être, sur une plainte fondée , ïenvoyé à s6n couvent.
L'aumônier -chevalier pourrait avoir aussi quelques attributions de surveillance sur les infirmiers, qui for-
meraient une classe secondaire du même ordre. Ces infirmiers seraient des novices, frères- servans si vous voulez, mais qui pourraient, à leur tour, en acquérant de rinstruction , obtenir des grades.
Une autre sorte de moines, partout utiles, et dont vous avez sagement toléré quelques couvens, sont les Trappistes-agriculteurs; non-seulement ils cultivent bien, mais ils donnent d'excellentes leçons de culture et forment, moyennant une rétribution modérée , de bons valets de fermes et de charrues. Vous ne pouvez trop encourager ces établissemens qui , d^aillcurs , servent de refuges à des hommes aux passions vives ou au cœur bourrelé, et qui, restés dans le monde, auraient pu y faire pins de mal que de bien.
Ne balancez pas non plus à créer des maisons de refuges oii tous les forçats libérés trouveraient de Touvrage et de bons conseils; oii, après un noviciat assez long et des preuves de repentir, ils pourraient être admis comme novices , puis comme frères , enfin comme administrateurs ou pères. N'avez-vous pas vu à Botany-Bay, puis à Sidney, des déportés couverts de crimes devenir d^honnêtes gens et de bons magistrats ?
Mais encore ici gardez-vous de ce qui blesse trop nos préjugés du jour, de ce qui prête à la raillerie. Sans s'écarter en rien de la discipline religieuse, ni innover tta fond, vous pouvez très-bien harmonier vos institutions iponacales avec Fesprit du siècle ; je ne vous demande ni des Capucins crasseux, ni des Flagcllans jongleurs : point d'austérités inutiles, pas de prescriptions impossibles, car de cette impossibilité naît la désobéissance, qui s'étend ensuite même aux choses faciles et indispensables. C'est toujours des institutions les plus sévères que sont sortis les plus monstrueux excès. Que vos religieux gagnent le del par le bien qu'ils feront à leurs semblables et noci
B£L ISS
par le mal qu^ils se feront à eux-mêmes. Je ne vous dis pas d'engraisser des chanoines, mais je ne veux paâ davantage que vous fassiez des martyrs: de la modération en tout.
Que la propreté du corps et des habits soit une des premières règles de toutes ces associations. Un homme n'en vaut pas mieux quand son approche blesse l'œil et l'odorat, je dirai même qu'il en vaut moins, et si nos moines ont trouvé si peu de défenseurs , s'il sont tombés sous le mépris, <î'est moins peut-être par suite de leurs fautes qu'à cause de leur odeur. Il n'y a ni institution, ni gouvernement qui résiste au méphitisme, et la crasse des Républicains de 1793 a tué la République non moins que le sang versé.
Pour assurer l'avenir des nouvelles congrégations , ayez bien soin qu'elles ne se placent pas en dehors des institutions sociales et des intérêts généraux ; que vos moines restent citoyens, qu'ils ne forment pas un Etat dans l'Etat, un gouvernement dans un gouvernement; que leur règle soit soumise à celle du pays et d'accord avec ses mœurs: s'il n'en est pas ainsi, au lieu d'une institution de paix et d'une cause de progrès, vous n'aurez créé qu'un foyer de discorde.
Vous aurez pour les femmes quelques couvens qui seront la contre-partie de ceux que je viens d'indiquer, notamment pour les femmes repenties, échappées des maisons de débauches ou sortant des geôles.
Pourquoi n'auriez -vous pas des sœurs hospitalières attachées aux armées et aux ambulances? vous avez bien des cantinières: la cantinière serait l'aide-de-camp de la religieuse et sa sauve-garde; deux ensemble, elled seraient plus respectées et plus utiles.
Nous vous avons parlé des Bénédictins, je vous demande aussi des Bénédictines ou des femmes qui, s'oc-