‹ Hommes et choses (volume 2)Chapitre 40 sur 105 · REL · texte numérisé non relu

REL

cupant d^études sérieuses, se réunissent pour vivre et étudier ensemble, et faire autre chose que des romans.

Là-dessus on me demandera d'où me vient ce liel amour de vieillerie, et et si ce que je propose est du fouriérisme, du saint-simonisme ou du capucinisme? Je répondrai que c'est absolument ce que vous voudrez, mais que le nom n'y fait rien et que lorsque* les choses peuvent être bonnes , il faut les essayer sans s'informer d'où elles viennent. D'ailleurs, que risquons-nous ici? Certainement beaucoup moins que d'avoir, à tous les coins de rues, des clubs où l'on débite ce qui ressemble moins à des raisons qu'à autre chose.

Je le disais donc bien : si vous n'avez pas eu tort de supprimer les moines comme ils étaient, vous auriez raison de les rétablir comme ils devraient être.

Puisque j'en suis sur les congrégations, je vous en demanderai encore une, et ce n'est pas la moins importante. Celle-ci sera une association libre, car il s'agit d'oiseaux qui ne peuvent souffrir la cage. Ce sera celle des vétérans littéraires et artistiques.

RELIGION DE L'ETAT. Je ne vois pas pourquoi il y a une religion de l'Etat, ni même ce que c'est que la religion de TEtat. Un Etat n'a pas de religion , parce qu'un Etat est un ensemble, une foule , un nombre, un chiffre, et qu'un chiffre ne peut avoir de conscience.

Une des grandes erreurs des sociétés modernes, c'est d'individualiser les choses. Or, une foule est une chose et non pas un être, et dans une foule comme dans un Etat, chacun a sa conscience. S'il n'y a pas de conscience de masse, il ne peut pas d'avantage y avoir de religion , parce que la religion est fondée , non sur une opinion publique, mais sur une conviction particulière.

L'idée de Dieu est innée dans le cœur de tous les hommes; je dis plus, elle fait partie de Phomme, et je ne crois pas aux athées. Toute, religion part donc d'un priucipe juste, et la fin d'un culte quel qu'il soit est partout le même : Dieu.

Ensuite, il faut avouer qu'on l'a quelquefois étrangement déGguré et qu'il est difficile de le reconnaître dans le Mungo-Jumbo des Nègres' et les monstrueuses idoles des Indiens.

On ne le reconnaîtra pas davantage aux étranges pratiques dont CCS peuples entourent leurs autels.

Et pourtant, ce sont ces pratiques, ces cérémonies i différemment envisagées, qui ont fait, depuis Tibère jusqu'à Attila et depuis celui-ci jusqu'à l'empereur de la Chine ou du Japon, les martyrs et les persécutions de toute espèce, et cela, parce qu'à Rome comme à Pékin, ou à leso, il y avait une religion de l'Etat, ou que FEtat s'est mêlé de religion et qu'il a voulu un culte, comme il veut, un impôt ou une conscription.

Mais il est une chose sous laquelle la hache s'émousse : c'est Topinion. Essayez de faire passer toutes les têtes par un même cercle , le cercle se brisera , fût-il d'acier , ^t-il de diamant. Non, vous ne ferez pas une religiou de l'Etat , si ce n'est pas celle de la majorité.

EELIQUES. Dans ses mémoires, St.- Simon nous raconte qu'en 1709, le fils du duc d'Albe, ambassadeur ^ France, étant todibé malade, la duchesse sa mère lui fcsail prendre des reliques en lavement. Etrange médecine, et plus étrange manière d'honorer les Saints.

Ils ne prirent probablement pas bien la chose, car le i&aUde en mourut.

Il n'y a pas encore long-temps que les reliques se

vendaient publiquement à Rome : on en tenait bontiqae. Les Catacombes étaient le grand entrepôt d'où on les tirait; et comme les Catacombes, ouvertes à tout le monde, étaient l'ossuaire commun^ Tos da tortionnaire ou du gladiateur païen a pu être invoque comme celui du martyr chrétien.

L'existence avérée du corps d'un bienheureux dans un pays n'arrêtait pas les fournisseurs et jamais ne les empêcha d'en expédier un second exemplaire à quiconque y avait foi. On satisfaisait ainsi à toute demande, si l'argent venait à l'appui.

C'est ainsi que plusieurs saints se sont trouva doublés , triplés , et plus encore. On compte huit à dix têtes de St.-Jean Baptiste, autant de couronnes d'épines de N, S., et Ton pourrait, du bois de la vraie croix, faire un vaisseau de soixante-quatorze.

Il est telle de ces reliques qui semble un blasphème : on a vu des moines imbéciles exposer à la vénération des fidèles, du lait de la vierge en bouteille.

Tout le monde a entendu parier de la liquéfaction annuelle du sang de St.-Janvier de Naples: miracle qui a bien perdu de sa renommée depuis qu'un général français, le sabre au poing, força le gardien de le répéter sous ses yeux.

De même que Taimant communique sa propriété an fer qu'il touche, une relique rend relique tout ce qui l'approche. Telles sont les croix et bagues de St.-Hubert contre les morsures des animaux enragés. Un porteur de ces croix ayant été dévoré par les loups, le peuple remarqua avec étonnement que ces animaux n'avaient touché ni aux croix, ni aux bagues.

Les Bas-Bretons ont des reliques fort étranges et qu'ils semblent tenir des Celtes, leurs aïeux. Quelques-unes ont des propriétés singulières, et tout le monde y conôait ce que vaut St.-Guignolet.

Aujourd'hui, les reliques n'ont que peu de crédit; les prêtres sages n'en parlent point, et si de temps en temps encore elles font des miracles, c'est en province, dans quelque village ignoré et presque incognito.

Certains journalistes ont bien voulu les remettre en crédit , mais on a reconnu les masques et de semblables dévots n^étaient pas de nature à donner la foi.

REHIÈDE. On prévient les maladies et même on les guérit, moins par ce qu'on fait que par ce qu'on cesse de faire.

Le remède qui nous paraît être le meilleur ou le médecin que nous jugeons le plus savant, est celui que nous prenons quand nous sommes guépis ou sur le point de l'être.

REMORDS. Le remords varie de forme , selon les climats, les loys, les habitudes. L'Italien assassine son ennemi; puis chaque nuit il le voit à son chevet. Il fait un pèlerinage, se confesse, et le spectre disparaît.

L'Anglais plus froid ne voit point de spectre, mais il croit qu'il a mal aux nerfs, que son estomac devient inoins bon , qu'il ne digère plus. Il a le spleen et il se pend.

Le remords n'est pas toujours la conséquence d'un crime ; on peut en éprouver sans être coupable. Il vient pins des yeux que de la réflexion , plus de la tête que du cœur. Il naît d'un geste, d'un mot, et souvent la conscience même , la vraie conscience n'y est pour rien. Aussi, peut-il reposer sur une donnée complètement fausse.

Une action indifférente ou seulement blâmable aura ea ^es conséquences funestes, on éprouvera des remords» ly 7

parce que l'on confondra la cause avec le résultat et qu'on oubliera que c'est la volonté et l'intention qui font le crirae.

Le remords, même quand il est fondé, annonce plus d'imagination que de sens: c'est toujours un état passionné ou maladif. L'homme d'un caractère ferme et réfléchi a des regrets et non des remords, parce qu'un remords est une faiblesse ou une vision, et que la force intelligente n'a ni faiblesse ni vision.

La position peut être pour beaucoup dans la cause ou les effets du remords : cet empereur fait tuer vingt mille soldats dans sa matinée et n'en dort que mieux; un bourgeois casse le bras à son laquais et en devient fou de désespoir.

Le sauvage s'empare d'un homme que la tempête a jeté sur son île; il le lue, le rôtit et le mange, et n'a pas plus de remords que s'il avait mangé un lièvre. Mais a-t-il abandonné son chef dans un combat, ou a-t-il manqué à la loi du Tabou , ou à toute autre prescription du sorcier de son île, il se voit entouré de spectres et meurt bourrelé sous le poids de son crime imaginaire.

Ce jeune paysan qui a été six mois malade de chagrin pour avoir , en tirant à la cible , blessé son compagnon, va, devenu soldat, se battre en duel pour un mot, pour un regard ; bref , c'est un féraillcur , et avant d'avoir fini son temps, il aura tué ou estropié dix hommes. En aura-t-il des remords? Nullement. Il a obéi à l'honneur, il le croit du moins: sa conscience est en repos.

Une action inique peut nous causer plus de remords que dix , parce que toutes les pensées se portent sur ce seul fait.

C'est ce raisonnement qui entraîne beaucoup de coupables à la récidive: ils veulent, par un plus grand crime , éteindre le remords du premier.

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Le fanatisme politique, comme le fanatisme religieux, endurcit notre cœur contre certains remords et nous prédispose à d'autres : c'est en menaçant du remords cet homme jusqu'alors inoffensif qu'on en fait un boutefeu, un séide, un assassin.

Le remords d'un fanatique viendra, non d'avoir fait couler le sang des hommes , mais de l'avoir épargné. Il se croira coupable de n'avoir pas fait brûler un hérétique; il se reprochera sa tolérance comme un crime; enfin, il craindra de laisser vivre son frère autant qu'un autre craindrait de le frapper ; et cela , parce qu'il est convaincu que son sang est dû à Dieu ou à la patrie. Si Jephté n'eut pas sacrifié sa fille, il aurait eu des remords, il aurait été poursuivi par une divinité qui lui aurait demandé compte de la victime qu'il lui aurait ravie.

Il y a des remords qui ressemblent à des crimes: oui, l'on peut avoir regret de sa propre innocence, se repentir de s'être abstenu de mal faire. La preuve, c'est qu'il ^ a le remords de l'envie, de l'avarice, de la luxure. On croit avoir commis un crime contre soimême, parce qu'on ne l'a pas commis sur autrui, dans Tintérét de soi-même.

Un ambitieux déçu éprouvera un véritable remords de n'avoir pas coupé telle tête qui se trouvait entre lui et le but : c'est cette tête qui a empêché qu'il ne l'atteignit.

L'avare éprouve du remords d'avoir manqué roccasion de s'emparer d'un trésor; le libertin, d'avoir épargné Tinnocence.

Ici, le sentiment du juste et de l'injuste a disparu devant la passion , et cette passion aveugle regrette de ne s'être point satisfaite et d'en avoir perdu l'occasion.

Aussi, le remords n'est pas toujours le signe du repentir ni même d'une amélioration morale; c^est

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