‹ Hommes et choses (volume 2)Chapitre 41 sur 105 · HEM · texte numérisé non relu

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souvent le contraire. Le remords endurcit Tame, il la fausse, il la rétrécit, c^est une espèce de mauvais génie qui, à tort ou' à raison, nous étourdit, nous poursuit soit par un cri , soit par une image. Il nous répète tou* jours la même chose et ne raisonne rien; s'il le fait, il s'accroît par le raisonnement, il s'arme de ce que la réflexion lui oppose et il trouve moyen d'empoisonner la consolation même.

Cq qu'il admet comme droit et justice, un instant après il le reconnaît comme tort; ce qui est aujourd'hui raison, demain lui paraîtra folie. Il ne faut donc pas discuter avec lui , car c'est cette alternative , ce combat entre avoir dû ou n'avoir pas dû, entre ce qui a été et ce qui pouvait être, entre ce qui nous reste de passion et le chagrin d'y avoir cédé, qui fait le plus grand aiguillon du remords. C'est un tiraillement continuel qui devient plus douloureux quand nous avons cru en être mieux guéri; et. c'est lorsque nous croyons nous être complètement disculpé devant notre conscience , que cette conscience, par un revirement subit, nous montre notre faute dans toute son évidence.

Dans le repentir, au contraire, la faute est admise; taous n'essayons plus de nous en blanchir, c'est une question jugée; nous ne nous demandons plus si nous avons bien ou mal fait, nous nous sommes dit une fois pour toutes: nous avons mal fait. Nous nous en repentons : et c'est une expiation ; nous ne d^irons pas nous y soustraire. Il n'y a donc plus de combat en nous, plus de liraillemens, plus de secousses; notre imagination se calme, et avec elle la douleur à laquelle ont succédé la résignation et la mélancolie. Aussi, le repentir quoique souvent plus prolongé que le remords , est-il tOHJonrs plus supportable.

C'est que rien ne Test moins qne le remords. He^ tous

]es supplices , c'est le plus terrible. Mille fois plus cruel que la mort , torture sans cesse renaissante , c'est le vautour de Prome'lhée.

Le Paganisme, dans son code de peines, s'dtayait sur le remords : c'étaient les torches des Euménides , les serpens des Furies, les aboiemens de Cerbère.

Le Christianisme s'appuie sur le repentir d'où naît toute miséricorde, tout pardon. Gain a des remords, il reste dans son péché, il est maudit. Dand se repent, il est prophète, il est saint. Le remords tient à la nature; le repentir à la religion.

On peut avoir des remords sans religion. Pour avoir le repentir, il faut avoir au moins celle de l'amour et de la pitié.

Pour achever de définir le remords , nous allons , dans l'article qui suit, indiquer les nuances qui le séparent du repentir.

REMORDS, REPENTIR. Le remords n'est pas la même chose que le repentir : l'un tient aux nerfs , et l'autre à la raison.

L'un est totalement involontaire; c'est un fantôme qui nous apparaît, qui nous poursuit. L'autre naît de la réflexion. Le premier produit la fureur «t la rage, il nous irrite contre nous-même, contre Dieu , contre le genre humain , et nous jette au désespoir ou à de nouveaux crimes. Le second nous conduit à réparer le mal commis.

Un scélérat peut donc avoir des remords sans cesser d'être un scélérat; celui qui se répent n'est plus un scélérat» et ne le sera pas tant qu'il se repentira.

Aussi, dans notre civilisation le remords se prend-il en manvaise part : on sa détourne d'un homme qu'on

soupçonne d'un remords, et on ne fuira pas celui qoi. a un repentir. Cependant le premier a peut-être été moins coupable que l'autre.

On a appelé le remords un ver rongeur, et on a eu raison. On n'a point défini ainsi le repentir, parce qu'il est plus esprit, plus essence; on ne le matérialise pas, on n'en peut faire ni un ver, ni un fouet, ni une épine.

Le remords n'apparaît que par instant, par éclair, c'est un aiguillon qui nous frappe; le repentir est con^ tinu.

Le remords revient sans cesse et souvent croît avec le temps. Avec le temps le repentir s'affaiblit.

Le raisonnement irrite le remords , il adoucit le repentir*

Le repentir a sa consolation, on compte sur lui pour réparer la faute, on le considère comme expiation; tandis qu'on ne reçoit le remords que comme punition ou comme vengeance; c'est l'acte d'un ennemi et non d'un consolateur, ce n'est pas même le fait du juge, c'est celui du bourreau. Aussi le criminel se révolte-t-il contre le remords , ce qu'il ne fera pas du repentir. Le repentir apaise le remords, le remords tue le repentir.

Le repentir annonce toujours une certaine délicatesse d'ame, de pensée. Un être tout-à-fait grossier ne se repent guère que lorsqu'il n*a pas réussi. Si le remords peut aussi assaillir l'homme délicat, il n'exclut pas le repentir, et le succès, loin de l'affaiblir, le fera croître encore.

Le remords cherche une excuse dans la cause même de son crime ; il voit les torts de la victime.

Le repentir ne se ressouvient que de ses bonnes qualités.

11 y a dans le remords plus de pitié pour nous que pour les autres.

C'est le contraire dans le repentir « nous y souffhMis

du mal d'autrui ; dans le remords nous ne soufifrons qae du nôtre.

Le remords ne voit que les furies qui le poursuivent: tout est hideux pour lui , tout est juge , tout est haine , tout est glaive, tout est enfer.

Le repentir voit moins de sîing que de larmes, il voit la yictime qui lui tend la main et lui pardonne.

L'homme est plus sujet au remords, la femme Test plus au repentir. C'est que pour avoir des remords il faut la force de les supporter; si la femme a des remords, elle en meurt ou devient folle.

Le remords se révèle par des gestes brusques, des regards convulsifis, il s'exprime par des cris, des sanglots.

Le repentir se manifeste par des soupirs et des larmes ; il n'a rien de saccadé, rien de hagard; son agitation n'est pas celle des bêtes de proie ; ses mouvemens sont l^ts, ils tiennent de l'abattement , mais plus souvent de la résignation ; son aspect n'effraie point comme celui du remords, toujours il y a en lui quelque chose de doux et de rassurant; il peut, par instant, se frapper la poi* trine ou toucher la terre de son front , tandis que le remords se la brise contre les murs après s'être arraché les cheveux.

Un homme bourrelé de remords passe subitement d'une tristesse noire à une joie forcenée, il chante, il rit aux éclats.

Un homme qui se repent n'est jamais gai , parce qu'il n'oublie jamais son repentir.

Le remords se plaît aux exercices de force: il est écuyer, spadassin; il aime les bals, les festins, Torgie.

Le repentir les fuit.

Les plaisirs font oublier sa peine au premier.

Ils la rendent plus vive pour le second.

Le remords engendre tour à tour l'audace et la pu-

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sillanimité. Pour fuir le spectre qui le poursuit, rhomme bourrelé se précipite dans la mêlée, au travers de Fincendie ou d'un torrent furieux, et il n*osera pas rester seul dans Tobscurité ou traverser un cimetière à minuit; il fera un long détour pour ne pas apercevoir la tombe de sa victime: le repentir traversera les mers pour aller la chercher et y verser une larme.

Le remords n'adoucit pas les mœurs, ne calme pas les passions; au contraire, il les rend plus âpres, plus acerbes , plus malfaisantes ; il ne souffre pas une injure, il est colérique, envieux, vindicatif, impitoyable. Malheur à Taccusé s'il est son juge; malheur à ses sujets s'il est roi. Simple particulier, sa femme, ses enfans, ses valets, souffrent toujours plus ou moins de son humeur.

Le repentir n'est à charge à personne, il est patient et indulgent; il est prompt à excuser, lent à puqir, car il se trouvera toujours plus coupable que celui qu'il punira.

Ses vices sont l'insouciance , la lenteur, la paresse. On tirera plus d'élan, plus d'activité, plus d'action, plus d'œuvres bonnes ou mauvaises du remords que du repentir; mais on obtiendra de celui-ci plus de réflexions, plus de conseils : il fera un penseur, un philosophe. Le remords fera un poëte, un chansonnier, un grand peintre, un grand musicien ; oui, par l'effervescence qu'il imprime aux passions, le remords peut développer l'imagination jusqu'au génie.

Le remords est alternativement bavard ou taciturne; il se méfie de tout et voit partout des accusateurs et des bourreaux; ou bien devenu expansif par caprice on par ivresse , il prend le premier venu pour son confident et se dénonce lui-même.

Le repentir est à la fois moins co&fiant et moins soupçonneux; il s^adoncit au repentir d'autmi.

KEH lOS

Le remords n'est point calme par l'aspect ou le sen* liment des remords d'an autre, au contraire, il y puise une nouvelle activité.

Deux cœurs unis par le repentir pourront s'estimer et se chérir.

Deux êtres liés par le crime se défieront l'un de l'autre, se haïront, ou ne vivront en paix que par crainte ou par intérêt: dès qu'ils le peuvent, ils se fuient.

Le remords va quelquefois se cacher dans un cloître; il se fera trappiste. Quand le repentir se fait moine, il choisit un ordre moins austère.

Le remords conduit souvent à la folie. Le fou lui-même est susceptible de remords, il ne Test point de repentir.

Le remords^ comme une maladie aiguë, tue en peu d'heures ou bien nous porte au suicide.

Le repentir peut nous faire mourir de langueur, mais point d'un seul coup, et jamais il n'armera notre main contre nous-même.

Le remords se débat en * montant à l'échaffaud ; le repentir y monte calme et résigné. La mort même ne détruit pas la différence, elle n'efface les dernières pensées ni de l'un ni de l'autre, et à l'aspect de la tête d'un $ap|dicié on pourra dire s'il est mort avec le remords 00 avec le repentir, car l'un est le désespoir et l'autre est l'espérance.

Pourquoi? C'est que le repentir, a dit un moraliste, est une seconde innocence. Le remords n'est que la conséquence du crime et sa punition; le repentir en est le baume et le remède.

Voyez: Regret.

REMPLACEMENT MILITAIRE. {Septembre 1848).

Le remplacement, comme il existe aujourd'hui, doit-il

ou ne doit-il pas être maintena dans nos lois? Telle est la question: tâchons d'y répondre.

Nous avons dit ailleurs que la conscription on le recrutement, ce vasselage moderne, était incompatible avec la liberté. Dans un gouvernement libre, si quelque chose doit surtout l'être, c'est le choix d'un état; car il n'est pas plus licite de forcer un homme à être soldat, qu'il ne l'était naguère de l'obUger à être moine. Aussi avons-nous ajouté que le recrutement militaire était le plus lourd, le plus inique, le plus désastreux de tous les impôts, et que l'Europe lui devait:

1® L'éliolement de la famille pauvre;

2® L'accroissement de sa misère;

30 L'affaiblissement de son intelligence;

40 Sa démoralisation, son besoin d'émeutes et de révolutions ;

50 La désorganisation sociale et le retour vers la barbarie.

L'étiolement de la famille, — parce qu'on ne garde ponr la perpétuer, que les sujets infirmes, malsains ou mal bâtis.

L'accroissement de la misère, — Le soldat improductif, comme nous le fesons, est une plante parasite qui épuise le sol sans donner de fruits : c'est une charge pour tous, y compris lui-même. 11 faut bien que le travailleur, ce travailleur qui est son père ou son frère, travaille pour deux, si lui, soldat, lui le plus valide de la fan)ille,"ne travaille pas. il faut même que ce père, que ce frère travaille pour trois, si après l'avoir nourri, il doit encore l'habiller, l'armer et l'équiper; car, qui fait vivre le soldat, qui l'entretient? Le travailleur. Chaque ibis qu'on lève un soldat, ce sont donc trois hommes à qui on prend le tiers de leur substance, ou qu'on force à travailler un tiers de plus qu'ils ne le devraient {»eur vivre eux-mêmes.

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Cette charge ne cesse pas de peser sur le travailleur, même quaud le conscrit a fait son temps. Parti avant d'être bon ouvrier, il n'est plus ouvrier du tout quand il revient. C'est donc un nouvel apprentissage qu'il lui faut faire. Mais l'instant est passé; il a perdu à la fois le goût et l'habitude du travail, et toute sa vie il reste oisif ou travailleur médiocre.

L'affaiblissement de l'intelligence, — le métier de soldat abêtit l'homme: il en fait une machine ou un sauvage.

La démoralisation, — le célibat militaire ou la vie de garnison ne moralise pas; sept années d'amour volage disposent peu à l'amour fidèle, et pas davantage à celui du foyer et des joies domestiques.

La désorganisation sociale, — le soldat est moins disposé à édifier qu'à détruire : son métier n'est pas de faire vivre.

Ces armées permanentes ou les masses d'hommes que, ponr les alimenter, il faut annuellement arracher à la terre qu'ils fécondaient, au métier qu'ils rendaient producteur, sont la véritable cause de la misère de l'Europe, de son affaiblissement physique et de sa décadence morale.

La nécessité de ces armées, si elles sont devenues nécessaires, prouverait seule le vice de notre système goavernemental et du peu de sympathie qu'il rencontre chez les masses. Ne vous y trompez pas , c'est moins contre l'invasion étrangère que ces légions sont debout <ïue contre les révolutions intérieures: or, que penser d'an gouvernement qui est obligé d'armer la moitié des gouvernés pour se défendre contre l'autre moitié?

Oui, la conscription est le fléau de notre époque; mais comme le mal existe de longue main, et qu'on ne peut le détruire en un jour, nous bornant ici à la (luestion du remplacement , nous disons : si le recrutement forcé est une plaie , si ce remplacement ne la guérit

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pas, il ne peut non plus retendre, car il ne porte préjudice à personne; et si le pauvre est malheureux d'être soldat malgré lui, il ne le sera pas moins quand le riche le sera avec lui.

D'ailleurs, puisque l^tat veut la conscription, il feut que cette conscription atteigne son but , et que le conscrit soit aussi bon soldat qu'il peut Fétre. Sans doute, Thomme destiné à être laboureur ou ouvrier de fabrique n'est pas toujours propre à faire ce bon soldat, mais il y est moins impropre que celui qui a été élevé pour être médecin, notaire ou commis. Ainsi, le gouvernement, en acceptant le conscrit apprenti-laboureur en échange an conscrit apprenti-notaire ou avocat, ne perd pas au change. On a pu remarquer que, plus un homme a l'esprit cultivé, plus il a le cœur haut et Tintelligenee étendue, moins il est apte à certains métiers, notamment à la discipline et à l'obéissance. Vous pourrez en faire un héros, s'il a devant lui la perspective d'être officier; mais s'il est condamné à être toujours soldat, on s'il le croit, il ne sera certainement pas un bon soldat.

Puis , nous vous soumettrons ce dilemme : ou ce Jeune homme riche et bien élevé, que vous forcez à servir, prendra les habitudes des soldats, c'est-à-dire que, renonçant à son éducation , à ses fiaçons polies , il adoptera celles du corps-de-garde et de la taverne; ou bien, gardant sa politesse et ses formes de salon, il présentera avec le soldat, son égal, un contraste qui frappera celui-ci, blessera sa susceptibilité et éveillera , sinon son antipathie, du moins un défaut de camaraderie qui, tOt oo tard, deviendra une source d'embarras pour l'Etat. Vous en avez "eu la preuve lors de la création , sous TEmpire, des vélitcs et des gardes d'honneur , et sous la Restauration des gardes dn corps: l'armée se divisa en denz camps, dont sortit presque la guerre dvite.

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