M SOU
corps où elle ne se trouve, ou du moins où elle ne soit possible. Machine à douleur, il semble que ce corps ne soit organisé à autre fin que de la saisir on de la recevoir. II suHlt de lever un doigt et de le laisser retomber, pour éprouver une sensation pénible et quelquefois mortelle; et la bouche seule est comme un clavier de souflPrance où chaque dent, répondant à une torture différente, présente un supplice nouveau.
Enfin , si nous considérons la nature des affections terrestres et ce qui se passe en nous et autour de nous, il faudra reconnaître qu'il n'y a sur cette terre aucune proportion entre les chances de plaisir et celles de douleur.
L'existence des animaux tels que nous nous les représentons, de ces animaux nés pour végéter et mourir, cette existence sans avenir serait une anomalie, une monstruosité même; et pourtant, en ne considérant que le présent et la position matérielle de chacun, l'animal serait certainement le moins mal partagé. L'être qui prévoit peu ne saurait souffrir beaucoup, parce qu'il ne souffre que de la douleur présente. 11 est vrai qu'il en est de même de ses plaisirs. Mais si la jouiss«mce dégagée, autant qu'elle peut l'être, de l'imagination, est faible, elle n'est point in* quiète; elle n'est précédée ni suivie d'heutes d'angoisses.
L'homme achète ordinairement par une longue suite d'efforts , de travaux et de peines , le moindre de ses plaisirs; et après l'avoir goûté, il ne lui reste souvent que le regret d'avoir tant donné pour obtenir si peu.
Dans la douleur, au contraire, cette douleur qui vient sans qu'on l'appelle , il souffre à la fois du mal présent et du mal à venir. 'L'attente de la douleur est, pour loi, plus terrible que la douleur même ; elle le poursuit an milieu de ses triomphes et de ses voluptés. Pour lui, il n'est point de repos, parce que son œil voit un précipice toujours béant. Pour lui non plus, il n'est pas d'aboli*
sou 359
dance, parce que comble de biens rëels, il se crée des besoins factices.
Si ranimai ne connaît pas les plaisirs intellectuels ou s^il les connatt pen , il ne ressent que superficiellement les peines morales ; et ici, de même que dans les sensations physiques, la balance n'est pas en faveur du plaisir.
Les animaux sont donc, physiquement et moralement, moins susceptibles de souffrir que les hommes , parce que l'ame de ceux-ci , plus impressionnable , plus irritable, communique à lenr corps une plus grande sensibilité. L'une est la conséquence de l'autre.
Pour généraliser la question , nous dirons : ta faculté de souffrir est d'autant plus prononcée et la douleur d'autant plus active que Tétre est plus avancé dans Fécbelle de la création. Ainsi, Tanimal souffre plus que le végétal, rhomme plus que Tanimal, et l'homme perfectionné plus que l'homme primitif.
La disposition à la souffrance est donc loin d'être égale parmi les créatures, et d'un homme de génie à un idiot, il y a la même différence de souffrance possible que d'un animal à un être humain. La femme, généralement d'un moral plus faible que l'homme, doit aussi souffrir moins. Ses jouissances sont moins vives, parce que ses passions sont moins ardentes. Toutefois, cette règle n'est pas sans exception.
La cause la pins ordinaire, ou peut-être l'unique cause de la douleur et du plaisir sur la terre , est le besoin. Considérés dans leur principe , les besoins , comme les maladies, semblent être nne suite de l'imperfection de la forme et annoncer que cette forme n'est pas entièrement d'aceord avec les élémens où elle fonctionne, ou bien que rame ne peut obtenir de ces élémens tout ce qu'elle en attend, tout ce qu'elle en veut.
Ajoatons qae si l'ame cessait de désirer et, par cela
même, de vouloir, ilès ce moment elle cesserait ausû de souffrir, mais eu môme temps elle serait immobile. Le désir et le besoin sont, chez Têtre tejrrcslre , la csiuse du mouvement: nous essaierons ci-après de le démontrer.
Le désir touche à la souffrance, le besoin n'eu est pas loin : qu'on tarde à le satisfaire, elle apparaît. C'est donc elle ou la crainte de son approche, qui nous avertit de ce besoin et nous dit qu'il faut y pourvoir. Sans cette douleur ou au moins ce désir, sans la volonté et l'action qu'elle détermine, l'être n'ayant point la conscience de la nécessité de boire ou de manger, serait mort de faim avant d'avoir songé à s'en préserver.
On voit que les besoins du corpâ ne deviennent tels pour l'ame que du moment qu'elle les sent et que, par un revirement d'action, elle les fait sentir à ce corps.
On a beaucoup crié contre Dieu à l'occasion de h douleur. « La douleur , a-t-on dit , non-seulement est inutile dans la nature, mais elle est nuisible à son action; elle en arrête la marche ; et ne l'arrêta-t-elle |)as , du moment qu'elle n'est pas indispensable, elle devient un mal sans contre-poids, une cruauté gratuite. Dès-lors, elle est incompatible avec l'existence d'un Dieu sage et puissant, car s'il est sage, il ne fera pas ce qui est su* perQu et moins encore ce qui est nuisible; et s'il est puissant, il ne le laissera pas faire à d'autres. Ainsi, ou la douleur subsiste en dépit de Dieu, ou elle existe par sa volonté, et dans Tun ou l'autre cas. Dieu est annihilé: si la douleur est, la Providence n'est pas, »
Cette manière de raisonner ^ne. me paraît pas juste. Si vous supprimez la possibilité du mal , vous supprimez aussi ceUe du bien : or, e^ dehors du bien ou. du mal, il n'y a pas. d'action possible* Sans action y la vie n'est qu'un mythe ; c'est une faculté, v»m non un fait; el; l'être, r^té inerte serait .encqre à $'éiVeiUer.o^à.se manifester.
sou Mt
Cest donc la doulear qui , d^abord , éveille Famé en lui procurant la sensation d*où résulte la pensée.
C^t ensuite cette pensée qui , en s'appliquanl , puis se compliquant par le besoin ou le désir , devient la volonté qui conduit à l'œuvre.
Dans Tœuvre ou Faction de créer ou seulement d'organiser, réside la liberté. La liberté comporte bien des voies, car on n'arrive à l'œuvre que par un cboix des moyens. C'est la liberté qui prouve Findividualité; c'est elle qui la constitue; c'est elle eu6n qui distingue Fôtre de la matière inerte et qui rend, en établissant son influence sur elle, cette matière obéissante.
La douleur, ou le désir et le besoin qui n'eu sont que des nuance^, deviennent ainsi sur la terre Faiguillon de la vie. C'est la douleur qui met Famé en mouvement, qui la force à penser, à agir, à créer, à vivre*
11 s'agit Roaintenant dMtayer ces diverses propositions de quelques preuves, ou du moins de quelques inductions et probabilités* Mais, d'abord, disons quelques mots de la mamère dont nous considérerons les effets de la douleur»
La douleur n'est qu'une extension de la sensibilité* Pour que Famé soit sensible, il faut que les élémens existent, qu'ils soient soumis à des règles fixes , et que l'être soit en rapport avec eux ; de plus, il faut que ce corps soit sajet à leur influence.
Les âémens ne font impres^on sur les corps vivana que parce que ces corps sont eux-mêmes composés d'é^ lémens et d'élémens identiques à ceux sur lesquels ils fonctionnent. 11 y a là une action réciproque , action nécessaire , car Famé isolée de la matière terrestre ou de ses effets, ne pourrait éprouver ni les douleurs ni les voluptés de la terre.
Tous les maux corporels de ce monde sont la conséquence, mais la coaséquenee secondaire des élémens, c'est-
à-dire que si la douleur natt effectivement de Tame , si réellement elle ne peut exister qu'en elle , cette douleur n'est pourtant possible que par l'emploi de la matièi£ et lorsque la vie est en contact avec elle ou incorporée à elle, et cette incorporation est elle-même une conséquence de la faculté de sentir.
Si les élémens cessaient d'agir sur Tame, ou si Tame n'était plus susceptible de l'impression de douleur produite par le contact des élémens et par la nécessité où elle est d'agir parmi eux, l'ame ne se constituerait pas d'enveloppe ; elle ne formerait aucun corps , ou après l'avoir formé , n'aurait aucun moyen de le conserver et de le perfectionner.
La souffrance, venons-nous de voir, n'a de prise snr l'ame que par la matière ou l'enveloppe corporelle, bien que ce ne soit pas cette enveloppe qui souffre, car dès que l'ame s'en retire ou seulement quand elle sommeille, le corps est insensible. Ainsi, lorsqu'un coup nous atteint et nous fait mal, c'est que le coup frappé sur le corps a retenti sur l'ame , à peu près comme celui qui tombe sur mon chapeau se fait sentir sur ma tête. Le corps ne paraît sensible que parce qu'il reproduit les convolsîons de l'ame, convulsions d'autant plus prononcées que l'union de Tesprit et de la matière est plus complète. Néanmoins, celte union n'est pas si intime que Pauie ne puisse se retirer d'une partie de ce corps , partie qui devient alors invulnérable comme la matière inerte on inanimée.
Si l'ame abandonne entièrement le corps , la douleur n'a plus de prise sur lui ; mais auçsi l'ame r par sa puissance constitutrice , n'en liant plus les parties , la matière restée seule se dissout et chaque élément retonrne à la masse d'où il provient.
Pour que nous éprouvions une douleur , il faut donc
sou 203
que nous y pensions, é^est-à-dire il faut qu'un des ressorts de Tame se trouve affecte , soit parce qu'il a luimême , par rinlermëdiaire du corps , reçu le choc , soit parce qu'il est en contact avec la partie qui l'a reçu. En vaio nous sommes blessé et cette blessure présente tous les accidens qui déterminent la plus vive souffrance , si cette souffrance n'a point , par la pensée , mordu sur Famé , si Tame assoupie l'ignore , le corps ne peut pas la sentir , parce que cette souffrance n'est pas dans la blessure même , mais dans la réflexion qui agit sur le corps blessé. Ici , comme toujours , c'est l'imagination qui , en s'allumant , détermine l'action du corps mis en jeu par un choc antérieur.
Si, d'ailleurs, cette machine corporelle est impressionnable à tontes les variations des ëlémens, c'est qu'elle est elle-même composée d'élémens ; et bien qne l'ame se soit emparée de ces parties élémentaires et les ait ainsi mooicntafiément séparées de la masse, elles n'en conservent pas moins, en restant sujettes aux impulsions de cette masse, les qualités qui leur sont propres. Enfin, la vie peut emprunter ces fractions d'^élémens pour les faire servir à son action , mais elle ne peut pourtant les neutraliser; elle n'en peut changer la nature ni la mettre âi opposition avec les lois de l'ensemble.
La souffrance de l'ame , car il n'en est pas d'autre , peut donc être déterminée de deux manières :
1^ Par un choc purement élémentaire , commotion produite intérieurement ou extérieurement par l'effet de l'élément. C'est ce qui constitue la douleur dite physique.
29 Par un mouvement intellectuel ou par la pensée émanant de l'ame et se retournant contre l'ame, mouvement indépendant de Télément et qui fait naître la réflexion, le souvenir, le regret, le remords. C'est ce que BOUS nommons douleur morale.
2ê4 SOU
Mais daos un cas comiue dans Pautre, ou daas la douleur morale comme dans la douleur physique , c>st rimaginatioD qui fonctioune. Son action est ici la condition indispensable, parce qu'encore une fois, toute seusatiwi cruelle ou douce, corporelle ou inldleetuelle , vient de Tame, et que le corps ou Téléoient, quoique nécessaire ici, ne Test que comme la cire qui reçoit le cachet.
Nous pourrons en tirer cette induction, bizarre en apparence, et pourtant dont les conséquences sont démontrées par les faits : pour éprouver la douleur lorsqne sa cause existe , il faut nécessairement avoir, la conscience de celte douleur. Avec celte conscience, vous réproaverez même lorsque cette cause n'existera pas*
La douleur qui affecte exclusivement Tame, celle à laquelle ne se joint aucun effet purement élémentaire ek qui vient des convulsions de la pensée, est souvent bica plus cruelle que la douleur dite physique; el ce qui le prouve, cVst que la preniière piorte au suicide bien pLaa souvent que Tautre. La douleur prockiite par Timaginatieii est aussi la plus difficile à guérir.
Cette douleur imaginaire esl mime possible chez les êtres autres que Thomme. Un emmal peut mourir ëes suites d'une affection morale, e'est'^sHiire d'un mal ¥etta de Timaginatioi) ; et Ton en a des exemples, notamnAeal chez les chiens qui ont perdu leiur mettre. Ce n'est pas peut-être ce chagrin seul qui les tue, e!esi aussi TovUi du boire et du manger : dans cet état de prostration , l'animal ne songe plus à chercher sa nourriture; il la repousse môme quand on la lui présenlei et bientôt meurt d'inanition.
En admettant qu'il puisse mourir de ses seuls regrets ou de sa pensée douloureose, c*o$t*à-diffe: tout en oo»tinuant de se bien nourrir , ceUe pensée ne deviendra jamais acerbe jusqu'à le pousser au snteide ou le oo»-
sou 26ê
daire à la folie: preuve encore que la doulair n*a pas aataijt de prise sur ranimai que sar rhoinmc. Preuve aussi que la mesure de la seesibilité physique , ou de la susccpUbililë de Fimpression douloureuse, suit toojours celle de rimaginalion.
Que la forme terrestre , ou ces diverses catégories d'euvoloppcs que la scietice divise en espèces et qui repr^^sentent les chaînons de la chntne des êlres , que cette forme , dis-je , soit plus ou moins parfaite selon que ces êtres sont plus ou moins impressionnables physiquement et moraleuieat , c'est ce dont nous n^avons jamais douté. Si la plante est moins sensible que Taaimai, celui-ci, avons nous dit, l'est moins que Thomme. L'ame croît donc en sensibilité en passant par la filière des corps.
Ce qui ressort bien nettement de ceci , c'est qu'au* coQe sensation , aucune appréciation n'est possible , si , non-seiili'ment la cause n'agit pas directement ou in^ directement sur nous, mais encore si nous ne sommes pas impressionnables à l'effet contraire. Une sensation agréable , remarquons -le bien , est presque toujours «ainenée par l'impression opposée , c'est-*à-dtre par une disposition ou une pensée douloureuse.
On pourra ici nous faine cette objection : si la don* leur est dans l'ame et si l'ame ne peut vouloir la douleur , il faut qu'il y ait dans cette ame quelque chose de plus fort que sa volonté.
Je répondrai que nulle votooté n'est possible sans la liberté; «et que snns deux voies ouvertes, deux voies au motus, il n'y a ni volonté ni libertéw
Pour que la douleur soit, il est indispensable qn*li eaqsle un autre état que la. douleur , car une sensation uniforme, quelque violiente qu'on la suppose, ne serait himtôt ni la douleur ni k pjaisir, mais bien.rinsen-
sibilité. C'est donc la transition d*an effet à iin antre, pu du repos au mouvement , qui fait la sensation , et c'est le contraste de ces effets qui produit la douleur et le plaisir.
La faculté de souffrir n'est que la conséquence de celle de jouir, et réciproquement : la possibilité de Tune naît de la possibilité de Tautre. Cependant la volonté de la douleur n'est Jamais en nous, et elle n'y vient que comme contre-coup de l'autre volonté : celle du plaisir. Après avoir reçu une blessure , pourquoi en souffrons-nous ? C'est que nous y pensons. Pourquoi y pensons-nous ? C'est que l'irritation qu'éprouve la machine et que lai communique Tame , nous force d'y penser. C'est alors l'auie qui se torture elle-uiéuie à Taide de la matière et par la fermentation que ce choc a éveillée dans cette matière. Sans ces deux forces, ame et matière, mises en présence et le conflit qui en résulte, la douleur serait impossible, sur ta terre du moins, ou elle n'y serait que volontaire.
Mais encore ici n'oublions pas que ce contraste , oa ce pouvoir d'opposition mécanique de la matière , est indispensable, qu'il naît d'une loi d'ensemble égale pour tous, qu'il est le mobile de l'action dont seul il donne le moyen. Il n'est pas de balance sans contre-poids, ni de force sans résistance.
C'est à l'énergie de l'opposition ou de l'obstacle que la vie peut mesurer son œuvre; disons plus, c'est par la force de cette opposition que cette œuvre acquiert de la force , c'est par sa complication qu'elle se complique. Que l'opposition soit simple , l'œuvre restera simple ; qu'elle soit faible et molle, l'œuvre le sera également. Si c'est par l'opposition que la vie fonctionne, c'est par une opposition puissante qu'elle fonctionne puissamment Cette opposition est son point d'appui : si ce point cède.
sou 267
Famé cède ; elle s'affaisse sur elle-même , elle s'endort.
Ainsi, il faut à Têlre pour agir, non-seulement un incitant , la douleur ou le besoin , mais un obstacle : un être que rien ne force ni à penser, ni à combiner ses pensées, ni à les réaliser, ne pense ni n'agit.
Il n'agit pas davantage si, l'impulsion donnée, la volonté d'agir ne trouve pas à s'appliquer.
Enfin, cette matière de l'action étant trouvée, l'action, résultat d'une volonté sans obstacle, sera sinon nulle, du moins inintelligente. En vain la volonté est réfléchie, l'œuvre ne l'est pas , car elle est la conséquence d'une intention dont elle précède l'action.
Rendons ceci plus clair. Toute action a deux phases bien distinctes : l'intention et l'exécution. Séparez-les , il y aura un fait sans intention , un (ait purement matériel ; ou bien une intention sans exécution , c'est-à-dire sans œuvre , ce qui équivaut à une cause sans effet Maintenant , admettez que l'œuvre soit la conséquence nécessaire de cette intention ou qu'une chose se trouve faite par cela seul qu'elle a été conçue , la conception peut être intelligente , mais certainement l'œuvre ne le sera pas , puisqu'elle est la conséquence nécessaire ou mécanique de celte intention. Sans doute l'être a eu l'idée de faire une chose , mais il ne Ta pas faite , puisqu'elle s'est faite seule. Que l'œuvre existe, c'est vrai ; mais qu'il en soit Taiiteur , cela ne l'est pas. Il peut revendiquer rintention, mais non l'exécution.
Sans obstacle , Tintelligence ne peut donc s'appliquer, l'obstacle ou la difliculté est le mobile de la combinaison et la condition indispensable de toute œuvre.
Ce qui se fait seul n'est ni une œuvre ni une action; c'est un effet de la matière, d'une loi d'ensemble et de la cause universelle. L'œuvre , c'est la difficulté vaincue par l'inlelligence.
d66 sou
Ainsi , au moyen de cette position complexe ou de celle opposition incessante de Tesprit contre la matière et réciproquement , de la volonté interne contre Fentraînement externe , de Tinléi-ét égoïste contre la loi d'ensemble , de Tétre contre l'être , cet être aussi peut combattre contre lui-même; et c'est dans ce conflit intérieur amené par l'entraînement des désirs et des besoins , par la volonté que ces besoins déterminent , par l'obstacle que leur suscitent la matière et la douleur; c'est enfin par cette série de rapports et de contrastes entre ce qui est dans Têtre et ce qui est hors de Fêlre, que s'ouvre pour lui cette double voie qui seule peut donner lieu à Toption ou au libre arbitre.
Dieu, qu'il faut reconnaître dans tout ce qui touche à l'ame et à la vie, puisqu'il en est le principe et le but, Dieu, en éveillant cette ame par le contact de la lumière ou par celui de son souffle, l'éveillait par une sensation.
Cette impulsion donnée et l'être étant debout, Dieu, pour maintenir en lui le sentiment de son existence et de sa conservation , y a ajouté la possibilité de la souffrance , et avec elle le désir du bien-être et de la volupté. C'est la crainte de l'un et Tespoir de l'autre, ce sont les passions, les désirs et les besoins qui, à tout instant, forçant l'individu à agir et à changer de position, déterminent le mouvement ou la réalité de la vie. Telle est notre conviction.
Nous avons exposé la première partie de la question ou la nécessité de la douleur : les considâ-ations que nous avons fait valoir démontrent clairement cette nécessité. Ce qui nous reste à traiter n'est pas d'une solution si facile ; au premier aspect, on s'explique peu la puissance laissée à l'être d'imposer la douleur à un autre être, et une douleur qui, bien que nous l'appelions physique , n'en a pas moins , comme toutes les douleucs
sou 269
possibles, une caase ioteltectuelle. Quand les corps Tivans s^enlredéchirent , quand les créatures s'entreluent et se mangent , ce n'est pas seulement le combat du corps contre ce corps ou de la matière contre la matière, non, si en effet cette matière est en jeu, Tame, de son côté, n'est pas inactive , ou plutôt il n'y a d'actif que cette ame, et le corps ne fait que lui obéir.
Alors, pourquoi cette boucherie? Pourquoi cette destruction de créatures ? Pourquoi Têtre, comme l'élément, ne se répare-t-il pas par l'élément? Pourquoi notre corps fait de matière, ne se nourrit-il pas de la matière ? Ou si une espèce est seulement fiaite pour, sustenter une autre espèce, si une créature a pour destinée d'en nourrir une autre, pourquoi veut-elle se soustraire à cette destinée ou à l'arrêt de la Divinité? Pourquoi fuit-elle? Pourquoi se défend-elle? N'est^il pas évident qu'en se défendant, c'est contre Dieu même qu'elle combat, contre Dieu qui l'a condamnée à être mangée, en condamnant l'autre à mourir de faim si elle ne la mange pas?
Ces objections que nous nous sommes souvent faites, nous ont étonné d'abord , mais toujours nous y avons répondu : ce qui fait partie de la loi générale ou de l'ensemble de la création , ne peut être dirigé contre cette création; et le bon sens nous indique que quelle que soit ici l'apparence, un être ne peut pas détruire un être. Qu'il en brise l'enveloppe ou ce que nous nommons le corps, c'est ce qui est indubitable; mais précisément parce que ce brisement des corps est incessant et inévitable, il faut y voir, non un symptôme de mort, mais un moyen de vie; et la destruction des êtres par les êtres doit, sur la terre où elle est générale, résumer une loi vivifiante et offrir un mode de développement et de croissance pour tous.
Si la nourriture de l'être était la matière brute on
92Q SOO
eeUe sur laquelle il marcbe , il n'aurait pas besoin de la obercher.
Si rôtre dont il doit faire sa proie était inerte et livré partout sans défense ou sans ruse à son appétit, cette proie ici encore différerait peu de la matière brute. On dira que tels sont les végétaux. Mais ces végétaux même, il faut que Têtre les cherche et les découvre » car eux aussi ont leurs moyens de conservation et de défense , eux aussi ont leur instinct. A cet instinct , il faut en opposer un autre : les calculs et les efforts que font les animaux granivores pour se procurer leur nourriture , ne sont ni moins actils ni moins inteliigens que ceux qu'emploient les carnassiers.
Que conclure de ceci? C'est que Fêtre, quel qu'il soit, contraint de se nourrir non-seulement de ce qui a vie, mais de ce qui a, comme lui, intérêt à la défendre, et qm a pour cela adresse ou puissance , doit , s'il veut vivre, acquérir l'une ou l'autre; et c'est dans cette étude et les efforts qu'elle entraîne, que sa force se déploie et bientôt son intelligence.
Là ne s'arrête pas l'impulsion donnée aux ressorts de son être. Comme d'assaillant il peut, à chaque instant, devenir l'assailli , c'est encore dans la défense ou la crainte d'être attaqué, c'est dans l'urgence d'échapper à lift péril, c'est dans cette position violente, terrible même, que se développent surtout ses ressources physiques et ■M>rales. C'est là qu'il montre toute son énergie, car les aillions de la peur , de la haine, de la colère fonctiAlwent tour-à-tour à leur plus haut degré.
Ici encore se trouvent eq présence deux forces ou deux actions opposées. D'une part , la faim amenant le désir» le besoin, la nécessité d'une proie; de l'autre, la crainte d'en servir. Il est évident que, ceci doit produire, d(9s deux cOtéSi pensée et actiovi et étendre cette pensée
sou »71
et cette action autant qvtt )a nature de chaque individu le comporte.
Supprimez ces causes de mouvement , comment , dans notre horizon terrestre et chez tant d'hêtres honiés, s'exercera f intelligence? Qtie deviendraient, chez les animau?c, leor instinct et lenr adresse? Sur qnoi se porteraient leur prévopnce , lenr prudenee , lenr volonté ? N'ayant pins rien à craindre , pas même la faim , ils n'auraient plus rien à vouloir. Ne voulant rien, ils ne feront rien. On le voit donc eneore : si la volonté n'est pas Télre , c*eftt par elle que Tétre se manifeste. Celui qui ne veut rien, dort, et dort jasqu'à ce qu'il veuille.
Ainsi , les besoins et la douleur sont , sur la terre , sinon le seul, du moins le plus puissant moyen de tenir les êtres en mouvement et de les conduite à leur développement. Ce sont ces besoins qui ont éveillé ', puis étendu et perfectionne fodorat du ehien , la vue de Taigte, l'ouïe du renard; et c*est la nécessité d'échapper à ces ennemis qui a élevé , dans une proportion égale , les sens et l'instinct des animaux dont ils font lenr pâture. Chez la victime , comme chez son bourreau , c'est la crainte de la douleur , c'est le besoin , c'est la faim qui détermioent et maintiennent Tactivité de toutes leurs {acuités, qui leur en indiquent la portée, qui l'ëtendent et rappliquent. C'est à cette nécessité de manger et de combattre qu'ils doivent leur intelligence et leur énergie; H cela est si vrai que , dans bien des cas , on pourrait établir la mesure de la force et de l'adresse de certains individus d'après la violence, la fréquetice ou la délicatesse de leurs besoins. Les animaux qui se contentent de la nourriture la moins choisie on la plus grossière, sont aussi les plus grossiers et les moins adroits. La cause ^ est sinïplé: obtenant partout cette nourriture sans cff(yrt et sans calcul, et dès->lors sans grand déploiement
de moyens, leurs sens, comrae leur instinct, s'émoussent faute d'exercice sufGsant, et s'éteindraient tout-à-fait si cet exercice était complètement supprimé. Nous en avons la preuve dans les animaux qui ont long-temps été enfermés: rendus à la liberté, ils sont incapables de pourvoir à leurs besoins , et meurent de faim là où leurs analogues sauvages trouvent une pâture abondante.
U en est de même de ceux qui , restés libres dans leur domesticité, ont été Tobjet de soins exagérés; et ce chien ou ce chat favori accablé de caresses et gorgé de viande, perd jusqu'à son instinct de race : il ne-saii plus chasser, il n'a plus de jambes, plus de nez; il n'est plus bon à rien.
La nécessité des besoins et des besoins poignans , des besoins que la douleur aiguillonne et où la mort se montre, me paraît donc prouvée.
Sans ces besoins , non-seulement l'être n'agirait pas , mais il ignorerait qu'il peut agir : ce sont eux qui lui donnent la connaissance, de lui-même. Sans eux , comment Vaurait-il? Le sentiment de son être ne peut lui venir que de la sensation. Or , le besoin , le désir , la douleur, sont des sensations; et, nous venons de le dire, l'être qui n'a pas de sensations sommeille. Celui qui ne peut en avoir n'est pas, ou il est comme s^il n'était pas , puisque privé de l'action présente , il n'y a pas pour lui d'action à venir.
Ce qui constitue l'être , c'est la faculté de vouloir. Ce qui constitue l'action , c'est l'emploi de cette faculté. Cet emploi n'a lieu et la vie ne se prononce que lorsque le besoin l'y force.
Que celte loi soit universelle, qu'elle dépasse les limites de ce monde sublunaire et atteigne d'autres créatures que celles qui habitent la terre, ce sont là de ces mystères que nous ne tenterons pas de pénétrer. Mais qu'elle
SOO i7S
soit gënërale ici-bas et qu'elle y soit nécessaire et Tane des conditions attachées à l'existence de tout ce qui y yit, c'est ce qu'il est impossible de mettre en doute.
Ce qui , selon moi, ne peut pas y être niis davantage, c'est que ce combat des corps contre les corps , cette destruction de la forme par la forme et Tinterveution de Famé dans cette lutte , intervention manifeste , puisque toutes les passions , toutes les sensations y jouent un rôle, c'est que ce combat, dis-je, en tendant au progrès de Tintelligence, tend, par cela même, au perfectionnement de la forme qui n'est que la conséquence de l'état de l'ame dont elle suit toutes les phases de croissance oa de décroissance.
* Mais ce n'est point là la question. Nous en sommes à la douleur, et nous venons de voir que son absence totale ou un bien-être constant alourdissait les animaux et leur faisait perdre à la fois leur vigueur et leur instinct : or, cet effet est encore plus manifeste chez les hommes. L'homme toujours heureux , celui dont tous les désirs sont prévenus , tombe bientôt dans l'apathie et l'impuissance.
Ce sont les secousses de Famé qui en font jailKr les pensées tenaces, profondes et créatrices. Que celui qui a eu de grandes douleurs morales s'interroge : s'il a pu 7 résister , si la madiine ne s'est pas rompue , son in^ telligence, j'en suis certain, y aura gagné.
Des êtres terrestres , f homme est certainement celui qui peut souffrir le plus; nous en avons indiqué la cause. L'animal ne soufifre ordinairement que de la douleur présente, ce qui fait que, sauf des exceptions assez rares, la souffrance morale est chez lui faible et courte; tandis que chez l'homme, ce qui la rend si poignante, c'est que fût-elle exempte de peine physique , elle en voit toujours une dans l'avenir; et c'est ainsi qu'à son chagrin se
joint une craiote dont rimagiaation lui crée une certitude.
C'est cette coinplicatiou de la peiu* arec la souffrance et cette absence d'espoir qui porte rhomine à attenter à lui-mêiue. Aussi le suicide est amené bien plus par la crainte dq mal que par le mal mêofie. L'attente d'une douleur est la pire des douleurs, et le véritable -supplice du condamné est sur la route qui conduit à l'échafaud.
Ceci peut également s'appliquer au plai^r, et 'celui de Tespérance n'a bien souvent rien laissé à la réalité; bref, la joie ou l'horreur d'une chose a détruit par avance l'impression de cette chose.
Ajoutons que sou effet dépend quelquefois moins d'elle que de nous, et que l'état dans lequel nous nous trouvons peut déterminer la puissance et jusqu'à la nature de Finipression que nous recevons. Nous nous éveillons joyeux et nous en ignorons la cause : levons les yeux., le soleil brille , un rayon a passé sur notre tête. En scra-t-il toujours ainsi? Non : en vain le lendemain cette tête sera inondée de lumière, elle n'en restera pas moius^soucieuse et courbée vers la terre.
Aux considérations que nous venons d'exposex sur la nécessité de la douleur , il faut en eyouter une , la plus grave de toutes et celle aussi que nous avons réservée pour la dernière : c'est que la douleur seule peut donner à rêtre le sentiment de l'équité. C'est la possibilité de souffrir et de faire souffrir qui fait celle du juste et de l'injuste. Supprimer celle-ci^ il n'y a plus q^e matière et néant; la preuve, la voici:
Qu'un être n'ait pa« de besoins , il n'aura pas de désirs. Sans désirs , il sera sans passions., et par cela même incapable de bien, parce qu'il n'aura pas la puis* sauce du. mal. S'il ne peut ni le bien ni le mal , il ne peut en avoir la conscience, ou plutôt. il ne peut rien;
et il ne pcmirait rien encore s'il tte poavait que l*im «a Taotre, car sans liberté il n'y a pas de rolonté. Ssoà liberté »i volonté il n^ a pas d^acUon , «t sans actMft il n'y a pas d'être intelligent ou d'individualité.
Cett« vérité, ou rimpossibilité d'une conscience et d'une ame rationneile en dehors du sentiment de la douleur, est si palpable, qu'il ne faut pas de longs comnientaires ponr la démontrer; aussi n'en dirons-nous qu'un mot.
Nous ne mesurons et ne pouvons mesurer le préjudice on le tournant que nous faisons éprouver à autrui, que par celui dont nous sommes on avons été passible nous^ même : d'où Ton peut induire que la croyance à nnè JQStice distribulive ou à une providence appréciatrice du bien et du mal, n'a pu atteindre Tbomme on devenir cbet Im une conviction qu'à l'instant où lui-même atteint par la douleur, il en a conservé le sentiment; car sans cette douleur, sans la nécessité de la recevoir, sans le poovedr ou la volonté de l'appHquer, il n'y aurait pas besoin de loi ponr la punir.
Par cela même qu'il n'y aurait pas de châtiment ponr les coupables , il n'y aiH'ait pas de rémttoération ponr les bdns, on plutôt il n'y aurait pas de bons. Nul n'est méritant ou vertwrax que p^rce qu'il peut ne pas l'être* Supprimez le vice , il n'y a pins de rertu. On ne peut choisir là oà il n'y a pas de choix; et poor établir «une volonté^ il faut deux moyens, doux Toiea ottvertes> de«at possibilités.
La douleur est donc )a base de toute oovscienee, de toute morale^ de tonte religion; ^le est la oondîtioil première de la croyance à un être vengenr et rémmié-^ rateur. La foi en Dieu est donc invariablement attachée à son existence, iannlez-la, c'est, pour rhemme, ootnkne si vous annuliez la Divinité^ puisqu'elle n'a plus d'action sur faii ; entin , c'est annuler aussi la créature , paisque
S7ft SOU
cette action, elle ne l'a plus ni snr eUe*méme ni snr les autres. Et qu'est-ce qu'une créature sans action? Nous Favons dit : un mécanisme , un instrument , une image, un mythe.
Quant au principe de la douleur ou à sa cause première , bien qu'elle soit nécessaire à la marche de la création , nous ne pouvons dire qu'elle soit l'œuvre du Créateur. Non, le mal ne peut émaner de Dieu principe de tout bien ; le mal n'est que la conséquence du mauvais emploi que l'être a fait de ce bien ou de la liberté qui lui a été donnée de choisir, liberté qui constitue son individualité.
Le mal n'existe donc point par lui-même, il n'est que lorsqu'on le fait, et l'individu seul peut le faire; et il n'en est aucun, fort ou faible, animal ou homme, qui ne le puisse dans la mesure de sa force et de son intelligence.
Le mal physique ou la douleur, ou cette susceptibilité de la machine corporelle qui rend, sur la terre, la souffrance à la fois si Êicile et si inévitable, est la conséquence du mal moral. Nul ne souffre que parce qu'il est coupable ou qu'il l'a été, ou bien parce que sa souffrance est indispensable pour le conduire au bien. Ainsi , la douleur est toujours une expiation ou une transition.
Si c'est une expiation , c'est la conséquence du mal que nous avons commis , c'est sa punition et sa réparation.
Si c'est une transition, ce n'est qu'une crise momentanée» crise indispensable pour déterminer une croissance et pour amener un bien-être qui, aussi, serait impossible 89ns son contraste.
Le mal n'existe donc pas pour le mal. Il n'a pas été mis dans les choses; il n'est pas même la nécessité de ces choses , mais bien de l'apptication que l'être en fait
sou J7T
par suite de sa liberté sans borne, liberté qui cesserait d'exister si elle ne subsistait pas avec tons ses résultats bons on manvais, doux on acerbes. Il est clair que Famé qui use de la matière comme moyen d'ordre, peut aussi en Qser comme moyen de désordre ; mais aussi ce désordre ou cette attaque aux lois de l'ensemble doit retomber, en dernier résultat, sur celui qui le provoque, car l'ensemble ne peut pas céder au caprice de chacun ; sinon la liberté ne serait que spécieuse : elle serait annulée de fait, parce que celle de l'un anéantirait celle de l'autre. N'accusons donc pas la Providence de nos souffrances, et dans ces souffrances même, ne voyons qu'un principe d'avenir et de progrès. Dieu, père de toute croissance, a éveillé l'être en lui donnant la volonté et la liberté , et il a placé en lui la douleur pour le forcer à développer l'un et Tautre.
L'être , ainsi livré à sa propre action , s'est arrêté ou a marché : s'il a marché , tout ce qu'il a acquis , tous les degrés qu'il a parcourus, il les doit à lui-même et à ses efforts. Tout ce qui est en lui , tout ce qui est lui , est donc, grâce à la première impulsion divine, ne l'oublions pas, son œuvre propre. C'est la décomposition de la forme, ou ce que nous appelons la mort, qui permet à l'intelligence de suivre cette carrière ascendante et de s'élever dans l'immensité : décomposition que précède et qu'accompagne la souffrance, parce qu'ici encore elle est nécessaire pour déterminer l'élan de la vie, sa marche vers la Divinité ou son incarnation nouvelle.
La doulenr, même à l'heure de la mort, a son utilité. Là aussi, principe de recrndescence , elle nous ouvre la carrière du ciel ou celle de la terre. Ce n'est donc pas sans sujet qu'elle est partout dans la nature , et qu'assistant à la naiss8Bee du corps , eHe l'accompagne dans tonte sa vie et préside à sa mort.
27» SOO
Maintenant, rësUmons la question que nous venons de présenter et les conséquences qu'on peut en déduire.
La souffrance dite morale et la souffrance dite physique émanent d'un même principe : la pensée ou la réflexion.
La douleur n'est pas dans la matière ou dans les corps , elle est dans l'esprit. Physique ou morale , elle suit toutes les phases de la pensée. Quand la pensée faiblit, la douleur faiblit; quand la pensée s'arrétje , la douleur s'arrête. Celui qui ne sait pas qu'il souffre, ne souffre pas. La souffrance est donc tout entière dans la couscience de la souffrance on dans le sentiment qu'en a l'ame.
La douleur , comme la volupté , n'est que l'extension ou la surexcitation de la sensation. Sans la sensation, la pensée se tait , l'action s'éteint , la vie devient inerte : vivre c'est exister intellectuellement, raisonner c'est appliquer logiquement la sensation.
L'ame isolée de la nuitière ou inattaquable par la matière , est en dehors des sensations ; elle ne peut ni souffrir ni jouir. Pour que l'âme pût devenir sensible au contact de la matière, il lui a donc fallu un corps matériel. *
Ce, corps alors devient vulnérable par le moyen de l'ame, et l'ame le devient elle-même par l'intemiëdiaire du corps; en d'autres termes, la sensation, le plaisir on la douleur , ne peut agir sur le corps que par l'ame , et sur l'ame que par le corps.
La mort, comme l'évanouissement, oomne le sommeil profond ou léthargique , n'es4 que la suspension de la sensation ou de la faculté de souffrir, on bien encore de la pensée.
Si la matière n'est pas susceptible de douleur , il est ^possible de concevoir la douleur sans cette pensée et de séparer l'une de l'autw.
80U 3Tf
Mais aussi cette douleur qui ne peut exister sans la pensée, cette doalear ou la crainte et le désir qui n'en soBt qu'une déri?ation, sont nécessaires pour maintenir la pensée, pour rappliquer et la forcer à agir«
C'est donc la douleur qui développe Tintention et détermine l'action sans laquelle la vi^ ne serait qu'une Taculté et non une suite d'œuvres.
Sapprimez la douleur, et tout est imiBObile, parce que Taction de la vie ou de l'intelligence n'est que la eooséquence de cette douleur ou de la faculté de l'éprouver.
Si une inquiétude, une torture incessante n'agitait pas l'être grand ou petit , faible ou fort , cet être , plongé dans un engourdissement torpide, différerait peu de la matière in^te. Chaque pas qu'il fait dans la carrière , c'est la douleur qui le force à le faire.
C'est donc toujours et partout le même moteur qm active la vie. L'être est en mouvement parce que sa vo^ loQté d'y être est continuellement excitée.
C'est la souffrance qui nous fait connaître et mesurer notre individualité; c'est elle qui nous reporte sur nousmême. C'est par la première douleur que l'enfant apprend qu'il existe ; c'est par die qu'il a le sentiment et la preuve de lui-même; et ceci s'étend à toutes les formes animées: il n'est pas possible d'imaginer une créature invulnérable ou insensible qui, sur la terre, paisse dire : h suis.
La souffrance ou la crainle qu'elle inspire est non SMins indispeiisaUe pour mettre l'être en garde contre les dangers qui l'environnent. L'individu qui ne serait aveiti ni de ses besoins ni de ses périis , ne pourrait pas vivre, parce que sans la prévision de ce qui lui est utile ou de ce qui lui est nuisible , il ne pourrait ni trouver l'un ni éviter l'autre.
De la douleur émane te progression. 8t tout corps vi^