‹ Hommes et choses (volume 3)Chapitre 67 sur 110 · S80 SOU · texte numérisé non relu

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Tant est susceptible de douleur, tout ce qui yil est susceptible de perfectionnement.

Sans la douleur, Tétre en serait encore an point où il était au jour de son réveil, c'est-à-dire au premier degré de récbeile, au premier pas de la vie intellectuelie , et conséquemment à la forme la moins complexe ou ia plus imparfaite de la création.

Si la sensibilité ou la faculté de souffrir est ce qui , dans toutes les positions , détermine la croissance de rétre, c'est aussi la mesure de cette sensibilité qui exprime celle de l'aptitude ou de Tintelligence; et si nous ne sentons rien de ce qui est hors de nous que par un retour sur nous, ce sont les conséquences que nous tirons de cet effet et de son impression, c'est l'application juste que nous faisons de Textension de nos pensées et de notre expérience, qui constitue le mérite de Tœuvre et le rang intellectuel de l'individu.

La douleur sert ainsi à moraliser sa pensée et sa volonté ; elle est la base de toutes ses. vertus , car sans elle toute idée d'un devoir çnvers autrui serait impossible. Il est vrai que la pensée de lui nuire le serait aussi, car la bonne comme la mauvaise intention , ne naît que d'une possibilité d'application présente ou passée.

Mais il n'en appert pas moins que si l'être ne pouvait ni recevoir ni appliquer la douleur, il ne pourrait pas concevoir le mal ni par conséquent le faire ; et le mal lui étant interdit , le bien le lui serait également. Celui qui ne peut ni le bien ni le mal , ne peut rien: c'est nne machine et non un être. Le sentiment du juste et de Tinjuste ne peut donc dériver que de celui de la douleur.

Si c'est la possibilité de la douleur qui fait celle du juste et de l'injuste, c'est elle aussi qui prouve l'existence d'un pouvoir vengeur et rémunérateur ; c'est elle enfin qui nous a révélé une autre vie.

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Cependant le mal n'émane pas de Dieu , le mal n'est pas dans les choses ; il n'est que dans les actes ou dans la Tolonlé; et cette volonté du mal ne peut apparaître que chez la créature , elle est la conséquence de son libre arbitre.

Le mal physique ou la douleur est donc né du mal moral ; il en est la punition : il l'expie , il le répare , et ouvre une nouvelle voie à l'être. Expiation ou transition, c'est en préparant un bien qu'il punit un mal. Ce que nous souffrons vient donc toujours de ce que nous avons fait souffrir. Semblable au glaive qui se retourne sur celui qui l'a tiré, le mal revient tôt ou tard à son auteur.

Ainsi, la douleur est le pivot sur lequel fonctionne la vie sur la terre; elle y est le mobile universel. Monseulement rien n'y est visible sans elle, mais rien n'y est possible, pas même le plaisir. Il n'est aucun acte, aucune œuvre où elle ne se montre comme cause ou comme effet. Philosophie , morale et religion , puissance et charité , crime et vertu, force et faiblesse, espérance et foi, elle est dans tout. Supprimez-la , il ne reste que Dieu en face de la matière.

SOUPÇONNEUX. Nous avons parlé du minutieux; le soupçonneux n'en est qu'une variété mauvaise , car l'homme qui soupçonne partout le mal , s'il n'est pas aigri par le malheur , s'il n'a pas été victime , s'il est enfin naturellement soupçonneux, n'a pas au cœur beaucoup de bien. L'on juge d'abord les autres d'après soimême, et l'on craint d'eux ce qu'ils pourraient craindre de nous.

Je parle ici du soupçon qui naît sans preuve et à tout propos, car l'absence entière de méfiance, de celle

que l'expérience justifie , devieadrait de rimpréroyance ou de la faiblesse.

L'homme soupçonneux ne croît point au bien pour le bien , ni même au bien pour peu de chose ; il prend toujours la pincette du mauvais côté.

L'enfant est rarement soupçonneux; quand il Test, c'est moins par sa nature que par les circonstances. Dans tous les cas, il ne faut rien négliger pour le guérir de cette disposition fâcheuse qui empoisonnerait sa yie et celle de tous ceux qui l'approcheraient.

L'homme constamment défiant est souvent dupe. Amant ou époux, tontes les chances sont contre lui, et il faudra une grâce d'état pour qu'il ne soit pas ce qu'il craint d'être.

Presque tous les écrivains médiocres sont soupçonneux: toujours ils croient qu'on lenr a volé leur pensée , même avant qu'elle ne leur soit venue ; et la chose est possible, car généralement ces sortes d'auteurs n'ayant que les idées des autres , il n'est pas étonnant que ces autres aient les leurs.

Sous la révolution , et plus tard sous l'empire , le soupçon fut à l'ordre du jour : c'était Tespril du temps. Il y avait plus d'espions que de magistrats. Le chef du gouvernement n'était pas dans une position à avoir une confiance aveugle dans son entourage; aussi ne l'avaitil pas. Malheur à celui qu'il avait , à tort on à raison , soupçonné une fois, Jamais il n'abjar«il; entièrement son idée première.

C'est par un soupçon qu'il se fit un ennemi de Moreau , puis de quelquesHins de ses maréchaux, et enfin de Marie- Louise elle-même qu'il blessa en soupçonnant son père peut-être trop tôt. Je ne dis pas que sa femme le trahit et le livra à ses ennemis , niais die ne fit certainement rien pour l'en préserver ni même pour adoucir son sort

De tous tes rois , il n'y en a jamais ea de moins soupçonneux que les Bourbons, depuis Louis XIV extlor siyement ; encore celui-ci ne le devint-il que parce qn^on le fit tel à la fin de sa vie et contre sa nature.

Le soupçon , comme l'avarice , a quelquefois sa spécialité: tel avare se méfiera de tout ce qui a trait à son or, rien de ce qui touche à son honneur ou à sa femme, et pourtant personne ne songe à l'un et tout le monde voit qu'on lui dérobe l'autre.

J^ai déjà cité ces amateurs de tableaux , d'antiquités , de livres, lassant chez eux bijoux, or, argent, billets à l'abandon , mais ayant les yeux snr les poches et les mains de celui qui vient de traverser leur galerie ou seulement d'en regarder l'entrée.

Les amateurs de fleurs sont presque tous feits ainsi : partout où ils V4»ient une rose dans un vase ou à une boutonnière^ ils croient qu'on la leur a volée; et si, par hasard, il en manque nne à leur rosier, ils ne douteront plus du crime , et vous êtes pour eux , dès cet instant, un homme capable de tout, un malfaiteur.

Telle femme ne sonpçonne que ses domestiques. Aussi depuis vingt ans, apr^ les avoir renouvelés cinquante fois , n'a-t«elle jamais en que des fripons. C'est qu'elle rendrait tels ks plus honnêtes, et qu'en mettant tout sous def, même le pain et le sel, elte leur donne l'envie irrésistible de voler.

La manie dn sonpçon , cette défiance exagérée , est sortont fâcheuse dans un père de famille, parce qu'elle se gagne, et que du père die passe aux enfans.

Quelquefois aussi elle produit l'effet contraire ; et , choqués de ce vice dont ils ont souffert , ces mêmes enfans deviendront insoudans et laisseront tout à l'abandon.

Il y a ici, coMme en toute chose, nn juste miKeu à

saisir, et en ménage comme eo gouvernemetit , en morale comme en politique, il faut se souvenir de cet axiome: rien de trop.

SOUPE. C'est un préjugé comme les antres, et plus spécial aux Français qu'à qudque. peuple que ce soit. Renversez le trône, renversez Tautel, anéantissez la république , suspendez ses droits de citoyen , ôtez-lui le suffrage universel, ôtez-lui tout, mais laissez-lui la soupe, il croira n'avoir rien perdu; que dis-je, alongez-la lui d'une pinte d'eau , et il croira avoir tout gagné. Aussi en France jouit-on , dans toute sa plénitude , du droit de soupe. On en donne aux enfans, on en donne aux hommes, on en donne aux chiens.

Ce n'est pas que je prétends que ce leur soit nuisible ; je dis seulement que cela n'est ni meillenr ni pire qu'autre chose, et j'ajoute que quand tel ménage qui, chaque jour, de huit heures à midi, n'a jamais eu d'autre pensée que la soupe , se trouve , à soixante ans , avoir passé dix bonnes années à écumer son pot, le dit ménage aurait pu employer son temps plus utilement. •

Sans doute ne mange pas de soupe qui veut, mais qui veut aussi ne se dispense pas d'w mauger. Essayez un peu dans un grand repas de province, une noce par exemple, d'y échapper , vous verrez si c'est aussi facile qu'on le pourrait croire. Cela l'est si peu, que si vous résistez jusqu'au bout , je vous tiens pour un homme largement pourvu de courage civil.

Suivons la dite soupe dans tous ses mouvemens insinuateurs, dans ses allées et venues, ses marches et contremarches , dans ses tours , détours et retours. D'abord, elle vous est présentée par un laquais, vous la refusez. Celui qui sert vous dit : « Vous n'avez pas de

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soDpe. — Je n*en mange pas, rëpoudez*yous. » Mais elle est déjà en route. Un second refus tous en débarrasse.

Une minute après , vous entendez la maîtresse de la maison qui crie : « Monsieur n'a pas de soupe. » On tous en apporte; tous la repoussez encore. Alors, s'adressant directement à tous: « Comment! tous ne mangez pas de soupe ? — Non , madame , jamais. — Un Toici bien pen. > Et l'assiette part. Vous remerciez et ne la recevez pas.

Vient ensuite précisément le même dialogue ayec le maître de la maison.

S'il y a là une .mère , une belle-mère , l'escarmouche ne tarde pas à se rengager aTcc - Tune ou l'autre , quelquefois ayec toutes les deux. Votre résistance tous sauTe de rechef , et tous tous croyez Tainqueur. Mais tous VOQS flattez trop tôt, le plus grand danger est proche: si vous n'aTez pas les yeux sur tos Toisins, ils n'auront pas manqué d'en demander pour tous , et tandis que vous tous défendez au loin , ils tous auront officieusement glissé sous main la chose; et quand tous tous félicitez de la Tictoire, quand tous croyez le danger passé, TOUS tous trouTCZ en face du potage malencontreux qui TOUS est tombé comme du ciel.

C'est alors que tous perdez la tête , et qu'oubliant tant de généreux efforts , tous aTez la faiblesse de la manger et de prouTer ainsi que tous êtes un homme sans Tolonté ni courage. Ici encore on peut dire : tout est perdu fors la soupe , car dans Totre colère , tous Pavez mangée jusqu'à la dernière cuillerée.

SPECTACLE* C'est un bien beau jour pour la Tille de *** qne le 5 septembre 1827: tout y est en môuTCment, tout ) paraît en fête, et cependant ce n'est ni la

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$t.-Louis ni la SL^Napoléoo , et ce n'était pas même un dimanche. C'est mieux que cda, il y a spectacle gratis: on y exécute un homme»

Jean Flipot, polisson de rue, qu'on roit toujours le premier à toutes les représentations en plein veut, n'avait garde de manquer celle-ci) et dès Taurore il s'est mis en marche pour y assister; mais comme il a trop flâné en route, quand il arrive à l'entrée de la place, l'échafaud est déjà entouré d'une foule immense. Ceci le déconcerte un peu; toutefois il ne perd pas courage et s'aida nt de ses pieds et de ses mains il arrive jusqu'au centre de la foule; ii est d'abord fort content de se trouver là, bien qu'il étouffe et n'y voie rien; mais enfin il n'est plus au dernier rang.

Cependant sa satisfaction n'est pas kmgue, et en royant encore tant de gens devant lui et placés mieux que lui, il sent qu'il ne peut rester où il est«

Le voitè donc de nouveau en mouvement* Après des efforts inouTs, les yétemens déchirés et le corps noir de bourrades, il se voit enfin ao premier rang. Sa joie est indicible: il touche presque Téchafaud.

Il a joui un grand quart d'heure de sa félicité; il a avidement considéré la machine près de laqudle il a une place d'honneur, place qu'il compare à celle du garçon de noce dans un mariage; enfin il ^it heureux, lorsqu'un des gendarmes, gardien de l'instrument, fatigué de tourner autour, s'arrête juste devant lui. Quel crève* coeur!

Cependant ce malheur n'est pas irréparable, car par la raison que le bon gendarme s'y est mis, il y a chance qu'il s'en ôte. Un gamin sait mieux que personne qu'on ne reste pas toujours au même lieu; mais le mouvement tardait à se faire. Dans son inquiétude, mon Jean Fiipot commençait à peser sur son voisin de

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droite poor que cdui de gaache entrant dans le vide qa*il laissait, le poussât lai-méme en avaDt.

La manœuvre allait réussir, quand un piquet de fantassins se déployant en haie forme, pour ses voisins comme pour lui, éclipse totale de l'écfaafaud et de qui doit se placer dessus.

Après tant de peines et de travaux, c^était mal finir. Non, jamais candidat qui a préparé six mois son élection et qui, en résultat, n'a pas dix voix, n^eut le cœur plus gros , plus ulcéré que mon pauvre Jean.

Dès ce moment , toute son ambition, sa pensée unique est de se glisser entre deux soldats.

Le hasard le sert; il y est, et le hasard encore fait qu'on l'y laisse. Oh ! comme il verra bien ! rien ne pourra lui échapper: le patient, le bourreau, le couteau, il a tout cela sous les yeux, presque sous la main.

Mais voici que les aides arrivent, ils montent sur la machine même ou ils se posent fièrement. Ceci donne à réfléchir à mon amateur; il n'est pas le mieux placé, tant s'en faut; en voici deux qui le sont beaucoup mieux que lui , non seulement ils verront de plus près que tout le monde, mais ils auront encore la vue de tout ce inonde. Qudle différence avec lui qui ne voit que la machine et deux gendarmes.

Le pauvre gamin iC^t maintenant aussi malheureux que quand il était au dernier rang. « Bn voilà-t-il des privilégiés , murmure^t^il dans sa rancune jalouse, ils n'ont eu qu'à se montrer ceux-là 1 Bst-ce qu'ils vont rester l tous debout, par hasard? Tiens , en voilà un qui monte sur une boîte, mais ça ne doit pas être permis, pas plus que de monter sur des chaises! 11 n'y a donc pas de police ici?  bas! à bas!!

Telles étaient ses plaintes qui se perdaient dans le brouhaha d'une foule immense placée derrière lui.

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