‹ Hommes et choses (volume 3)Chapitre 89 sur 110 · S80 TOU · texte numérisé non relu

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manière de % prononcer un tout de suite ^ calculer le nombre de minutes que vous aurez à attendre?

Cela est très-difficile, et pourtant ce n'est pas impossible. Il y a des signes indicateurs qui , sans apporter la certitude, annoncent, avec quelque probabilité, que l'attente sera longue. Par exemple , si Fhomme que vous allez voir ajoute à son tout de suUb ces simples mots: deux minutes, vous pouvez compter sur une grande heure; sll dit : deux secondes, comptez sur une heure et demie.

L'une des variantes du tout de suite est je suis à vous^ qui veut dire littéralement qu'on n'y est pas.

Tout à l'heure est plus vague , et pourtant il inspire plus de confiance et offre ordinairement la chance d'une audience plus prompte. Il équivaut à dans un instant, que les gens charitables adoucissent encore en jetant au patient , comme un os à ronger , un me void ou un je viens. Bien entendu qu'ils ne bougent pas, car s'ils venaient , ils n'auraient pas besoin de le dire. Dans cette droonstance , je viens est une métaphore qui exprime l'immobilité. On en peut seulement induire qu'eHe ne sera pas éternelle : c'est Un gage d'espérance.

Permettez est beaucoup plus positif; il annonce une interruption momentanée de la conversation commencée et se dit lorsqu'on n'a réellement que quelques mots à échanger avec un tiers ou une tonte petite chose à faire. 11 se dit aussi lorsqu'on veut dévier du sujet qu'on traite et passer incidemment à un autre. )l se dit enfin quand on a une objection à présenter à ce qu'avance Tinterlocuteor, et qu'on n'a pas la patience d'attendre qu'il ait fini. Qnoique le permettez soit l'ennemi-né de toute conversation suivie, l'habitude le rendrait supportable; mais il est des gens qui en font vraiment abus et qui, à force ée. permettez, vous coupant sans cesse la parole, ne vous permettent tien, pas mène de leur accorder la permission qu'ils vous demandent.

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Ces façons direrse» de y^v le tenps ne sont pas spé' eîaleà à la France , et chaqae peuple a les siennes. Lé Und de suitt de Paris ressemblé fort aa suhUo des Italiens, moins redoutable poûrGant que leur subito «uMo qui représente nos deux minutes ^ ou leur eceo qui as-» Donce immancprableoMfat, dans la bouche du oameriere d'auberge , qu'il n'y a rien sur la table , et que tous aurez votre dinar à l'heure ordinaire du souper.

Je ne me ratipelle plus le tenue aUanaitd qui répond à chaeuue de ces formules, bien que, lai aussi» m'ait faft efimger bien des fois ; mais je vieilHs et j'oublie jusqu'à mes rancîmes. Néanmoiiis, je puis affirmer qull n'exige pas moins de patience que ses analogues , si même il n'en demande pas davantage , car le Français en disant son tout de suite et Tltalien son subito, ont l'air de se presser et de bouillir d'impatience, si bien qu'on est tenté et les consoler et qu'on se laisse quelquefois apitoyer JQsqu'à leutr dire : prenez ^otre temps , né vous pressez pas; tandis que l'Allemand, par son imperturbable sang* fr(rtd et sa tratiqil^Hité qui coutraste avec ses paroles, sembfe doubler Vôtre impa^nce ; il vous donne envie âe le battre, et vous souffrez à la fois de l'attente et de la colère.

Colère injuste! 11 ne faut pas en vouloir à ce boa Âttemand, il ue fout même en vouloir à personne. Aile* mamds. Français ou Italiens, en se serrant de ces paroles plus ou moins saupoudrées d'espérance , n'ont d'autre intention que de tous faire prendre patience et même de vous en donner, si rom avez le malheur de n'eu peint avoir : Us ne sont donc nullement à blâmer. Le tout de iuke est, en tout pays, uae phinase bknveiRante, co&ci«* liatriee , d'une intention toute philanUiropiqae , et dont l'oAique but est de vous faire pars^re l'attente moins P<^nible« Mais le malheur veut qu'elle produise précisément

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Teffiet oppose , car qoe résultât-il de cette promesse ou de ce délai Ëmité à une minute ou deux? C'est qu'à la troisième on commence à les compter, ce qui n'est, dans aucun pays, ni le moyen de les trouver plus courtes ni d'en réduire le nombre.

Les Anglais , je ne parle pas des touristes , mais des gens occupés, sont, sur ce point, plus sages que nous. Ils connaissent le prix des heures et même des quarts d'heure : ils n'abusent pas des tout', de suite ni des subito. Ils vous reçoivent d'abord ou ne vous reçoivent pas du tout, et vous indiquent un autre jour on une autre heure. J'aime mieux cela ; on fait moins de mauvais sang , et . Ton en vit davantage.

TRANSFORMATION. Selon les naturalistes, une forme reste invariablement la même, et, le chardonneret qui sort aujourd'hui de l'œuf est semblable à celui qui, type de l'espèce, en est sorti le premier. .

Sans demander cominent aura pattu ce premier d'une espèce et comment, sans antécédent, il pourrait être ce qu'il est, sans même consulter la charpente osseuse des animaux fossiles qui tous diffèrent en quelque point des aniinaux vivans, nous dirons : quand nous voyons, dans une période de quelques années , la forme; se modifier , comment cette modification n'aursdt-eUe pas eu lieu à l'égard des formes qui ont traversé les siècles ? Ne voyonsnous pas combien les besoins, les penchans et les sensations agissent sur les cdrps ? Or, tous les êtres n'auraient donc eu, depuis.leur réreil, qu'un besoin, qu'un pîenchant, qu'une sensation ; alors, ils devrûent être tous absolument seoatbiables. S'ils ne le sont pas, c'est que ces impressions ont été différentes et que la volonté a subi leur influence. L'intention changée, comment l'oBUvre ne le serait-^lle

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pas? Comment celai €[ai s^^it deyenn un nain, garderaitil la peaa d'un géant?

Et les variations de dimatft et d'ëSémens, les comptez- Toiis pour rien ? Chaque jour, ne yoyez<-vous pas qu'elles influent sur les oiiganes ? A chaque réveil de la vie, après chaque révolution géologique, les animanx, leurs débris riadiquent, n'oot-ils pas affecté une figure différente?

L'ont-ils affectée immédiatement? Non; il n'y a, dans rooivers , d'immédiat que la mort. Quand il s'agit de création et d'œuvre, tout a son principe, sa croissance, son développement. Sans doute la nature ou la marche des choses n'est pas immuable, mais elle ne change que peu à peu. La modification deâ eorps est progressive. La forme de tous les êtres est le résultat de leurs pensées et des actes s'harmoniant aux élémeos, aux localités, aux circonstances , et dès-lprs eflifirCuUant quelque chose à ces circonstances, à ces localités,, à- ces élémens. Mais, ici rien d'improvisé » tout doit être progressif. L'être iolelligent est la suite de plus longs^ effort^ et de pensées plus complexes que l'être simple. L*bomme surtout est une créature longueniept éUborée et qui n'est arrivée à ce point. humain, à cette qualité d'animal raisonnable, qu'après ui^e longue filière de posiiions inférieures.

Ces progrès de Ja forme, œuvre des siècles, sont peu visibles , parce qu'ils a'opèsfnt impereeptiblement d'uoe^ forme à une autre^ en agissant d'abord sur les organes internes. Mais biei» que ces modifications échappent à nos sens, la réflexion ne nous, ks indique pas moins, et si nous ne saisissons pas le moment même de la transition, nous avons devant nous, dans les espèces diverses, tous les degrés par lesquels les êtres sont passés et passent journellement encore.

La forme étant toujours le résultat des sensations de l'ame et les sensations étant éveillées par les effets exté-

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rieurs, la cause de ces eifâs, c'est-^àrdtre notre entoorage et les ëlémenS) doivent influer sur ces sensations et conséquemment sur la nature de nos organes.

La plus puissante des sensations est celle qui résulte de la nécessité ou des besoins \ et conune cette néeessité ou ces besoins ne peuvent pas être satisfaits de la même manière dans des localités différentes , c'est-à-dire sor une surface plane ou un sol accidenté, dans un âëment liquide et transparent ou une matière soliàe et opaque, il est certain que deux êtres au même degré d'intelU«genœ , DMis placés dans des circonstances inégales , ne se constitueront pas des organes semblables.

Après l'intelligence et la volonté, c-est donc la nécessité qui a donné à nos membres leur mesure et ienr proportion , leur pesantenr on leur légèreté relative ; et tel être qui nons paraît intbme et incomplet, &'en est pas moins ce qn'il doit être.

Un pboque, par exemple, est, qntiùi an cerveau, aux viscères, enfin à Tensemble de son organisation, un animal aussi bien conformé qn^un chien , puisqu'il a une intelligence égaie. S'il n'a pas de pattes, c'est parce qnMI n'en a pas besoin. Elevez à terre des phoques , accoutumez-les à cette nouvelle position, après quelques générations, ils auront des pattes. Elevez des chiens dans une position où ces pattes leur soient inutiles , après quelques générations, ils n'en auront pins.

Gomment s'opère la modification? J>e viens de le dire: c'est par degrâ suceesslfs et de transition en transition ; et il faudra d'autant plus de ces échelons ou de formes intermédiaires, que le type originel sera plus distinct dn type à modifier.

On comprend que ce phoque qui a déjà des moyens de se traîner sur la terre, ce phoque qui est amphibie, s'accoqtumant pliïs vite à cette situation , y aurait plus

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promptement ployë sa forme que ce reqain qui est fait pour nager en pleine eau , plonger ou fendre la yague > et nullement pour ramper dans les bas fonds.

Que par un eataclisipe ou une ëvaporation'subite, cette mer devienne tout-à*coup une lagune sans profondeur où il ne reste d'eau que. juste ce qu'il faut pour que ce requin ne puisse que se rouler et se glisser sur le sable sans pouvoir se servir de ses nageoires , dans cette situation, il ne les perdra pas immédiatement, mais il en perdra Tusage.

Les requins qui naîtront dans cette impossibilité de nager, nVn auront ni le désir ni la volonté; et faute d'exercice, leurs nageoires, membres inutiles, ce$seront de se dévelospper.

Chez la génération suivante , ce développement sera plus faible encore; à moins qu'un nouveau changement de position ne leur ait permis d'utiliser ces nageoires , non pour nager, mais pour se scfntenir et comme point d'appui*

L'organe ayant ainsi changé de but , changera bientôt de forme, et cette foime se mettant insensiblement en rapport avec les besoins croissans de l'animal , après avoir été un simple moyen d'équilibre , deviendra un mode de locoimolion.

Mais ce qui» plus encore que Thabitude ou la localité, influe sur la forme et contribue à son développement, c'est la craîBte de la douleur et de la mort et le désir de s'en préserver; bref, c'est la poursuite des êtres par les êtres.

Cet iuseqte , cet aainial a une tirme qui ne lui sert qu'à sa d^fense^, cette arme ue peut lui être venue que lorsqu'il af été aUaqué ou qu'il a voulu attaquer lui-^ mêuie, ^iw»a die serait une anomalie,. disons plus, une absurdijbé, comme les mains en seraient uoç dans le vide

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on dans une atmosphère où il n'y aurait rien à prendre ou à toacher.

Il est donc certain que les formes primitives , celles dont était revêtu l'être avant qu^il ne fut attaqué par l'être , n'étaient pas les mêmes que celles qui existent aujourd'hui ; que les aiguillons , les cornes , les ergots , les épines, les venins, n'ont apparu que depuis que les passions haineuses et la nécessité d'y résister se sont fait sentir entre les individus.

Mais ce n'était pas assez que cet état de guerre ait commencé, il fallait qu'il se perpétuât. S'il n'eut été que transitoire , cette arme , qui ne fait pas partie du type primitif, qui n'est pas même la conséquence de l'élément, qui n'est enfin qu'un fait secondaire, aurait cessé d'exister avec les causes qui l'auraient fait naître; seulement, sa disparition n'aurait , de même que sa création ou son apparition , eu lieu que progressivement de forme en forme ou de génération en génération.

Cependant le moyen de défense d'un animal peut n'être pas de création entièrement neuve, ou en dehors de sa constitution première, et ne consister que dans la modification d'un organe existant. Par exemple : tel mammifère à la peau dégarnie et tendre , tourmenté par la piqûre des insectes ailés, usait de sa tête et de ses pieds pour s'en délivrer. H y parvenait pour certaines parties du corps, mais non pour toutes, et sa croupe et ses flancs se trouvaient souvent sans défense; il s'efforçait alors d'y suppléer par le mouvement de l'échiné. Â force de s'agiter et de tendre au même but , l'échiné s'alongea « la queue commença à se mouvoir et, par ce mouvement, à acquérir peu à peu le3 dimensions qu'elle a aujourd'hui chez les mammifères de cette catégorie.

Les animaux dont la peau est trop dure ou la fourrure trop épusse pour être sujets aux attaques ûes

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mouches, les rhinocëros, les éléphans, les ours, n'eurent jamais celte longue queue des bœufs, des Taches, des chevaux, des lions ,, etc. Elle ne leur est pas nécessaire.

On voit , par celte suite de faits , qu'il sufilit d'une sensation prolongée passant de race en race ou de forme en forme, pour faire naître l'organe utile à la conserva* tien de cette forme. Le besoin, la crainte, la douleur, deviennent ainsi les mobiles de cette création.

Il ne faudrait pas croire que ces modifications de la forme n'ont eu lieu que dans la première période du séjour des êtres sur la terre. Non , les mêmes causes produisent toujours les mêmes effets , et partout où les élémens et les habitudes se modifient, les formes doivent s'y modifier aussi. La création est une œuvre progrès* sive ; elle 4îst sans terme , elle continue sans cesse. Ces métamorphoses s'opèrent donc journellement et s'opèrent sous nos yeux. Si nous ne les voyons pas, c'est que nos yeux sont, faibles et que notre existence terrestre est courte ; puis ,* c'est qu'elles ne se complètent qu'à l'instant de la reconstruction de l'enveloppe et dans cette phase qui précède la naissance et que nous nommons génération ou conception.

Cependant toutes ces modifications de la forme ne sont pas invisibles. On sait combien certaines inclinations , certains vices et les habitudes qui en résultent, changent la physionomie d'un homme et donnent même, à toutes les parties de son corps, un aspect autre que celui qu'il avait avant de s'abandonner à son penchant.

Les hommes de professions diverses prennent, en fort peu de temps, un caractère de figure qui indique leur étSt. Prenez deux jumeaux d'une ressemblance parfaite, mettez-en un au séminaire et l'autre dans une école militaire, bientôt ils se ressembleront moins.

La diversité des langages suffirait seule pour donner

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aux figures des coupes différentes. Les peuples dont la langue frappe continuellement les dents en parlant, ont la mâchoire inférieure pins saillante que les autres peuples : Toyez les Anglais, les Hottentots, etc.

Le plus ou moins d'éclat dci soleil on de chaleur de ses rayons, niodi6e encore la figure. L'homme du nord transplanté dans le midi ou celui du midi transporté au nord , change après quelques générations. Si les enfans des nègres qui habitent les pays froids restent nègres, c'est que la noirceur du nègre ne tient pas seulement à la surface. Cependant , il est à croire qu'à la longue leur descendance perdrait de sa teinte noire dans nos pays européens ou toute autre latitude froide. L'on y a rencontré des peuplades qui , sans être noires , ont le type de la figure nègre ; et je ne dodte pas que dans leurs traditions , leurs mœurs et leur langage , on ne trouvât des indices de leur origine africaine.

Quant aux animaux, on sait combien il est facile de varier leur forme par la seule modification de leurs habitudes. Si l'un y joint le changement de nourriture, la transformation devient plus prompte et plus complète encore. Parmi nos animaux domestiques , il en est qui n'ont presque plus de ressemblance avec leurs analogues vivant en liberté.

Le mouton est de fabrication humaine ; il n'y a pas de mouton sauvage; à moins qu'on ne prenne le mouflon pour le type du mouton. Un anithal ainsi couvert de laine et sans moyen de défense, ne vivrait pas longtemps sans les soins de l'homme.

Cest par l'étade approfondie des effets d'un régime hygiénique constamment* suivi et par le croisement des variétés. de Taœs dont la ^uche est commune, qifon est parvenu à créer des formes nouvelles, du moins à l'extérieur. Les agricoUeufs anglais ont inventé ainsi de tes

moutons dont la laiD€ a trois fois la longueur de celle des antres. Ils ont aussi doublé la taille et le poids de leurs bœufs et de leurs porcs.

Ils ont encore imaginé une série de cbicns de toute taille et de tout poil , avec des formes et des qualités adaptées à ce qu'ils veulent en faire.

L'animal, comme l'homme, peut, jusqu'à certain point, influer sur la création. Le cynips force le fruit à mûrir avant la saison : ou pour loger ses œufs, il amène l'arbre à produire une gale, une snpèrfétation qui ressemble à un fruit. Cet insecte est, en cela, aussi habile que l'homme qui oblige une rose à devenir double ou à changer sa couleur ; et cependant l'homme ne peut , pas plus que l'insecte, pénétrer la cause dont il obtient l'effet.

Dans certaines classes d'animaux, leur transformation s'opère par un procédé simple et dont nous pouvons suivre tontes les phases. La chenille devient chrysalide, et celle-ci se change en papillon. Le têtard se métamorphose en grenouille. Mais il est beaucoup d'antres trans* formations qui nous échappent ou que nous soupçonnons sans les pénétrer.

Est-il certain que nous ne les pénétrerons jamais? Avec du temps, de la patience et des expériences mieux suivies, plus approfondies, quand surtout nous aurons sérieusement étudié les mœurs, les passions et aussi l'anatomie des animaux, peut-être obtiendron&-nous d'autres preuves de ce passage d'une enveloppe à une autre et de cette liaison qui unit toutes les espèces.

Mais la transformation qui nous importe le plus est celle qui nous touche personnellement ou qui s'opère dans la constitution humaine.

Mous avons émis l'opinion que la création n'était pas achevée et qu'elle ne pouvait jamais l'être, parce qu'elle consistait dans une progression sans terme. On comprend

qu'il s^agit ici de la progression aniverselle ou de celle qui s'étend dans tous les globes. Si Ton n'envisage la création que partiellement , par localité ou par globe , naturellement elle a un terme; et lorsqu'un être y est arrivé au degré de perfection que comporte le globe où il se trouve, il faut que sa marche ascendante s'arrête ou qu'il aille ailleurs. Or , l'homme en est-il arrivé là , et puisque les animaux l'ont précédé sur la terre , n'y serait-il pas lui-même le précurseur d'une race plus intelligente encore et d'un degré supérieur au sien? Cette question est importante et mérite d'être examinée.

Nous avons vu que l'ame , d'essai en essai , arrivait ordinairement, dans chaque degré, à obtenir une forme aussi perfectionnée que le permettait la nature des lieux 'et des élémens où elle vivait. Ainsi la forme de Thomme primitif ou du premier être qui , passant de Tinstinct à la raison , s'est élevé au degré humain , a dû être à la mesure de cette raison naissante. Mais depuis , par l'usage, le contact et l'exemple, cette raison s'est développée. La forme a dû suivre et se perfectionner comme l'esprit.

Aujourd'hui se perfectionne-t-elle encore? La nature de DOS élémens terrestres le permet-elle? Et cette sorte d'inquiétude , de malaise , de fièvre , de désir vague d'une autre vie et d'un meilleur monde qu'éprouve l'homme supérieur, l'homme de génie, ne viennent-ils pas de ce que ses organes ne sont plus à la hauteur de son ame et que, malgré ses efforts, il ne peut les y mettre? Remarquez bien qu'il l'a fait autant qu'il dépendait de lui, en inventant des machines pour aider a la nature , en se créant des organes factices qui pussent suppléer à l'insuffisance des siens. Il était nu, il s'est procuré des habita; il était sans défense, î1 a fabriqué des armes ; il ne pionvatt marcher sur Teau^ il a construit des vaisseaux; li Be. pouvait s'âever dans l'air, il a imaginé les ballons ;

il Aait incapable d'atteindre a la course le moins le'ger des animaux, et il les a tous dépassés par la vapeur ; enfin , ses yeux impuissans lui permettaient à peine de voir sur la terre, à Taide du télescope il a lu dans les cieux.

Avec une telle puissance de conception, il est probable qae, reportant son intelligence sur lui-même, il eut donné à ses propres organes la portée qu'il pouvait conférer à de simples machines, si le plan et la base primitive de ces organes et la matière dont ils sont composés l'eussent permis.

D'après ceci , on pourrait penser que l'organisation corporelle de l'être humain est arrivée, sur la terre, à toute la perfection dont elle y est susceptible, et qu'un être supérieur ne peut former un corps analogue à son génie que dans un autre globe et avec d'autres élémens.

Cest peut-être pour cela que le nombre des hommes n'augmente pas comme augmenterait celui de créatures inférieures placées dans des conditions aussi favorables, et que parmi ces hommes, ceux qui atteignent au génie ou à l'apogée de l'intelligence terrestre sont toujours rares et isolés.

En admettant un terme au perfectionnement des organes humains quand ils sont parvenus au point le plus élevé que comporte la grossièreté des élémens terrestres , on voit que nous n'admettons pas que la forme du premier homme et même de ceux qui Font suivi ait été semblable à celle de l'homme actuel. L'intelligence ayant gagné, les organes de cette intelligence et les moyens d'exécution ont dû gagner dans la même proportion.

La similitude des débris qui nous restent des hommes anciens avec ceux des hommes d'aujourd'hui, n'est pas une démonstration contre cette croissance des formes. Ce que le temps épargne dans la charpente animale, c'est la partie grossière ou les os. Quant aux ner£s, aux muscles, aux fibres du cœir» du cerveau^ leur di^solutioa est im-^

médiate; et c^est là surtout où la diifëreDce de la forme et son perfectionnement se manifestent.

Une autre raison de croire que la forme du premier homme, ait-il eu même notre intelligence, n'était pas entièrement semblable à la nôtre, c'est qu'elle était nouvelle, et qu'il est certain que toute forme s'améliore par l'usage ou l'expérience d'elle-même et de son entourage.

Ainsi, dans cette modification de la figure humaine, il y aurait une double cause et un double effet : l'effet croissant de Tintelligence et aussi celui de l'amélioration purement matérielle et tenant à l'accord progressif de la forme, à l'emplacement où elle fonctionne.

Cette double progression suit une filière dans les limites du degré même, et il n'est pas un seul échelon de la création, pas un seul type de croissance ou de décroissance qui ne contienne ses subdivisions ou une échelle secondaire.

Dans le degré humain, il est facile de remarquer que rien ne ressemble moins à un homme de génie qu'un idiot. Quant aux organes intérieurs , évidemment ils doivent être fort dissemblables, puisque leurs effets le sont.

C'est ce qui fait la différence des figures d'une même famille , différence qui n'est autre qu'un état plus ou moins avancé dans une même classe. Il y a donc, dans le degré humpin comme dans tous les centres, une série de formes, depuis l'individu le moins intelligent de ce degré jusqu'à celui qui l'est le plus.

Ceci nous ramène encore à cette induction : si cette série de formes s'est établie progressivement, si la figure la moins intelligente a paru avant celle qui l'est le plus, il est possible qu'il en paraisse encore à un degré plus élevé que celle qui est aujourd'hui la cime.

Mais cette progression d'une forme aura un terme; et la figure humain^, en se modifiant ainsi partiellement, doit arriver à uti point 0Ù elle n'est plus modifiable.

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Alors , si la terre ne comporte pas l'action dé cette forme surhumaine ou n^a pas Tëlëment qui soit propre à la constituer, il faut bien qu'à moins de retomber ou de devenir stationnaire, l'ame s'élève vers un autre globe; et si cela n'est pas encore arrivé sur la terre , si l'intelligence d'un être n'y a pas encore nécessité une forme au-dessus de la forme humaine , cela y arrivera nécessairement un jour.

Voici le résumé de ce que nous avons voulu démontrer dans cet article:

Le nombre des êtres est fixe, parce que le principe de tout être est incréé; et s'il ne doit pas finir, c'est parce qu'il n'a pas commencé.

Il ne peut donc y avoir, dans l'univers, ni un être de plus ni un être de moins ; et ceux que nous voyons ne sont, sous divers aspects, que des individus qui ont toujours été.

Il y a, dans la nature, un passage continu d'une forme à une autre, sans que ce changement de forme comporte un changement d'ame ou d'individualité.

De la préexistence vient la ressemblance d'un homme présent à un homme passé, ressemblance en même temps matérielle et intellectuelle qui tient également de la substance élémentaire et de l'intelligence ancienne , double origine qu'on reconnaîtra dans l'organisation physique comme dans les effets moraux.

La modification ou la transformation des formes s'effectue ordinairement par les organes intérieurs, dans les germes et avant l'apparition des corps. C'est ainsi qu'elle échappe à nos. sens.

Ces modiOcations de la forme s'accomplissent toujours par une action lente et progressive. S'il existe des métamorphoses subites au spontanées , c'est en dehors de k nature terrestre ou parmi les êtres simples des degrés infimes.

UNï: jeune fille, sue avait vingt dOs. Sa talHe était légère et élancée, un peu penchée en avant ; elle se tenait draite pourtant. Il y avait d^ns son port quelque chose de souple et de gracieux qui n^appartenait qu^à elle.

Ses cheveux étaient noirs et bien plantés. Ses sourcils Uns et arqués se rapprochaient et tendaient à se joindre, mais en s'effacant , sans rien de dur ni de heurté. Ses yeux bien fendus iftaient ombragés par de beaux cils, ils étaient doux et calmes; et quand, dans leur sourire, eHe les posait sur vous, ils avaient une expression délicieuse de bienveillance et de modestie.

Sa bouche un peu grande laissait voir de belles dents; ses lèvres rosés étaient jmrmontées d^in léger duvet qm n'en déparait pas la fraîcheur.

UNE d95

Les pommettes de ses joiies ëtaieot prononcées , mais BOB assez poar cacher la jolie fossette de son sourire.

Pour une brune , elle pouvait passer pour blanche : sa figure avait cette teinte virginale et ce velouté qu'an!* maient quelques taches de haie.

Quant à la couleur de ses joues , tour-à-tour roses , rouges ou pâles, on ne pouvait pas dire ce qu^elles étaient, tant elles variaient instantanément.

Son front avait une juste proportion : avec beaucoup de noblesse , il ne manquait pas de grâce. L'ensemble de sa physionomie , bien qu'extrêmement mobile , annonçait le calme du cœur et de la conscience : c'était une de ces figures qui montrent l'ame et inspirent la confiance.

Sa tête était merveilleusement posée sur un cou souple et fort; ses épaules larges faisaient valoir une poitrine ouverte et nettement dessinée, poitrine de vierge comme nous en montrant les peintres.

Ses bras, peut-être un peu forts comparativement à son corps, étaient termina par une main effilée et des ongles rosées d'une admirable forme.

Sa taille élancée faisait ressortir à la fois ses épaules et ses hanches. Sa jambe était fine et nerveuse, et son pied petit pour sa haute stature.

Sa voix , sans être haruionieuse, avait une portée eïtraordinaire. Ses manières simples conservaient toujours une dignité singulière dans une si jeune fiiie, dignité qui devenait hautaine au premier signe de familiarité : là s'éveillait l'orgueil de race.

Nulle apparence de coquetterie , et pourtant quelle feinme n'en a pas? Âiissi elle en avait , mais die la cachait bien. C'était , d'ailleurs , la coquetterie de l'inno-^ eence, car avec cette santé parfaite, cet air de force et cette force réelle, sa sagesse était exemplaire. La calomnie n'avait pas même osé l'effleurer.

Elle était fière et même impérieuse; elle souffrait pea la contrariété et ne pardonnait pas une humiliation. On la faisait quelquefois céder par la prière , mais par la crainte, jamais.

Véritable enfant de la nature , elle avait pourtant un tact exquis des convenances : jamais un geste , jamais un mot ni un regard qui ne fussent ce qu^ils devaient être. Cette dignité de la femme, cette pudeur de la jeune fille ne la quittaient point, et cependant rien d^affecté, rien de contrarié même ; et si quelque chose excitait sa joie, son rire franc et expansif avait mille fois plus d'innocence que les grimaces de la prude.

Quels que fussent la conversation et le sujet qu'on traitât, politique, science, métaphysique, elle semblait comprendre. Elle comprenait même, «t pourtant elle ne savait rien, elle ne voulait rien savoir: elle ne le pouvait pas, disait-elle. Elle traçait aussi quelques mots et posait quelques chiffres ; sa mémoire et son bon sens suffisaient au reste, à ses besoins, à ses affaires, à ses plaisirs.

Mais où donc avait-elle appris à parler? D'où lui venait ce choix d'expressions ? Jamais de faute de langue, jamais de phrase commune : comment expliquer ceci? Comment, sans avoir riea étudié, n'était^elle pas ignorante? Comment possédait-elle cette science des images et du style? n est donc un tact inné, une expérience, des phrases et des paroles que nous trouvons en nous , en dehors des écoles et de l'exemple, car elle n'avait vécu que dans les champs, entre les oiseaux et les fleurs.

,Sa propreté était extrême : à quelque bcure qu'on la rencontrât, tout était en ordre autour d'elle et sur elle. 11 semblait que rien n'eût pu ni la salir ni la chiffonner ; et les embarras d'un ménage et les soins les plus contraires à la parure , faisaient mieux encore ressortir cet

ordre charmant qui était en die et qui d'elle s'étendait sur tout ce qui rapprochait. Elle aimait surtout que sa chambre, que son lit fussent bien rangés, car elle dormait avec délice. Elle n'en était pas moins avide de mouvement; elle aimait la danse et le bal, et tous les jeux où l'on court et s'agite.

Sa force musculaire était extraordinaire: on la voyait, par amusement et sans effort, soulever des fardeaux qui auraient fait ployer un homme. C'était un athlète sous la figure d'une grâce.

Quelle que fût la mobilité de sa physionomie où se reflétaient toutes les impressions de ceux qui lui parlaient ou des choses qui la frappaient , elle ne laissait , sauf des cas rares , transpirer aucune de ses passions , pas même de ses goûts.

Des passions , elle en avait pourtant. Des goûts , elle aimait la toilette, mais la plus simple.

Elle affectionnait les couleurs sombres et savait habilement les assortir. Elle n'était pas moins adroite dans le choix de la coupe de ses vêtemens , soit qu'elle les fît elle-même, soit qu'elle les fît faire; de sorte que, grâce à sa haute taille et à sa noble démarche, quoique vêtue d'étoffes communes, toujours et partout elle semblait être la reine.

Son désintéressement était sans bornes : peu dépensière pour elle-même, elle aurait versé l'or à pleine main quand il s'agissait des autres. Cependant elle aimait les présens, non pour eux-mêmes ou leur valeur, car une rose gracieusement offerte l'eut plus satisfaite qu'un diamant mal donné. Mais cette rose présentée à propos, la veille de sa fête ou. du jour de sa naissance, lui causait une joie d'enfant; elle la conservait avec amour et reconnaissance jusqu'à sa dernière feuille, et sa vue toujours :bi5ait. battre son cœur;de plaisir.

Sa pradenee était grande : avec un ak de franchise, elle se lirrait peu. Trouver en elle de Famour , de ramitié , n'était peat^tre pas impossible , mais elle les cachait soigneusement. Si on en surprenait quelque symptôme, c'était à son insço , et si on le Hii disait , die le niait.

Si une émotion, un sentiment quelconque était au moment de se faire jour , elle serrait son cœur ; elle le fermait pour ainsi dire. Alors, elle si naturelle, cessait de rêtre : on Toyait qu'elle craignait de céder à ce qu'elle, éprouvait, qu'elle comprimait cette émotion, qu'elle la combattait comme une pensée mauvaise , comme une inspiration dangereuse. Etait-ce pudeur? Etait*ce froideur? Etait-ce sa nature réelle ou une nature qu'elle s'était faite? Son physiqne , annonçant la femme dans toute sa puissance, semblait dire que cette froideur était feetice. Mais en eut-il été «insi, il n'y avait là ni hypocrisie , ni arrière-pensée , ni calcnl ; c'était simplicité de jeune fille, c'était pudeur, c'était vertu, c'était la retenue de la raison qui ne sacrifie rien au délire et qui dit âu désir et à la nature m^me : tu n'iras pas plos Mn.

n existait toutefois en elle un mauvais penchant, une propension funeste qui , si eHe s'y abandonne , fera son malheur et celui de Thomme dont eHe fera dioix : elle est jalouse , et ce qui est pis , envieuse ; elle ne peut supporter de partage d'aucmi sentiment ni toême d^aucane chose. Généreuse k l'excès , elle fie souffrira pas , dev«fnt die, qu'on soit généreux pour d'autre qu'elle. Oui, toute égalitë la blesse. Ce n^est pas fuT^n ne pmsse donner devant elle, «eis il faut donner par etle^ par su main; il faïut qn^'elle fasse la part ûé chaottn. Àlofs, e^ ne gardera rien pour dle^^néme^ tt elle «et^ eontente* Si TOUS lui dites de ehoisir, die tho^ra ce ^ui vaudra le moins, ce dont personne 'ne «é soiitiera. Mais âft vmi^ fui eussiez imposé cette raèhlârè pfArt >ùû m dti^ àéûêipié

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de tous, ô comme vous Tauriez bicssée ! comme elle vous en voudrait !

C'est alors, alors seulement, que le calme de sa figure disparaissait et qu'on reconnaissait combien la passion , combien la colère pouvait émouvoir ce cœur. Oui, alors elle devenait terrible ! En une minute , la jalousie transformait tout son être : la brebis ëtait devenue une lionne.

Après ce vice, on en cherchait vainement nn autre, et ce vice même n'était pas durable dans ses effets. Jamais il ne se changeait en haine; et si la passion lui avait fait prononcer une accusation cruelle, on la voyait bientôt après, aider, protéger, défendre avec la même chaleur celui ou celle qu'un instant avant elle semblait exécrer. C'est que cette malveillance, cette rage jalouse, convulsion d'un instant, ne pouvait détruire nne nature douce et bienveillante, et qu'après l'explosion de sa colère, die revenait à son état normal, à son bon cœur.

Etrange contraste! Mais malgré ses imperfections, qu'il y avait, dans cette jeune fille, d'élémeos de bien!! Et que cette ame si pure, si intelligiaite, si haate, si riche de sa propre force, pourrait s'élever encore !t

Ah! si le piCHSon de la flatterie on de Tezemple ne l'égaré pas , si un caprice , un amour indigne d'elle ne la jette pas dans nne fausse voie, si la jalousie surtout, cette passion dévorante, ce poison ennemi du bonheur ne se place pas entre elle et son repos, sa vie sera douce» Heureux, alors^ celui qu'ette nommera son époux !

Peut-être, dans cette esquisse, on ne verra qu'un caprice d'éoffivain et un portrait de fantaisie. On se trompera ; tout est vrai , je ne change que le temps et les lieux. L'original de cette ébauche existe. Cette je«ne illè vit, elle est encore ce que je viens de dh^; dans la flenr de la jeunesse^ elle a vteg^et'^un ans.

Est-ce ui» |ilk du |»euplQ, «t-ee là fille des pâdnis?

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