Ï3SA
time, car si un simple roi citoyen, un ministre, un préfet s'avisait de faire une semblable prescription, il n'y aurait pas assez d'anathèmes pour le maudire , pas assez de fagots pour le brûler. Les dévots le considéreraient comme Fantechrist, et les républicains comme un Tarquin, comme un Mroa. Forcer le peuple à se laver! le monstre! C'est pis que d'incendier Rome. D'ailleurs, de quel droit? Où sont ses titres? Oh est la loi? Sommes-nous rouges ou noirs, pour qu'on s'ingère de nous blanchir? Sommes-nous des Turcs ou des païens, pour qu'on nous oblige à des ablutions?
Oui, pour l'homme fort de ses droits, pour l'homme vraiment libre, pour le citoyen français, le droit de la crasse est le premier de tous. C'est la plus chère de ses libertés , celle qui touche le plus à sa personne , à son individualité. Aussi c'est la première qu'il défendra, c'est celle contre qui les tentatives d'enTahissemept exciteront le plus son indignation. Voyez comme l'enfant crie et se tord quand on le débarbouille ! Plus tard , lorsqu'il est en âge de marcher , comme il bat du pied , comme il grince des dents quand sa mère veut lui laver les mains ou les lui faire laver! Eh! bien, devenu homme, on te verra, dans une position semblable, battre encore du pied et grincer des dents dix fois plus fort. Oui, pour conserver sa crasse chérie , il criera : « Vive la réforme ! vive la sociale! à bas le président! à bas les ministres! à bas le préfet! à bas le coittmissaire ! » Et il courra à .son fusil, il fera des barricades, enfin il mourra pour cette crasse, fier et heureux de la garder à sa face et de l'assurer à celle de ses enfans.
L'éducation et là richesse ne peuvent pas m^me détruire entièrement, chez nous, ce culte de la malpropreté. Tels maîtres , telles maîtresses de maison ne sauraient vivre que sur des tapis bien époussetés et des parquets
bien cires; mais si eux-mêmes ne veulent pas faire tache sur leurs tapis et leurs parquets, sMIs sont propres enfin, ils feront bon marche de la propreté de leurs domestiques, et ils leur appliqueront des galous dorés sur des chemises sales et des peaux analogues.
Que Ton aille, de maison en maison, faire des visites ad hominem pour savoir dans quelle catégorie de peaux ou de zone plus ou moins obscure on doit ranger celles des habitnns, ce n'est pas ce que je demande. Mais sans prendre précisément les gens au collet pour les tirer de leur fumier , ne pourrait-on point , par une assistance rationnelle , les aider à en sortir? Et en les obligeani à tenir leurs nuisons propres , ce qu'on est en droit de faire, puisque tout foyer d'infection doit être éloigné des villes, ne les amèuerait*on pas doucement à étendre cette propreté jusque sur leurs personnes et celles de leurs enfans?
Je crois la chose possible ; mais pour ceci , ainsi que je viens de le dire, il faudrait leur venir en aide. Chez les peuples musulmans, il y a des bains publics dont la modicité des prix permet l'usage au plus pauvre. Chez nous, on accorde aussi des bains aux malheureux, mais par ordonnance du médecin et toujours dans des cas de maladie plus ou moins grave. Or, on conçoit fort bien que le motif n'est guère propre à donner au peuple une idée attrayante des bains; il y voit, dans l'acceptron la plus favorable, une opération purement pharmaceutique, prélude d'une saignée ou analogue d'une médecine, et à laquelle il préférerait une demi-douzaine de lavemens , car il y a moins d'eau. Mais le plus souvent se croyant, par suite de cette prescription, plus malade qu'il ne l'est, il n'aperçoit plus dans un bain qu'un baptême pouB Pantre monde.
Pourqnpi n'avoos-nous pas, dans nos villes et mtee
dans nos bourgs et vUIages , des bassins d'eau tiède où chaque sexe aurait ses jours et ses heures réservés?
Ceci coûtera de Targent, beaucoiip d'argent, s'écrieront nos gouvernans, nos ministres, nos représentans. — Mais ia santé du peuple, ne vaut-elle pas de l'argent? Wert vaut-elle pas beaucoup? N'est-ce pas ce peuple qui vous en rapporte? N'est-il pas, en définitive, votre poule aux œufs d'or?
Qu'il soit faible et maladif, il vous en rapportera peu ; qu'il soit tout-à-fait infirme et impuissant, il ne vous en rapportera pas du tout. Ne soignez-vous pas vos ânes, vos mulets , vos chevaux ? N'avez-vous pas , pour eux , des abreuvoirs, des auges, des brosses, des étrilles? Pourquoi en feriez- vous moins pour nous vos sujets?
Pourquoi, à ces moyens hygiéniques, ne joindriez-vous pas quelque secours moral , ne fût-ce que celui de l'exemple, et ne commenceriez-vous pas sur vous-mêmes l'application du procédé , c'est-à-dire de Tétrille , de la brosse et du bain.
Après avoir donné ce bon exemple, si vous décidiez que pour régner, car nous sommes tous rois aujourd'hui, une tenue décente est de rigueur, que nul n'est électeur qu'autant qu'il se lave les mains trois fois par semaine et qu'il ne devient éligible que lorsqu'il se les lave tous les jours, qu'aucun représentant ne peut paraître à la ohambre qu'en linge propre et à la tribune que brossé, peigné et décrotté, croyez-vous qu'il n'y aurait pas profit pour tout le monde?
D'abord, vous auriez pour vous celui de perdre peu i peu cette réputation que roas vous êtes faite, à la face du soleil de 1848 et confirmée depuis^ d'être le plus débcaillé des parlemens de l'Europe et même du monde connu. Ces sauvages déjà cités ont, dans leain détibdratioBs populaires , cent fois plus de d%mté que tous :
on n'y interrompt pas Torateur , on ne s'y dit point d'injures , on ne s'y montre jamais le poing , on s*y conduit en homme enfin , et en s'y respectant soi-même, on s'y fait respecter des antres.
Ne TOUS y trompez pas : la malpropreté qui fait les trois quarts de nos malades, fait aussi la moitié de nos pauvres. Pourquoi? C'est qu'elle conduit an défaut d'ordre, c'est qu'en inspirant la défiance et le dégoût, elle éloigne jusqu'à la charité et fait clore la main qui s'ouvrait ; c'est qu'enGn avec des doigts sales, on arrive rarement à saisir la fortune, parce que partout la saleté annonce la paresse. Tâchez d'en convaincre le peuple, et il arrivera plus facilement à l'aisance.
Jusqu'ici , nous n'avons parlé que du peuple , de ce peuple insouciant quand il est abandonné à lui-même. Il nous reste à parler de cette partie de la nation qui vit sous la main du gouvernement, de l'armée.
Certes , il n'y a qu'à louer dans la tenue du soldat sous les armes ; il n'y a rien de mieux brossé que çoq uniforme , de plus clair que son fusil , de plus propre que son fourniment. Quant à sa peau , c'est différent : sauf le visage et les mains , tout soldat^ en sa qualité de citoyen libre, a le droit de laisser le reste a son état dé* mocratique, c'est-à-dire librement, également, fraternel** lement crasseux. Or , dû ce droit , il en profite , et la crasse avec laquelle il est arrivé au régiment, il la reporte, quand son temps est fait, religieusement chez lui, augmentée de toute celle qu'il a pu acquérir dans ses campagnes et garnisons. C'est un spécimen abrégé de tous les lieux où il a fait séjour. Il n'y a d'exception ici que poor ceux qui ont eu le bonheur d'entrer à l'hôpital, et celui plus grand encore d'en sortir, ou bien cpidques rares nageurs qui opt profilé ^^ de loin à lois, du voisinage d'une rivière.
Pourquoi, en garnison comme en campagne, tout soldat ne serait-il pas tenu de se laver de la tête aux pieds , une fois par semaine en hiver et deux fois en été?
Pourquoi n'en serait-il pas de même dans vos collèges, dans vos séminaires , dans vos hospices d'enfans abandonnes , dans vos écoles? Pourquoi , dans tous ces éta* blissemcns, n'auriez-vous pas des piscines, des lavoirs, des bassins susceptibles d'être, chauffés et assez grands pour s'y remuer? Pourquoi, dans tous vos ports militaires, dans vos villes de garnison, n'auriez- vous pas des écoles de natation avec des leçons obligatoires pour les soldats et même les officiers? Le bon sens ne dit-il pas qu^un matelot doit savoir nager, qu'un soldat devrait aussi l'apprendre ?
Est-ce donc si difficile? Il s'agit d'une semaine ou deux d'essais et de persévérance. Tous les animaux ne nagentils pas: qui donc empêche les hommes de le faire? — La peur. — Et qui donne la peur , ou du moins qui ici la maintient? — Le préjugé. Oui, ce préjugé est un des premiers que nous inculquons à nos enfans.
Que nous leur indiquions le danger, c'est bien; mais en même temps ne devrions-nous pas leur montrer les moyens d'y parer? Un enfant apprendrait à nager comme il apprend à marcher, si on le guidait en même temps dans ces deux exercices. Cela est si vrai , qu'il est des peuples océaniens chez qui tout le monde nage, hommes, femmes, enfans. La douceur du climat y contribue sans doute; mais avec des bassins d'eau tiède dans la saison froide, nous conduirions, sans péril, nos enfans au même résultat.
Ces conseils, les suivrez-vous? Non, vous n'établirez ni lavoirs , ni écoles , ni bains gratuits ; vous ne près-* orirez aucun régime de propreté, même dans vos éta^ blissemens publics; vous laisserez à chacun ses souillures;
un ils
vous y en ajouterez même , si c'est possible , en nous mesurant partout Tespace, Tair et Teau, en nous laissant parquer dans les lieux dits de dirertissemens , théâtres, bals, spectacles, par des entrepreneurs et directeurs à qui il importe peu que le public crève, si le public paie. Oui, encore une fois, vons nous laisserez à notre crasse, parce que vous l'aimez et parce que nous Taimons.
N*ai-je donc pas eu raison de dire que le grand peuple français n'est pas un peuple propre?
UTILITÉ DE LA MORT. Le corps est la manifestation de l'état de l'ame ; il en est à h fois la représentation et rœuvre.
n ne vit point par lui-même : quand Tesprit s^en éloigne, il ne reste de lui qu'un peu de terre, d'eau et d'air, qui bientôt se perd dans la masse.
Moyen d'action , ce corps n'a que celle qu'on lui imprime, et il n'en a qui lui soit propre, que celle que détermine la pensée ou la vie dont il est l'enveloppe.
La masse matérielle, commune à tout ce qui vit, sert, dans son emploi partiel et individuel, à mettre l'ame en communication avec ce qui est hors d'elle: la terre, le ciel, les êtres qui les habitent. Mais cette faculté de communication à l'aide des mêmes organes et de la même matière, n'est possible à l'ame que pour un temps.
L'ame est éternellement individuelle, mais elle ne peut individualiser la matière , elle ne peut même l'isoler ; et malgré sa puissance, elle n'édifie qu'un instrument périssable.
Œuvre de l'être , les corps sont soumis aux mêmes acctdens que ses autres ouvrages, c'est-à-dire à tontes les conséquences des élémens dont ils sont formés et parmi lesquels ils existent.
lY 18
414 un
L'effet de la vie semble être dévorant comtne celui da feu. Quand les élémens que cette vie attire ne servent plus à l'accroissement du corps, la vie commence à dévorer ce corps: de là, la vieillesse, la décrépitude et la mort.
La destructibilité des corps vient aussi de ce qu'ils sont formés de substances diverses. Aucune union d'élémens ne pouvant être éternelle , leurs parties finissent toujours par se séparer. 11 n'y a de principe indestructible ou immodifiable dans sa base, que les corps simples.
Si un corps composé devenait indissoluble, la matière aurait changé de nature., et cette partie détachée du tout se trouverait en dehors de l'ensemble de l'univers.
Si l'ame restait toujours unie à la portion d'élément dont elle s'est emparée , si elle la rendait impérissable comme elle, cette ame resterait indéfiniment dans la même situation ; elle ne pourrait ni avancer ni reculer , ou elle ne le pourrait que dans un cercle très-limité; et sa volonté et sa liberté , ainsi enchaînées , seraient à peu près illusoires. 11 faut donc qu'elle puisse se dégager de la matière , ou plutôt que la matière tombe d'ellemême et la quitte à des époques fréquentes , pour que cette ame, pouvant affecter toutes les formes, ait toutes les chances et toute l'indépendance qui servent au développement de sa volonté.
L'éternité de la forme amènerait donc Timmobilité de la vie. Elle la rendrait inféconde : la nature n'aurait ni printemps ni été, et dès-lors ni fleur ni fruit, car ce mouvement de végétation ou de génération qui ranime la terre et constitue la jeunesse et le mouvement de l'univers, se lie essentiellement à la destruction des formes qui seule peut rendre possible leur renouvellement.
Si la forme , en naissant , eut été au point de développement où elle devait parvenir, si elle eut été parfaite, à moins de décroître , elle fût restée stationnaire. La
un ii5
création se fût ainsi trouvée terminée le jour même oi\ elle aurait commencé. Ici encore la nature, mort-née, eut été stérile.
Si la forme était éternelle , les infirmités le seraient aussi , et Famé , ensevelie dans un corps impuissant , serait condamnée à une impuissance sans fin, et Fimbécillité ou la folie qui résulte du dérangement des organes serait un mal sans remède.
Ce remède est dans la mort: qu'importent alors les imperfections du corps, puisqu^après une existence d'un jour le corps se brise, et que Tame, après avoir constitué de nouveaux organes, va retrouver toute la vigueur de la vie et de la jeunesse !
Ainsi rhomme , en mourant , ne fait que subir une métamorphose. Sans changer d^ame , sans interruption de la vie, il change d'enveloppe et de figure.
Il change peut-être aussi d'élément, semblable à certains animaux dont la larve vit dans l'eau et qui arrivent à une forme ailée pour s'élever sur la terre.
Celui qui toujours meurt jeune, est donc le plus heureux: sa vie est une jeunesse éternelle. Ses organes ^e renouvelant sans cesse, sans cesse aussi il peut produire. Tandis que le corps, en vieillissant, devient improductif à peu près comme le champ où, chaque année. Ton cultive la m^roe plante.
La perte de la vie présente, on ce qui est plus exact, la dissolution de l'enveloppe qui effraie toutes les créatures, n*est donc réellement que le moyen d'arriver plus haut ou à une plus grande faculté créatrice. C'est une des voies de la création et nn mode de développement ou de restauration.
C'est la mort qui guérit les infirmités , qui rajeunit les fibres , reconstitue les organes , enfin qui renouvelle les corps fatigués «et usés.
41^ un
Cest la mort aassi qui expie nos fautes, et nous rend une meilleure position si nous sommes redevenu meilleur.
Qu'a donc, cette mort, de si redoutable pour Thoumc juste? Nous pleurons nos omis et nos parens, parce que nous a\rons cessé de l«s voir et d'en être aimé. I^otre regret est légitime. A nous donc la doulour, mais à eux la joie : âgés et souffrans, ils ont cessé de l'être, et celui dont nous pleurons la jnort a déjà recommencé à vivre.