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ANIMAUX. DE LEURS RAPPORTS PHYSIQUES ET MORAUX

AVEC l'homme. Le chien , susceptible d'amitié, de reconnaissance, de charité, de prévoyance, l'est aussi d'avarice, d'orgueil, d'envie, de jalousie, d'ingratitude; bref, il semble s'essayer à être homme, car il est, comme l'homme, sujet aux sept péchés capitaux.

Pourtant il y a des gens qui doutent du rapprochement. 11 y en a même qui nient qu'il ait une ame; ou, s'ils lui en accordent une, ils veulent qu'elle soit d'une autre essence que la leur. C'est une ame de bête, disent-ils, une ame qui a l'instinct, mais non la raison, une ame qui vit, mais qui ne pense pas; enfin, c'est une ame qui n'en est pas une et une vie qui n'en a que l'apparence.

Ceci peut être clair pour ceux qui savent étudier et résoudre les problèmes; mais moi, pauvre homme, qui aime à comprendre sans trop me casser la tête et dont la faible intelligence n'a pu encore établir bien nettement la ligne de démarcation qui sépare l'instinct de la raison , mais qui sais très-bien que c'est à l'œuvre qu'on reconnait l'ouvrier , je me demande : que font les hommes ; que font les animaux? Ce qu'ils font, comment le font -ils, et avec quoi le font-ils?

Les animaux mangent, boivent et dorment ou se promènent. C'est ce que fait la bonne moitié des hommes et

ce que ferait également l'autre moitié si Fon voulait le lui permettre.

C'est au moyen de leur bouche que les hommes boivent; c'est à l'qide des dents qu'ils mâchent et mangent. C'est avec leurs jambes, et en plaçant l'une avant l'autre, qu'ils se promènent et qu'ils vont vite ou doucement, selon qu'ils sont plus ou moins pressés d'arriver. Tout ceci est littéralement encore ce que font les animaux , bien qu'on appelle leur bouche gueule ou bec, et leurs jambes, pattes.

Les hommes ont des sens parmi lesquels ceux du goût et de l'odorat leur font trouver bonnes certaines choses , excellentes certaines autres et détestables quelques-unes.

C'est encore ce qui arrive aux animaux , selon leur espèce ou leurs habitudes. Sans doute il peut y avoir ({uelques nuances dans les goûts : offrez une** glace à votre dùen, fût -elle à la vanille ou au marasquin, il n'en voudra fis. Mais faites-lui servir une bonne soupe au beurre ou à la graisse, un poulet au jus ou une omelette au sucre, vous pouvez être assuré qu'il les mangera ni plus ni moins que le ferait un homme, et que, de même que cet homme , il en appréciera la qualité et le bon condiment. Preuve : si, au lieu de sucre , vous y mettez de la suie , ou de l'huile de ricin en place d'huile d'olive , il n'en goûtera même pas.

Si l'animal £ait ici comme l'homme , voyons si l'homme 06 fait pas aussi comme l'animal. Quand on découpe un aloyau devant quatre convives de bon appétit , quatre écoliers de rhétorique, je suppose, regardez-les, voyez l'éclat de leurs yeux, suivez le mouvement de leur mâchoire, l'aspiration de leur gosier. Examinez ensuite les chiens qui attendent les restes et comparez, et vous ne douterez pas de l'identité parfaite du regard et de la physionomie des deux espèces.

Maintenant calculons : s'il y a un rapport nécessaire entre

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la nature des choses qui se mangent et celles qui servent à les manger ou à en sentir le goût : le palais, la langue, le gosier , etc. Ce rapport doit également exister entre le palais et Fintelligence , ou Tame qui en est le siège. Ce qui rindiquc, c'est que le palais cesse de sentir lorsque Famé sommeille. Donc, si les animaux apprécient la saveur des mets , c'est qu'ils en ont l'intelligence , et dès4or8 qu'ils ont une ame.

S! ces mets agissent sur eux de la même manière que sur nous, s'ils sentent ce que nous sentons, si leur palais savoure ce qui nous semble bon ou rejette ce qui nous paraît mauvais, il faut qu'ils aient une ame de la même nature que la nôtre.

De cette analogie naît l'identité des mouvemens, qui sont la conséquence d'une même sensation. Si ce perroquet qui se gratte, fait précisément le même geste que l'homme en pareille circonstance, c'est que sa peau lui démange comme à l'homme et que cette démangeaison fait surgir la même pensée de se gratter. S'il se gratte de la patte droite , c'est vraisemblablement que la démangeaison est à gauche.

Or, si les mêmes effets présentent les mêmes sensations, et si des sensations égales amènent des mouvemens égaux chez' le chien et chez son maître, enfin si ce perroquet fait le geste que fait l'homme, c'est qu'il a la même pensée.

Ainsi , l'on peut affirmer que dans telles/ ou telles circonstances, les hommes et les animaux sentent, veulent et agissent de même.

Ensuite, si du bon goût d'un plat et de l'appétit factice qu'il excite naît la gourmandise, et si la gourmandise est on vice dans l'homme, elle l'est également dans l'anima!, peree que l'abus d'un sens produit partout des résultats anormaux.

Ceci n'a rapport qu'à la gueule, me dira-t-on.— C*est que la gueule est la première et la dernière concupiscenee de

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l'être humain, c'est celle de son enfance, c'est celle de sa Tiâllesse, ou des deux extrémités qui touchent à la brute et à Fange. Mais il en est à peu près de même des autres sens, et si Fanalogie n'est pas aussi complète , elle n'est cependant pas douteuse. Par exemple , qu'il s'agisse de roQïe : tandis qu'aux accords d'une musique délicieuse ce dilettante se délecte et soupire, son chien hurle. On ne peut méconnaître qu'ils n'aient entendu tous deux et même éprouTé une sensation également prononcée , bien que différente. Mais cette sensation de l'ouïe deviendra semblable si le son est celui de la cloche du dîner ; son tinlemait, harmonieux pour les deux, \a faire accourir iTcc le même empressement le maître et le chien.

Est-il question de la vue ou de ce regard qui sait lire nr une physionomie et qui annonce à la fois réflexion ci expérience , vous allez reconnaître encore des effets ièitiques.

Supposez le meunier, votre voisin, monté sur son âne et chevauchant sur la lisière d'un bois. Supposez aussi i|u'il sorte de ce bois un grand drôle à figure patibulaire, qui, le gourdin à la main, se pose sur leur passage. Soyez assuré que la monture , comme le cavalier , vont dresser les oreilles et faire, avec une intention égale, un saut en arrière : preuve qu'ils ont vu l'un t^t l'autre et que la mine du survenant ne leur agrée pas plus à l'un qu'à l'autre. Je vous le demande , ici le sens visuel n'at-il pas fonctionné, chez ces deux créatures, d'une façon parfaitement uniforme?

Le toucher a peut-être plus de nuances; mais si nous le prenons dans ses effets primordiaux ou dans toute sa siiopUcité native , vous verrez encore qu'il agit sur l'animal comme sur l'homme. Si le vaurien susdit , usant de son gourdin , frappe à la fois sur les deux voyageurs, c'est-à-dire sur l'âne et sur son patron, tous

les deux comprendront parfaitement ce que cela yent dire. L'effet quHls en ressentiront sera si exactement le même , quMIs tourneront simultanément les. talons et s'enfuiront au plus vite. Ou s'ils ont du cœur et quMIs se croient les plus forts , l'homme , par un mouyement également spontané, se redressera fièrement, enverra au bandit un coup de poing et l'âne un coup de pied.

Dans tout ceci , si Ton juge avec impartialité , il sera encore difQcile de distinguer celui qui s'est comporté en homme ou en bête, et si c'est la raison qui fait lever la tête à l'un et le derrière à l'autre.

On dira que dans ces divers exemples, les sens seuls sont en jeu , et que puisque les bêtes en ont , il faut bien qu'elles en fassent usage. Je n'ai rien à répondre à ceci. Seulement , je voudrais savoir si l'ame des bêtes naît des sens ou si les sens naissent de l'ame? Ou bien, dans l'hypothèse que les bêtes n'aient pas d'ame, quelle sera la base de ces sens et quel principe les met en mouvement? Selon moi , ce n'est pas mon bras qui veut que je me mouche, c'est moi qui veux me moucher à l'aide de mon bras et qui m'en sers pour trouver ma poche , y prendre mon mouchoir, puis saisir mon nez : soin dont sont, d'ailleurs, dispensés les animaux, ce en quoi ils perdent peu de chose.

Admettant pour un instant que les sens sont le produit de l'impulsion bestiale ou de l'instinct proprement dit, et que les bêtes ne sont des bêtes que parce qu'elles ont des sens et qu'elles en usent, nous passerons à une autre partie de la question et parlerons du cœur.

Que les animaux en aient un, ceci ne peut faire doute; car pour s'en assurer, il suffit de leur ouvrir la poitrine.

Que ce cœur balte et palpite , comme le nôtre , de crainte ou d'espoir, de haine ou d'amour, c'est ce qu'on ne niera pas davantage.

Quand le cœur de Fane, que nous venons de citer, a battu sous le gourdin du quidam, il a battu d'une autre manière que si on lui avait présenté un picotin d'avoine, 00 bien encore que s'il avait, sous la feuiliée, entendu folâtrer une ânesse.

Or, si l'animal a un cœur qui bat et qui bat plus ou moins fort , plus ou moins agréablement , selon l'objet et la situation, et si ces diverses impressions du cœur de l'âne sont identiquement les mêmes que celles que le cœur de rhomme eut éprouvées dans des circonstances pareilles, il est impossible encore ici de faire deux catégories de cœurs, c'est-à-dire un cœur d'âne et un cœur d'homme, Qo cœur mécanique ou mort et un cœur vivant ou sensible , enfin un cœur instinctif et un cœur raisonlable.

Mais qu'est-ce que le cœur, dira-t-on? — C'est, comme

ledit fort bien l'Académie dans son Dictionnaire, tome

1", page 224, édition de Paris: un muscle creux situé

dans la cavité de la poitrine et presque transversalement

touché sur le diaphragme.

Que l'animal ait un muscle creux , que l'homme en ait un aussi , qu'est-ce que cela prouve ? Je répondrai qu'à la vérité cela ne prouve rien. Aussi , ce n'est ni dans le muscle, ni dans le creux, ni dans le diaphragme que je cherche la ressemblance , parce qu'en définitive , il faut bien qu'une chose ressemble à une autre, ou si Ton veut, à quelque chose. La ressemblance qui m'étonne est celle des effets , et ces effets les voici : suivez vos mouvemens , ceux de la première inspiration, ceux qu'annonce un objet qui tombe près de vous , un bruit , un choc , un cri , un être inattendu , vous reconnaîtrez en TOUS le même geste que dans l'animal.

Si les effets sont pareils, il faut bien qu'il y ait aussi analogie dans la cause. Si le cœur de l'homme est mû

par quelque chose, je ne croirai jamais que cehii de l'animal le soit par rien.

Qu'est-ce qui met le coeur de l'homme en mouvement? — C'est l'ame , me répond-on. — Mais si l'animal n'a pas d'ame , qu'est-ce donc ? — C'est l'instinct. — Hais l'instinct a une origine , un point de départ : ce point quel est-il et qu'avons-nous ici résolu?

Passons encore sur cette difûcultë. Admettons que Finstinct est à la fois cause et effet : si l'ame produit la Tolonté, comment appellerons-nous, dans l'animal, ce qnî amène cette volonté? — Mécanisme. Mais un mécanisme n'est pas une chose vivante, n'est pas un être.

— L'être animal ne vit pas. Machine à ressort, il ne diffère du canard de Vaucanson que parce qu'il digère mieux. Donné à l'homme pour lui être soumis, il n'est qu'un instrument entre ses mains : telle est votre opinion.

— Alors je vous demanderai : pourquoi l'instrument estil parfois plus fort que l'instrumentiste ? Le muletier , aux prises avec son mulet , ne peut souvent , ni par caresses ni par menaces , parvenir à le convaincre , ni conscquemment à le faire céder. Lequel des deux a raison? Je n'ose le dire, on m'accuserait de partialité.

D'ailleurs, la question n'est pas là; elle se borne i i ceci : l'animal est-il toujours entraîné par une force impulsive qui ne lui laisse aucun choix ? N'a-t-il pas le libre arbitre, n'a-t-il pas une volonté?

S'il nous faut encore ici recourir aux expériences , nous mettrons du son dans une auge et dans une autre nous n'en mettrons pas; puis après avoir placé votre bête au milieu, nous la laisserons se décider. Soyez assuré qu'après avoir flairé des deux côtés, elle aura fait son choix et que vous n'aurez pas besoin à cet égard de loi donner de conseil.

Le soir, lorsque vous ne reconnaîtrez plus votre route

et qa'il s'agira d'opter entre un chemin qui conduit chez vous et deux ou trois autres qui s'en, éloignent , ne craignez pas de vous en rapporter à votre monture, âne ou dieval ; car fi vous êtes pressé d'arriver à votre gite, il ne l'est pas moins de gagner le sien. Si vous logez ensemble, vous êtes donc sûr qu'il prendra la voie la plus directe pour vous ramener chez vous , ou , pour mieux dire , chez lui ; car , nouveau point de ressem- Uance avec l'homme , l'animal pense toujours à lui avant de penser aux autres.

En ceci, a-t-il une volonté ou n'en a-t-il pas? Entre plusieurs voies également ouvertes, en choisit-il une, oei ou non? Et la choisit-41 en connaissance de cause? llépoudez-moi eu conscience, et osez nier la volonté de ranimai et sa réflexion.

Ici on pourra bien opposer à ma logique une fin de ooB recevoir. — Dans tout ce que vous venez de citer, me 4)ira-t-oii, il n'y a qu'une volonté d'imbécile; la bête serait phis que bête si elle ne savait pas distinguer une auge où il y a du son de celle où il n'y en a pas. Vous vous étonnez que votre cheval ou votre âne n'hésite pas à reconnaître la route qui conduit à son écurie; mais le rat, mais le crapaud , mais i'escai^ot reconnaissent bien celle qui conduit à leur trou. Ici il y a .de l'instinct, mais certainement \\ n'y a pas d'esprit.

— Je suis, sur ce point, complètement de l'avis de l'interlocuteur. Les animaux manquent d'esprit, ils ne font ni seneets ni madrigaux; mais ce qui n'est pas moins vrai, c'est qn'on voit chaque joiur l'insUnct se jouer de l'espril. Combien ne teadons^nous paa d'embûches à ces mênoes brutes, si dénigrées, si ravalées; par combien de combinaisons adroites ne les poursuivons^nous pas ! Eh 1 bien, luttant d'adresse, avec nous, leur simple boa sens déjoue toute notre fisssse : ia bnite sia moque de l'intelligence,

et la simple nature en sait plus que la science. Il est des animaux qu^on n'e prend jamais au piège. Quelque réflexion qu'on ait mis à dissimuler la trahison, quelqae cachée qu'elle soit , ils l'évitent. Ils font mieux , ils en profitent contre nous et la déjouent à nos dépens. On voit les renards, les fouines enlever l'appât et se garer d'un danger qu'ils devinent.

Un loup qui verra un mouton libre dans la campagne s'élancera immédiatement dessus; mais que ce mouton soit attaché à un poteau, il hésitera d'en approcher, et s'il s'y décide, il le fera avec précaution, car il sent que l'homme est là ou y a été.

Ne croyez pas que cette prudence , que cette habileté soient égales chez tous. Non , les animaux comme les hommes, ont leurs niais et leurs gobe-mouches. 11 est des poissons qui donnent dans toutes les nasses, qui mordent à tous les hameçons. Il en est qui n'y mordent jamais.

D'autres, plus habiles encore, y enlèvent tout ce qu'on y attache et ne s'y prennent pas. Pourquoi? Parce qu'ils s'arrangent de manière à ne pas s'y prendre.

Oui, lorsqu'il s'agit de se précautionner contre une agression , contre un mal imminent , les animaux ne sont pas inférieurs à l'homme. Sous le rapport des organes des sens et du .parti qu'ils en tirent , ils l'emportent même si évidemment sur lui, que si leur esprit était à cette hauteur, ce serait certainement eux qui nous prendraient au piège.

Encore une fois, ils n'ont point d'esprit et leur intelligence est loin d'égaler la nôtre; mais celte infériorité de moyens, ils ne l'ignorent pas, et c'est précisément ce qui fait leur force , car ils savent y suppléer par la patience, et choisir leur temps. L'animal ne tente rien qn'à propos ; aussi réussit-il dans presque tout ce qu'il tente. Chez nous autres hommes, bien qu'il y ait quatre-vingl-

dii-aeuf individus sur cent qui yeulent faire fortune , il y en a communément quatre-vingt-dix-huit qui n'y réussissent pas. La cause de cette différence , c'est que Toiseau n'essaie pas de s'envoler quand il n'a pas de plumes; tandis que l'homme veut souvent courir avant d'avoir des jambes.

C'est donc en vain qu'on le niera : l'animal jouit, comme nous , du souvenir et de l'expérience. Comme nous , il prévoit, il hésite, il essaie, il prend une détermination, il fait un choix et choisit bien ordinairement, mais non pourtant d'une manière à prouver qu'il est infaillible ; car il n'y a , sur la terre , d'infaillibilité que dans ce qui vient d'en haut.

De même que l'homme, l'animal se trompe donc: or, ceci arriverait-il s'il était soumis à une fatalité ou à un or^ direct de la nature , à un effet rendu invariable par une cause qui le serait aussi ? Non ; puisque l'animal choisit , il a une volonté , une liberté : il a donc une ame capable de réflexions et qui peut, comme la nôtre, les combiner , les harmonier à ses sensations , opposer nue pensée à une pensée , un désir à un désir , une résolution à une résolution.

Ce double effet de la volonté se manifeste dans les actions les plus ordinaires , dans celles qui , à chaque instant , frappent nos yeux et notre intelUgence. Nous en avons cité plus d'un exemple. Souvenez-vous de ce voyageur et de son âne : l'animal a peur , et dans ce mouvement bien simple en apparence , il y a action et réaction : dès lors complexité de pensée. La crainte est le résultat d'une réflexion ; la fuite est le résultat de la crainte. L'animal n'a pu craindre que par souvenir et par comparaison; toutes choses qui annoncent non pas

seulement une idée , mais un enchaînement d'idées et

une application de ces idées.

Maintenant, qu'on nous dise quMl a qnatre pattes et que nous n'en avons que deux , qu'il a des plumes on du poil quand nous avons des cheveux , je répondrai ; son sang , sa chair , ses os , ses ner^ ne sont-ils pas absolument les mêmes que les nôtres? Ses sens, ses besoins , ses passions , ses appétits , ses mœurs , ses habitudes en diffèrent-ils essentiellement? Non. Bh! bien, tout ceci ne prouve-l-il pas autant l'analogie que la eoo* leur de la peau ou que la nature du duvet qui la couvre? Il suffît d'un peu de soleil pour faire passer cette peaa du blanc au brun , et d'un jour de chagrin pour rendrt gris nos cheveux noirs.

D'un homme à un homme n'existe-t-il pas des diffërenoei plus grandes que celles que nous venons de signaler? Mettez un crétin des Alpes à côté d'Antinous , ou un Lapon en regard d'un Patagon : qui donc, au premier aspect, voudra croire qu'ils sont d'une même femiBe ou qu'ils ont une ame de même taille?

Si la taille de l'ame varie de l'un à l'autre, ce ne sera pas la hauteur du corps qui indiquera la différence. Le Lapon pourra avoir la grande ame, l'ame de génie, et le Patagon ne posséder que la petite ; en d'autres termes , n'être qu'une grosse bête. Ce n'est pas d'après la forme de la bouteille qu'il faut juger le vin, c'est à son bonqnet, c'est à son goût et à sa force.

' Ce dédain que nous avons pour toute autre forme que la nôtre , cette démarcation entre ce qui , sdon nous , est la brute , et ce qui , selon nous aussi , est l'homme» n'est donc fondée que sur l'habitude, le préjugé^ l'orgueil de race : orgueil commun même à quelques animaux qui voient aussi dans tous ceux qui ne sont pas de leur taille un objet de dégoût ou de dédain. Le lion ne prend pas de rats; le gros chien ne daigne même pas se retourner quand un petit le pourdiasse.

Encore aoe fois, eette classi6catioii seulement d'après feoFeloppe n'est pas complète. L'extérieur d'un individu, son corps, ses membres ne sont que la moindre part de la forme : ce n'est donc qu'une indication. La partie essentielle ou vraiment agissante consiste dans les rouages internes ou ceux qui servent aux opérations de l'esprit. De la perfection de ces rouages dépend celle de l'exécution, ou la portée de l'œuvre.

Si cette finesse d'organe n'est pas l'ame, elle en est le

résultat; elle prouve l'état avancé de cette ame qui n'a

pu se créer des organes qu'en rapport avec elle-même,

pour produire ensuite une œuvre en rapport avec ces

organes. La forme interne ou externe est toujours la

mesure de la pensée, comme la pensée est la mesure de

Famé, et cette même forme est la représentation exacte

de l'une et de l'autre. La forme est, sur la terre, l'imma-

tàialisation de l'intelligence, sa reproduction en élémens

terrestres et son harmonisation à ces élémens.

S'il est vrai que le mouvement qui réalise une pensée Tienne de l'intérieur de l'être et que l'organe externe ou la surfiace ne soit mis en jeu que par le mécanisme in* terne, il est clair que la beauté ou la force d'un individu n'est pas tout entière dans ce qui frappe nos yeux. Ainsi , parmi les espèces inaperçues ou repoussées par nous, il est possible qu'il y en ait qui soient susceptibles d'instinct et de raisonnement au même degré que celles que nous regardons comme les plus voisines de la nôtre. Les découvertes faites journellement dans les mœurs des aHmamc annoncent que les races intelligentes sont moins rares que nous ne l'avions pensé* L'éléphant, que l'on considérait comme le premier des animaux, a aujourd'hui des rivaux qui l'ont presque détrôné de sa suprématie , en se montrant également capables d'actes réfléchis.

Les fomittes qui savent réunir leurs efforts vers un

but commun , notamment les castors et certaines tribos d'oiseaux, seraient arrivés à des résultats bien aatres, si les arts ou la civilisation humaine n'étaient pas venus détruire les leurs ou en limiter les progrès. Où en serait aujourd'hui cette civilisation humaine , si les homma avaient été traqués comme^nous traquons les bêtes?

Ne perdons pas de vue que nous ne pouvons parltf que des espèces qui vivent sous nos yeux : les abîmes de la mer en contiennent peut-être qui , pour l'iatd- Y ligence , approchent et surpassent celles de la terre. Le F veau marin s'apprivoise avec la plus grande facilité et comprend bientôt ce qu'on veut de lui.

Quelques grands célacées n'ont pas moins de finesse d'instinct et de délicatesse de sentiment. L'esprit d'association surtout est, chez eux, poussé très-loin.

Si l'homme n'avait pas paru, nul doute que la plus intelligente de ces familles ne fût parvenue , par fori» ^ ou par adresse, à faire, comme nous l'avons fait, servir ^* les autres à ses plaisirs ou à ses besoins. Qui sait même ^ si elle n'eut pas dit aussi : ils n'ont pas d'ame, leur vie n'est que fiction et mécanisme.

Rien de ceci n'est croyable , répondra-t-on. Maîtres de la terre, les animaux, quelqu'adroits qu'on les suppose, n'auraient jamais fait de progrès, parce qu'en admettant qu'ils pensent, ils ne peuvent se communiquer leurs pensées.

Je me trouve obligé de combattre encore cette doctrine: les animaux combinent leur force et réunissent leurs efforts. La preuve, c'est qu'ils exécutent des travaux qui, sans approcher de la perfection humaine, ont cependant aussi leur degré de mérite. Pour obtenir ces résultats, il faut nécessairement que , par le geste ou la voix , lis aient le moyen d'échanger leurs pensées et de se communiquer leurs intentions réciproques; il faut qu'ils se

fnrleDt, quUls s^entendent , qu'ils se répondent; il fant eo&n qu'ils combinent un plan et qu'ils l'exécutent.

Ils ont donc la puissance de Tordre et de l'union. Est-<;e de nous qu'ils en tiennent le principe? Non, 'car ils Tavaient avant nous; et si, analysant leurs penchans, nous y trouvons le germe et l'analogie de toutes les qualités des hommes, de leurs vices, de leurs vertus, BOUS y remarquons aussi le principe de toutes les aplitades. Examinez leurs œuvres sans prévention , vous y verrez le point de de'part de tous nos arts utiles. Oui , ils ont leurs maçons , leurs architectes et jusqu'à leurs ingénieurs.

Ces reines , ces surveillantes , ces guerrières qui , dans

les ruches et les fourmillières , forcent la plèbe à tra-

Tailler, mais qui se battent pour elle quand on l'attaque,

ne nous offrent-elles pas en petit l'image de notre féodalité

et même de notre société actuelle ?

Que ces établissemens, que ces constructions, que leur entretien ou leur réparation , que ces habitudes d'ordre et de défense soient un simple jeu de la nature ou bien un effet imposé par une impulsion collective, c'est encore ce que l'expérience contredit ; car il y a une différence entre le travail d'un animal et celui d'un autre; et un nid, dans son exposition, sa forme, sa commodité, son âégance, peut être fort inférieur à un autre nid.

Si celte infériorité n'est pas plus fréquente , c'est que le sujet inhabile ou paresseux est bientôt la victime de son imprévoyance ou de son incapacité.

S'il fait partie d'une famille , d'une tribu qui travaille

collectivement, cette incapacité devient son arrêt de

mort: il est réformé par ses pairs comme impropre au

service.

Comment douter que ces animaux qui vivent ensemble

et, par cela même, qui sont soumis à un ordre commun.

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une discipline et à des devoirs réci()roques , niaient pas aussi une justice et ses règles? Quelle société serait durable sans un code et des juges ponr l'appliquer? Et cette société comment aurait-elle pu commencer , si œ principe d'équité n'avait été mis là pour base?

Si ces associations d'animaux ont eu leur point àt départ, si elles ont été posées, elles okit donc eu leur enfance , leurs progrès , leur apogée , leur décadence, d dès lors leur vieillesse et leurs révolutiobs.

En vain notre orgueil repousse la comparaison. Sf, avec nos appétits, nos passions et tous les biens et tous les maux qui les accompagnent , nous retrouvons (SbitA les animaux tous ces incidens de notre histoire, pieuton nier le rapprochement , et ne pas Voir dans l'état animal une position transitoire , un acheminement , an prélude à la raison?

Ne doit-on pas admettre aussi que cette raison ne s'acquiert que par T usage de la vie, pak* son expérience obtenue sous des formes diverses? Qu'ainsi chacune de nos facultés, de nos dispositions, de nos propensions est le reste d'une existence passée ou d'une vie précédente? |

11 n'est aucune créature , même la plus brute , dans laquelle nous ne remarquions une aptitude à elle proptie, une spéciahté d'instinct, une prédisposition, une intelligence portée vers une chose plutôt que vers une autre: aptitude qui, toujours, se rapproche de l'œuvre humaine.

Par contre , il n'est aucun homme , fût-ce le plus beat génie de la terre , chez qui nous ne trouvions quel- <iu'appétit animal, quelque symptôme de brute.

Si nous voulions juger les faits équitablement et sans partialité , nous reconnaîtrions donc que la ligne qui sépare la brute de l'homme n'est pas un abîme ou une barrière infrabchissable, mais une pente insensible, Haais lifle smte de degrés qui se toiuchent , et que du dernier

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