‹ Hommes et chosesChapitre 25 sur 95 · BÂT 1S · texte numérisé non relu

BÂT 1S

BATAILLE. Les poalets se battent pour un grain de aillet; maïs se battent-ils pour une opinion? C'est probable, puisqu'ils ont une tête et qu'ils se battent encore gaand le millet est mangé.

Gagner une bataille serait le nec plus nltrà de la gloire lainaioe, s'il n'y avait une cbose plus belle encore, celle PcQ gagner deux. Quiconque en a gagné trois est m dieu sur la terre. C'est le bienfaiteur , Je ne dirai m des hommes, mais des corbeaux qui lui doivent ■érilablement des autels.

Je me suis bien souvent ébahi sur cet amour, cette dmiration que les hommes portent à ceux qui tuent des wmmes « lorsqu'ils méprisent tant ceux qui tuent les Uens.

Pourquoi cette différence ? Le chien est Tanimal le plus Wligcnt et le plus civilisable après l'homme : par enséquent, après l'homme, le meilleur à tuer.

Est-ce parce qu'on le tue en trahison? Mais, n'est-ce pM la trahison , autrement dit les ruses de guerre , qui bat l'estime de la tactique moderne et la science du {énéral? Le beau mérite d^attaquer les gens en face!

Le tueur de chiens ne court aucun danger, me dira- IrOD. Grande erreur, et il est tels de ces dignes préposés le M. le préfet de police qui ont déployé peut-être plus d'imagination et de courage dans le cours de leur belliqueuse campagne contre les chiens errans, que tel général qui a gagné dix batailles. Qu'a fait le général? fl.a regardé la earte, tracé quelques lignes, écrit quelques kitres, donné quelques ordres. Le reste a marché comme il a pu, et en définitive, le hasard a fait les trois quarts ie la besogne.

Qoant au danger, il est nul. On tue quelquefois les

(éoéraox, mais les généralissimes jamais. Tous sont morts

^ h goutte, de la pierre, ou bien d'indigestion.

Iti BAT

Mais l'homme aux chiens, celui qui nooft firtenre da morsures et de la ra^, risque vingt fois par 'jour 4*^»* quérir tout cela pour lui-même. Car, ne tidujiytromfa pas , tous les chiens ne sont pas disposëii à lehdny comme des visirs disgraciés, le col au Cordon*

Remarquons aussi qu'en outre du chien ^VetéMai a encore à redouter le maître, toujours plus ou dhéé disposé à lui faire ce qu'il a foit é son animai.

La grande estime que nous avons pour les gagn«Érs A| batailles ne me semble donc pas très-logique, et je tfèl ferais cas que s'ils les eussent gagnées tout seuls, on -di moins sans qu'il en coûtât la vie à un seul de leurs soldalik

On demandera ici pourquoi il y a des Soldats , oi pourquoi les hommes vont ou se laissent conduire à 1l^ guerre? N'ont-ils pas assez à faire de leurs querdtes de| ménage ou de voisins, sans se mêler de celles dte 'WiUttû En fait de coups à donner ou à recevoir, chacun pour ssi. ^^ Quand un tigre se jette sur un antre tigre, sa femeHe ^'Wl ^ petits lui viendront quelquefois en aide; mais une hoôM ^ de tigres n'aura jamais l'idée de se réunir à Une aMri famille pour aller exterminer les tigres d'une autre fonk.

La guerre, la grande guerre^ celle d'une larmée contre une armée, est donc véritablement d'invention humaine, et l'homme a l'honneur insigne d'avoir inventé les bat* tailles rangées.

Qu'on dise qu'il y a des batailles d'ai^illes, de fom^ mis : je répondrai que ce sont des duels tauhiplei^ réciprocité de prise de corps, où l'on colleté son ennemi; tandis que dans nos guerres on se bat à la fois coiRn tout le monde et contre personne. H e^t tel héros qui a, comme artilleur , enlevé des files entières d'ennemis lÀ qui n'a jamais vu la figure d'un seul. Il sait qu'il a lire sbr des bommes , voilà tout. Mais ce •qu'étaitirt oei hommes et ce qu'ils hii avaient fait, c'etft ce 'doit i û

BAT m

t'ert jamais inforoië. 1 quoi bon? personne n'aurait pu le lui dire. Tout ce qu'on lui aurait appris , c'est que la ktaille avait eu lieu à la suite de quelques questions ipkMBaliques , alors assez peu claires et aujourd'hui tout-à-fait oubliées.

Néanmoins , quiconque désire sérieusement connaître Mwrquoi on se bat peut admettre comme plausible que, bns la grande comme dans la petite guerre, on se bat lior voler quelqu'un, et que l'histoire montre bien peu Peiemples de peuple qui en ait attaqué un autre sans |Me cette raison n'y ait été pour quelque chose.

Lorsqu'on attaque un peuple chez qui il n'y a rien à ■cndre, c'est qu'on veut le prendre lui-même, pour s'en Hrvir comme d'une béte de somme, ou bien encore pour le manger.

€ette dernière raison est celle qui , de nos jours , ifcrmiDe h plupart des guerres des bons habitans de Kteéanie. Ils se battent par gourmandise et parce qu'ib piéftrent la chair humaine à toute autre.

Du train où nous allons et de liberté en liberté , je endns que nous ne finissions par nous accorder celle-là, tonte excentrique qu'elle semble. 11 y a long-temps fae je me suis demandé si les races dites sauvages et CMnibales sont des nations qui commencent ou des nations qui finissent. Je pencherais pour cette dernière apinian ; et dans ce cas, je ne donnerais pas trois siècles au peuples européens pour arriver à la hauteur de ceux 4e la Nouvelle-Zélande.

BATTRE* Je ne sais pourquoi tous les animaux . <|Badrupèdes, oiseaux, insectes même, ne manquent jamais de batUre un individu de leur espèce qu'ils trouvent Balade ou blessé. Serait-ce la médecine des animaux?

Pourquoi le plus petit enfant sait-il battre, ëgratigMr et mordre, sans qu'on le lui ait jamais appris et aloii ayant qu'il ait des ongles et des dents?

Encore, si cela était utile! mais rien moins. Aqnoioi coup donné à un homme a-t-il pu être bon , soit li battant, soit au battu? CVst ce que je me sois soovait demandé. Enfin, j'ai trouvé un exemple de cette otiHlét

Avant Tapplication de Téther, un dentiste en plein vol || avait découvert le vrai moyen d'arracher les dents SMI douleur. C'était du haut de son cabriolet qu'il iaisil son opération ; et en extirpant la dent au patient, il W poussait violemment la tête sur la roue. Alors il lai demandait : avez-vous senti quelque chose à la dent) Non , disait l'autre , mais j'ai eu un fameux coup à k tête.

On ne peut voir ici qu'une exception, et j'en révisai encore à cette double question : Pourquoi personne n^a^ Je ment à être battu, tout le monde aime-t-^il à battre? tt '» comment chacun s'en acquitte-t-il si bien sans Favoff â jamais appris?

BATTRE SA FEMME. Suivant l'opinion popolant^ battre sa femme est la conséquence naturelle du miriage. C'est un droit que confère la loi civile et que confirme la loi religieuse. Cette opinion est teHemeot enracinée dans la tête du prolétaire, qu'en France, comme dans tous les Etais civilisés, quiconque soutiendrait le contraire y serait considéré comme un sauvage et un païen.

Du peuple, cette croyance a gagné les autres classes et jusqu'à la justice elle-même: le magistrat, lui aussi, ne voit dans- la fustigation des femmes qu^one suite naturelle de l'état d'hyménée , ou tout au plus une

BAT iSl

peccadille d'ivrogne, et il ne commence à s^en émouvoir que ^aod la femme est morte. Aussi, entendez-vous crier au meurtre et demandez-vous ce qu'il y a? Ce n'est rien, répond un voisin , c'est monsieur qui bat madame ; et cbacun passe son chemin en disant : c'est bon , et les plus gais en éclatant de rire, tant cela leur parait drôle.

Trop heureuses sont celles qu'on tue d'un coup. Mais s'est le petit nombre. Par prudence ou simplement par ^t, bien des maris préfèrent tuer leur femme en détail.

Il en est même qui , à ce prix , consentiraient à K qu'elles vécussent toujours : la souffrance d'autrui les récrée , les repose , leur donne un vrai bien-être. b aiment à avoir , tous les soirs , quelqu'un à tour-* ■enter. S'ils accordent la préférence à leur femme, c'est fi'ils l'ont sous la main et qu'ils l'ont épousée, nonseolement pour tout faire , mais pour tout souffrir, teçons , ils trouvaient l'occasion de donner par-ci par- M nn coup de poing à leur sœur, un coup de pied à kor frère; mais le frère et ia sœur se réunissaient pour le leur rendre; et les gens qui aiment à battre aiment, moins que personne, à être battus. Le mariage arrange tout cela. Le contrat signé , les coups rentrent dans la légalité. Battre sa femme est, comme celui de l'embrasser, le droit du mari. A cet égard, la conviction du prolétaire est si bien arrêtée , qu'en face de la justice et de son conl'esseur même, il maintiendra ce droit comme ehose sacrée, comme privilège que lui adjugent à la fois le code civil et le code moral , le maire et le curé. Lorsqu'il en use, les plaintes de sa femme ou les réclamations de ses co-locataires qu'ennuient le bruit des coops et les cris de la victime , lui paraissent le fait de gens mal appris et de mauvais voisins. De quoi se mêlent-ils? Est-ce que cela les regarde, dira-t-il? Je

bats ma femme parce que c'est ma femme , je la bats

tn 9AT

parce qii6 je veux la battre. Est-^e que je m'inforaiei : moi, s'ils caressent la leur? L'un a'est pas plus débiijll que Pautre.

Bref, sa femme est sa chose» sa chose à déchkei, à écorcher , à brûler vive si c'est sou bon plaisiv ; chose qu'il traitera avec moins de ménagement que 8ii| chien , parce qu'il ne veut pas tuer son chien et qu'A tient fort peu à ne pas tuer sa femme. On ne trown pas toujours à remplacer un chien , même en payant; mais une femme , on en a partout sans payer. On a même la chance d'avoir quelque chose pour la prendra.

Telles sont les idées du peuple sur le lien conjugal, tels sont les ménages des pauvres. Celui où la kmm n'est jamais battue est une exception. L'abandon , k misère, des souffrances inouïes et la crainte coutinuel||| d'y succomber, voilà le sort de Partisane de notre cifk lisation, de la femme dite libre et citoyenne : femme ayail des droits sociaux , mais, de fait , plus inhuqiainemesl traitée que la femme esclave, que la femme turque, qm ' la femme indienne, que la femme nègre. De plus que i celles-ci , elle souffre de la faim et des privations de ; toute nature, et elle meurt non moins souvent de mort violente. • |

Ce qui conduit l'homme du peuple à ce mépris de la ' femme et à cette habitude de la maltraiter , c'est le préjugé,. c'est l'exemple. 11 a vu battre sa mère par son père et il en a été lui-même battu. 11 battra donc sa femme, il battra ses enfans, comme ceux-ci battront les leurs; et c'est ainsi qu'à une génération brulale en succède une plus brutale, et qu'une fois sur cette pente rétrograde, une nation, si quelque circonstance imprévue ne l'arrête pas, se retrouve bientôt au point d'où elle est partie, c'est-à-dire à la barbarie.

On nous objectera que ces mœurs sont celles du dernier

9ÂT m

degré de Téchelle sociale, celles de la populace. Mais les trois quarts de la nation ne sont-ils pas populace? Consultez ses mceurs , ses habitudes. Les lieux qu'elle fréquente, quels sont-ils? Sont-ce les temples, les écoles, les musées, les théâtres même? Non, ce sont les cabarets, exclusivement les cabarets : oui, c'est là où vit Thomme du peuple* •

De cet amour du cabaret, des exemples qu'il y rcneoDlre, des conseils qu'il y reçoit, de cette surexcitation ^'il y trouve dans l'abus de la pipe et de la boisson, aaissent à peu près toutes ses misères, tous ses vices, toutes ses infirmités , on peut même dire tous ses crimes. Qu'on ferme les cabarets , qu'on double et triple les droits sur les alcools, qu'on trouve moyen de dégoûter le pauvre du tabac , source d'oisiveté et d'ivrognerie , alors ces mauvais ménages et ces exemples de violence, et ces scènes de raenrtre , et ces orgies de sang seront fks rares. A jeun, ces malheureux ne s'y livreront pas. (Test rivresse seule, ivresse qui, chez quelques-uns, est continue, qui les jette en dehors de l'humanité et audessous de la béte même. Quelque féroce qu'elle paraisse, cette béte ne tue que lorsque la faim la presse ou qu'elle craint pour sa progéniture , pour sa femelle ou pour elle-même. Mais l'ivrogne frappe et déchire sans motif, sans prétexte même, et il frappe de préférence sa femme et ses enfans, c'est-à-^lire ceux que l'animal défend jusqu'à la mort

Le raisonnement de ces ivrognes est tellement per* verti que, même dans leurs momens lucides, ils ne rougiront pas de leur brutalité. Ce malheureux préjugé qu'une femme est faite pour l'obéissance passive et qu'un mari doit la battre pour lui prouver qu'il est le maître, est si bien enraciné en lui, que loin d'y voir un mal ou un sujet de honte, il en (irera publiquement vanité*

Entendez-le lorsqu'il est entouré de ses C0m|i9gnons de bouteille, s'étendre avec complaisance sur les danses qvTû ] a données à madame et sur celles qu'il compte loi dontoer | encore. Quand il est sur ce chapitre , i! ne tarît pas: « En a-t-elle eu, la malheureuse , s'écrie-t-il d'un air de satisfaction; on peut bien dire que celle-là a la vie dure! mais elle n'est pas au bout. Je lui en ai promis une. Ahî ce soir nous allons rire! «^

Et ses compagnons d'applaudir et de Teneouragef i bien taper. Aussi n'y manquera-t-il pas. C'est même celle intention qui lui fait quitter le cabaret. Oui, c'est cette vanité de despotisme, ce besoin de tyranniser quelqu'un, de maltraiter un être faible , qui le ramène chez hn» S'il n'y avait personne à torturer, il n'y rentrerait pas.

Sa malheureuse femme ne le sait que trop, et quand l'heure de son retour approche , elle s'empresse de se garnir le corps de Hnge , de chiffons pour amortir II violence des coups. Encore cette précaution u'est-elle pai sans danger, car s'il s'en aperçoit, il y verra une révolte contre ses droits d'époux, un tort qu'on veut lui faire. « Ah î coquine"! ah î chameau l tu te cuirasses, tu veui me faire aller, attends, attends, gueuse ^ »

Dans leur fureur, on en a vu ne se contentant plus de leurs poings ou d'un bâton , prendre une bûche , une barre de fer et même wn marteau.

Ce dernier mode de correction était celui d'un serrurier de cette bonne ville, où personne n'ignorait que^ par suite de cette habitude de jouer du marteau , il avait eu le malheur (c'était son expression) de perdre sa première femme et ses deux enfans. Tous étaient morts de dépôts dans diverses parties du corps. Il s'était remarié et il avait, de la seconde, trois autres fils qu'il régentait de la même manière et qui également, an su de tous, devaient finir comme les premiers. Déjà l'aîné

Page 1