‹ Hommes et chosesChapitre 71 sur 95 · GON · texte numérisé non relu

GON

lens. C'est une question réfléchie émanant de sa raison, ;'est un calcul moral et quelquefois politique : calcul itilc à la famille, à TEtat, à nous-même, mais qui n'a rien d'entraînant ni de séducteur. La constance est un ievoir et non un plaisir. Disons plus: pour Thomme, comme pour la femme, c'est un sacrifice.

Qu'est-ce que la constance, demandait une jeune Âbys- «inienne? — C'est la possession d'un seul. — Bon. Cela dure-t-il long-temps ? — Mais cela dure totijours ! — Toujours ! Fi ! l'horreur !

L'exclamation de l'Abyssinienne est celle de la nature dans sa simplicité native, de cette nature, il faut bien Tavouer, qui tient ici un peu de la brute. La constance des animaux ne dure qu'une saison. Il en est ainsi de beaucoup de sauvages et même de quelques peuples dits civilisés. Pourquoi ? C'est que dans les bois, comme dans les villes, l'amitié est rare, et que l'amour n'est durable et ne cesse d'être un sentiment physique que lorsque Pamitié s'y joint. Jusque là , c'est un instinct aveugle, eommun à l'homme et à la bête et qui s'éteint dès qu'il «t satisfait. Or, cet amour éphémère ne laisse guère à Tamilié le temps de naître.

L'inconstance rend -elle la vie plus douce que la constance? Nous accorde-t-elle des plaisirs plus vrais, plus sentis, plus durables ? J'en doute. Dans les pays musulmans, où l'inconstance est légale, où l'homme a le droit d*avoir autant de femmes qu'il en peut nourrir, il n'a certainement pas plus de joie intérieure que nous en avons.

Quant à la question politique , elle est jugée ; et la Polygamie , contraire à la population , l'est aussi au Haiutien des familles et de la paix du ménage.

La constance en amour et surtout eu hymen, est donc ine chose moralement et physiquement utile, et l'on a Il raison de l'encourager.

COIHSTANCE, FIDÉLITÉ. La fidélité, que ïm prend souvent pour la constance, n^esl pas précisément la même chose. La constance peut être involontaire. On est constant parce qu'on n'aime pas ailleurs et qu'on n'en a même nulle envie , tandis que la fidélité est un acte de vouloir. Le cœur peut être inconstant et l'homme être fidèle. On peut donc non-seulement être fidèle à sa femme sans l'aimer, mais on peut l'être même en aimaDt ailleurs. Alors la fidélité est vraiment une vertu, parce que c'est une abnégation.

Ce genre de fidélité n'est pas chose rare parmi nos femmes européennes. Elles sont fidèles, même à l'homme qu'elles détestent et qu'elles ont toujours détesté. Ainsi, la grande différence entre la fidéfité et la constance, c'est qu'on sera fidèle sans avoir aimé ; tandis que h constance indique un amour présent. Quand cet mm n'existe plus et que l'amant ou l'amante agit comme s'il existait encore , c'est de la fidélité. Aussi, dit-on : fidèle jusqu'à la mort; et non: constant jusqu'à la mort.

Le mot fidélité est néanmoins plus applicable à l'amitié qu'à l'amour, bien qu'on dise: amant fidèle, non moins souvent qu'ami fidèle. Mais j'aimerais mieux dire : amant constant, quand l'amant n'est pas encore devenu l'ami. Une femme peut avoir un amant constant , sans pour cela avoir un ami fidèle. Un amant n'est pas toujours un ami , parfois c'est le contraire.

11 peut se faire aussi que Fami fidèle soit un amant fort inconstant. Quelques femmes pardonnent à Tami les fautes de l'amant , mais c'est le petit nombre et seulement quand elles n'aiment plus elles-mêmes.

D'autres femmes, citées pour l'inconstance de leur amour , ont été renommées pour la constance de leur amitié, même envers celui qu'elles ne cessaient de tromper. Ceci s'explique ; elles l'aimaient d'amitié et aimaient

S autres d'amour. Mais cet amour durait peu et l'amitié urait toujours : toujours aussi c'était à Tami qu'elles BTenaient. Chacune de ces femmes eut dix amans et 'eut jamais qu'un ami.

Cet ami avait peut-être été amant : c'était par l'aloar qu'il était parvenu à l'amitié. J'ai dit que cela 'était pas ordinaire, et la plupart des femmes prétendent ne les deux emplois sont incompatibles. D'après ce prinipe, elles distinguent soigneusement les attributions de bacun; cf si elles ont amant et ami, elles ne permettent unais à l'un d'empiéter sur les fonctions de l'autre.

Portant le scrupule plus loin, il en est qui ont cru |ue les devoirs de l'époux devaient également être disiocts de ceux des deux premiers, et elles ont eu ami^ mant et mari ayant chacun leurs fonctions spéciales et lettement tranchées : le mari tenait la bourse ; l'amant ossédait le cœur; l'ami guidait la raison.

Nous en avons connu une dans cette position et par* iitement fidèle : c'était la constance divisée en trois, iossi, jamais elle n'eut accepté un mot d'amour de ami , jamais un conseil raisonnable de l'amant , et pas m don ni de l'un ni de l'autre : donner était la spéciaUté lu mari.

Ce mari était d'ailleurs fort heureux. L'ami aussi, l'amant payait pour tous : c'était le souffre-douleur . •e métier lui plaisait sans doute, car il le garda vingt B8 et le garderait encore s'il n'était pas mort. Les uns fDt dit que c'était de jalousie, d'autres ont prétendu que 'était de constance.

On peut mourir de constance ou du regret d'avoir ■ttdu l'objet long-temps aimé ou que nous aimons encore; Mis alors c'est moins d'amour que nous mourons que l'amitié. Quand l'amour déçu ou brisé par la mort de otre amante , tient plus des sens que du oœur , notre

désespoir peut être grand ei assez pour nous pousser au suicide. Mais ce premier instant passé , les sens se calment et peu à peu Tamour s'éteint ou se reporte sur un autre objet.

L'amoureux desespéré, sMl ne meuri pas du coup, est donc près de la consolation ; car c'est moins le cœur et sa maîtresse qu'il pleure que sa beauté , que le plaisir qu'elle lui donnait. Mais cette beauté et ce plaisir , ï peut les retrouver ailleurs. Aussitôt qu'il le croit, il eit consolé.

Si cette amante ou cette épouse était en même temps notre amie , alors le regret de sa perte peut noiis conduire au tombeau, non par le suicide, mais par ine douleur que le temps n'adoucit plus; car c'est moiM une volupté, une félicite sensuelle que nous regrettons, qu'un contentement de l'ame. C'est le caractère , c'ett l'esprit , c'est la raison de l'objet chéri , c'est son dévouement , c'est aussi sa beauté , mais une beauté se présentant moins à nous comme une cause de plaisir terrestre que comme un rayon du ciel et une auréole de la Divinité.

Ce genre de constance, ou plutôt de fidélité, n'est pas étranger aux animaux. Le chien , lui aussi , meurt de regret de la perte de son maître. Ici l'amour n'est pour rien, car le chien, si fidèle en amitié, est, de tous les êtres, le plus inconstant eu amour. Sa constance en amitié se porte tout entier sur l'homme : un chien ne meurt pas du regret de la perte d'un autre chien.

Peut-être cela arriverait-il , s'ils étaient constamraefll enfermés ensemble. Parmi les animaux privés de leor liberté , on voit des exemples fréquens d'attachement durable. Certains oiseaux de volière ne peuvent Ti?re seuls. Si leur compagnon meurt, ils meurent.

Des animaux féroces éloignés de leurs co-détenus, même

ane autre race, ont aussi perdu toute gaîtë et sont orts de marasme. En eût-il été ainsi s'ils eussent été )res , et leur constance , là encore , ne naissait-elle is de leur position? Ils n^avaient pas le choix de leur Qitié; sMls Pavaient eu, ils auraient repoussé celle-ci nt-étre ; mais une fois née, elle était uu besoin : IMsoment leur devenait insupportable. C'étaient ici la haine t l'ennui et la fidélité à l'habitude , bien plus qu'à l'invidu : fidélité qui n'aurait probablement pas existé dans Itat de nature.

Nous le répétons : si la constance en amour ou en ditié, se montre d'animal à animal, c'est toujours par oeption. Chez cet animal, comme chez le sauvage, le DUment de la liberté est le plus puissant de tous; et constance, sous quelque point de vue qu'on Fenvisage, t une entrave à cette liberté : c'est une chaîne de fleurs as doute , une chaîne que nous portons avec joie ou Ds nous en apercevoir , mais enfin c'est une chaîne. J'ai dit que, dans notre civiUsation, la constance était île au bon ordre et même au bonheur, et qu'elle avait I outre l'avantage de dépouiller l'amour de ce qu'il a I bestial. Je maintiens mon dire. La fidélité, comme constance, est une grando et belle qualité, et bien que •ureut elle s'égare sur des objets qui en sont indignes, le annonce ordinairement un cœur honnête et un caracre ferme et généreux.

Outre la constance en amour et en amitié , il y a constance aux choses, qui ressemble beaucoup à l'hatode : c'est la constance à faire ce qu'on a toujours it, à croire ce qu'on a toujours cru. Cette constance i«8i a son mérite; elle est la suite de l'esprit d'ordre de la haine du changement; mais si elle a produit aocoup de bien , elle a aussi opposé des obstacles Dvent invincibles aux progrès de la raison. C'est elle

qui rend les préjuges si difficiles à déraciner et qai lait que tant de peuples sont encore plongés dans des superstitions si grossières et souvent si cruelles. Ceci est le mauvais côté d'une bonne chose. C'est qu'en £ait de a» stance, il n'y en a pas de plus tenace que celle qri ne raisonne pas; et la fidélité à l'absurde semble étic un des traits caractéristiques de Thumanité.

CONTRAIRES. Les contrastes sont indispensables pour donner une action à l'intelligence, et il faut paN tout , pour amener le développement des choses , le contraire de chaque chose : le bien et le mal, le vrai et le faux, la raison et la folie, le plaisir et la doolen*. Otez ce double effet, rien ne peut être mesuré, il n'y a plus d'acte raisonné : rien n'est bon , rien n'est matvais; car la justice tombe à néant dès que nnjustiee est impossible.

Ce double effet a sa base dans l'amc. Toute individualité est composée de deux forces qui, bien qu'iiiséparybles, se combattent sans cesse.

En vonlons-nous la preuve? Analysons nos sensations: souvent il semble qu'en même temps nous voulions et ne voulions pas , et il est nombre d'actions que noas ne faisons pas, de peur de nous-même.

Qu'est-ce qui fait la conscience , sinon cette crainte de nous ou celle d'une réflexion douloureuse qui noas ferait plus de mal que Tacconiplissement de notre désir ne nous ferait de bien ou de plaisir? Ce n'est pas la peine légale ni la crainte de la vengeance des hommes qui nous arrête , c'est celle de notre cœur. C'est notre mémoire que nous redoutons plus que la loi et que les hommes. C'est que sur notre cœur est le doigt de Dien.

Examinez un criminel bourrelé de remords. Ce qoi

COÎf Sîl

en loi cette torture mornle c'est la Intte d'une le volonté : sa passion applaudit h son crime , sa ience le lui reproche. H y n combat de l'ame contre léme. Elle reppusse ce remords, elle dit que c'est àiblesse, et le remords n'en subsistera pas moins, ippelle les sens à son secours : c'est en vain, car aissance et la douleur même, si elles assoupissent mords, si elles nous le font oublier un instant, ne Iruisent pas.

is cette douleur , toute exempte de repentir qu'elle B être , est encore un contraste , et notre chagrin

de ce que nous ne pouvons pas accorder un fait nous-méme, un événement extérieur avec le senit intérieur, ou l'intérêt d'un autre avec le nôtre, nous considérons les élémens dans leur ensemble, verrons que la marche des choses et l'organisation imivers reposent aussi sur les contraires. Faites toutes les parties de la matière aient la même to, rien ne sera faisable , car l'œuvre ne le devient larcc qu'il y a des solides et des fluides. Si la iir fertilise la terre , c'est que cette terre a son dite. Le feu ne chauffe et n'éclaire que parce qu'il le l'eau.

is doute , quand les contrastes sont trop subits , 1 des effets absolument opposés se rencontrent, il suite une catastrophe : c'est une bolide enflammée orobe dans l'océan et fait jailUr l'eau en vapeur, sont ces contrastes trop peu ménagés, trop prompts, heurtés , ou le passage sans transition d'un état ,

atmosphère, d'une position à une autre, qui proit ordinairement nos maladies.

18 les poisons végétaux , minéraux ou animaux , iros, les venins, ne sont aussi que des contraires »8 extrêmes rencontrant des extrêmes.

Quand ces poisons causent la mort, c'est par une impression trop brusque, trop violente, c'est par un choc, et non parce qu'ils ont réellement en eux quelque chose de mortel. Ils vous tuent, comme vous tuerait un boolet de canon.

Délayez ces poisons , adoucissez-en l'effet en vous y prédisposant , ils pourront devenir inoffensifs et même salutaires.

Le mal qu'ils font n'est donc que la conséquence absolne de leur nature et de son développement. Ce développement a son apogée, comme le principe contraire a le sien. Mettez-les en présence, ils se repoussent ou se désorganisent les uns par les autres. C'est encore le boukt i rencontrant un boulfït qu'il brise en se brisant lui-méose. {

Ces résultats délétères , ces accidens , ces ruines , ees morts, ou ce qui nous semble tel, ne sont encore que des crises transitoires néccîisaires à l'action générale.

En définitive, tout se compense et tout sert à la croissance des choses et des êtres.

Dieu, qui domine tout, est l'anneau du balancier et le moteur universel. 11 est le centre d'où sortent les contrastes; il est. aussi celui où ces effets, destructeurs en apparence, aboutissent et se vivifient.

CONSTITUTION {Octobre 1848). Prenez et mangth mes bétes, ceci est du foin, disait un grand homme en parlant à ses peuples.

Que ces paroles ne soient pas prises en mauvaise part; ce n'est qu'une simple invitation, comme devait la faire un maître de maison à ses convives. Le foin est une excellente nourriture : les êtres qui en font usage ont des mœurs douces et le ventre libre, et si le goût pouvait eu devenir général, il n'y aurait plus d'antbropophages.

C'est donc en lëmoignage de satisfaction et en homme itièrement convaincu de l'excellence de la chose, que je e suis permis cette petite digression gastronomique. Il est, d'ailleurs, hien entendu que je n'en veux pas las à la nouvelie constitution qu'à l'ancienne , ni qu'à mtes celles qu'on a successivement adoptées, proclamées, irées et pratiquées depuis soixante ans, et qu'on adop- !ra, proclamera , jurera et pratiquera encore, de dix ans Q dix ans, dans les temps qui vont suivre. Car , pour ontinuer notre parabole , si la difficulté n'est pas de emer du foin, mais bien de le faire venir, elle n'est pas avantage de faire une charte, ni même d'en faire une onne: elle est dans les moyens de la faire exécuter. Or, our simplifier la besogne, il est toujours prudent de la lire courte et la plus courte possible. Pourquoi? Je vais vous le dire.

Vous avez sans doute remarqué de quelle façon un tiapelet se défile, ou mieux encore, comment dans un allier , lorsqu'un grain s'échappe , les autres suivent : en est absolument de même d'une constitution. La ressemblance ne s'arrête pas là. Vous avez vu aussi ne plus le collier est long, plus il est sujet à se rompre. 'est précisément encore ce qui arrive d'une constituon : celle qui a cent-seize articles a justement cinquante our cent de risques à courir en plus que celle qui n'en ara que cinquante-huit. Partant, doubles frais d'assumée.

Le rapprochement comparatif entre les deux objets ourrait même s'étendre plus loin , car si le chapelet a es grains d'or , si le collier est de perles fines , en litre de la rupture fortuite du fil, on peut craindre le )Qp de pouce du voleur.

Les choses se passent encore de la même manière à indroit d'une constitution : plus elle contient de joyaux

et de pierres précieuses , et c'est bien le cas de la nôtre , plus elle est exposée aux accidens physiques « plus elle l'est aussi aux accidens moraux , puisqu'il est à craindre que quelqu'un n'y fasse une brèche et ne se serve des matériaux en guise d'échelle ou de mareb^ pied pour arriver ailleurs. C'est ce qui s'est vu maintes ' fois chez nous, notamment quand ce même grand homne devint ainsi , par effraction et escalade , empereur de h république.

Ce n'est pas pourtant ce que je souhaite à la nôtre, ni par conséquent à sa constitution. Bien au contraire, je suis , plus que personne , disposé à la défendre des ongles et du bec, bien convaincu que si on en refaisait une autre aujourd'hui , elle serait dix fois pire que celle qui est faite. Au lieu d'une bonne grosse botte d'herbes plus ou moins potagères et dont on peut se contenter par le temps qui court, on pourrait, en manière de bienvenue ou de bouquet de Noël, nous présenter un petit fagot d'épines saupoudré de paillettes autocratiques, substance fort indigeste pour nos estomacs, peu faits aux ragoûts du Nord; de façon que, plat pour plat, le foin me paraît préférable.

Pour le moment, tenons-nous en donc à la bonne grosse chose qu'on nous octroie , ou pour être exact, que nous nous octroyons à nous-mêmes , car, de loin ou de près, chacun y a mis la main. Ayons ici l'amour-propre du jardinier qui mange sans grimace le chou tortu de son jardin, en disant avec une certaine vanité: je l'ai planté.

Mangeons le nôtre en famille, mangeons-le tel qu'il est, nous gardant d'en arracher chaque jour une feuille, sous prétexte qu'elle est trop verte ou trop dure. Ce n'est pas l'instant d'être trop difOcile en légumes ni de passer sans cesse du pois à la fève , car il n'y a pas de régime qui tue plus vite que de n'en suivre aucun. N'i-

mitons pas ce gastronome blasé qui, après avoir goûté de tous les mets d'une table plus copieuse que délicate, finit par ne manger d'aucun; et le soir, l'estomac tiraillé, le ¥entre creux , se croit pris d'indigestion et menacé d'une gastrite.

Plus tard , quand les jours seront meilleurs ou les hommes plus raisonnables, quand nous pourrons enGn, sans danger, écarter les broussailles et sonder le terrain, je vous dirai : la halte est mauvaise, marchons.

EmulaUon, progrès, tels doivent être le principe et le but de toute bonne législation , de toute constitution viTBce. Si elle n'est point progressive, elle sera rétrograde. La mort seule est immobile : dans la vie, ce qui cesse d'avancer recule. Avançons donc, mais avançons sans secousses, comuic un fleuve qui suit son cours et Don comme un torrent qui bondit.

CONVENANCES. C'est la science des choses appli- <inée aux hommes : science diflicile , car elle est essentiellement variable, non-seulement dans son application, mais dans son principe et ses élémens. C'est, à proprement parler, la science des circonstances.

La convenance est souvent fondée sur la mode , bien plus que sur la vérité; et ce qui est très-convenable à lue époque, sera trè&^inconvenant à une autre.

La convenance tient le milieu entre la bienséance et a décence : c'est la bienséance du moment, la décence iccommodée au temps, aux lieux, aux personnes.

On ferait une longue nomenclature des diverses espèces le convenances. Il y a celle du style, celle des paroles, elles du regard , des gestes , de la démarche , de la iode surtout, qu'on prend souvent pour la bienséance, léme lorsqu'elle est tout le contraire.

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La convenance de la mise , ou la mode proprement dite , a ëtë , en tout pays , la plus variabîe de tontes. Chez n<^us, cette convenance a été tellement tyrannique, que du décent elle a fait l'indécent, et réciproquement. C'est ainsi que le même costume a été affecté alternativement .aux courtisanes et aux honnêtes femmes ; ei en définitive, adopté indistinctement par toutes, il a été bienséant pour toutes. •

Qu'y a-t-il d'étrange à ceci? La décence elle-ménie n'a-t-elle pas ses préjugés? Cette jeune fille sauvage, vêtue d'une simple pagne, pourra être plus décente de cœur et de manière que telle de nos dames con verte de trois jupes , d'un châle et d'une pelisse. C'est que l'indécence est plus dans l'intention et le regard qoe dans le costume.

La tyrannie de la mode est arrivée , chez certains peuples , à un degré d'aberration presqu'incroyable. Chez les Turcs , montrer son visage dans la rue , est , de la part d'une femme , la dernière des inconvenances. On en a même fait un crime justiciable des tribunaux. Si bien qu'une femme surprise sans voile relève sa jupf pour couvrir sa tête.

Chez beaucoup de peuplades habitant les îles du grand Océan, se présenter sans un bâton long d'un demi-pied qui vous traverse le nez, serait le comble de l'impolitesse. Chez d'autres , le bâton doit traverser la lèrre inférieure. Moyennant cette parure , hommes et femmes peuvent se montrer tout nus : le bâton satisfait à tout.

Chez les peuples de la Nouvelle-Hollande , la convenance veut qu'on se casse une ou deux dents de devant.

Chez les insulaires de la mer du sud, c'est un ou deuï doigts qu'on se coupe , ou bien les oreilles qu'on se fend pour qu'elles tombent sur les épaules. La femme qui n'est pas ainsi mutilée ose à peine se montrer.

Je ne parle pas du tatouage , des scarifications , des cicatrices volontaires dans le nombre et l'étendue desquelles les guerriers australiens font consister leur mérite et leur beauté. J'ajouterai seulement qu'en lisant l'histoire de la mode chez les trois quarts des nations de la terre , on croirait lire celle des pensionnaires d'une maison de fous.

La convenance du style et des paroles a varié également selon la mode. Ce que l'on disait dans la meilleure société du temps de Rabelais et au théâtre sous Molière, ne serait pas supportable aujourd'hui, même au cabaret. La plus leste de nos lionnes n'oserait pas parler dans le salon d'un célibataire , comme M""® de Montespan et M™e (Je Maintenon elle-même , parlaient à la conr de Louis XIV. Enfin, le grand roi, si strict sur l'étiquette, n'en nommait pas moins chaque chose par son nom.

Un siècle avant, il en était à peu près de même en chaire; et si nos prédicateurs s'exprimaient comme les sermonneurs du bon vieux temps et gesticulaient à l'amenant , nos dévotes les prendraient pour des hussards «n goguettes. Pourtant ils ne sortaient pas plus des convenances que ceux d'aujourd'hui; ils parlaient la langue du moment, et s'ils en eussent parlé d'autres, ils eussent manqué eux-mêmes aux convenances: on les aurait trouvés prétentieux ou ridicules.

La convenance du barreau était, dans le siècle dernier, plus vraie, mieux entendue que dans celui-ci. Rien de moins convenable, de moins utile surtout que ces grosses injures que se disent nos avocats, que ces insinuations brutales ou malveillantes dont ils poursuivent jusqu'aux témoins. On a trouvé cela fort mal d'abord , puis on s'y est accoutumé. Maintenant, l'usage le tolère, et là encore le malséant est devenu séant.

A la chambre des députés , on supporte des mots

et des procédés qu'on eut stigmatisés dans les anôens parlcniens.

Nos orateurs de 1793, en faisant rouler des t^, étaient moins inconvenans d'expression que certains discoureurs du moment. Ils respectaient au moins les formes.

Ceux de 1848 et 1849 ont souvent parlé connue des portefak ivres. Jamais , en France , tribune législalivB n'avait réuni tant de nullités grossières. L'assemblée ressemblait plutôt à un tripot qu'à un sénat. On s'y traitait , à pleine bouche , de menteur , d'insolent , et l'on disait vrai.

Sans applaudir au duel, il faut reconnaître qu'il contribue à maintenir les convenances ou cette hypocrisie de politesse qui lui ressemble. A la chambre de 1^ on se battait , mais à coups de poings. En 1849, c'était à coups de témoins et de signatures.

La science des convenances n'est pas toujours ce qui fait parvenir dans le monde ou y faire fortune; mais ce qui empêche qu'on ne la fasse , c'est bien souvent l'oubU de ces convenances. H est des personnes , et il en est beaucoup, qui pardonneront une injure, un tort, un vice même, et qui n'oublieront pas une inconvenance.

Je connais tel savant qui s'est vu honni et repoussé de partout , parce que de toutes les sciences , il n'en avait négligé qu'une seule : celle du savoir-vivre.

Le manque de convenances n'est pas un manque de politesse. On manque de politesse avec intention , on veut être impoli; on ne veut pas être inconvenant, parce que l'inconvenance annonce un défaut de tact, d'éducation, et que le maladroit, pas plus que Thomme mal élevé , n'aime a se l'avouer à lui-même et moins encore qu'on lui en fasse le reproche.

La séduction que l'on éprouve de la part de certains personnages qui ne sont ni beaux, ni riches, ni spirituels,

etrinflueqce qu'ils exercent, vient de ce qu'ils ont une parÉaite habitude des convenances. Ils savent se mettre à la mesure de toutes les intelligences, de tous les lieux, de toutes les positions. Jamais ils ne s'avancent ni trop ni trop peu ; ils vous laissent invariablenjent le pas sur eux, du moins en apparence. Ils vous conviennent donc toujours, parce que s'ils vous froissent, s'ils vous nuisent, à effectivement ils vous laissent derrière ou vous jettent de côte' , vous ne vous en apercevez pas , tant ils l'ont h\l convenablement.

L'art de la diplomatie n'est que celui des convenances, et un bon ambassadeur trouvera moyen de mettre, avec savoir vivre , le feu à un ou deux royaumes , et de faire forger décemment cent mille hommes : c'est le sublime des convenances.

Le chat est , de tous les animaux domestiques , celui <iui se ploie le plus vite aux convenances. H ne vient pas, comme le chien dans ses joies naïves, bondir au Dilieu du salon et mettre ses pattes sales sur un meuble blanc. Non, il arrive en vous demandant la permission d'entrer , et il ne vous la demande que lorsqu'il a jugé 6 moment opportun : c'est* un diplomate qui sollicite une ï^dience et qui traverse le salon pour parvenir à l'oflice. Si votre chat vous vole, il le fait aussi avec couve- "Oce. Il ne se rue pas gloutonnement sur le morceau ' rôti qui est dans votre assiette. S'il y touche, c'est '^nd vous serez loin, et il le fera toujours de manière ne rien briser sur la table, à ne pas mettre de sauce 'a nappe. Il veut bien vous friponner , mais non *Us offenser ; et il a calculé la différence morale d'un ^1 avec ou sans effraction.

Comme il connaît peu la loi et qu'il n'en est pas ^^ticiable, c'est donc par un reste d'amour des bien- 'Bnces qu'il ne commet pas plus de dégât. Il cau>prend

qu'il est chez vous et que vous êtes son maître. Il y mettrait moins de cérémonie sMl était chez le voisin.

Chaque pays, comme chaque espèce , a d'ailleurs son code de convenance.

Voyez : Etiquette,

CONVERSION. II ne s'agit pas de la conversion des rentes , mais de celle des cœurs , ou ce qui est moins aisé encore, de celle des consciences: métamorphose qni devient ordinairement impossible quand on y emploie la force et le bourreau, ce qui équivaut à couper la jambe d'un homme pour lui donner le goût de la danse.

Celte rage de convertir quand même, semble surloal inhérente aux sectes modernes. Jamais peuple de l'antiquité n'eut la pensée de soumettre à ses dieux un autre peuple ; et ce n'est qu'à l'époque de leur décadence, que les Romains sont devenus persécuteurs.

La conversion par le glaive est peut-être, de toutes les folies, celle qui a fait le plus de mal.

On extermine une nation, mais on ne la convertit pas, parce que l'opinion ne cède ni au fer ni au feu et qu'elle semble , au contraire , se retremper dans les bûchers , sur les échafauds et y prendre une nouvelle énergie. Dix-huit siècles d'avanie , de mépris et de haine n'ont point encore converti les Juifs.

La Restauration, en voulant contraindre à la dévotion, a fait plus de mal à l'église que les proscriptions de 1792 ; et si l'Espagne et la ligue avaient réussi à établir en France l'inquisition , il n'y aurait peut-être plus de France catholique.

L'esprit humain est ainsi fait : il se révolte contre l'oppression. Vouloir changer , par la force , un culte établi, est la plus grande atteinte à la liberté, car celle

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