‹ Hommes et chosesChapitre 75 sur 95 · COO · texte numérisé non relu

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moins de la raison que de la passion et des drcoDSbnas; en un mot, la témérUé,

Non-seulement elle ne désespère pas de ce qui est, mais elle espérera ce qui ne peut pas être. Entre deax moyens d'arriver , elle choisira le plus hasardeux.; eUe entreprendra, pour un résultat futile, ce qui Fexposen i un danger très-grand et hors de proportion a?ec Favantage qu'on peut tirer du fait. C'est elle qui Doa fait courir sur des charbons ardens, seulement pov prouTcr notre légèreté ; qui , sans nécessité , nous kn Toltiger sur un gouffre ou sous une épée nue. C'est dk qui dépensera notre vie en tours de passe-passe , et b jouera contre des noix.

Quoique la témérité soit souvent parmi les hoaunes un moyen de fortune, le plus téméraire, on celai que nous nommons ainsi , n'ffst pas toi^ours le plus ooorageux , pas même le plus brave. La témérité n'cA qu'accident, que circonstance, qu'ivresse ; elle ne duren qu'un jour, une heure, une minute. Le plus audacieni aujourd'hui sera peut-être le plus lâche demain et tout le reste de sa vie.

Le premier mouvement de l'homme téméraire , c'est l'audace ; le second , c'est la peur.

C'est le contraire dans l'individu courageux. Celui-ci a envisagé le péril : il peut le redouter , mdis cette crainte est bientôt surmontée par sa volonté. Un foo, un imbécile sera téméraire ; il ne peut pas être courageux , car s'il arrive au but, c'est parce qu'il ne voit pas ce qui l'en sépare. C'est ainsi qu'une action réputée hardie est souvent celle d'un homme qui a la vue basse ou l'oreille dure : il s'est trouvé dans la mêlée en allant ailleurs ; une fois engagé , il a fallu en sortir , et il est un grand homme parce qu'il en est sorti. Mais où sont ici la volonté qui prévoit et calcule, et la liberté d'esprit

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qui choisit? Oh est l'action louable? Si elle n'est pas combinée, est-elle logique? Si elle n'est pas logique, est-* elle réelle? En d'autres termes, est-ce l'action de Thomme ou la conséquence de la position?

Le courage vrai est tout en lui-même; les évènemens le servent, mais ne le font pas ; il a su mesurer l'attaque et la défense. Egaré dans un labyrinthe , il s'en tire , non en fermant les yeux , non en brisant le fil , mais en l'utilisant, mais en le déployant, mais en conservant, avec l'espérance , cette énergie de cœur qui développe tous les moyens et arrive à un succès par la justesse d'une combinaison.

Ce n'est pas que je veuille dire que le courage exige de longues réflexions ; non, il consiste souvent daus une détermination subite et dans l'exécution immédiate. Mais cette rapidité d'action n'exclut pas la pensée qui mesure le péril, qui l'évite ou l'atténue si elle peut, et le combat s'il le faut. L'homme qui, après l'avoir le mieux senti, l'aborde le plus franchement, est certainement plus courageux que celui qui, ne Tayaut qu'entrevu, le brave au hasard. Ainsi , lorsque nous créons le danger , lorsque nous l'embrassons sans nécessité, lorsque, l'obstacle surmonté, nous voulons le reproduire, lorsque nous forgeons la difficulté pour le plaisir de la vaincre, ce n'est pas l'action du sage, c'est la force sans la raison; et celui qui ne sait pas s'arrêter à temps est moins fort qu'étourdi. A ce point, le courage a cessé, la témérité commence, la folie suivra.

C'est ce manque de mesure qui a perdu tant d'hommes qui eussent pu laisser à l'histoire un nom et des vertus, et qui, grands un jour, ne l'étaient plus le lendemain. Aussi le téméraire est jugé seulement par le résultat. S'il réussit , c'est un héros ; s'il est vaincu , c'est un insensé.

Il est un genre de coorage qu'on ne doit pas confondre avec la témérilé , quoiqu'il en ait parfois le caracUre. C'est ce qu'on appelle valeur, yaillance, brayoure, et qm s^entend ordinairement du courage qui prend le gtaire. Ce n'est ni l'imprudence, ni la témérité, ni le coun(^ proprement dit. Par quelques rapprochemens, nous allons essayer d'en faire sentir la différence.

Le courage , à mes yeux , a quelque chose de pins précis que la bravoure. Il tient moins aux organes qtfà rame, moins à la matière qu'à Fesprit. Il est bien plos exempt de passion et d'égo7sme, plus étranger à Fintérêt personnel.

La bravoure, qudque moins accidentelle que la témérité, est pourtant aussi un effet des sens; c'est encore une ivresse. Rarement jointe à un tempérament froid, aussi vive que la pensée, la bravoure, comme la témérité, précède souvent le raisonnement; c'est un entraînement que ne calcule pas celui qui l'éprouve.

Le courage, application de la volonté, émane du désir d'arriver au bien ou de celui d'éviter le mal. Aussi, l'homme qui va montrer du courage ou qui en a montré, sait quelle a été son action ou ce qu'elle 'sera ; il peut la définir. H n'en est pas de même de la bravoure: elle a des causes divergentes , souvent contradictoires, plus souvent imprévues , et sa tin peut être le bien comme le mal; de là, son inégalité, son inconstance. Un homme ne sera pas brave deux fois de la même manière : vaillant dans un lieu , il ne le sera pas dans un autre ; demi^-dieu à Marathon , moins qu'un homme à Platée.

Tout individu courageux peut être brave; un homme brave peut manquer de courage, on en a mille exemples; et celui qui, dans le cirque, s'élancera sur le taureau furieux, sentira son cœur faillir s'il traverse à minuit un

cimetière. Pourquoi cela ? C'est que la bravoure , comme la témérité, tient plus aux alentours qu'à Thomme; c'est que n'apparaissant que lorsqu'on la regarde, elle n'est qu'une impulsion à laquelle aident les cris, le cliquetis des armes, le bruit des instrumens de guerre , la voix des ofGciers , le regard du général ou de la beauté; c'est une exaltation du moment qui nous fait oublier un danger pour ne voir que le plaisir d'étonner , d'être applaudi : il n'y a pas de bravoure solitaire.

Le courage est partout; il est de tous les instans; il n'est aucun état, aucune position, aucun isolement même où l'on n'ait la possibilité de le déployer. L'homme courageux reste courageux , parce qu'il a toujours les moyens de l'être.

La bravoure, au contraire, dépend moins de l'individu que du temps, du lieu et du voisin. 11 lui faut, outre Fexcitation des passions , une réunion de. circonstances qui s'offrent rarement et qui , lors même qu'elles se présentent , laissent encore en doute si la beauté de l'action est plus le résultat de la volonté de l'homme que celui de sa position. Le plus brave n'est souvent que le plus heureux, et tel est qualifié intrépide, parce qu'il s'est trouvé dans une situation où il était absolument impossible qu'il ne le fût pas. On peut donc fiasser pour vaillant sans l'être, tandis que l'absence du eourage ne peut pas se déguiser, ou ne se déguise pas loDg'temps : à chacune de ses actions on reconnaît Thomme courageux.

Cependant le courage vrai est moins expansif que la bravoure qui est tout en dehors , souvent verbeuse , criarde et fanfaronne. Le courage se vante peu ; ce n'est pas lui-même qui se fait valoir, il faut le chercher, l'interroger. L'homme brave se fait délivrer un certificat de liravoure. L'homme courageux sait qu'il le porte en lui.

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Pourquoi? C'est que le courage, quoiqu'acquis, est un état habiloel qui surprend peu celui qui l'a; il saitbiea qu'il Taura encore demain; au lieu que le vaillant s'étonne souvent de sa vaillance. Expliquons ceci:

On naît avec plus ou moins de dispositions a h bravoure comme au courage. La bravoure , avons-Doot vu, provient de la passion; le courage naît du raisonnement. C'est donc toujours la volonté , et une voloité constante, qui développe le courage; or, s'il se présorte journellement mille occasions où il peut paraître, il es est mille où il pourrait faiblir. La raison elle-même i ses phases. 11 faut donc qu'il agisse continuellement; pir conséquent qu'il se mesure à chaque instant avec loimême. L'homme courageux l'est parce que sans cesse il travaille à l'être, parce qu'il est constamment en présence de son cceur ; il l'est parce qu'il l'a voulu et qu'il k veut encore. Son caractère est ce qu'il l'a feit; ^tà un résultat prévu qui ne peut le surprendre ; tandis que le vaillant ne s'est pas fait vaillant : on l'a fait tel ; m incident heureux s'est présenté , et tout le monde a dit qu'il était brave, on n'en a pas demandé d'autre preuvt Ainsi, il faut quelquefois une vie entière pour démontrer le courage de l'homme qui en a réellement , et un qaart d'heure a sufti pour prouver à jamais la bravoure de celui qui peut-être n'en a pas.

L'homme courageux croit au courage partout. Le vaillant ne voit la vaillance que dans le trait qui a fiiit la sienne.

Le courage n'est pas envieux, il ne craint pas d'être effacé par Faction d'autrui. La bravoure est jalouse, elle frappera peut-être de sa hache le bras qui s'avance pour partager sa gloire. L'homme courageux renverse l'emietti et laisse la palme à son émule.

C'est lui aussi qui , à l'approche du combat , arrto

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ses compagnons qui s^élanceot avant Tinstant propice; c'est lui, le plus vaillant, qui modère la vaillance; c'est lui qui supporte le sarcasme et les huées pour assurer la victoire. Âh ! ce courage est peut-être le plus difficile de tous, car si la bravoure est une exaltation des sens, lui, dompte les sens et jusqu'à la bravoure même.

La bravoure se plaît dans les ruines, elle veut montrer les traces de son passage ; elle épargne peu le sang, elle se souvient rarement de Fhumanité , et ne sacrifie pas plus à la pitié dans le succès que dans rinfortune. Hélas! les souverains que Thistoire a appelés braves n'ont souvent laissé , après eux , que des abîmes. Le courage n^est jamais destructeur: ce n'est pas snr des débris qu'il établit ses preuves, il est conservateur et ne crée point le mal.

Ici s'élève une objection qui nous conduira à l'examen d'une autre face de la question. Le courage, dans mon opinion , ne doit jamais s'entendre en mauvaise part , car la force de commettre une méchante action n'est, en la prenant dans son hypothèse la plus favorable, que le désespoir de n'en pouvoir produire une bonne; or, ce qui est impuissance ne peut être courage.

Sans doute , il faut avoir une volonté pour exécuter le mal ; mais cette passion ,^ cette impulsion qui nous fait vouloir , méditer et exécuter un acte coupable, estelle bien du courage ? N'est-ce pas plutôt l'absence d'une énergie suffisante pour résister à une violente tentation ou à une grande peur ? Sauf le sauvage qui égorge son ennemi pour le manger, pourquoi tue-t-on un homme? Cest pour se débarrasser de lui , c'est pour lui prendre ce qu'il a, ou encore par envie, par jalousie, par vengeance.

Mais si Ton veut s'en débarrasser, c'est qu'on le craint. Si on le tue pour le dépouiller , c'est qu'on doute

qu'il veuille Têtre étant vivant, ou qu'on a peur qu'il se venge.

Si on le tue par envie, par jalousie, c'est encore dans Tapprëhension qu'on ne nous le préfère et qu'il n'obtienne une faveur ou un bien que nous convoitons.

Si c'est par vengeance , c'est qu'on l'a redouté, c'est qu'on le redoute encore, car. jamais on ne se venge de odui qu'on méprise.

En un mot, ce qui dirige ou entraîne l'individn qin va commettre un crime, c'est toujours la peur on l'amoar de soi. Dans tout cela, où est le vrai courage?

Si nous considérons la question sous les rapports moraux et intérieurs, c'est-à-dire sous ceux de la tentation et de la résistance , nous dirons : celui qui s conçu une action nuisible à autrui n'a pu ignorer qn'dk était blâmable. S'il l'ignorait , ce ne serait qu'un acte machinal , un accident où l'homme est hors de cause, où le bras n'est qu'instrument et matière, où il n'y i enfin ni crime ni vertu. Quand il sait que cette action est criminelle, comment la commet-il? C'est qu'il n'a pas la force de ne pas la commettre : sa raison lui dit que c'est mal , la passion répond qu'il faut se satisfaire ; il ne cède qu'après un combat. Or , dans cette lutte de la passion et de la raison, s'il y a du courage à suivre la voie de la raison, il ne peut y en avoir à prendre l'autre.

Donc, si la passion a son effort et son énergie, il y en a évidemment davantage à ne pas lui céder. Celai qui, trouvant l'occasion de se venger' d'un ennemi oa de se délivrer d'un homme qui l'épouvante , ne le feit fait pas, a certainement autant de volonté et de puissance morale que celui qui le frappe par derrière et même en face. Le premier dédaigne son rival ou lui pardonne. Le second , en le tuant , veut lui échapper ou assouvir sa

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liaine. Or, il y a plus de courage dans le dédaiu ou le [Kirdon que dans la haine et la vengeance.

On dira que nous sortons de la question; qu'il s'agit QOD de conscience, mais de vigueur. Si c'est de celle du corps que Ton veut parler, c'est vrai, elle n'est que la Eorce brutale ; c'est F élan du bœuf qui é ventre le passant. Mais comment sëparerez-vons la force d'esprit de la conscience ou de l'ame? Ne dites-vous pas tous les jours: il a du cœur. Qu'entendez-vous par là , si ce n'est du courage ? Non, il n'y a pas de courage sans vertu ; et il n'y a pas de vertu quand la raison a le dessous.

Cependant , objectera-t-on encore , pour entreprendre une conquête, une guerre même injuste, une invasion, pour être agresseur et ensuite envahisseur, il faut une grande puissance de caractère, une résolution soutenue; or, qu'est-ce donc, si ce n'est pas du courage?

Je répondrai par une autre question : le voleur en a-* t-il, lorsqu'embusqué sur la route il attend le passant? Certainement en l'attaquant il risque d'être tué dans la latte, ou puni après s'il est découvert; mais ce voleur prend ses précautions pour éviter l'un et l'autre , ou tout au moins pour diminuer le risque. C'est lorsqu'il est parvenu à se persuader que le danger est à peu près nul qu'il se détermine à agir.

Ce que je dis du voleur , je le dirai du conquérant ; du petit au grand , c'est un sentiment qui dirige l'un €t l'autre: leur action est la même. La tyrannie qui ▼erse le sang le fait toujours par peur.

Les proscriptions des triumvirs à Rome vinrent du défaut de courage. C'étaient des magistrats, des orateurs, des poètes qu'ils massacraient : pourquoi ? Ils enviaient leurs talens, leurs vertus, leur énergie, ils redoutaient leurs bras, leurs voix, leurs écrits.

Même remarque parmi les anarchistes de tous les

siècles : les moins braves furent toujours les plos suguinaires. Marat le fut plus que Robespierre, et Dantoiif plus audacieux qu'eux, versa moins de sang.

Robespierre mourut eu tremblant, Danton en lançait une épigramme. L'un et Tautre, cependant, eurent leiin jours d'intrépidité, car ils étaient animés d'une graiè passion : Tamour du pouvoir. Cette passion éteinte m satisfaite, eussent-ils eu du courage? On peut en doater.

L'ambition peut donner accidentellement de Féner^, quoique le courage en lui-même ne soit pas ambitieu; mais pour réussir dans l'ambition , il faut une dâeN mination ferme et continue : c'est le balancier qui soutient Facrobate sur la corde roide. Un ambitieux sans coan^e |^ est , à chaque instant , au moment de tomber ; il k marche qu'au hasard, le moindre souffle le renverse.

On donne souvent le nom de courage à l'effort qi BOUS fait supporter une grande douleur physique, « même aller au-devant. En ceci , il y a peut-être mois de force d'ame eu réalité qu'en apparence. Si nous dois soumettons à une douleur sans motif, sans pro6t pov personne, c'est un acte de folie. Si le motif existe, ee ne peut être que celui d'échapper à une souffrance pfai grande ou à un danger plus effrayant que la doaleiir. C'est ainsi qu'on se fait couper un membre gangrené. S'il y a nécessité , il ne peut y avoir qu'un coarage secondaire; cela prouve seulement qu'on choisit entre deoi maux, et qu'on craint moins le mal que la mort, ou li souffrance d'un moment moins que celle de tous les w jours: il n'y a là qu'un calcul d'intérêt et de conservation. Mais le patient soutiendra l'opération avec sangfroid, sans contraction, sans gémissemens! Cela encore dépend peut-être plus de sa conformation et de la force de ses nerfs que de celle de sou ame. Les spasmes de la douleur sont involontaires ; les fiémisseoiens , les cris

leQvent rétre également. Sans doute on Ie$ contient par ine résolution ferme, mais pas toujours; car si la crise ?st inattendue, si elle précède la volonté de la combattre, 'organe a parlé, le cri est parti avant que la réflexion lit pu l'étouffer. Ajoutons que la douleur a plus ou moins de prise sur l'être , suivant Fâge , le sexe , le l)empérament et la santé : tel sera calme et patient autoard'hiri, qui le lendemain ne le sera plus. Est-ce encore li le vrai courage? Entre deux personnes qui reçoivent deux coups semblables , alors que Tune reste paisible , l'antre pousse les hauts cris : faut-il en conclure que la première est brave et que la seconde ne Test pas ? Non.

DaQ« ce cas, comme dans beaucoup d'autres , l'amourpropre mis en jeu , on la peur du blâme , combat rictorieusement la faiblesse. Le patient subira héroïquement Tampatation si elle a des témoins, et se montrera ^ns craintif qu'un enfant s'il demeure téte-à-tête .avec l'opérateur. Pourquoi est-il calme dans le premier cas? E^r la honte de passer pour lâche. Pourquoi s'abandonne-t-il dans le second? C'est que sa volonté ne combat pas la nature, parce qu'il croit n'avoir aucun Intérêt à la combattre ni à se montrer résigné.

Après avoir écarté du sentiment qui nous fait vaincre U douleur, toutes les nuances qui lui sont étrangère», nous remarquerons , si nous Texaminons an fond , que Cfest plutôt de la patience que du courage.

C'est une force analogue qui nous fait supporter une Boite de contrariétés, de vexations, de petits maux qui, itolés ou accidentels, seraient légers peut-être, mais qui, continus, deviennent une cruelle souffrance. Cette force m oette patience n'est pas jointe ordinairement chez PlMHnme à une imagination ardente, ni à cette irritabilité iiarveuse qui nous rend plus sensible au plaisir , mais qui, en même temps, envenime chaque coup d'épingle

et le rend intolérable. Ce genre de yerta , cette énergie de résignation fait partie du caractère de la femme, et son courage, malgré sa susceptibilité, tient de la patience plus que celui de Thomme. Nous établirons id quelques points de comparaison.

Peu de femmes sont braves dans la vie ordinaire, beaucoup même sont peureuses. Elles auront peur cTone araignée , d^une souris ; puis elles se montreront coangeuses au fort d'un grand péril. Alors elles savent, autant et plus que Thomme , monter leur cœur à k hauteur des circonstances; si elles les apprécient moiai vite, elles s'y ajustent plus tôt. Aussi, la femme essaiet-elle moins long-temps que Thomme de se sousUrairei une douleur : son parti est pris, quand lui en est eneoie à maudire le sort.

Devant la mort, elle courbe la tête et attend; rhomoe la lève et blasphème. Le courage est plus actif , pht ^ agissant dans celui-ci. Le courage passif existe plus dans la femme, il y est plus tenace.

Le courage de la femme est d'ailleurs , dans la Tie ordinaire , plus imitateur que celui de l'homme. 11 a est de même de sa peur. En un mot, la femme est pis sujette aux impressions d'autrui; elle s'effraie, elle se rassure et ne sait encore où est le danger , où est k moyen d'en sortir : elle a craint parce qu'on a craint, elle a de la force parce qu'on en a. Mais quand sa volonté se prononce, quand elle a pris son propre courage, il est ordinairement fort et durable; c'est elle alors qui l'inspire à l'homme : oui , montée à ce point , elk en a plus que lui. 11 semble que les rôles changent: la vue de son désespoir a découragé l'homme; le désespoir de l'homme rend souvent de l'énergie à la femme. Dès ce moment , elle n'est plus imitatrice et faible : elk cesse ses cris , elle essuie ses pleurs , et quand rhomoe

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^uisé tombe , elle se relèye et agit , ou au moins le coDsole. Elle n'a plus d'espoir pour elle, elle en a pour lui ; tandis que l'homme qui a perdu l'espérance n'en voit plus pour personne. Pourquoi cette différence? C'est que l'homme compte plus sur lui-même; que la femme compte plus sur les autres , et , si elle est seule , sur la Providence. Si le courage est l'espérance , la femme en a donc plus que l'homme; elle en aura plus longtemps peut-être , parce qu'elle l'use moins vite , et quand l'homme a tout tenté, alors seulement elle commence à chercher.

Ce qui distingue encore le courage de la femme, c'est que moins égoïste , elle s'oublie plus souvent que lui. Dans un désastre, elle ne voit que ses enfans, que son mari ; sa résolution est tout entière dans l'espoir qu'elle a de les sauver. Sont-ils hors de danger, c'est seulement alors qu'elle song(^ à elle. On a vu quelquefois des hommes se tirer d'un naufrage, d'un incendie en abandonnant leur famille qu'ils désespéraient de conserver. Jamais on n'a cité cela d'une mère : elle périt avec les aiens. Est-ce courage? Est-ce désespoir? Non, c'est amour, c'est nature, c'est dédain de la vie sans une autre vie qui lui est plus chère que la sienne ; ou plutôt encore , c'est oubli de son propre péril : elle n'est pas courageuse, elle n'est que mère.

On cite des femmes ayant eu le courage de l'épée , celui des révolutions, des femmes ambitieuses, vaillantes, téméraires ; mais comme ce sont des exceptions , elles rentreront dans les exemples qui concernent les hommes.

D'après ce qui précède, on voit que nous mettons en doute une qualité qui a fait l'orgueil des peuples antiques comme des peuples modernes, une vertu dont l'absence déshonore une nation , de même qu'un individu : le courage militaire.

Nous avons dit du courage ordinaire : c'est le sestimcnt de la peur surmonté par le sentiment plus fort de rhonneur et de Fintërêt , ou celui de la douleur vaincu par Tappréhension d'une douleur plus poignanle ou plus -longue. Le meurtre à la guerre est aussi te résultat d'une terreur ou d'une espérance; les coUisioM qu'eutraîne le caprice d*un seul ou la volonté des massn, ne peuvent avoir d'autre cause* Mais nous renfermant yà dans l'action individuelle , nous demanderons : pourquoi le colonel, comme le soldat, combat-il? C'est qu'il voit derrière lui son supérieur qui le punira s'il ne comlMl pas; c'est qu'il craint le préjugé qui dira qu'il est un lâche*, cVst qu'il désire ^un bâton de maréchal; c'est qu'il redoute qu'un autre ne l'obtienne en sa place; c'est enfin qu'il craint d'être tué par l'ennemi , s'il ne le tue pas. 11 n'est donc pas un seul acte d'agression , pas m trait de bravoure qui ne provienne d'un doute ou d'une peur.

Quant à l'action de la défense , le mot seul implique l'effroi. Si Ton se défend, c'est qu'on a peur; si Ton tue celui qui nous attaque, c'est qu'on craint d'être tué par lui.

Le courage militaire , ou la valeur , n'est pas propre seulcmeiit à l'homme ; il existe chez presque tous les animaux. Remarquons bien que les sujets de leurs querelles sont absolumeut les mêmes que chez les huniaios: c'est la possession d'une proie , d'une femelle , d'un nid, d'un champ, d'une goutte d'eau; c'est l'envie, la jalousie, la déiiance, la crainte qui, comme chez les hommes , les jelleut les uns sur les autres et les font s'égorger , se dévorer. Voyez deux singes , deux chions qui combattent : leurs moyens d'attaque , de défense , leurs combinaisons, leurs ruses ont un rapport prononcé avec ceux de l'homme, lorsqu'il emploie les armes de la

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ture. Le courage des animaux tient donc essentielle^ !Dl du courage militaire ; c'est la bravoure. Mais ce courage militaire, qui existait quand on se Ltait par petites troupes , corps à corps et pour un érét prive , peut-il se montrer dans les combats des isses contre les masses, et avec notre tactique actuelle i nous rend vainqueurs ou vaincus, sans même avoir

l'ennemi? Par quel moyen apprécier aujourd'hui la leur du soldat, comment connaître s'il en a ? D'abord , ix>ur mesurer la vocation d'un individu , nr l'éprouver, il faut lui donner le choix; c'est-à-dire nr savoir s'il est brave devant son adversaire, il hni 'il puisse le fuir ou l'attaquer. Si, dans un péril, vous

liez à un poteau avec impossibilité d'en bouger , rtes, après l'action vous ne direz pas: c'est un héros; us ne direz pas non plus : c'est un lâche , car vous ;n savez rien. Eh ! bien, dans notre manière moderne

combattre, telle est la position de chaque soldat: c'est

mannequin cloué sur une planche. Qu'il ait peur ou 'il ne l'ait pas, enchâssé dans les rangs, ayant des mtagnes d'hommes devant, derrière, de côté, le plus jvent ne voyant que la tête de son cheval ou le dos

son voisin, recevant des balles sans savoir d'où elles ;nnent, pouvant, s'il essaie de se sauver, se jeter as le danger qu'il veut fuir, et certain de l'augmenter

se séparant de ses compagnons ou du chef qui les ide : dans cette situation, où est le courage? Est-il rester en place ou à marcher en avant? Un soldat, un icier, uu général même, peut avoir été à vingt balles sans que personne puisse dire: il a du courage, is que lui-même puisse le savoir. Non, il ne le sait 5, car il n'a jamais eu occasion de l'apprendre. Sans doute il y a des exceptions, et l'histoire de nos erres modernes offre des traits nombreux d'intrépidité;

on y a vu maintes fois se renouveler les brillans eiplmts de la valeur antique. Ces efforts d'immobilité peaveit même présenter leur héroïsme; il y en a dans la conduite de oe soldat d^artillerie, de ce charretier dn train, comme on le nomme , qui , à cheval , le dos tourné à l'ennemi , exposé an boulet qu'il ne voit pas venir , m recul de sa pièce , à l'explosion des caissons , saai espoir de gloire ou d'avancement, reste calme, impaisible , fidèle à son devoir , au milieu de mille morts qui l'atteindront sans qu'il puisse ni cooAattre, ni se venger. Oui, cet homme, s'il ne blêmit pas de terreur, a certainement du courage ; mais ce sont là des eas spéciaux qui ne changent rien au fond des choses.

On voit, par cette définition de la bravoure, que je ne la considère pas comme vertu positive , et qu'an courage guerrier je préfère le courage de la paix, c'està-dire celui qui conduit au progrès , celui de l'ortlK et de l'harmonie. Nous en parlerons dans un antre article ; mais avant nous résumerons ce que nous venons de dire. Qu'on me pardonne ces rdpéli lions , elles sont nécessaires pour s'entendre.

Point de courage possible sans une appréciation dn danger. Le moteur du courage , ou ce qui nous fait dompter b peur, est toujours notre propre conservation ou celle d'un tiers qui nous intéresse, ou encore l'espoir d'un bien, d'une fortune, d'une réputation, d'une gloire. Nous avons du courage pour gagner quelque chose, on seulement pour ne pas le perdre.

Le courage réel n'est pas celui d'accès, qui n'apparaît que par éclairs, qui s'élance, qui étonne, qui éblouit; celuilà est la bravoure, la témérité. L'homme courageux l'est toujours et partout : pourquoi ? Parce que le courage est une étude , une qualité , un caractère , et un caractère acquis, créé en nous et par nous ; par conséquent qui a

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nne base întellectaelle , un principe moral ; et que la bravoure qui tient plus aux choses extérieures, aux sens, à la matière , ne Ta pas ou l'a à un degré beaucoup plus faible. La bravoure ne raisonne point ; et ce qui constitue le vrai courage, c'est qu'il calcule tout, qu'il marche toujours vers le but , qu'il ne méprise aucun obstacle , qu'il résiste au plus grand malheur, qu'il repousse le désespoir et survit au désastre.

Ainsi, le courage, fermeté de l'ame, étend l'ascendant humain au-delà de l'humanité même : c'est lui qui contient jusqu'à la fureur des éicmens et qui la domine. Si la force de l'hojfnme répondait à son imagination , et à cette imagination , son courage , il soulèverait la terre.

Le courage est le levier le plus puissant qui soit dans la nature. C'est lui qui , partout , a posé et exécuté les grandes choses ; c'est le mobile de toute domination. L'être humain est moins fort que beaucoup d'animaux; il u'a peut-être pas un sang plus énergique ; mais, doue de plus d'ame, d'une plus grande faculté de sentir, il peut, par le raisonnement, appliquer plus haut sa volonté.

Toutefois, cette volonté, l'une des conditions de la force et de l'œuvre, l'une des faces du courage , n'est pas une qualité ordinaire dans l'homme ; rien de plus mobile que son cœur. L'animal conçoit peu de choses; mais ce qu'il sent, il le veut : aussi se trompe-t-il rarement dans ses plans, et arrive-t-il presque toujours au but. L'homme, qui s'agite dans un cercle plus vaste, dont l'horizon est plus étendu, s'égare aussi plus souvent sur la route; c'est pour cela que les exemples de courage sont si rares , et qu'une grande conception , qu'un grand génie De le donne pas toujours. C'est peu que d'entreprendre, il £aut persévérer ; tout le monde voit le bien , peu de gens savent le faire, et cela faute du courage de vouloir,

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car vouloir est un effort , vouloir long-temps est un travail.

Le courage est donc calcul et volonté; et ce qui cmstitiie la volonté , c'est surtout la persévérance. Rien ne se fait seul en ce monde : tout ce qui est bien est le fruit d'une étude forte, d'un puissant labeur, d'une fatigue physique et morale. H ne faut que du génie pour concevoir et entreprendre; il faut du vouloir pour exécuter, du coorage pour persévérer et finir. C'est un coml)at entre notre œuvre et notre paresse , entre le joug du travail et cet amour de la liberté ou cette insouciance naturelle à tons les êtres. Plus l'ame est active, plus la fatigue est grande; car cette ame, recevant toutes les images qui viennent lui sourire ou se détournant devant celles qui l'épouvantent , sous ces chocs ou ces illusions , la volonté disparaît, Thomme cède et le courage n'est plus. Cependant c'est ce courage qui , iiou-seuleuient surmonte le danger, mais encore qui crée les chefs-d'œuvre: quiconque a fait une belle action et un bon ouvrage , est certainement un homme courageux.

L^iommc courageux est encore celui qui , dans sa sphère , quelle <iu'ello soit , est le plus ferme dans sa marche vers le bien; c'est celui qui, en dépit des obstacles, parvient à un but louable. Il n'a point fait de traits d^éclat, il n'a élevé aucun monument, on ne l'a vu à la tête ni d'un royaume , ni d'une armée , et cependant son courage ne peut être mis en doute , car il est dans chacune de ses actions: pendant sa vie entière il a voulu bien faire; et, nous venons de le dire, le courage c'est la volonté : vouloir c'est pouvoir.

Mais tout homme ])eut-il acquérir cette puissance? Oui, toute vertu s'acquiert. Et cette vertu acquise, cette énergie de tous les jours , de tous les instans , cette force combinée dirigée vers l'ordre et l'harmonie , cette

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action qui l'emporte autant sur le courage militaire que celui-ci l'emporte sur la témérité, c'est le courage civil.

COURAGE CIVIL. Le courage civil n'est pas une vertu nouvelle ; les anciens le connaissaient et ils l'ont apprécié peut-être plus que nous. Il a fait la puissance de Rome et des républiques de la Grèce; il n'a commencé à être dédaigné que lorsque la force a prévalu sur la loi , et quand la barbarie a porté le marteau sur les monumcns de la civilisation.

Dans les temps dits liistoriques , depuis appelés chevaleresques, et qui auraient été mieux nommés temps de désordre et de brigandage , le courage civil a cessé même d'avoir un nom ; quand il a paru, tout le monde l'a ignoré , jusqu'à celui qui l'avait ; il l'a appelé conscience ou devoir, et n'a pas su que c'était du courage. Pourtant il y en avait beaucoup à conserver sa raison sous le règne de la folie et devant l'adoration de la sottise.

En général , on peut mesurer les sens d'une nation , son humanité , son instruction , sa civilisation , à la manière dont elle définit le courage et l'apprécie. Dans les crises de la civilisation, on peut également, à cette estime , juger de son avenir et du degré de repos ou de bien-être dont elle jouit ou peut jouir.

Chez les peuples naissans , le courage c'est la force de nerf qui fait verser le sang sans hésiter ; c'est l'oeil qui le voit couler comme l'eau; c'est la rage impassible de la bête, l'ardeur sanglante du loup, c'est sa férocité: celui qui aura brisé le plus de crânes , arraché le plus de chevelures , incendié le plus de huttes , l'eût-il fait en trahison, sera le plus grand, le plus révéré. Eu un mot , le plus courageux est l'individu qui a fait le plufs de mal, qui a tué le plus d'hommes.

Chez les peuples éclairés, le plus courageux est cdm qui , par son énergie pacifique et en s'exposent luimême, en aura sauvé le plus grand nombre. Rappelle peuples éclairés la partie civilisée de nos familles européennes , c'est-à-dire la classe instruite. Certes , celle-ià admire plus Beizunce touchant les pestiférés , que Cartouche combattant une brigade d'archers. Chez les sauvages , chez nos pères , peut-être même chez notie populace , c'eût été le contraire : Cartouche eût été le héros , et Beizunce le fou allant chercher une mort ignoble dans la pourriture et l'infection.

Qui ne se rappelle le mépris de nos. chevaliers pour les avocats , pour les écrivains et les clercs. Nos rois même partageaient ce dédain superbe; je dirai plus, cette haine. Lisons l'histoire: si des serfs opprimi^, si les bourgeois d'une ville dépouillée de ses libertés, protestaient contre la sentence et réclamaient leurs droits, leur charte, leurs privilèges, lorsqu'on répondait à leurs doléances par un siège et un sac, ou qu'on leur pardonnait par une transaction , moyennant un tribut d'or el; de sang, c'étaient toujours les lettrés ou les meilleurs qui payaient pour tous ; et celui qui avait montré le plus de courage civil , celui qui , se dévouant pour k cause publique , avait porté la parole de paix et de raison, était sûr d'être pendu pour l'exemple. 11 n'est peut-être pas une seule bourgade de France qui , en fouillant dans ses annales , ne trouvât, le procès ou l'exécution sans procès de quelque victime de cette espèce.

A mesure que la raison a fait des progrès, on a dressé moins d'échafauds contre le courage civil ; mais si nous avons cessé de l'attacher au gibet et au poteau > de le rouer , de le brûler , de jeter ses cendres au vent , le traitons-nous beaucoup mieux; avons-nous pour lui les

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^rds qu'il mérite; ne le livrons- nous pas à un autre genre de martyre qui, moins sanglant, n'en est peut-être pas moins cruel?

Quoique le courage militaire , du moins celui des chefs, puisse participer jusqu'à certain point du courage civil , ce ne sont point deux qualités égales ou provenant d*un principe identique. Le courage civil est moins un courage d'action qu'un sentiment qui la reçoit et qui la modère. Le courage militaire est toujours le courage qui frappe. Le courage civil est souvent celui qui se laisse frapper ; et certes , il faut autant de courage pour supporter une douleur ou une injure que pour la faire. Le courage militaire est pour l'attaque , le courage civil est pour la défense. L'un est la paix , l'autre est la guerre ; l'un est pour détruire , l'autre pour conserver; l'un est le glaive, l'autre est le bouclier.

L'homme qui a le courage militaire est brave ; celui qui a le courage civil est vertueux.

Un héros terrasse son adversaire , il lui arrache sa couronne et la pose sur son front. Le courage civil renverse le tyran et ne prend point sa place. En vain la pourpre brille et le peuple chante le héros, il ne cède pas aux chants , il ne cède pas aux cris , pas même à ceux de gloire qui, sur le champ de bataille, font battre le cœur du preux. Le cœur ne bat pas dans le courage civil : là , point de poésie ; il ne porte ni une armure éclatante, ni un glaive étincelant, ni un panache superbe; il ne vit pas an bruit des applaudissemens et des fanfares; il ne lui faut pas pour témoins un sénat, une armée, un avenir. Sous une modeste simare, près d'un bureau poudreux, dans une retraite obscure, isolé, inconnu, il ne cherche pas la mort, il ne la brave point, il l'attend appuyé sur sa conscience.

Souvent ce courage n'est qu'une digue qui stationne

pour empêcher le fleuve de déborder; il ne marche que lorsque le courant est rentré dans son lit; c'est un effort calme , dtffensif , négatif pour ainsi dire ; il ne s'élance pas en avant, mais il ne retourne pas en arrière; il ne ploie pas devant l'obstacle, mais il se roidit contre le mal.

C'est lui qui supporte de longs travaux, de granà chagrins ; cVst lui qui résiste aux tourmens, à la faim, à la soif, à la persécution ; c'est par lui que l'homme au cœur libre attend l'instant de vaincre, et ne meurt pas de Toppression et de sa chaîne; c'est lui enûn qui souffrira peudant un demi-siècle pour délivrer sa patrie d'un vice, d'un préjugé, pour lui démontrer une vérité, pour lui léguer une vertu ou un bienfait.

Le courage civil n'est donc pas , comme la vaillance, une qualité tonte personnelle qui a , pour celui qui II possède, un effet direct dont la rémunération est prête. Il ne voit pas , comme le brave , le laurier au bout de son épée et le repos après la victoire ; il ne peut entrevoir qu'un but éloigné , qu'un prix qui n'est pas pour lui , mais pour ses fils, mais pour ses frères. U aura donné sa vie pour eux, et l'on ne saura pas même s'il a vécu. Si la récompense du courage civil existe, elle est dans le bien qu'il fait et dans le bonheur d'antrui ; c'est un courage qui nous touche moins individuellement qu'il n'intéresse la masse: c'est le courage de l'humanité. Aussi, la bravoure ne produit que le bon soldat , ou tout au plus le bon capitaine. Le courage civil fait encore le bon général, le bon administrateur, le bon magistrat.

Courage de réflexion et de volonté, il ressort peu des formes, du tempérament et des organes. U est plus dans l'a me que dans les gestes. La force physique influe beaucoup sur la vaillance : un homme qui compte sur

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rélasticité de ses muscles, sar la vigueur de son bras, sur la légèreté de ses jambes, sera plus aisément brave et deviendra probablement un béros avant celui qui est faible et lourd. Sans doute la constitution agit aussi dans le courage civil, mais beaucoup moins, et la difl'érence sera plutôt dans les effets que dans la cause. Ainsi , dans le courage militaire, comme dans le courag(> civil, deux individus arriveront à des conséquences bien inégales, et pourtant auront véritablement la même mesure de caractère. Ou trouve des volontés fortes dans les corps les plus frêles : ce front débile peut élever sa pensée et la combiner au même degré qu'un front plus robuste, mais il n'a pas les mêmes litoyens d'exécution.

Peut-être aussi les avantages du premier sont-ils affaiblis ou annulés par une plus grande afûuence de passions et par la nécessité de les combattre, lutte qui épuise la vigueur de Tliomme le plus fort et ne lui laisse pas, eu résultat, plus de moyens qu'à l'autre.

Mais ce n'est ni au résultat , ni à la dimension des elioses qu'il faut mesurer le courage, c'est à l'aine, c'est à cette puissance de résolution qui fait partout concevoir Fœuvre, l'entreprendre et rexécuter. Tout homme, quelque faible et obscur qu'il soit, peut avoir le courage civil. Ce juge de paix de village a peut-être, dans sa gestion, montré autant de fermeté, d'impartialité et de vertu réelle, que, dans la sienne, le cbanceber de France.

C'est à l'époque des invasions que le courage civil, aux prises avec la brutalité militaire , a pu surtout se déployer. Nous l'avons vu en 1814 et eu 1815. Alors il avait à combattre amis et ennemis. La nécessité qui commande, la faim qui n'épargne personne, déchaînaicot sur ce maire de campagne des réquisitions souvent inexécutables ; des paroles de mort les appuyaient , et la pointe du glaive suivait la menace. Eh ! bien , il

faisait face à Torage : seul il bravait an escadron , il découvrait sa tête au pistolet, il ouvrait son sein aax baïonnettes , il étonnait le sauvage du Nord comme k bourreau du midi , il Feffrayait quelquefois par sa voix généreuse, et c'est ainsi qu'il conservait à ses administrés le pain du jour. Oui , il faisait seul ce qu'one armée n'aurait pas pu faire. Est-ce du courage ciril, est-ce du courage militaire? C'est l'un et l'autre, c'est le courage de la volonté, de l'humanité, du sentiment, d'un devoir ; c'est le courage qui impose au Baskir comme ai; Français, parce qu'il est de toutes les langues et de tous les cœurs, et qu'il est compris partout. Oui, ce courage désarmé , ce courage de la résignation a souvent plus de puissance sur la soldatesque , sur la fièvre populaire , sur l'insurrection et le désordre , que le fer et le salpêtre.

C'est ce courage civil qui a fait, lors de la première guerre de la Vendée , ce que la force des canons et l'appareil des échafauds avaient vainement tenté. Hoche, qui fut un brave soldat, fut plus grand encore comme citoyen; car il faut non moins de vigueur pour pacifier que pour tuer; et il est plus difficile d'épargner un peuple soulevé et menaçant, que de lui répondre par la mort, que de le combattre et même de le vaincre.

Le don d'arrêter les masses, de les instruire, de les éclairer par l'exemple ou par la parole, ne peut être que l'œuvre de la conviction et du courage civil. L'individu qui agit sur les foules a toujours nne ame puissante; il peut l'employer au mal comme au bien, mais ce qu'il fera ne sera pas d'un homnie ordinaire. Mirabeau, à qui on refusait la valeur militaire, avait le courage civil; il lui devait une partie de son éloquence, peut-être la lui devait-il tout entière.

Avec un grand courage civil, un homme posé en

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face (Tune nation sera toujours ëloquent, toujours persuasif; toujours il convaincra et entraînera. Ce que l'on sent avec force , ce que l'on veut constamment , on le Élit sentir et vouloir aux autres. Ainsi s'exprime et se transmet la vertu : c'est elle qui , bien plus que le fer des légions, fait les révolutions sociales, relève la civilisation et fonde les Etats libres.

C'est encore le courage civil qui a produit les législateurs, ces rois véritablement dignes de ce nom. Le fils de Pépin fut appelé grand, parce qu'il avait ce courage; Louis XII ne fut nommé juste et père du peuple, que quand il l'eût acquis.

Lorsque le geste d'un citoyen arrête l'émeute , c'eàt que ce geste est celui du courage civil. Quand ce garde, l'arme au bras et sans combattre, repousse les bandes incendiaires, c'est par le courage civil.

C'est ce courage aussi qui soutient ce juge contre les pleurs d'une femme, d'un enfant. L'arrêt à intervenir est juste, mais il fera maudire celui qui le prononce; alors il faut du courage pour le prononcer, et il en faut plus que sur le champ de bataille, car là il n'y a rien pour le soutenir.

C'est ce même sentiment qui fait la force du juré luttant contre les menaces des partis.

Et si ce courage est digne d'éloges dans le juré , il ne l'c^st pds moins dans ce témoin qu'attaquent Tor et le fer. Si la lâcheté civile a été fréquente dans ces temps de désordre, on a vu aussi de nobles dévouemens d'hommes qni , sous le poignard des séides , sous la torche des fanatiques, n'ont menti ni à la vérité, ni à leur conscience.

Le courage civil est également dans ce médecin qui, pour remplir un devoir , va , bravant la peste et la barbarie , chercher des malades qui répondent à ses

soins par la' prévention, la haine ou reffroi. Ooi, il a fallu du courage dans notre France méridionale, pour soigner des cholériques au bruit de le-urs malédictioDi et sous le couteau d'une populace ivre de soperstitioa et d'ignorance : insensés qui , dans diaque remède , voyaient un poison, dans chaque iostrument un poignard , dans chaque bandelette une corde pour la étrangler , enfin partout la mort , excepté dans le mal qui les tuait. Pour s'intéresser à de tels hommes et pour les guérir, un grand dévouement était nécessaire, car ringratilude repousse plus que la contagion. L'iigratitude nVst point dans la uatnre : le tigre même, le tigre malade est reconnaissant des efforts qu'on fait pour le soulager; moins aveugle que Thomme, il ne se trompe pas sur l'intention et ne confond pas la miii qui \c soigne avec l'ongle qui le déchire.

Il y a encore du courage civil dans ce philanthrope qui, pour améliorer le sort du criminel, pour le rendre, s'il est possible, à quelques sentimens honnêtes, parcourt les bagues et les prisons , et , témoin de tous les vices de riiinnnnilé, ne la hait ni ne la méprise. Oui, celui qui a vu les bagnes, les cachots, qui y a interrogé les hommes et qui reste leur ami, a un grand fond de courage et de pitié.

Le courage militaire peut admettre le courage civil; il y eu a des exemples, mais ils ne sont pas commuas, et l'ou en citerait bien davantage de contraires. Les plus brillans géuéraux de Bonaparte ont manqué de courage civil ; uul d'eux n'osa affronter un reproche du maître. Anéantis sous son regard , ils donnaient , malgré leur conviction , leur assentiment à des plans funestes et destructeurs de la patrie. Leurs bras soutenaient la gloire du héros ; et en même temps la faiblesse de leur cœur, cédaut à tous ses caprices, sapait sa puissance. I^apo-

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