‹ Hommes et chosesChapitre 77 sur 95 · GOD · texte numérisé non relu

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des institutions des peuples dits civilise's ne semblent posées que pour les empêcher de croître. Quelle force ne faut-il donc pas pour extirper ces préjugés de nos cœurs, pour nous dégager des chaînes de toutes les superstitions.

Et c'en est une des plus nuisibles, celle qui tient, en pleine paix, la moitié de l'Europe armée contre Tautre, celle qui tient debout , le glaive nu , ces légions prêtes à s'entrégorger ! Oui , c'est une superstition , celte loi qui arrache à l'agriculture, à leur famille, l'élite de la jeunesse pour la livrer à l'oisiveté. Ah! est-il du sang, des bras et des millions plus mal employés que ceux qui servent à empêcher le travail !

Dans quel but ces armes brillent-elles? Est-ce dans celui de l'humanité ou de l'intolérance , de la liberté ou de l'esclavage? Si tous les Etats européens, tous frères par leurs mœurs , leurs intérêts , leur avenir, animés du courage civil , forts d'un même esprit de concorde , s'écriaient ; déposons des armes désormais superflues , puisque nous n'avons aucun sujet de haine, ne seraientils pas plus riches et plus heureux?

Non, nous n'avons aucun sujet de nous haïr. Ne sortons-nous pas du même père? La terre ne peut-elle produire des' fruits pour tous ? Est-ce en s'égorgeant qu'on la rend fertile? Le bras qui tient l'épée ne manie plus la faucille, et le chardon croît où chemine la gloire. Ce n'est pas avec le sîilpêtre qu'on peut conquérir le sol , c'est avec le soc de la charrue. Soyons donc tous frères, et enfin d'accord, labourons notre champ.

Ce serait un bel exemple de courage civil que donnerait le peuple qui , le premier , déposerait les armes. Quelle plus grande preuve pourrait-il offrir de sa confiance dans la force nationale? Car ces armes, pourquoi les a-t-on? Parce que le voisin les a. C'est par peur qu'on les a prises, c'est par peur qu'on les conserve.

Avec du courage , nous n'en aurons plus besoin; tes soldats seront inutiles , puisqu'au moment du danger nous serons tous soldats; puisque la poitrine des citoyens sera là pour défendre le territoire et la liberté. Si, abusant de notre contiance, Tétranger osait nous attaquer, la nation entière se lèverait; et quelle puissance sur la terre pourrait entamer une famille de trente-six millions d'individus « ayant pour rempart le courage civil?

Mais tout annonce que nos voisins nous imiteraient; que si nous rendions nos conscrits à leurs champs, à leurs ateliers , ils y rendraient aussi les leurs. Gomme nous, ils languissent de cette oisiveté ; comme nous , ils soufifrent de ces démonstrations de guerre au milieu de la paix; comme nous, ils sentent que le courage militaire ne s'entretient qu^avec de Tor , tandis que k courage civil ne coûte rien; que même il produit et rapporte , qu'il fait la richesse de FEtat , et qu'il peat partout remplacer la valeur pour la défense du droit et de la liberté.

Oui, l'étranger sentira, comme nous, ces vérités, parce qu'il n'est pas plus aveugle que nous , parce que la lumière arrive même au fond des ténèbres , que partout rintelligence pénètre et que la raison est la langue univcrselle. C'est parce que nous n'avons pas cru à cette raison, c'est parce que chaque peuple a voulu la traduire, la ployer à son idiome , à sa localité , à ses passions , à son ambition , qu'elle est devenue folie , et que les nations, au lieu de marcher ensemble vers la lumière, se sont séparées pour s'en disputer les rayons.

Le soleil n'est-il donc pas assez éclatant, et ne peut-il en même temps nous éclairer tous; et, pour tous, l'espace et l'éternité ne sont-ils pas ouverts? Elançons-nous donc en avant, pressons-nous vers le but et nous y parvien-

drons , non par le tranchant du glaive , mais par une volonté raisonnée, par cette volonté persévérante qui est le vrai courage.

Et c'est surtout la France qui peut donner cet exemple; c'est là seulement que tous les peuples pourront venir chercher des principes d'émancipation et faire leur apprentissage de courage civil , non qu'il y soit encore bien connu , non qu'il n'y ait beaucoup à faire pour l'y voir prospérer et porter des fruits, mais parce que le terrain est bon , et que là sont tous les élémens de la liberté. Il suffit de les mettre en oeuvre.

Nous avons donc eu raison de vous présenter cette question, car elle est féconde. Qu'on s'empresse de la développer dans nos écoles, qu'on éloigne de la jeunesse toutes ces vaines théories basées sur Terreur , sur les préjugés et sur des principes anti-sociaux. Que nos enfans ne voient plus, dans le meurtre, la gloire et la fortune; que l'homme souillé de sang ne soit plus l'homme de la patrie, l'idole qu'on encense, le dieu qu'on adore.

Qu'il n'y ait plus de courage de circonstance ou de préjugé ; plus de haine de nation à nation, haine inique, absurde, n'ayant pour foyer qu'une tradition, pour prétexte qu'une différence de langage, de couleur ou d'industrie. Plus de guerre civile , surtout plus de factions , |flus de propagande armée.

Que partout apparaisse la tolérance, c'est-à-dire le courage de la paix , de la persévérance ," appliqué au progrès du bon sens, le courage de la raison enfin, à mes yeux le seul courage réel , car c'est celui de la vérité , celui de la dire et de la pratiquer.

COUUSE DE CHEVAUX. Concevez-vous rien de moins utile ! Est-ce le cheval qui court ou l'éperon du

jockey qui le monte? Mais fût-ce le cheval, qti'il arrÎTe une seconde plus tôt ou plus tard , il arrivera lonjoars moins vite qu'une hirondelle.

Un bon cheval de course n'est propre qu^à la course, c'est-à-dire à jouer à la rouge on noire et gagner des paris. Alors , qu'importent la bête qui court et le temps qu'elle met à courir : l'essentiel est que son maître gagne l'enjeu.

Quel intérêt peuvent inspirer ces courses à celui qni ne parie pas? J'ai mille fois plus de satisfaction à regarder mon petit chat dc^ployant, à son caprice, l^gilité de ses muscles, s'élancer au sommet d'un arbre, puis en descendre et y remonter, que de voir un malhenreux cheval haleter sous le fouet et atteindre le but pour se sauver d'une douleur. C'est ici le triomphe de la peur bien plus que de l'agilité.

U existe des chevaux d'assez de bon sens pour se débarrasser de leur cavalier et courir à leur manière. Leur manière vaut ordinairement mieux que celle du jockey, et ils gagneraient le prix s'ils le voulaient.

Mais en ceci , ils sont encore inférieurs à mon chat qui court aussi bien sur le toit que sur le pré , qui grimpe par la tête et descend par la queue, saute de bas en haut et de haut en bas : toutes choses que ne fera pas un cheval de vingt mille francs ; et pourtant personne ne me donnerait six liards de mon chat.

J'ai vu, à Rome, courir des chevaux libres. U est vrai qu'à cette liberté on ajoutait une plaque de fer armée de piquants qu'on leur attachait au derrière , le tont assaisonné de quelques coups de gaules pour les maintenir on joie et mouvement.

Los animaux sauvages ne dédaignent pas les plaisirs d'une course au clocher. L'on voit des troupeaux de gazelles ou de daim^ courir seulement pour s'ébattre.

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On assure que, dans nos forêts, les vieux cerfs s'amusent quelquefois à provoquer les chiens et à s'en faire poursuivre.

Je ne sais quel plaisant organisa une course de cochons gras. Le plus gros eut le prix. Le but était une auge pleine, et la victoire pour celui qui y parviendrait le dernier.

Les courses dUiommes seraient certainement plus utiles que celles de chevaux. Les parieurs, en courant euxmêmes , se garantiraient de Tobésité , maladie souvent mortelle.

Pourquoi ne fait-on pas courir les ânes ? Sont-ils moins légers que bien des chevaux? Je dirai qu'il y en a qui le sont davantage et qui pourraient certainement disputer le prix à des coursiers de leur taille; et pourtant ils ne courent point. Ceci m'a toug-lemps intrigué , j'ai Oui par en savoir la raison : c'est qu'ils ne veulent pas courir. Preuve de sens, car s'ils cédaient une seule fois, s'ils gagnaient un seul pari, les malheureux aussi crèveraient à la peine.

Les mulets ont montré la même résolution. Aussi les a-t-on appelés têtus et ont-ils servi de type et de proverbe. Mais cela leur est égal. Eux non plus ne guloppent jamais, non qu'ils ne le puissent, mais ils sont convenus entr'cux de ne point galopper. Aussi, jamais ils ne meurent poussifs.

La mode des courses de chevaux est aujourd'hui, en Europe, à son apogée. C'est l'aifaire de quelques années encore , et il n'en sera plus question. La rapidité du mouvement qu'imprime la vapeur fera prendre en dédain la légèreté des animaux. Alors on estimera les chevaux pour leur force et leur beauté ; on considérera comme les meilleurs, non ceux qui courent bien pendant quelques minutes, mais ceux qui courent des jours entiers sans se fatiguer.

Je conçois d'aillenrs la reconnaissance qif on peut porter à son cheval, et j'entends la prière de ce postillon napolitain qui , en voyant mourir le sien , s'écriait : saint Antoine, prends pitié de son ame.

Quand un cocher romain est content de son attelage, il descend de son siège, se jette i son cou et il Pembrasse.

Le paysan Bas-Breton , assez flegmatique de son naturel , est pourtant fort susceptible quand il s'agit da mérite de sa monture. Il entendra sans sourciller les injures qu'on lui dira à lui-même et ne souffrira pas celles qu'on adresse à sa bête, fût-ce une rosse.

Tout le monde connaît l'attachement de TArabe poor son cheval. Chez les Bédouins, ces animaux, élevés avec les cnfans et rarement maltraités, ont plus d'intelligence que les nôtres. Ils reconnaissent leur maître et s'y attachent, ce qui est rare chez nous.

J'ai eu, pendant bien des années, le goût des chevaux; j'y ai renoncé. Je m'en préoccupais trop, et je ne pouvais pas me décider à les quitter quand ils étaient vieux. Mes pensionnaires hors de service me ruinaient. Aujourd'hui, je n'en ai plus ni vieux ni jeunes, mais je les aime encore ; et c'est probablement par l'intérêt qu'ils m'inspirent et le chagrin que j'éprouve de les voir souffrir, que je hais tant les courses et les paris.

COURTE ET BONNE. Maxime de bien des philosophes en France et de beaucoup d'autres pays. Elle n'en est pas moins fausse et très-fausse , et l'on dirait beaucoup mieux courte et mauvaise.

Il n'y a vraiment de plaisir que dans l'attente d'an autre plaisir. Quand nous avons abusé d'une volupté, elle cesse d'en être une pour nous. Elle devient même une souffrance; et une heure d'excès vous procure souvent

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un jour, Dne semaine , un mois , une année de tortures. Le vin abrutit et l'amour abêtit, dit un proverbe. Sans prendre ceci à la lettre, il faut reconnaître que ceux qui aiment et boivent tant qu'ils peuvent, ne le peuvent pas long-temps.

Aucun plaisir des sens n'a jamais donné de l'esprit; c'est chose évidente. En vain le poète a dit : Horace a bu son 80ul quand U voit les Menades, C'est fort joli d'expression, mais très-faux en principe; et il n'est pas d'auteur qui, étant ivre, fasse quelque chose de vraiment bien.

Le délire de l'amonr est encore moins propre à rendre les idées nettes, fortes et véritablement poétiques. On a rimagination de son amour, mais on n'en a pas d'autre; et l'imagination de l'amour n'embrasse qu'un cercle étroit.

Quiconque veut étudier sérieusement doit renoncer à tout excès. Ses plaisirs doivent être rares : il ne doit , pour ainsi dire, que les effleurer.

L'homme de génie, ou celui qui croit en avoir et qni veut travailler pour la postérité , doit donc opter entre cette vocation et celle de viveur. Historien , poète , peintre, architecte, sculpteur, mathématicien, compositeur, bref, artiste ou écrivain, il faut, pour conquérir la palme, qu'il se fasse, je ne dirai pas précisément anachorète, mais homme sobre et rangé. S'il n'est ni Tnn ni l'autre, il pourra jeter quelque lueur; mais il ne brillera pas d'un véritable éclat.

Si vous voulez honorer votre vie, ne la faites donc pas courte et bonne.

CRAINTE DE LA MORT. La mort est trop générale sur la terre, il y a trop de causes qui la donnent.

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pour qu'elle n'y soit pas un bien et poor qu'elle n'offire pas un avantage à l'être innocent.

Il est à croire que, pour cet être, la mort est im moyen de progrès ; moyen d'autant plus actif , qu'il est plus fréquent, plus répété. Les individus qui ment le moins seront donc ceux qui avancent le plus.

Ce que nous appelons mort n'est qu'un changement de forme pour la matière et de position pour l'esprit Telle est l'opinion que nous avons avancée dans notre Essai sur Vorigine et la progression des êtres.

La mort , qu'on l'envisuge matériellement ou spirituellement, ne peut être un anéantissement ou la fia réelle d'une chose quelconque. On sait qu'il est absolument impossible qu'aucune partie de la matière puisse cesser d'être : elle change de place ou d'iispect , mais elle est toujours quelque part.

Quant à l'ame ou la vie, si elle existe eflPectivement, comment cesserait-elle? Si l'on admet qu'elle retourne à rien , c'est aussi admettre qu'elle est née de rien. Or, ceci est impossible.

A ceci roii répondra : si lu mort n'existe pas, comment tous les êtres ont-ils horreur de la mort?

Cette horreur est-elle bien prouvée? Est-ce de la mort qu'ils ont peur ou de la douleur; et lorsque Thomme, connue l'animal, recule devant la pensée de la dissolution , a-t-il bien délini ce qu'il éprouve ? Un individu isolé , né seul dans un désert où il n'aurait vu mourir aucun de ses semblables , croirait-il à la mort? Je ne le pense pas. L'idée de la mort, aujourd'hui commune à tous, ne rétait pas dans la nature primitive. Le premier homme s'est cru nécessairement immortel. Le second, quoiqu'il ait vu mourir son prédécesseur, a douté beaucoup s'il mourrait lui-même. 11 a pensé que l'autre homme était mort ou par sa faute, ou par sa volonté, ou parce qu'il était le premier homme.

Cette idée a dû également ébloaîr le troisième , peutêtre le quatrième , et ce n'est qu'après un nombre de générations que l'on a compris qu'il fallait mourir.

Eneore , après cette longue expérience et cette suite d'exemples, la croyance à la mort n' est-elle pas devenue générale, car la tradition nous apprend qu'il y a eu des monarques assez aveuglés par l'orgueil pour croire qu'ils étaient à jamais sur la terre, et ces rois mouraient avec la conviction qu'ils étaient immortds.

Aujourd'hui, sauf peut-^tre chez quelque peuplade en enfance ou quelques êtres insensés, nul ne croit à l'immortalité de la forme, et tout être redoute l'instant de sa dissolution. Cette crainte, il est vrai, varie beaucoup d'une espèce et même d'un individu à un autre. Chez l'homme , les croyances et souvent les préjugés contribuent à l'augmenter, et elle est d'autant plus grande chez lui , qu'il est plus haut placé dans la hiérarchie de l'intelligence.

En voyant quelque chose d'effrayant dans la mort, tous les hommes n'y voient donc pas la même chose. L'un y voit la douleur et ne craint qu'elle. L'autre ne redoute que ce qui la suit: l'enfer ou le néant. Un troisième regrette ce qu'il quitte plus qu'il n'a peur de ce qu'il peut trouver. Enfin , c'est dans celui-<ci la crainte de la chose même, et dans celui-lù celle de son résultat.

La mort est, pour Tétrc, un épouvantail, une ombre, une image , un mot , mais non une définition , parce que l'interprétation de ce mot est établie sur ce que personne n'a vu et sur ce que chacun comprend à sa manière; qu'ainsi sans signification précise, ce mot est pour chaque individu l'expression ou la traduction de sa propre sensation et de l'espèce de peur qu'il éprouve.

Cette peur, avons-nous dit, augmente en raison du degré intellectuel. Plus prononcée chez l'homme que

chez le quadrupède, elle l'est plus encore chez rhomme intelligent , chez le penseur , le philosophe , qoe chez le sauvage. Mais à des degrés différens, n'en étant pas moins générale , on doit en conclure que c'est noe loi de la nature et un sentiment inné ; sentiment n^sessaire, car il est la meilleure garantie de la vie. Si l'être oe craignait pas la douleur, s'il n'était pas averti par die, il ne ferait rien pour la conservation de son corps, et oe corps mourrait en naissant.

Cette crainte de la mort a aussi son utilité morale. Elle devient une barrière qui empêche l'homme de céder à toutes les fantaisies de son imagination et de tombtt dans les excès où T entraînerait l'effervescence des sens. D'ordinaire, l'individu qui conçoit et exécute un crime, a perdu de vue l'idée de sa propre mort ou de ses conséquences : aveuglé par sa passion, il ne voit que le présent.

Si cette crainte est salutaire dans bien des cas, elle doit pourtant avoir des bornes. Elle devient faiblesse quand elle est exagérée, et elle est un véritable mal quand elle est continue. En absorbant toutes les pensées de l'être , elle nuit essentiellement au développement de sa raison ; et en le dégoûtant de Texistence , elle amène celte même insouciance de lui-même que l'auteur de la nature a voulu prévenir, et dont nous voyons parfois des exemples dans cette mélancolie noire, celte tristesse monomane qui allèrent à la fois le moral et le physique de l'homme et le conduisent au suicide.

11 est assez singulier, mais il n'en est pas moins vrai, que bien des hommes se tuent par peur de la morl ou parce qu'ils ne peuvent l'envisager. La mort elle-même les effraie moins que sa pensée ou son image.

Je crois donc superflu et même dangereux d'ajouter à une disposition que la nature a mise en nous, et de nous

attacher, comme nous le faisons dans notre enseignement, à rendre Taspect de la mort plus triste encore qu'il ne Test.

J'ajouterai que cette horreur du trépas, utile pendant la vie pour garantir et moraliser cette vie, ne Test plus quand elle va cesser. Cet appareil d'effroi dont on entoure, dans quelques pays, le lit des mourans, ces efforts que Ton fait pour assombrir leurs derniers momens ne sont donc pas toujours rationnels. En vain la vie du moribond a été irréprochable, nous le faisons finir comme un criminel. Il semble que nous le menions au supplice. Passe encore s'il Pavait mérité; mais s'il est innocent on si nous le considérons comme tel , cela n'est pas juste. Cela non plus n'est pas humain, car nous hâtons ainsi sa fin.

Ce qui, plus encore que cette toilette du condamné, terrifie le malade, c'est la conviction que la séparation de l'ame d'avec le corps est toujours accompagnée d'une souffrance atroce , d'une convulsion terrible. Ceci , je crois, est une erreur. Buffon demande quelque part si ron souffre plus en mourant qu'en naissant, et il résout la question négativement. Les hommes qui échappent au dernier paroxisme de maladies jugées mortelles, ceux qui ont traversé l'agonie, ceux même qu'on a vus se tordre dans des convulsions , revenus à eux , ne se rappellent Hen: ils n'ont rien senti.

J'ai vu et touché bien des cholériques. Ceux qui étaient frappés à mort ne souffraient que peu ou point, et Qnouraient sans se croire en danger. Ceux dont les douleurs étaient vives et durables étaient ordinairement les moins malades et en revenaient presque toujours.

Il faut donc regarder comme probable que la douleur physique accompagne rarement le dernier moment de l'homme, et que, dans la grande majorité des mourans, la crise est courte , peu sensible et souvent inaperçue.

CRAVATE. Elle date de 1636 et nous vient des Croates nommés alors Cravates. Ce fut on petit maître ayant les écrouelles qui , le premier , adopta cet ignoble ajustement, et tous les imbéciles l'ont imité, bien qu'ils n'eussent pas les écrouelles.

Quelques femmes aifectées du même mal voulurent aussi foire prendre la cravate. Plus malignes que nous, les autres femmes n'en voulurent pas.

L'antique fraise , celle des Médicis , celle que portait Henri IV, était moins disgracieuse que la cravate; mais elle avait le défaut, par sa forme aplatie, de faire ressembler certaines figures à une tête de veau dans un plat.

En 1793, la cravate a eu son époque cyclopéenne. Elle s'élevait jusqu'au nez, en coupant par le milieu, la tête de l'élégant qui semblait ainsi sortir d'un étui.

Plus tard, à Faide d'un renfort de baleine et de laiton, la cravate est devenue tellement dure et roide, qu'elle mettait le patient dans l'impossibilité de tourner le con et lui procurait littéralement l'agrément d'être au carcan; ce qu'il rendait plus sensible encore par un col de chemise bien empesé qui, atteignant la jointure des oreilles, travaillait activement à les détacher de la tête.

Aujourd'hui , on se contente de la cravate étroite et serrée qui n'a d'autre inconvénient que de nous empêcher de respirer, de nous faire tirer la langue et de nous procurer de temps à autre un coup de sang ou une attaque d'apoplexie.

D'où vient cette longue fidélité à la cravate? Elle vient de deux raisons toutes puissantes en France quand il s'agit de mode : c'est que la cravate est laide et qu'elle est incommode.

CROIRE. 11 est impossible de comprendre ce qu'on

De définit pas, ni de croire ce qu'on ne peut ni concevoir ni définir. La croyance est une conviction, et la conviction est la science d'une chose ou sa certitude appuyée sur des preuves ou au moins sur un rapprochement oiu une comparaison.

Une croyance n'est donc telle que lorsqu'elle est logique pour nous ou à la hauteur de notre conception, mais non au-dessus. Quand nous ne concevons plus, nous ne savons plus, et conséquemment nous ne croyons plus.

Croire ce qu'on ne sait pas serait un non-sens; croire ce qu'on ne comprend pas en est un autre. On ignore, on doute, ou l'on croit. Si Ton croit, on sait ou l'on voit. Si l'on doute, on sait en partie, on entrevoit. Si l'on ignore, on ne peut ni croire, ni voir, ni douter.

Croire, c'est avoir la conviction intime qu'une chose existe ; en d'autres termes , qu'elle est vraie. Or , pour savoir qu'une chose est vraie, il faut avoir comparé ou rapproché deux idées au moins et prononcé sur leur rapport et leur opposition : par conséquent les avoir mesurées dans toutes leurs circonstances.

11 y a donc ici trois nuances :

Ceux qui savent.

Ceux qui doutent.

Ceux qui ne savent pas.

Les premiers croient tout-à-fait.

Les seconds croient à moitié.

Les troisièmes ne croient pas, tout en pensant croire.

Alors celui qui dit : je crois , mais je ne conçois pas , se trompe. 11 ne croit pas , car c'est comme s'il disait : je vois ce que je ne vois pas, ou je sais ce que je ne sais pas. C'est un non-sens.

Il n'y a aucune réponse à faire à ceux qui nient sans voir, ou ce qui est pis, ferment les yeux de peur de voir , car pour ceux-là toutes raisons sont inutiles.

Vouloir forcer les gens à croire avant de les avoir feit comprendre n'est pas le moyen de les éclairer, c'est plutôt le contraire, parce qu'on fausse leur raisonnement et qu'on trouble leur intelligence. C'est un clou qu'on leur enfonce dans la tête à coups de masse.

Cette manière d'enseigner n'amène donc pas la science ni même la conviction. Croire seulement parce qu'on autre croit, croire de confiance, est un simulacre de croyance, mais non la croyance même. Je crois à ceM qui enseigne, mais non à ce qu'il enseigne.

Il ne suffit pas qu'on nous ait dit une chose dès l'enfance et qu'on nous la dise encore tous les jours pour qu'elle soit vraie ; pour qu'elle le soit , il faut qu'elle soit possible ; et pour qu'elle nous semble telle, il faut qu'elle soit probable. Si elle ne nous paraît ni l'un ni l'autre, fût-elle vraie, elle ne l'est pas pour nous, et elle ne le sera que lorsque nous aurons conçu sa possibilité, sa probabilité, puis enfin son existence. Jusque là, ceux qui disent que nous croyons se trompent, et si nous pensons croire , nous nous trompons avec eux.

On nous objectera que nous ne définissons pas Dieu et pourtant que nous croyons en Dieu. Je réponds: il est vrai que tous les hommes ne définissent pas Dieu, mais il en est bien peu qui n'aient conçu son existence, conséqueniment qui n'y croient ou qui n'y aient pensé. Beaucoup défigurent étrangement la Divinité ; mais au milieu de toutes les fables, de toutes les superstitions dont ils l'entourent, ils ne perdent jamais entièrement de vue l'être vengeur du mal et rémunérateur du bien. A n'a jamais existé de peuple athée. Je ne crois pas même à l'athéisme de l'individu.

— Mais , ajoutera-t-on , n'est-il pas aussi dans notre religion des préceptes que nous suivons sans les comprendre?— Sans doute; cela est et cela doit être, car si

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ies hommes, ces hommes dont les neuf-dixièmes naissent et meurent enfans, n'obéissaient qu'à ce qu'ils conçoivent, les neuf dixièmes n'obéiraient plus, non-seulement aux lois religieuses, mais aux lois civiles.

Mais quand ils obéissent , on ne s'informe guère s'ils croient. En effet, il importe peu qu'un individu ne définisse pas la différence du tien et du mien , si , en définitive, il se contente du sien et ne vole personne. Aussi, la question n'est pas là; et ceci prouve seulement que beaucoup d'hommes, par habitude ou conviction de la nécessité de l'obéissance, préfèrent obéir que de discuter, même avec eux-mêmes. En ceci, ils ont souvent raison.

D'ailleurs , il est des vérités qui semblent nées avec nous. Dès-lors, il est inutile de se demander pourquoi elles sont vraies, puisque nous sentons qu'il est impossible qu'elles ne le soient pas. Il y a là une sorte de conviction négative qui n'en est que plus puissante, parce qu'elle ne permet pas même Tombre d'un doute.

Aussi, n'examinons-nous pas ici le plus ou moins d'utilité ou d'opportunité de l'analyse des grandes vérités. Je dirai même qu'il vaut infiniment mieux s'y soumettre aveuglement que de lés discuter déraisonnablement. Nous avons voulu seulement établir le rapport de la conception avec la conviction:

Voici notre résumé : nous n'avons la conviction que de ce dont nous avons l'intelligence , parce qu'il n'y a ni ne peut y avoir de certitude aveugle.

Ce que nous appelons ainsi n'est qu'une fin de nonrecevoir ou un refus de réfléchir; et ce refus ne peut être fondé que sur le doute ou sur la crainte de ne plus croire, ou bien sur Timpossibilité d'atteindre à l'intelligence de ce que nous voulons croire.

Une chose que nous ne concevons pas peut être vraie ,

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mais elle n'est vraie ponr nous que lorsque nous Fiyok comprise. Alors seulement nous la croyons.

CROISSANCE ET PROGRESSION. Noas ne ferons qn'indiquer cette question que nous avons traitée longuement ailleurs.

Notre idée , à nous , est que le nombre des êtres est fixe, qu'il Ta toujours été; qu'émanation de la Divinité et dès-lors incréé comme Dieu môme, aucun n'a commencé, dès-lors qu'ancun ne peut finir, et que notre forme, quelle qu'elle soit, conséquence de nos œuvres « n'est qu'un degré de transition qui représente l'état de l'ame.

L'ame étant éternelle ainsi que la volonté; l'immensité étant la carrière qui lui est ouverte , la croissance d'on être n'a pas plus de limites que cette immensité.

C'est cette marche ouverte à tout ce <|ni vit que nous appelons la progression.

Cette opinion d'une faculté éternellement progressive n'est pas seulement la nôtre, elle est dans le cœur de tous.

11 n'est aucun peuple qui n'ait cru que l'homme, par sa volonté et ses efforts, pouvait s'élever au-dessus de lui-même, et qui n'ait ainsi admis dans l'humanité une progression possible, même au-delà de cette terre.

Il y a une force, une impulsion, une volonté de croissance qui fait partie de la vie. Dès que l'être s'est arraché à rimmobilité, dès qu'il s'éveille, il veut croître.

Cet amour de croissance, énergie vitale qui nous pousse en avant, est en nous; il y est toujours. Quand nous ne le sentons pas, c'est que nous ne sommes pas daus notre état normal, c'est que la machine souffre.

La nature ascendante de l'être s'explique même par sa

position sur la terre. 11 n'a rien sur sa tête, rien qui arrête son œil daus Fespace ni sa pensée dans Timmensite. Voyant le ciel ouvert, il est impossible qu'il ne désire pas s'y élancer.

Cette immensité nous indique que nous sommes bien petits; mais si nous ne devions pas arriver à un état supérieur, nous n'aurions pas même entrevu la grandeur du spectacle qui nous environne.

La preuve que l'être peut grandir , c'est qu'il a la conscience de cette grandeur , c'est qu'il la comprend. N'en doutons pas , l'être peut parvenir à ce qu'il peut concevoir, car ce qu'il a conçu est déjà en partie conquis par lui.

 mesure que son intelligence croît , son horizon s'étend , ses idées se multiplient , les variations et les nuances de la forme suivent la même progression.

La chaîne progressive s'étend ainsi dans l'immensité. Quelque haute que soit la créature , elle peut arriver plus haut. Elle le peut, parce qu'elle a en elle la faculté du bien et du mal : pouvoir infini qui fait la force de Dieu même , mais pouvoir qui serait inerte sans sa possibilité d'application , c'est-à-dire sans la matière et l'espace.

La matière , instrument de l'ame , est indispensable à l'action ; mais l'action n'est puissante que lorsqu'elle maîtrise la matière et que la volonté y trouve un élément, un contraste et un labeur, sans y rencontrer une barrière.

L'espace est non moins nécessaire à l'appUcation de la vie et à son mouvement. Sans l'espace , la vie ne serait qu'interne et dès-lors invisible à tous, hors à ellemême.

Sans l'espace, la vie, bornée à la réflexion, à la pensée sans espérance , au désir sans sa réalisation , au vouloir sans pouvoir, serait encore la stagnation ou l'immobilité.

La vie, dans son défeloppement , comporte donc trois conditions indispensables: Tame ou la faculté; la matière; l'espace. Supprimez l'une, le reste devient inerte.

Aussi apercevons-nous la matière dans toutes les opérations de la vie ; matière sur laquelle cette vie se pose et s'imprime ou dont elle constitue cette forme animée qui dessine tous ses mouvemens croissans ou décroissaos et jusqu'aux plus petites nuances de sa volonté.

C'est ainsi que l'œuvre est partout, en nous et hors de nous. Mais ces monumens immenses qui constituent la matière élaborée, la matière hors du chaos, ces soleils, ces globes créés par Dieu même ou par des êtres à qui il a permis de s'élever à ce point de puissance , ces mondes , tout admirables qu'ils sont , ne sont pourtant que l'œuvre secondaire : posés par la Divinité ou par la créature, ils ne l'ont été qu'à l'aide de la vie pourvue de ses organes ou de la forme.

C'est cette forme corporelle qui fut la première création de l'être. Elle lui était nécessaire, non-seulement pour élaborer la matière, mais pour vivre dans cette matière. C'est cette forme qui se dissout et se renouvelle sans cesse, conséquence éternelle des actes de chaque individu et de la position de l'âme: elle devient ainsi sa récompense ou sa punition.

Comme l'immensité entière ne renferme probablement pas deux cires dont les actes soient ou aient été absolument les mêmes, vous n'y pourrez trouver non plus deux individus au même âge de croissance ou de décroissance, c'est-à-dire identiquement semblables.

En effet , bien que chaque degré d'intelligence soit représenté par une forme spéciale, type de ce degré, ce degré n'en est pas moins divisé lui-même par une suite de types ou d'échelons qui conduisent du plus infime au plus élevé avec toutes les nuances intermédiaires; et

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naances sont d'autant plus multipliées et plus tran- ^ , que le degré est plus haut placé , plus rapproché l'homme.

I y a donc non-seulement une progression par la nsition d'un degré à un autre, il y en a une aussi < celle d'une forme à une forme dans ce degré même; un être peut, à nos yeux, avoir conservé la même reloppe , celle de la même race , de la même famille ,

la même classe, et pourtant avoir fait un pas dans

carrière.

On voit que les échelons de cette échelle ascendante

it multipliés à l'infini et disposés de manière que la

is minime variation dans TinteUigence trouve un type

forme pour la représenter avec une exactitude presque ithéma tique.

On voit également par quel nombre d'échelons la créature lu passer avant de parvenir à un état supérieur, nombre mense et qui représente la suite de pensées, d'intentions,

volontés et d'actions que l'ame , depuis qu'elle s'est eillée, a pu produire, car c'est le croisement, la complition , l'organisation et aussi la désorganisation de ces usées qui ont dessiné et opéré toute cette succession

formes que l'être a, tour-à-tour, adoptéeà et fait ir.

Dans ce développement sans terme donné à la pensée, la volonté, à l'action et h la forme, remarquez-le bien, ut est ordre et justice : là , plus de hasard : l'indi- [lu n'étant plus lié à une place ou enfermé dans un rcle, n'est jamais que transitoirement esclave des cirnstances ou de la tyrannie. S'il ploie un instant , c'est lur se relever plus fort, c'est pour dominer ce qui le »mine.

Quand nous croyons à la justice de Dieu , il faut bien le cette justice soit : si l'existience de chacun était

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