‹ Hommes et chosesChapitre 78 sur 95 · CEO · texte numérisé non relu

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bornée à ce que nous appelons la vie , il y aarait vsut grande inégalité dans la répartition des biens : tel serait toujours malheureux, tel toujours heureux. Comment, dans une si courte période, Tétre aurait-il le temps de se poser dans la balance, d'agir en dehors des impulsioBs étrangères et de manifester des vertus ou des vices qui seraient bien les siens ? Enfin , comment Dieu pourrait-il le juger. Dieu qui juge, non sur les probalnlités cumme les hommes, mais sur les faits et leur vérité?

Sans doute il est des individus qui, dans le coars d'une seule vie, trouvent moyen de commettre autant de crimes et de méchantes actions que s'ils en avaient vécn dix, comme il en est d'autres qui, pendant ce même laps de temps, ont pratiqué plus de vertus et fait plus de bonnes œuvres que d'autres n'en feront en vingt siècles. Uns ce cas est l'exception. Combien d'enfans meurent aa berceau! combien d'adolescens succombent avant Page de raison ! combien d'hommes malades , esclaves ou opprimés, ont cessé de vivre avant d'avoir vécu intellectuellement î

— Le temps ne fait rien à la chose , dira-t-on ; Diea est pour tous, pour les bons comme pour les méchans: à chacun selon ses œuvres.

— Oui , mais encore faut-il qu'il y ait des œuvres. Ce n'est pas assez de vivre , il faut pouvoir appliquer sa vie. La faculté de penser et de vouloir n'est rien, si le temps nous manque pour user de l'un et de l'autre. Dieu , toujours bon , ne peut pas punir celai qui n'a rien fait de bien , parce qu'il n'a pu rien faire. Mais Dieu aussi , toujours juste , ne peut pas le récompenser comme celui qui a consacré sa vie au soulagement de ses semblables.

Nous le répétons : l'équité veut que chacun ait un délai <moFal pour &ire le bien ou le mal et le faire

librement, sans inflaence aocane et par le seul fait de sa propre intention. Or, peu d'années d'existence et de liberté accordées aux êtres sur la terre seraient insuffisantes à la grande majorité pour une semblable épreuve.

D'ailleurs, si l'être terrestre ne devait vivre qu'une vie, il n'y aurait qu'une nature de forme; car ici encore, pourquoi cette inégalité? Pourquoi les échelons, s'il n'y a pas d'échelle? Â quoi sert une voie , si elle ne conduit nulle part?

Celte voie et ces degrés existent ; ils sont là , sous nos yeux, et sont ce qu'ils doivent être. La nature ne fait rien d'inutile et Dieu ne peut pas nous montrer l'apparence de ce qui n'existe pas, et s'il ne nous laisse pas tout voir , du moins il ne nous trompe pas dans ce qu'il nous montre.

Nous voyons commencer un être à un point où justement l'autre cesse; il faut bien admettre qu'il existe un rapport entr'eux. Une seule forme serait suffisante, et seule aurait existé invariablement, si la variété des formes n'avait ni but, ni liaison, ni croissance.

Remarquez que si ces formes étaient un jeu de la nature et un simple effet des élémens, jamais elles ne se reproduiraient d'une manière identique.

Mous pouvons donc poser ce dilemme : ou tous les êtres qui naissent à nos yeux sont les mêmes individus reparaissant sous différentes formes; ou bien ce sont des êtres toujours nouveaux, qui toujours s'efforcent de vivre et qui, après quelques instans, tombent et meurent.

Dans le premier cas, je vois un but, un perfectionnement continu.

Dans le second , je n'aperçois qu'une immobilité éternelle , que des ombres qui sont au hasard faibles ou fortes, bonnes ou mauvaises, victimes ou bourreaux.

Quand nous savons, par l'expérience de chaque jour,

que FœuTre que nous élaborons n'avance et ne se perfectionne que par une volonté assidue et un travail opiniâtre , comment ne comprenons-nous pas que notre corps , machine composée de tant de rouages , ne poisse être l'œuvre d'un jour ? N'est-il pas plus naturel de penser qu'il est le fruit des siècles et le résultat de longs efforts? Dieu en a posé le type; il a créé le premier homme, mais il n'a pas créé le second. La preuve , c'est qu'il a dit à ce premier né: croissez et multipliez.

Admettant même que l'action créatrice, scindant l'ame, ait voulu faire deux catégories d'individus, c^est-à-dire des êtres bruts ou simples et des êtres intelligens oa composés, elle a dû arriver à ce résultat par deux opérations distinctes. Certainement l'opération qui a produit l'être compliqué l'est davantage que celle qui a proânit l'être simple ; elle a demandé plus de temps , plus d'études, plus d'ébauches : quels que soient la puissance et le génie de l'ouvrier , ou précisément à cause de cette puissance et de ce génie, il ne fera point par un procédé égal une chaumière ou un palais , une ébauche ou un chef-d'œuvre. S'il agissait ainsi , ce ne serait pins un génie, mais un automate.

En un mot, ce qui fait la différence d'un travail complexe et parfait à celui qui n'est ni Tun ni l'autre , c'est que le premier, plus étudié, mieux élaboré , est passé par un plus grand nombre de degrés de perfectionnement, c'està-dire de réflexion, de calcul et d'étude.

Eh ! bien , en quoi cette suite de transitions , qui est une conséquence nécessaire de toute création rationnelle, diffère-t-elle de ce que nous vous proposons? Si l'homme ou sa forme matérielle, cette forme qui le met en rapport avec les élémens qui l'entourent et qui lui permet d'agir, a été créée, c'est une œuvre et une œuvre composée dont Dieu lui-même , nous venons de le dire , n'a pas

dédaigné de poser le type, en laissant à Thomme le soin de le perpétuer. Sous la main de Dieu , cette forme ou ce type, par cela même quMI est complexe, a passé par divers degrés, et chaque rouage a été posé à son tour, parce qu'il n'y a pas de pêle-mêle pour Tintelligence.

Or , ce que Dieu a fait en peu d'instans , l'être , sous rimpulsion de Dieu et par la conséquence de la liberté qu'il lui a donnée, le fait à la longue. Il le fait bien ou mal , selon qu'il use bien ou mal de ses facultés, selon qu'il se montre raisonnable ou insensé. Intelligent, il se crée les organes de l'intelligence; brut, il se crée ceux de la brute: c'est la conséquence naturelle de la position qu'il se fait, de l'état où il s* est mis.

Si le contraire arrivait, non- seulement cela serait injuste , mais ce serait absurde , car l'intelligence et la vertu pourraient être la conséquence de la sottise et du vice. Alors, loin d'annoncer un Dieu sage, la création ne nous apparaîtrait plus que comme un jeu de hasard, une loterie où le mal porterait les mêmes fruits que le bien , où la raison , comme la beauté , comme la perfection des formes, serait le fait d'un simple accident en dehors de Famé et de ses facultés, et conséquemment de Dieu même. Que serait un tel système , sinon du maténalisme?

Cela n'est donc ni ne peut être; et l'expérience nous montre que partout la croisssince des formes suit celle des idées et que la mesure des unes fait celle des autres. La forme simple appartient à l'esprit simple, à la brute; la forme complexe, à la raison, au génie, à l'homme.

Qu'on dise que l'organisation de l'animal est aussi complexe que celle de Fhomme, je répondrai oui, s'il est question des organes des sens; mais je dirai non, s'il s'agit de ceux de l'intelligence : la preuve , c'est que les animaux en ont moins.

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Si vous admettez un mouvement intellectad, si vous n'enchaînez pas chaque être dans sa position présente, si vous croyez à la vie de Famé et aux progrès de Tesprit , comment séparerez- vous ces progrès de ceux de la forme et ferez-vous agir la raison de Thomme avec les organes de la brute? Ce chien aurait en lui toute Téloquence de Démosthène, qu'il n'en saurait Caire usage, puisque sa gueule est conformée de manière qu'il ne {leut articuler un mot.

Il est donc évident que tout développement de l'arae, sous peine d'être annulé, doit entraîner avec lui le développement de la forme : l'un est la conséquence de l'autre. Le premier est la cause, le deuxième est l'effet

Aussi ces myriades de formes qui sans cesse se renouvellent, tableaux vivans de l'action divine ou de la vie créatrice, nous montrent cette même chaîne, sans que jamais un seul chaînon puisse faire défaut. Noos y suivons , pas à pus , l'action de Tesprit s'harmoniant avec la matière. Tous les cas sont prévus , tous les rangs sont marqués : chacun prend le sien à mesure qu'en lui la croissance ou la décroissance s'opère. Si un rang ou un échelon manquait, à Tinstant même l'ame le créerait et une nouvelle forme apparaîtrait.

Qu'on nous dise (|ue Tame ne progresse pas, qu'elle est toujours elle-même , sans îivancer ni reculer , je répondrai : alors il devrait en être ainsi de la forme; et si elle existe sans mouvement, c'est, en résultat, comme si elle n'existait pas.

Mais l'ame, a joutera- t-on, après* avoir usé sa forme ou l'avoir perdue, n'a plus de forme et n'en peut plus avoir.

Alors pourquoi en aurait-elle eu une? Cette ame immortelle, cette ame qui vit toute l'éternité, n'aurait donc été incarnée, unie à la matière et mise en position d'agir que pour retomber après dans son inertie ou son im-

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