‹ Hommes et chosesChapitre 80 sur 95 · GRO · texte numérisé non relu

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OQ souvenir de ce qu'on ne saurait oublier trop vite : les discordes civiles. Payez les services rendus , c'est juste, mais ne les payez pas en monnaie qui se pend à la boutonnière ; car ce qui est honneur aujourd'hui , demain sera stigmate et brevet de galères. Ainsi se passent les choses en politique , parce que là , comme ailleurs et même plus qu'ailleurs, c'est toujours le plus fort qui est le plus honoré, et que l'anarchie du dimanche est réputée bon ordre le lundi. J'ai connu tels individus qui, condamnés comme brigands sous l'Empire, réputés saints et héros sous la Restauration , redevenus maudits sous la Monarchie citoyenne, sont morts atteints et convaincus de n'avoir jamais été que des intrigans besoigneux. Comptez donc sur la gloire révolutionnaire et rimmortalité de ses lauriers!

Si le gamin a peu gagné à sa croix , voyons ce que celle-ci a gagné au gamin ou à l'avantage de figurer sur Sa poitrine.

D'abord, de tomber de celle d'une foule d'hommes qui la tenaient iy>ur quelque chose et se croyaient payés , par elle, de leurs J)iessures ou de vingt-cinq ans de loyaux services. Maintenant que le cours en est à la baisse et qu'elle est aussi , de cent vingt , descendue à soixantequatre, ils vont vouloir qu'on révise leur compte. Leur réclamation sera juste. Si Ton y fait droit , nouvelle brèche au budget.

Celle-ci en amènera une autre, car ceux que vous auriez par suite soldés économiquement de la même monnaie, ne s'en soucieront plus dès qu'elle courra les rues, * jouant au bouchon ou à la fossette, j) vous faudra donc encore avoir recours à nos poches et en tirer un gros sac d'écus pour remplacer un ruban de deux sous.

Maintenant, comptez. Pour avoir enrubané deux à trois douzaines d'enfans, à qui vous auriez bien mieux

fait de donner des chemises, tous ayez mécontenté trois à quatre cent mille hommes , compromis la paix intérieure et fait nn nouvel accroc à notre boorse. Voili, si je ne me trompe, un calcul assez peu iSnancier et qui fera que jamais je ne vous prendrai pour économes.

— Mais on ne voulait plus de décorations. Une eroii est une anomalie dans une République; c'est une distinction, un privilège, un signe de caste ou de noblesse :* c'est la livrée du despotisme, et l'on n'a pas cra pouvoir mieux faire , pour en dégoûter les grands , que de b jeter aux petits.

Passe pour cela. C'est une raison. Nous verrons phis tard si elle est bonne.

CROQUETS. Reims, Amiens, Strasbourg, vous ava vos pâtés , grands et petits , trulFés ou non tniSîéi; Rouen, vos poulardes, vos chapons et cannetons; Périgucux, vos dindes; Arles, vos saucissons; Marseille, vos huiles ; Bordeaux, vos vins ; Paris, vos modes et vos grands hommes; et vous tous pâtés, chapons, dindes, poulardes, saucissons, grands hommes et cannetons, l'Europe vous connaît et vous honore.

Et loi, Abbe ville, bien que tu sois Tune des bonnes villes de France et que tu aies aussi tes hommes grands et petits ; toi , Abbeville , où Ton parle de tes fortifications, quoiqu'elles ne valent pas grand' chose, de tes biscuits qui ne valent guère mieux, de tes tartes qui ne Valent rien, nul n'y dit un mot de tes croquets qui seuls l'emportent si fort sur les fortifications, dindes, chapons, grands hommes et cannetons de toutes ces cités rivales! O insouciance ! ô injustice ! Comment la postérité pourrat-elle croire que , dans ces temps descriptifs , dans ce XIX® siècle si fécond en peintres, en historiens, en

philosophes, il ne s'en soit pas trouvé un qui ait songé à Fanalyse physiologique du croquet.

Et ils ont fait celle du chiffonnier , celle du voleur , enGn de tout ce qui est dans la nature et même de ce qui n'y est pas , et nul n'a daigné faire la tienne 1 Ils ne t'ont reproduit ni au crayon, ni au physionotype, ni au daguerréotype, ni à l'huile, ni à la gouache, ni à la plume, ni à la brosse; enfin, ils ne t'ont éternisé d'aucune manière:

Et pourquoi n'a-t-on point parlé du croquet? — Est-ce parce qu'il ne coûte que deux liards? — Mais s'il vaut un sou, s'il en vaut deux? — Est-ce parce qu'il est fragile? — Mais quel homme, en France , n'apprécie la fragilité?

Est-ce parce qu'on a prétendu qu'il était une invention nouvelle? Mais c'est un stupide préjugé, une indigne calomnie. Je ne dirai pas, comme certain enthousiaste, que le croquet est aussi vieux que le monde , qu'on en a trouvé l'empreinte sur les murs de Ninive et dans les sépultures de Thèbes. Non , il ne faut rien exagérer ; nous nous bornerons à rappeler que, naturalisé en France depuis un temps immémorial, le croquet date de la fondation de la monarchie et fait en quelque sorte partie des archives du royaume , et que s'il a souffert quelque variation dans sa forme , il n'en a pas subi dans sa couleur, parce qu'il n'a dérobé celle de personne et qu'il a invariablement gardé la sienne ; parce que, fidèle à sa simplicité native, il s'est refusé à tous les honneurs, à tous les insignes , à tous les emblèmes ; qu'il n'a jamais Youlu qu'on le décorât ni de fleurs-de-lys, ni de bonnet de la liberté, ni d'aigle, ni d'abeille, ni de coq, ni de roi, ni d'empereur, ni de président, ni de face d'aucune sorte.

Il n'a ambitionné qu'un titre , qu'une qualité ; c'est d'être bon ; et il l'est, et il le sera toujours.

De plus, il est sain. Oui , il est à la fois agréable au goût et salutaire au yentre qu'il maintient dans on état permanent de liberté et d'égalité.

Qui est-ce qui a inventé le croquet? On rîgnoro. On sait qui a imaginé Timprimerie, qui a découvert la vapeur, et Ton ne connaît pas l'inventeur du croquet! 0 ingratitude 1 A moins, pourtant, qu'enfant de la nature et sorti tout entier de la main du Créateur, comme Ère de la côte d'Adam, il ne se soit inventé tout seul.

Rien n'étant parfait dans ce monde, il faut bien confesser que, malgré ses éminentes qualités ou plutdr son excellence incomparable, le croquet a un inconvénient, un défaut niême: c'est qu'on ne saurait en approcher sans ressembler à un meunier. Poudré et blanc de farine, car tel est son costume officiel , le croquet ne peut être mangé incognito , et quoiqu'on fasse , une empreiote neigeuse révèle toujours son contact.

Frappé de cet inconvénient du croquet ou de coite prélenlion à Teifet qui semblait une anomalie dans une production si simple et si vertueuse, je me suis un jour permis de mettre en doute la convenance de la farine pour l'ornement du croquet , car elle n*y est qu'à celle fin et n'est pas plus du goût du consommateur que le papier qui couvre les coutitures.

Dans mon ardeur de nouveauté et de progrès sociaux, je manifestais donc la possibilité de cette suppression. Hélas il me souviendra long-temps de cette imprudence: elle eut lieu devant quelques gros bonnets picards, hommes de la vieille roche , accoutumés à respecter k croquet comme leur père.

Je vois encore d'ici la stupeur dont ils furent frappés à celte molion sacrilège : un croquet sans farine! cela ne s'était jamais vu depuis qu'il y a des croquets et de la farine.— « Sans farine!! s'écrièrent-ils tout d'une voii;

mais c'est dans la furÎDe qu'on le jette en le tirant du four, voudriez-vous qu'on le jetât dans le puits? — Non, répliquai-je tout iremblant, je voudrais qu'on ne le jetât nulle part, sauf dans la bouche de celui qui l'ouvre pour le manger. — Mais sans farine! — Sans doute, puisque cette farino ne lui est pas plus adhérente que la poudre ne rétait à un marquis , et qu'elle ne contribue ni à la finesse de sa pâte , ni au lustre de sa cassure , ni à la suavité de son goût. D'ailleurs, puisqu'on la secoue avant de porter le croquet à la bouche, à quoi sert-elle?

— A quoi sert-elle! ô insensé! Avez-vous jamais vu une huître sans écaille ou une noix sans coquille , et pourtant est-ce que vous mangez cette écaille et cette coquille? La farine, c'est la garantie et en même temps la beauté du croquet, c'est sa parure, c'est sa couronne virginale; c'est, pour lui, le saline de la prune, le velouté de la pêche ; entin, c'est la preuve qu'il n a été ni flairé, ni manié , ni sucé , ni léché. Un croquet sans farine ne serait pas plus de défaite qu'un chien saus peau ou une fille sans dot; et cette absence de furine discréditerait tellement le sujet, qu'il n'est ni marchand ni marchande qui , pour sou poids d'or , consentit à vous en livrer même un seul. »

Convaincu par des motifs si puissans, et bien assuré

'que la farine tenait à la nature du croquet, je me suis

soumis à la nécessité comme on se soumet au sort , et

je me suis écrié , de même que l'Arabe : tout est écrit

là haut.

Par quel procédé se font les croquets? Ce mystère n'a pas été plus éclairci que celui de leur origine. Tout le monde a vu des croquets, et personne ne les a vu faire. J'ai entrepris , à cet égard , de grands voyages et de nombreuses recherches. J'ai interrogé les marchands et ceux qui passent pour ses auteurs , je n'ai reçu que des

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