CRÛ
réponses ambiguës ou évasives, et toutes mes tentaliyes pour arriver à assister à leur confection ou seulement à leur entrée ou leur sortie du four , si toutefois ils y entrent ou sUls en sortent , ont été inutiles. J^en sois donc encore aux conjectures , ignorant si le croquet est une œuvre de Tart ou de la nature , et même si c'est une production de ce monde ; car , bien que Fanalyse chimique démontre qu'il est composé de farine et de miel, on n'a jamais pu savoir si cette farine, si ce mid venaient de la terre ou du ciel.
Ici je suis arrêté par iine question qu'on m'a déjà faite, car il est des êtres dont l'ignorance est fabuleuse , des êtres qui savent à peine s'ils sont de ce monde et qui, ne se doutant pas de ce qui s'y passe , n'ont pas rougi de me demander : qu'est-ce qu'un croquet?
Un croquet , imbécile , est un pain d'épicc plat ayant l'épaisseur d'une feuille de carton et la circonférence d'une sous-tasse ordinaire. Croquant, comme son nom l'indique, il est blanc en apparence, mais tabac d'Espagne ou jaune capucin quand on a secoué la poudre qui le couvre. Tel est le croquet.
D'ailleurs, essentiellement français, on n'a pu le uaturaliscr dans aucun autre Etat , et bien des gens prétendent qu'on n*est jamais parvenu à lui faire dépasser les limites de l'ancienne Picardie. Ils disent que, dans les temps passés , les comtes de Ponlhieu qui voulaient en gratifier des alliés , et depuis les spéculateurs qui espéraient en faire un article de commerce, en ont vainement tenté l'exportation.
Par une circonstance digne de remarque, c'était précisément les soins qu'ils prenaient pour assurer la réussite du voyage qui le faisaient manquer; car, voulant vérifier chaque dix pas la présence et l'identité de leur marchandise et constater son état dé conservation, il arrivait
toujours qu'avant d'avoir gagné la frontière il n'en restait jamais miette.
On assure qu'une fois, pourtant, le conducteur s'ëtant &it lier les mains et clore la bouche , parvint jusqu'au point limitrophe sans que le paquet eût sensiblement diminué. 11 traversa même la dernière digue. Alors , se croyant certain du succès et criant victoire, il se félicitait d'avoir rompu le charme , lorsqu'en ouvrant sa boîte il ne trouva plus qu'une poussière mi-jaune, mi-blanche, qui , aux yeux des ignoraus , aurait passé pour des détritus de croquets, mais que des personnes plus instruites , sans s'arrêter à cette apparence , reconnurent pour toute autre chose. Enfin , d'après l'expérience du passé et une analyse approfondie, elles déclarèrent qu'il n'y avait dans cette poudre rien qui pût provenir des croquets. D'où il résulte que, ainsi que tous leurs devanciers, ceux-ci s'étaient évanouis en-deçà de la frontière. Celte explication étant naturelle et conséquemment la plus probable, est aussi celle que tous les gens raisonnables et ayant quelques notions des jeux de la nature ou des caprices de l'art, ont adoptée définitivement.
INéanmoins , on n'a pas perdu toute espérance , et en ce moment on s'occupe du moyen de transplanter le croquet dans les régions équinoxiales , et l'empereur de Russie, qui a donné un million à un teinturier prussien pour teindre en bleu sans bleu , en a o£fert deux à celui qui lui apporterait un croquet d'Âbbeville. Tel est, aujourd'hui, le sujet de toutes les conversations.
Déjà plusieurs expéditions sont prêtes. Il est vrai que les expéditeurs sont jeunes: la jeunesse ne doute de rien, mais les vieillards haussent les épaules.
Nos spéculateurs n'en sont pas moins pleins d'espérance, et les croquets n'attendent qu'un vent favorable pour mettre à la voile.
CURIOSITÉ. ' Le petit Zachëe voulait voir Notre- Seigneur , il trépigne , il trottine , il s'efforce , » dit Pantagruel. Du plus au moins, nous ressemblons tons aa petit Zachee, et notre curiosité n'est pas toujours aussi bien placée que la sienne. Ce n'est pas ce qui est beau et bon qui excite la curiosité de Thomnie d'aujourd'hui, c'est pluiôt le contraire.
Mais ici nous a^ons à parler moins des hommes que des choses et moins de la curiosité que de ce qui l'excite.
La curiosité est la prescience de l'étonnement. On n'est curieux de voir que ce qu'on a a pas encore vu ou ce qu'on n'a pas bien vu, et de l'aspect duqael on espère du plaisir, de la surprise on de l'étonnement. *
L'élonnement est le médium entre la science et Pignorance. Rien n'étonne l'animal des rlasses infimes ou la brute proprement dite, parce qu'elle ne réfléchit sur rien et qu'elle ignore jusqu'à son ignorance. Mais l'animal un peu plus élevé, le chien, le singe, n'est pas étranger à l'étonnement.
L'homme s'étonne de tout, et plus il est instruit, plus sa surprise redouble , et son admiration augmentera à mesure qu'il pénétrera dans la vérité.
Le plus grand bonheur de l'être est peut-être dans la satisfaction de la curiosité. L'homme le plus heureux sur la terre est certainement celui dont la curiosité est le mieux et le plus souvent salisfaite , ou cet ami de la science qui , à la suile d'une expérience , voit une série de choses nouvelles s'ouvrir devant lui.
Le bonheur des élus consiste sans doute en partie à pouvoir parcourir l'espace et y trouver une suite de sensations inattendues.
Le plus grand attrait du plaisir est dans la nouveauté ou la curiosité , et c'est parce que cette nouveauté cesse
bieDlôt daus les voluptés purement sensuelles et que Tune est toujours la répétition de Tantre , que la curiosité s'éinoussaut , la satiété vient et que Thomme se blase.
La curiosité qui touche de plus près à Fesprit s'épuise bien moins vite; elle est méaie , sous certain rapport, inépuisable. Telle , venons-nous de dire , est celle du savant, de Tartisle, du naturaliste, du fçéologue, de l'antiquaire , de l'astronome : Famour des découvertes les suit jusqu'au tombeau.
Sur ce point , leur esprit reste jeune. On a vu des vieillards complètement infirmes chez qui le sentiment de la curiosité avait conservé toute sa puissance. C'était la seule de leurs facultés qui ne fût pas émoussée.
Déterminer ce qui distingue un objet curieux de celui qui ue Test pas serait fort diRicile, car ceci dépend moins de rol)jct même que de la position de celui qui rexaniiiie.
Un objet n'est curieux que par les souvenirs qu'il présente ou les pensées qu'il éveille. Plus les sensations qui résultent de la vue, du loucher, du goût, de l'odorat de cet objet sont nombreuses , plus il nous semble digne de curiosité.
Quand les sentimens qu'il fait éprouver sont ceux de l'admiration et d'une admiration fondée , cet objet est plus que curieux, il est beau, il est utile.
Cependant ces deux qualités ne sonl: pas nécessaires pour qu'une chose excite la curiosité , c'est souvent le contraire. Que cette chose soit réellement remarquable par la pureté de ses lignes , de ses contours , de ses formes , le vulgaire n'y verra rien d'extraordinaire. 11 sera bien plus frappé de la vue d'un nain, d'un bossu, d'un monstre, précisément parce qu'il est laid.
L'amateur de curiosité ne cherche donc point toujours le beau; il veut de l'étrange, «du bizarre, de l'affreux.
C'est ainsi qu'on l'a vu former des collections de toat ce qui pouvait choquer le goût et les yeux. Pal visité quelque part un château dont les jardins et les appartemens ne sont peuples que de représentations de monstres.
On conçoit le sentiment qui nous fait rechercher le beau. On s'explique moins celui qui estime le laid. Il ne provient peut-être , chez les hommes, que d'un abos du goût ou de la dépravation des sens ; car , parmi les animaux , il n'en est aucun qui recherche les objets étranges ou qui sortent de leurs habitudes; ils les fuient même avec elTroi ou dégoût. Cependant l'animal est susceptible de curiosité. Le sentiment qui l'attire vers une lumière est de la curiosité ou même de l'admiration: il voit là quelque chose de bon.
La curiosité est-elle, dans Tanimal, séparée de l'admi- • ration? Non, dans certaines espèces. Un cheval effrayé d'un objet qu'il aperçoit subitement, fait un écart, ensuite il tente de s'en rapprocher. On voit qu'il est combattu entre le désir de connaître cet effet nouveau pour lui et la crainte que son approche ne lui nuise. Si celte crainte n'était pas entremêlée d'un sentiment de bien-être , s'il ne croyait pas que l'objet qui l'effraie peut le dédommager d'un danger, s'il n'y voyait pas une chance de plaisir , s'il n'en avait pas , enfin , une idée assez haute pour combattre sa peur et n'y apercevait qu'un mal , il le fuirait et ne reviendrait pas.
Parmi les animaux , le singe passe pour celui qui a le plus de curiosité. Il en a beaucoup , en effet ; mais cependant il ne se livre pas à l'entraînement qu'eUe lui inspire, comme s'y abandonnent d'autres espèces que cette curiosité pousse à leur perte d'une manière presque irrésistible. C'est un sentiment de curiosité qui attire les papillons à la chandelle, les alouettes au miroir, les poissons vers un fanal. C'est la curiosité qui fait que
le petit oiseau vient sautiller autour de la chouette et quMI se prend au gluau posé à côté.
Parmi les quadrupèdes , presque tous les ruminans , les gazelles surtout, sont d'une curiosité extrême. Nous en avons cité ailleurs des exemples.
Chez les animaux , de même que chez les hommes , la curiosité est un sentiment inné que Tâge et Texpérience modèrent , mais qu'ils ne détruisent pas. Les animaux en bas âge, comme les petits enfans, sont toujours avides de voir, de toucher, de flairer.
On prétend que les femmes sont plus curieuses que les hommes , je ne le crois pas. Elles paraissent l'être , parce qu'elles le montrent davantage , et ceci peut-être parce qu'elles sont moins libres de le montrer, ou que plus de choses leur sont défendues : or, rien n'accroît la curiosité comme la défense. Adam n'a mangé la pomme que par curiosité. Sans la défense, peut-être s'en seraitil gardé.
Dans un récit , dans un roman , dans une pièce de théâtre , dans les arts , la peinture , l'architecture , la sculpture, qu'est-ce qui détermine l'intérêt? C'est le soin qu*a eu l'auteur d'y attacher la curiosité , d'étendre et de ménager les effets. 11 laisse à deviner plus qu'il ne donne à voir; il a ainsi pour lui l'imagination de ses admirateurs qui trouvent dans son œuvre même ce qu'il n'y a pas mis.
Le charme qui nous attache à une femme à physionomie expressive et mobile, vient en partie de la curiosité sans cesse excitée par cette mobilité : on croit toujours qu'il va en surgir quelque chose de nouveau. On s'y attache moins par ce qu'on y trouve que par ce qu'on en attend.
L'homme dont la curiosité est satisfaite d'une manière absolue, qui n'a plus rien à étudier ni dans les choses
ni dans les êtres, est un homme moralement mort, et s^il n'avait pas la douleur ou le besoin pour stimulant, il dormirait sans cesse.
La curiosité, qui tient de fort près au désir, est donc, comme ce désir, comme la crainte, comme la souffrance, une des grandes causes de Pactivité de l'ame. C'est un principe qu'il ne faut pas perdre de vue dans réducatioD de nos enfans. Ne décourageons pas leur curiosité, mais gardons-nous aussi de Témousser en la satisfaisant trop tôt. Le talent du professeur est ici de saisir un terme moyen dont Tapplication influera certainement sur les progrès de son élève. C'est l'espèce de curiosité de reniant, la spécialité de ses questions ou de ses remarques qui vous feront connaître la nature de ses fiacultés, de ses penchans, et dès-lors de sa vocation.
L'enfont curieux avec intelligence et dont la curiosité s'attache à approfondir certaine partie de science, d'art, d'industrie ou de littérature, y réussira probablement.
«Mfi
DANSE. Gomme remède, elle est souveraine contre la goutte, les rhumatismes et toutes les maladies des articulations. Qu^un homme sujet aux rhumatismes ou à des accès de sciatique s'astreigne à remuer les jambes dans tous les sens et à sauter, s'il le peut, une demi-heure par jour. Quand les symptômes du mal approchent, qu'il redouble la dose ; quand il est venu , qu'il la triple , et il Y trouvera un soulagement présent , et peut-être, avec le temps, une guérison complète.
Le remède est simple, peu dangereux et pas du tout coûteux. Mais personne n'en voudra, parce qu'il ne vient pas de chez l'apothicaire.
Le rigorisme de quelques docteurs , notamment parmi les protestans, en défendant la danse au peuple, a commis
une grande imprudence : il a nui à la fois à sa santé et à sa raison; car, au lieu de danser, ce peuple a été au cabaret ou a fait pis : il a perdu la raison et a gagné la goutte.
Que le clergé de tous les pays tienne à ce que la danse soit décente, mais qu^il ne la défende point. Qa'il se rappelle qu'elle a été partie obligée du cérémonial de presque ti>us les cultes, sans en excepter le culte catholique. Les révérences qae font les chantres et les enfans de chœur pendant la grand'messe, ne sont qu'un reste des danses qui y Gguraient autrefois.
DECENCE, PUDEUR. La pudeur n'est certainement pas une chose idéale ou un simple préjugé ; mais si la pudeur a son principe dans la nature , ce n'en est pas moins un sentiment complexe que produit la réflexion et un retour sur soi.
Remarquez que la pudeur n*est déjà plus rinnoccncc. Une vierge n'a pas de pudeur , un petit enfant n'en a pas : ils ne distinguent pas le décent de Tindécent.
11 en est de m(^.me du sauvage de quelques contrées océaniques. Semblable à Tenfant, il n'a aucune idée de l'indécence, ou bien cette indécence n'est pas pour lui où elle est pour nous , et il s'étonnera de nous voir reculer, la rougeur au front, devant certains actes qui, à ses yeux, sont choses toutes simples.
11 prendra en fort mauvaise part et verra un dédain blessant, ou tout au moins un défaut de savoir-vivre, dans le refus que nous ferons de la beauté dont il nous offre les bonnes grâces , offre qui lui a paru si peu hors des convenances, qu'il croirait y manquer s'il ne nous la faisait pas.
Quant à la belle dédaignée, elle s'éloignera en ron-
gissant. À ses yenx , notre conduite est non-seulement incivile , mais elle est indécente : c'eât un véritable attentat à sa dignité.
J'ajouterai qu'il en est à peu près de même chez les peuples civilisés, car partout la nature a ses droits. Qu'un futur mari agréé par une famille ait à choisir entre deux sœurs , eh ! bien , celle qui lui paraîtra la moins désirable, celle qu'il ne choisira pas, éprouvera un sentiment absolument semblable à celui de la fille sauvage. Comme elle , on la verra honteuse ; comme elle , on la verra rougir. Or, ce qui produit la honte et la rougeur, n'est-ce pas la pudeur et la pudeur oifensée? L'attentat à la pudeur réside donc dans l'offre comme dans le refus.
Si quelques nations font entrer dans la politesse et les règles de la société, les égards, disons même les désirs qu'on témoigne aux femmes ou qu'on affecte de leur témoigner, il en est d'autres qui envisagent les choses fort différemment; et ce musulman jaloux regarde comme une offense l'intérêt que nous prenons à la santé de ses épouses et de ses filles. Si nous lui demandons de leurs nouvelles , il nous considère comme un indiscret , un mal appris, un homme n'ayant pas les premières notions de la décence. Si nous lui demandions la permission de les embrasser; il nous répondrait par un coup de poignard , car nous lui aurions fait une des plus graves insultes qu'on puisse faire à un homme.
Voici donc un peuple chez qui c'est un crime de vouloir les bonnes grâces d'une femme , et un autre peuple chez qui c'en est un de n'en pas vouloir.
Chez nous, on a trouvé moyen de se formaliser de Fan comme de Tautre. Si un rapprochement de convenance ou de voisinage vous oblige à vivre habituellement dans la société d'une femme jeune et belle, si vous en devenez épris et le lai laissez apercevoir, elle pourra
TOUS trouver audacieux et même impertinent. Mais TOtre impertinence fui semblera bien plus grande si, n'ayant pas Tair de. savoir qu^elIe est digne d'amour , tous agissez avec elle comme si elle était précisément le contraire, ou tout>à-fait sans conséquence. C'est une faute sans doute que de la désirer , mais à ses yeux c'en est une plus grande de la dédaigner.
Si vous doutez de ce que j'avance, faites-en l'épreuve : agissez à son égard comme si elle vous paraissait vieille et laide , qu'elle puisse croire que tel est Tefifet qa'eDe produit sur vous. Le résultat ne se fera pas attendre: si elle ne vous prend pas pour un sot , si elle ne vous méprise pas, vous l'aurez bientôt pour ennemie.
Et ce ne sera pas seulement elle que blessera votre conduite, mais son père, mais sa mère, mais son mari, oui, son mari. Certes, il ne veut pas qu'où séduise sa femme , mais il n'esl pas fâché qu'on la souhaite; et quand il la fait parer pour la conduire au spectacle, à la promenade ou au bal, enfin pour la montrer au public, c'est pour que ce public dise : voilà un époux bieuheoreux, et je voudrais être à sa place.
Du moins , le Turc est conséquent. Non-seulement il ne veut pas qu'on lui prenne sa femme, mais il ne veut pas qu'on ait envie de la lui prendre. 11 n'entend pas qu'elle inspire des désirs à d'autre qu'à lui , il permet moins encore que cet autre les manifeste.
Tandis que nous , Français , en voulant que notre femme ne soit qu'à nous, voulons que chacun la veuille comme ngus. Nous ne pouvons pas souffrir l'idée qu'on nous la prenne, et nous trouvons presque mauvais qu'on ne tente pas de nous la prendre. Bref, la loi nous défend de faire la cour à une femme qui n'est pas la nôtre et nous punit sévèrement si nous le tentons, tandis que l'usage nous oblige à le faire, sous peine de passer pour un malotru et de mériter le blâme.
On répondra que ce que je qualifie d'amour et de désir n'est qu'un semblant, que c'est tout uniment du savoir-vivre ou ce qu'on nomme galanterie.
Eh ! bien , analysons la galanterie. C'est si peu un semblant, que si la femme s'aperçoit que l'admiration ou le désir (c'est ici synonyme) qu'elle a cru faire naître en vous est simulé et que vous avez feint pour ses cbannes une passion que vous n'avez pas, elle verra en vous un homme faux, hypocrite et souverainement méprisable. C'est ici pins qu'un attentat à la pudeur , c'est un attentat à la vérité. Décidément, vous êtes un être détestable.
La femme que vous citez est une coquette, me direzvous. Non, la femme que je cite est une femme vertueuse , irréprochable , dévote même , mais c'est une femme.
Nous avons dit que les peuples enfans, ceux que nous nommons sauvages, avaient aussi leur pudeur, seulement qu'ils l'avaient ailleurs que nous. Il est de fait que là où tout le monde va nu , la pudeur ne peut pas être dans l'action de cacher certaines parties du corps. Une épaule n'est pas plus indécente qu'un bras, et ce bras ne l'est pas plus que le reste.
Dans l'origine des choses, et la tradition nous l'apprend , il n'a été question d'en cacher aucune , parce qu'aucune n'était indécente. Il est probable que la première idée d'indécence est venue de la coquetterie. On a voulu cacher ce qu'on n'a pas cru propre à plaire, ou du moins à plaire toujours. Il y a intermittence dans l'agrément des plus belles parties du corps, même celles qui nous attirent le plus. Quand la bise souffle, le plus joh nez ne séduit guère; et le front de Venus, quand la sueur en découle, éveille peu le désir. Est-ce pour cela qu'il est des peuples qui attachent
une idée d'indécence à laisser voir leur visage en public? Une femme mahométane , privée de son voile , lève sa robe pour couvrir sa tête.
Chez nous, on n'est pas toujours d'accord sur la partie la plus ou moins décente. Telle femme, en province, se croirait déshonorée si elle montrait son mollet, et à Paris elle s'inquiète peu si Ton voit sa jarretière.
Par une bizarrerie moins explicable encore , ce qu'il sera indécent de faire en marchant ne le sera pas eo dansant ; ce qui le sera le matin, ne le sera pas le soir. La preuve , c'est que si , allant avant dîner faire une visite à une dame, vous la surprenez ayant les bras, la gorge et les épaules découverts, elle va s'enfuir en poussant les hauts cris. Trois heures après, vous verrez cette même femme arriver rayonnante au bal avec le sein, les bras , les épaules nus , et même beaucoup plus que le matin. Or, si elle est décemment vêtue en ce moment, elle l'était donc le matin, ou bien elle ne Test pas plus le soir que le matin : choisissez.
Dans cet état de quasi-nudité , tout homme , en l'invitant à danser , valser , galopper ou polquer , peut l'enlacer, la presser dans ses bras, sans que qui que ce soit , même sa mère ou son époux , y puisse trouver à redire; el s'il tentait d'en faire autant partout ailleurs ou à toute autre heure, il serait traduit aux assises ou appelé en duel.
La décence ou l'indécence, la politesse ou l'outrage n'est donc plus ici qu'une affaire de lieu et de circonstance. Ce qui est un crime à six heures n'en sera plus un à huit.
La même contradiction pourra résulter aussi de la différence de personne : ce qui sera réputé indécence , outrage aux mœurs dans cette femme , ne le sera pas dans une autre. Bien plus, celle-ci pourra être punie pour avoir refusé de faire ce qui ferait réprimander la pre-
mière; et nous en avons journellement des exemples : que, dans un bal public, une femme s'avise de lever la jambe à certaine hauteur ou d'y pratiquer certaines pirouettes, saisie par les gendarmes, elle sera conduite à la police correctionnelle et condamnée à l'amende et à la prison.
Que la condamnation soit juste ou injuste , ce n^est pas la question. Je dis seulement qu'il faudrait que cette justice fût la même partout: or, l'est-elle? Non, car en sortant du tribunal, qu'il me prenne la fantaisie d'aller retenir une stalle à l'Opéra pour y voir le début d'une danseuse, à mon grand ébahissement je m'aperçois que ce qui a motivé la punition de l'une sert ici à classer le mérite et le talent de l'autre. Ces ronds de jambe, ces poses , ces haut de corps proscrits dans les salons, punis dans les guinguettes, sont ici applaudis à tout rompre. Ce coup de pied horizontal , ce soulèvement des jupes , reconnus ailleurs attentatoires aux mœurs , ces bonds qui révoltaient la police et faisaient frissonner les gendarmes , sont devenus d'une moralité telle que la mère la plus scrupuleuse n'hésite guère à en faire jouir sa iille ; et que , dans la crainte que la tradition s'en perde faute d'encouragement, le gouvernement subventionne le théâtre à cet effet.
Quant au public, secondant de tous ses efforts l'action du gouvernement , chose rare en France , il applaudit d'autant plus fort que la vigueur du tour de jambe de la bayadère a donné à la jupe une direction plus ascendante et que la gaze pudique a pris plus franchement son vol vers le lustre.
En ceci, c'est-à-dire par ce témoignage de sa satisfaction , le parterre veut récompenser le talent d'abord ; puis , il faut bien le dire , il espère que ses applaudissemens, animant le sujet, doubleront sa verve de jambe et enlèveront sa gaze à quelques centimètres plus haut.
Comme le public est infaillible , je sais loin de dire qu'en ceci il n'ait pas raison. Mais, d'un autre côté, la loi ne peut avoir tort ; et le texte de cette loi à la main et les exemples précédens mis à l'appui , je suis obligé de remarquer que, nonobstant le titre respectable d'Académie royale ou de The'âtre de la Nation , il y a certainement dans les faits que je viens de citer un attentat à la padeur. Est-K;e le public qui attente à celle de la danseuse ou la danseuse qui attente à celle du public? Moi , je crois que c'est le public qui est coupable. Il y a coercition de sa part , violence même , car si la danseuse ne levait pas assez la jambe et si la jupe, en papillonnant, n'atteignait pas la hauteur voulue , ce même public la sifflerait à outrance : ce qui entraînerait l'aflnulation de son engagement ou son renvoi du théâtre et la condairait à riiopilal ou à mourir de faim. C'est donc par une menace de mort qu'il l'oblige à lever sa jupe. N'est-ce pas là, je le demande, une violence bien qualifiée?
On dira que l'Opéra est un tapis-franc et que ce que l'on permet là on ne le tolère pas ailleurs. Voyons, entrons dans nos autres spectacles: en voici un qui a aussi des ballots et des danses , et dans ces ballets je reconnais ces gentilles étrangères dites groteschi , dont les théâtres de Gênes , Milan , Venise , Naples et même Borne ont doté les nôtres. Bien qu'elles soient ultramontaines et qu'elles arrivent d'une terre sanctifiée, si je trouve quelque différence entre leurs écarts et ronds de jambe et ceux de nos vestales de TAcadémie royale, c'est qu'ils impriment à la gaze une oscillation encore plus marquée: à l'Opéra, elle atteint le menton; ici, elle dépasse la tête.
J'entre aux Funambules. Là, il n'y a plus de jupe du tout : la beauté , en caleçon de soie et en cotillon dil feuille de vigne, apparaît au bon public dans le costume
légèrement mitigë de la Venus pudique. Au surplus, le chapeau du Paillasse est toujours là pour remédier aux accidens et venir en aide à la pudeur aux abois.
Si les formes des actrices sont peu voilées aux Funambules, la morale des pièces n'y est généralement pas mauvaise : le crime y est toujours puni, la vertu toujours récompensée. Voyons s'il en est de même dans les théâtres où l'on parle , où l'on chante , et si la loi conservatrice des mœnre y est respectée dans toutes ses dispositions. Hélas ! il faut bien le dire, que je passe de la comédie à Topera, du vaudeville au mélodrame, il n'y a pas une seule pièce qui ne nous offre au moins un attentat de la nature de ceux que proscrit la loi et même d'une nature beaucoup plus prononcée. 11 en est où j'ai compté jusqu'à six délits, tous parfaitement qualifiés et qui, la justice aidant, auraient pu être taxés de rapt et tentatives de viol; et pourtant le public, sans même en excepter le beau sexe, accueille parfaitement la chose.
11 n'est pas même besoin d'entrer au théâtre pour ceci et de payer sa place, vous en verrez tout autant pour rien à tous les coins de rue; et si quelque Colombine figure , sur les tréteaux d'une foire , à côté d'Arlequin , Tordre du spectacle et le goût du public veulent qu'elle soit chiffonnée et très-chiffonnée, et les bons gendarmes sont de garde pour que nul n'interrompe Arlequin dans son attentat. Ici je ne blâme personne, pas plus les gendarmes que Colombine, et l'on doit passer quelque chose à Arlequin. Mais je demande encore : pourquoi applaudir au théâtre ou sur les tréteaux ce que Ton condamne au tribunal ?
Revenons maintenant à Tintérieur de nos logis , et voyons si là nous sommes beaucoup plus d'accord sur ce que nous appelons décence. Nous avons vu que la pudeur d'une femme lui défendait de paraître à demi-vêtue de-
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vant les hommes , mais seulement à certaines heares. Ajoutons que ce n'est que devant certains hommes, et qu'il en est que cette exclusion ne concerne pas. Les valets ne comptent pas pour hommes chez nos femmes comme il faut; elles n'ont aucun scrupule de s'habiller et se déshabiller devant eux. Nos grand'mères s'en servaient même de préférence pour s'aider à entrer an bain ou à en sortir. Aujourd'hui encore, dans beaucoup de nos villes maritimes , ce sont les hommes qui font les fonctions de baigneurs des dames. Ils les emportent à bras, les jeunes et les vieilles, et les lavent à pea près comme nous lavons nos caniches quand ils ont des puces : c'est ce que nos dames appellent nager. Je suis loin de dire qu'il résulte le moindre abus de cette coutume, et je ne propose pas de la changer ni même de la rendre réciproque, en donnant des baigneuses aux hommes: nos bains de mer dits à la lame ne sont pas sans danger, et la prudence veut que l'on fasse ce que l'on fait. Je dis seulement , ici encore , que nous ne sommes pas toujours conséquens avec nous-mêmes.
Jl n'y a pas encore un siècle où , lorsqu'on voulait honorer un hôte , on l'admettait dans son propre lit , même celui où l'on était avec sa femme, et certes on ne croyait pas manquer à la pudeur. Néanmoins j'ai vu, dans un procès criminel , le ministère public citer un fait semblable comme une circonstance très-aggravante et témoignant contre la moralité des prévenus. Selon moi, cela témoignait seulement qu'il n'y avait qu'un lit dans ia maison.
Remarquez bien que nous accolons sans difficulté notre femme ou notre Olle à un étranger dans une voiture, au risque même de la voir dormir sur son épaule et réciproquement. Peut-être viendra-t-il aussi un temps où Von regardera ceci comme une énormité.
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rren est-<îe pas une aujourd'hui , pour une femme , de s^asseoir sur les genoux d'un homme? Eh! bien, il n'y a pas un siècle que c'était d'usage général ; là où le nombre de sièges ou de bancs n'égalait pas celui des invités, on faisait asseoir les hommes d'abord et puis les femmes sur les hommes. Vous en voyez encore des exemples dans nos campagnes : dans les localités où le mauvais état des routes ne permet pas l'usage des voitures , les femmes montent en croupe , et s'y refuser paraîtrait ridicule. Or , cette même manière de voyager serait taxée d'indécence dans d'autres localités. Sortt-ce les pays où les femmes s'asseient sur les genoux des hommes et les prennent à bras le corps sur un cheval, où il y a le plus d'aventures galantes? Je ne le pense pas.
Aujourd'hui, dans les trois quarts des familles pauvres, père, mère, frère, sœur, couchent dans la même pièce. Si un militaire pourvu d'un billet de logement survient, il couche, lui aussi, dans la chambre commune. Il le faut bien, il n'y en a pas d'autre. Mais ici encore, où est le mal?
On s'exagère beaucoup , je crois , l'atteinte que ces rapprochemens journahers peuvent porter à la pudeur, et ce qui est plus essentiel encore, à la conduite des femmes. Dans ces pêles-mêles, soyez-en sûr, les exemples de sagesse ne sont pas plus rares qu'ailleurs, peut-être le sont-ils moins. Ce n'est jamais là que les jeunes filles se perdent , et l'isolement qui leur laisse une liberté complète, ou bien encore la séquestration absolue, sont bien plus à craindre.
DECROISSANCE. Le germe ou Tessence primitive de tous les êtres est pure, car c'est une analogie de
Dieu même. Mais Têtre humain altère peu à pea cette pureté par ses vices, ses habitudes sensuelles, ses goûts matériels et grossiers. Alors cette substance de Famé se corrompt, s'alourdit et tend à s'nnir aux matières moins pures , puis successivement aux plus immondes; et c^est ainsi qu'au heu de produire un homme , elle produit une brute.
La croissance ou la décroissance des corps qui suit b variation du raisonnement et de la moralité, ne diSere en rien de celle de toute autre œuvre de rintelligence et des compositions ou. édiâces dans lesquels le raisonnement entre pour quelque chose.
La croissance ou la décroissance de Pâme provient de son éloignement ou de son rapprocliement de h Divinité, type de tout bien, de toute justice et de toute grandeur.
L'ame, la vie, Tindividnalité, étant basées sur le principe du bien ou de l'ordre , toutes les fois que l'amc s'ccarte de cet ordre ou de la source qui l'alimente, c'est-à-dire de Dieu , elle paralyse une partie de ses facultés , elle se dessèche et s'éliole ; et sans mourir , car elle est immortelle, elle arrive à une débilité extrême.
La raison nous dit qu'il ne peut en être autrement: l'eifet doit toujours être l'expression de la cause. D'un loup ne naît pas un agneau, ni d'un aigle une colombe. L'ame cruelle doit nécessairement produire les organes de la cruauté; et celle qui s'écarte de la vérité, c'est-adire de ce qui est juste et bon , doit aussi amener un résultat faux et imparfait, vicieux même, et conséquemment porté à des actes anormaux ou dépravés. C'est ainsi que les crimes que nous commettons dans la vie, par une sorte d'impulsion naturelle ou de penchant inné, sont la punition des fautes et des vices d'une autre vie.
La condamnation de la génération d'Adam par le péché
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originel émane d'une tradition juste : Dieu ne punit pas les fils , mais les pères. Ce sont les mêmes êtres , ceux qui ont péché, qui décroissent et soufirent sous diverses formes.
Mais, ainsi que nous venons de le dire, la décroissance est toujours facultative; et quand Têtre décroît, c'est que par ses mauvaises actions , en s'éloignant de Dieu dont il devrait se rapprocher , il agit contre lui-même en agissant contre les autres. ^
Quoique nés hommes , il est des individus qui , en peu d'années et dans celte vie même , se réduisent par leurs excès à un tel état moral et à une abjection si grande , qu'il ne leur reste d'humain que l'enveloppe ; et ils existent sous la figure humaine quand déjà ils ont cessé d'être hommes.
Dans cet état de dégradation même, la liberté survit, et toujours ils peuvent reprendre la voie de la recrudescence en retournant au bien.
Voyez : Demi-^Tiort, progression.
DEGOOTANT. Eu général, nous aimons mieux être haïssable que dégoûtant , parce que la haine nous blesse moins que le mépris. Mais bien que nul ne veuille être degoûtimt, il est pourtant vrai que beaucoup de gens le sont et ne font rien pour ne pas l'être.
Autant qu'on en peut juger par ouï-dire, les dégoûtans ne sont pas moins nombreux chez les peuples civilisés que chez les barbares. Je suis même porté à croire qu'ils le sont plus, et que la malpropreté de certaines populations européennes sur leur personne , leurs vêiemens et dans leur logis, l'emporte sur toutes les malpropretés connues.
Cet abandon de nous-même a des résultats plus graves
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qu'on ne pense; et cet entourage continu de sujets de dégoûts, en agissant à la fois sur le physique et le moral, devient une des causes principales de l'étiolement de notre espèce.
Beaucoup d'animaux s'einbellissent par les soins de Phomme : qui osera dire qu'il en est de même de la race humaine, et que l'on prend autant de soucis pour avoir de beaux enfans que pour obtenir de beaux étalons ^et même de bons poulets gras? Il est certain que si l'on élevait chevaux et poulets dans une atmosphère aussi méphitique , dans une saleté aussi constante que celie qui entoure l'enfance du pauvre et même de beaucoup de riches, le cheval, pas plus que cet enfant, ne pourrait acquérir ni force ni vigueur; et que si le veau dont vous faites de si belles côtelettes était nourri aussi mal que certains enfans, vos chiens à peine en voudraient manger.
Il n'est donc pas douteux que pendant les premières années de leur vie, beaucoup de nourrissons gagneraient en soins et bien-être, si on les destinait à être bêtes de somme ou de trait.
11 n'est ni un chien ni un cheval qui, à l'âge de trois ans, n'ait été peigné ou lavé par son maître , ou qui ne se soit lavé lui-même dans la rivière ou la rosée, tandis qu'il est beaucoup d'enfans qui arrivent à cet âge, disons même à Tâge d'homme , sans jamais avoir été décrassés à fond. Jugez comme ceci doit favoriser leur croissance et les préserver des maladies putrides ou malignes ! Aussi , à la première atteinte d'une de ces affections, l'enfant est-il emporté.
Dans les ménages du peuple et même chez de plus riches , si l'indifférence succède si vite à l'amour , si bientôt les époux se méprisent ou se détestent, le dégoût en est souvent la cause première. Sans soin de sa personne , la femme éloigne d'elle son mari , comme lui-