‹ Hommes et chosesChapitre 9 sur 95 · AME · texte numérisé non relu

AME

L'ame , c'est la vie. Les Tégétaax eux-mêmes , qu'ils soient des êtres ou seulement leurs appendices, leur enveloppe, leUr fraction ou leur émanation, ne vivent que par Famé. C'est par elle seule que la vie se déploie sur ce globe en formes brillantes et substantielles, en fleurs, en fruits, ou en figures actives et intelligentes, hommes et animaux.

La vie et la pensée incorporées à la matière constituent donc l'individualité active et agissante : c'est ainsi que cette ame créatrice est l'éternité vivante.

Il n'est pour l'ame ni terme, ni durée, ni étendue infranchissable. Il n'y a pas de distance appréciable là où il n'existe pas de limites, et il n'y a pas de temps où tout est éternel.

L'éternité , c'est l'espace ouvert. La vie , c'est l'élan inépuisable de l'ame et la complexité sans terme de ses œofres.

L'ioimensité de l'ame n'a donc pas plus de bornes que l'immensité des deux. L'ame est l'immensité et l'éternité individualisées ; car cette immensité , cette éternité que seraient-elles et qui en aurait la conscience, si les êtres et Dieu, le père de tous, n'existaient pas. La conscience des hommes prouve l'existence de Dieu.

C'est le mouvement de la matière, quand il est raisonné, qui partout annonce le réveil de la volonté et la présence de l'ame ; car tout ce qui procède à un fait ou à un acte dont il a le sentiment ou seulement l'aperçu , a une

volonté.

Quiconque a une volonté pense : celui qui pense a une ame. Toute ame est l'analogue de celle de Dieu , et tout être ayant une ame, a comme Dieu, pour carrière, Péternité et l'immensité.

Si l'ame est indivisible et la vie immuable, qui donc pourra croire à la vie naissant avec le corps; qui pourra

<yoire à cette /ijacticffi d'o^e Jptée à .qne ^^^ëature pour 4tre rcjetée ^ we ^utre, coipine J'x^s T^t 9u,cbiesa?

Eatril plu8 logique de .di^e .qu^il j a ^e nature di'a^ ^on le ^n, le teixips (^ i'c^ace!, ,et ,^e F^me dçs étri^ .d'uDgU>l)e e^auU^que eçlle des, êtres d^un auJtce globe,?

Si Ton ado^ttait plusieurs obtures d'aœes , il faudrait aussi admettre plusieurs natures de dieux ou plusieurs 4ieux. iChaq^ie gjk>be aurait le sien ; et la création ainsi jBçin^ée ne serait plus dirigée par .une,)oi d'ensen^ble.

Le bon sens et Texpériieuce i;^çiu;ssent m \.d système, il suffît de suivre la i3ai3rche ^s cQrp3 célestes .pour .voir {que tout dfip;s Puni vers est piû par up prijocipe général );)jart^t d'un point épique.

La nature idie Tame et la nature de Dieu ne jibpt qu'un. ^1 ,n'y a qu'une sorte d'ame , par<)e .qju'il n'y . a qu'un .^ul pieu dont chaque ame, qpelque li^u, qu'elle habite, quelque forme qu'elle revête^ est l'analogie et la re$§ei^blaoce.

L'ame embrassant l'immensité n'^^ppartiiçnt à aucuife Ipcalité, à aucun gU^be , mais à l'univers. Comme Dieu, <çlle a l'éternité derrière elle » L'éternité devant elle, ^inlEortdl/e comme Dieu , .e}le a , coipme lui , ^'inûni pour carrière.

$i vous .ç^parcvz l'ange de Dieu de iÇ^ .des êtres, quant à $on «essepce et jà .ses quali^^, Diep se retrouve ai^i isojé.que s'il^p'y sivait pas 4e ^ç^éatuiies: il n'y a plus ,^étre pour .pieu^il n'y a plus de<DijÇ|i pour l'être.

Même isolément , si vous partagez en deux tribus ^is-

,ti^ctes.les,hoi^mea et les animaux en les faisant sprlir de

,à^\ix prinf)i(>es cauj^uisant à deux buts.différens, ,ypus

jpvéez un,unive|:;3.dans,uji univers, pu deux çii^éations qui.|$e

croisent, deux actions qui se combattant.

gi ypns fie .vqulez îjucujue jçpçEe^pi^^^pce» ^^^^^ ^^^ .^9Xi 4'mic SpvelopRe.À j^P i*Wtï:»»si'Vf?US eflfprji^9fffl^

rame dans cette forme unique dévolue à chacun ; si , au lieu de voir des phases diverses d'une même ame dans cette diversité de figures , vous isolez chacune de ces figures; ooiupliqaant encore l'action, au lieu d'un principe unique et éternel et de deux grandes classifications tran* âtmres , animaux et hommes , vous en supposez des milliers avec autant d'origines distinctes ou de créateurs qu'il y a d'espèces; vous fiaites de la vie un véritable chaos^ un labyrinthe inextricable où la raison s'égare dans mille et mille sentiers qui ne conduisent à rien.

Si vous jugez un tel désordre impossible, si vous croyez à la liaison ou à la progression des formes sur la terre, si vous iiensez qu'elle s'étend jusqu'à l'homme , pourquoi voudriez- vous qu'elle cessât après l'homme? C'est donc à ce point que commencerait le néant ou la confusion.

N'en doutez point : l'ame , c'est la vie ; et la vie est uae. Sans commencement ni fin , elle est pour l'être , quelque infime qu'il paraisse, ce qu'elle est pour l'homme même, c'est-è-dire la base d'une croissance sans limite avec toutes les conséquences d'une volonté et d'une liberté dont l'usage nous élève ou nous abaisse, selon qu'il est bon ou mauvais.

Voyez: Progression, équilibre.

AMITIÉ. L'amitié, dans sa constance, sa £oi%e et sa durée, l'emporte souvent sur l'amour. Je vous aime trop pour être amoureux de vous , disait quelqu'un à une femme jeune et belle. Cet homme disait vrai ; car on peut être fort amoureux de la femme qu'on déteste et même de eette qu'on méprise. L'amour est dans les sens. L'amitié est dans le ccBur. L'un est sauvent involontaire» l'autre est toujours réfléchie.

Du toe qû n'aurait pas de, aeos paurrait-il akaer

d'amitié? J'en doute. Bien que l'amitié soit fondée sur l'estime et dès lors sur les qualités de l'ame, il n'est pas moins vrai qu'elle a aussi sa partie sensuelle. Que l'on conserve une amitié profonde pour un être qui a une infirmité dégoûtante ou une laideur hideuse, ceci se conçoit; mais si cet individu nous avait apparu ainsi dès ié principe et avant qu'il eût des titres à notre estime, il est à croire que si sa figure n'eût pas empêché l'amitié de naître, elle eût fort retardé et peut-être même arrêté son développement.

L'amitié commence presque toujours par les yeux ou par l'orne; il ne suffit pas, pour que nous aimions une personne, qu'elle ait des qualités estimables, il faut que ces qualités deviennent aimables pour nous , c'est-à-dire qu'elles nous apparaissent sous un aspect qui nous plaise.

Sans doute l'amitié n'est pas, comme l'amour, un sentiment spontané; elle naît de la raison , de la réflexion ; mais pourtant elle a aussi son eutrnînement, et le premier aspect d'un individu nous dispose à l'amitié ou au sentiment contraire.

Les sens peuvent donc influer sur l'amitié et coYitribuer à la faire naître et à l'entretenir. La beauté, la jeunesse, la force , la puissance se feront partout plus facilement des amis que la vieillesse, la laideur, la débilité. Cela ne veut pas dire que la véritable amitié, que l'amitié durable ne soit réellement fondée sur les qualités de l'ame; mais quand ces qualités ne se présentent pas sous une enveloppe convenable, nous sommes toujours tentés de douter de leur existence et même de la nier.

Après cette définition, si l'on nous demande : qu'est-ce que l'amitié? la question pourra nous embarrasser ; car il est beaucoup plus facile de comprendre ce qu'elle n'est pas que de dire ce qu'elle est.

De tous les sentimens, l'amitié est pieut-être celui qui

est le inoius empreint d'égoïsme, bien qu'il en ait aussi sa part; mais cette part est moindre que dans les autres.

La pitié, la charité même sont éveillées en nous par un retour sur nous-méme. Nous souffrons du mal d'autrui et Youlons le faire cesser pour n'en plus souffrir.

Dans Tamitié, nous n'avons qu'un désir, qu'un besoin qu'on peut nommer conservateur. Nous désirons conserver restime de celui que nous aimons , nous le voulons en fusant un sacrifice de ce qui est à nous et en nous. L'amitié , quand elle n'est pas partagée ou qu'elle l'est dans une mesure inégale , devient ainsi uue abnégation , une sorte de renonciation à soi-même.

Cependant, si le défaut de réciprocité dans l'amitié ne

la détruit pas immédiatement, il faut reconnaître que ceci

arrive à la longue : l'indifférence amène l'indifférence qui

conduit au dédain. Quand les égards ont cessé, l'aigreur

sût et la haine est proche.

Une remarque à faire, c'est qu'en amitié comme en amour, celui qui ne peut pas aimer beaucoup ne peut pas haïr violemment; mais on peut aimer excessi\ementsan8 aimer plus que soi-même.

Dans i'auiour, c'est surtout nous que nous chérissons. 11 n'eu est autrement que lorsque l'estime et l'amitié s'y joignent; ce qui se voit, sans toutefois être chose ordmaire. De même que l'amour, l'amitié est jalouse. La jalousie n'étant qu'une des faces de l'égoisme , cette jalousie de Famitié implique contradiction avec ce que nous disions de son abnégation. Il faut donc ici scinder la question. L'amitié n'est pas égoïste en ce qui touche ses rapports avec la personne aimée : on est prêt à se sacrifier pour elle. Mais elle peut l'être quand il s'agit des rapports de cette même personne avec une autre ou du partage de cette amitié. Ici l'amitié est exclusive.

Au surplus, cette haine du partage, même en amitié, est

dî AMI

dans la nature ; c'est un sentiment qui tiaît avec roos. Voyez Tamiti^ des petits ehfans pdur leur mère , elle devient une véritable tyramite. C'est qu'à cet âge, r^imitié tient à Famour de la propriété : pour cet enfant, sa mère est son bien, c'est sa poupée; i! ne peut pas souffrir qu'un autre que lui l'aime.

Cette jalousie de l'amitié est portée quelquefois, chez l'enfant , au point de mettre sa vie en danger , quand la naissance d'iin frère ou d'une sceur lui doune un co-par* tagieant dans Paffection de ses parens. C'est que Tenfest afime réellement moins qu'il ne tient à être aimé. 11 veut plus d'amitié pour lui qu'il n'en veut ou qu'il n'en peut donner aiix autres.

On peut coftipàrer Pamitié des enfans à celle du chien, qui se jettera sur le chien étranger que vous caressez devant lui, et qui se jettera même sur vous si vous persistez. Non-seulement le petit enfant vous boude si vous en embrassez un autre en sa présence, mais il vous bat.

S'il est si difOcile de saisir l'amitié et de la suivre dmis ses innombrables nuances , il ne sera paâ plus aisé de définir ses devoirs ou plutôt ses moyens d'entretien tt de conservation. Ce qui maintient Famitié de Fun assoupira celle de Fautre ou l'épouvantera. En général, il n'est pas d'amitié forte et tenace sans un peu de crainte; je dis un peu, car la peur violente et continue la tuerait. Mais c^lui qui ne redoute rien de là part de Fobjet aimé, celui qui est toujours sûr de son obéissance et de son approèlati«n n'aimera pas long-temps, ou son amitié deviendra tyrail* nique. Qu'est-ce qui double le prix d'un trésor aux yeux de Favare? C'est la peur de le perdre, lien est de même d'nn «mi à FégaWI de son ami, et cette réciprocité de doute ^^ dé crainte est la pins* puissant» garantie d'une atntlié durable. Il faut donc que l'amiUnë sioit CMlêatate, d'efiUM eonàtàkin première. Mais li icette eoiifiiaiiloe estt d>«ie part

aveugle et absolue, il est à croire quMi y en a un qui aime tout seul.

Cependant dans Taniitié, de même que dans Tamour, la conduite de Tenfant nous le prouve , il peut y avoir DD maître et un sujet, un tyran et un enclave. Seulement la tyrannie ou Tascendant du maître est si bien caché, que l'esclave ne s'en aperçoit pas. Les rôles, il est vrai, peuvent être alternatifs: le tyran peut devenir l'esclave et réciproquement. Mais ce qui est fréquent en amour est rare en amitié.

Quoiqu'il en soit, l'amitié, qui résiste à une trop forte ifiégalité de parts :0U à l'obligation de céder toujours à me exigeuee constante, ne peut être qu'iuie amitié ancieine ou cimentée par le temps. S'il en avait été ainsi ik$ le principe, elle aurait bientôt cessé; car toute amitié érige dî>ns son début une sorte d'égalité ou du moins son «n^ufiice.

Gne trop grande disproportion de position, de rang, de richesse Fempêche bien souvent de naître.

La différence d'âge, d'esprit, de talent et même d'opinion De s'y oppose pas toujours : les exemples les plus frappans (Tamitié ont même eu lieu entre personnes qui ne se ressemblaient en rien.

D'après ceci, on voit que l'amitié est moins fondée sur r^lité des caractères et des goûts que sur leur inégalité : un homme de gf nie aura rarement pour ami un homme ou ■ne femme qui ait du génie comme )ui et une même nature de génie. L'amitié do cet homme se porte sur un être simple et doux, ayant du bon sens, mais sans plus.

C'est précisément par la nécessité des contrastes que

Timitië est plus réelle, plus durable, plus douce entre des

personnes de sexe différent. Faites-vous des amies plutôt

<Bie des amis, disait madame du Tencin.

Entre homme et homme ou entre femme et feipme, il n'y

a qu'une démarcation de circonstance et de convention; tandis qu'entre homme et femme, cette démarcation est marquée par la nature. En sa qualité d'homme , celui-ci est le chef de la communauté; chacun y a ses attributions : la force à Thomme; la grâce à la femme.

Entre deux hommes ou entre deux femmes, la question change. Il faut que l'un des deux cède quelque chose nonseulement à l'amitié , mais à sa propre nature ; il faut qu'un des hommes se fasse femme ou qu'une des femmes se fasse homme. S'ils ont tous deux les mêmes vertus ou les mêmes défauts , non^seulement ils ne pourront s'aimer, mais ils ne pourront s'entendre. Qu'ils aient l'un et l'autre un caractère lent , apathique et froid , ils s'ennuieront mutuellement ; si tous les deux sont vifs et emportés, ils se battront. Le contraste seul pourra rétablir l'équilibre.

C'est ainsi qu'un cœur chaïul, bouillant, même violent et emporté aimera, de l'amitié la plus tendre et la plus constante, une personne douce et calme qui n'opposera à sa violence qu'une énergie résignée , passive en apparence, mais assez puissante de fait pour lui opposer un obstacle invincible. Dans ce cas, le maître véritable, ou celui qui entraîne la volonté de l'autre, est ordinairement le caractère doux et patient. C'est ici l'amitié d'un bon ménage, l'amitié qui y a remplacé l'amour, ou plutôt qui en a toujours tenu lieu ; ear il est malheureusement trop prouvé que l'amitié ne succède pas toujours à un violent amour : il y a beaucoup plus d'exemples du contraire.

Gardez- vous de devenir amoureux de l'amie dont vous voulez conserver l'amitié , disait la même madame du Tencîn. Aussi, entre mari et femme, l'amitié véritable ne vient ordinairement qu'à l'âge mûr, c'est-à-dire lorsque l'amour est passé.

Je cite ici les ménages , parce que c'est là où l'on trouve le plus souvent des modèles d'amitié; peut-être même n'en trouve- ton réellement que là. En effet , rien de si rare que le dévouement sans intérêt ou fondé seulement sur l'amitié réciproque. Partout on se traite d'ami. Monsieur et ami, mon respectable, mon honorable ami, répète-t-on sans cesse : tout ceci n'est que mensonge. Non-seulement on ne risquerait pour ces grands amis ni sa vie, ni sa fortune, mais l'on ne donnerait pas l'un de ses doigts. Bref, l'amitié en dehors du ménage et de la famille est chose fort rare de nos jours. On a trop d'affaires pour avoir de l'amitié : il n'y en a flus dès qu'on spécule. L'ami d'un négociant , c'est son correspondant ; l'ami meurt, il en retrouve un dans le nouveau chef de la maison, n aime le nouveau tout autant que l'ancien. Il ne les a jifflais vus ni fnn ni l'autre, j\ ne connaît que leur signatare et l'exactitude de leurs paiemens. Si cette exactitude cfsse , il se pourvoit d'un autre ami par la voie de la presse.

En administration, l'amitié est chose inconnue. Il n'y a pas d'amitié entre chef et subordonné ou réciproquement, et moins encore entre collaborateurs. 11 n'en est pas un qui ne fasse obstacle au voisin et qui, dès-lors, dans la révocation ou la mort de son cher camarade, puisse voir autre chose qu'une ouverture à l'avancement. Peut-être Paimerat-il mort; mais vivant, c'est peu probable.

Il est d'autres étals encore qui semblent exclure l'amitié. Jamais un médecin n'a pu souffrir un autre médecin, pas plus qu'un moine un autre moine. De prêtre à prêtre, de religieuse à religieuse, on a vu quelques exemples d'amitié; mais ils sont rares.

lis le sont plus encore de savant à savant, de professeur à professeur, quand ils professent la même science. Ils le sont moins quand leurs spécialités sont différentes.

Alors les atlachemens sont possibles ou du moins les inimitiés moins acerbes-

Entre militaires, les exemples d'amitié sont plus fréqucns que dans les autres professions. On en a vu même d'inférieur à supérieur; mais ceci est spécial à l'armée de terre. Si l'on s'aime dans la marine, c'est de matelot à matelot, d'élève à élève. Dans les hauts grades, on se jalouse, tm se déteste. Si un officier de marine dit du bien d'un autre, vous pouvez être assuré que celui-ci a sa retraite ou qu'il va l'avoir.

D'ouvrier à ouvrier , il existe beaucoup d'amitié -de Cabaret, peu d'amitié libelle; car l'amitié de l' ivrogne se dissipe comme les fumées du vin.

11 n'y a point non plus d'amitié de protégé à protecteur, ni même d'obligé à bienfaiteur. La reconnaissance peot faire naître l'estime, le respect, le diivouement : on usera sa vie au service de celui qui nous n fait du bien, on se fera tuer pour lui, mais on ne l'aimera pas. Pourquoi? C'est que le sentiment d'une dette , quand elle n'est pas l'acquit d'une autre dette, humilie toujours; etqueTiittmiliation est incompatible avec l'amitié. L'amitié s'appuyant sur l'égalité, il n'y en a pas d'inférieur à supérieur; or, un bienfaiteur est un supérieur. Ce bienfaiteur pourra donc aimer celui qu'il a obligé, parce qu'en l'obligeant il aura cru le faire son égal; mais il sera le seul qui aimera. Ce n'est pas le beau côté du cœur humain.

Que les animaux soient susceptibles d'amitié , ceci ne peut être mis en doute; autant les exemples d'amitié parmi les hommes sont rares et problématiques, autant ceux que nous ofirent constamment quelques animaux sont clairs et précis. Nous rapporterons les faits dans un article spécial.

Quant à l'homme, il ne paie guère de retour l'amitié des animaux. 11 les aime comme on aime un jouet, un

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objet de curiosité , un instrument. 11 aime les bons chevaux de course ou de trait, ou des chiens bien dressés; mais cette amitié ne^'empéche pas de les vendre quand il en trouve un bon prix , ou de les envoyer chez Féquarrisseur lorsqu'ils vieillissent.

Cependant les exemples d'une amitié véritable d'homme à animal ne sont pas complèlement insolites, et Ton voit dfs individus au caractère répulsif et qui n'ont pu dans toute leur vie se £aire aimer de personne, chercher un ami parmi les animaux et s'y attacher de manière à ne pouvoir s'en séparer.

On pourrait citer de ces hommes durs, égoïstes et même féroces à qui La perte d'un chien ou la maladie d'un oiseau favori arrachait des larmes. C'est qu'il est bien peu d*étres, si même il en est, qui puissent se passer d'amitié. L'MDOur est la passion d'un instant, l'amitié est un besoin de tous les jours. En vain on croit se suffire à soi-même; le moment arrive où l'on ne se suffit plus. Alors on ne demande pas seulement si quelqu'un veille sur nous, prêt à nous protéger et nous défendre , on se demande si quelqu'un nous aime.

Si on ne le trouve pas en ce monde, on le cherche daos l'autre et parmi ceux qui ne sont plus. C'est ce besoin d'être aimé qui, chez tous les peuples, a fait croire à an bon génie, à une fée protectrice, à un ange gardien. C'est ce besoin encore qui nous a fait coniialtre et aimer la Divinité. Si nous aimons Dieu, si nous le prions, c'est que nous voulons en être aimé ; si nous avons foi en lui, c'est que nous croyons qu'il nous aime.

ABUTIÉ CHEZ LES AISIMAUX. Le lézard est l'ami de l'homme, dit le peuple ; c'est possible. Cependant c'e$t une amitié qui n'a rien de ))jjenexpansif; et le lézard,

celui (le ce pays du moins, à la vue de son ami l'homme, bien loin d'accourir à sa rencontre, se sauve de toute la vitesse de ses petites pattes. Je crois qu'il agit prudemment ; car c'est d'ordinaire par un coup de canne ou de pied qui lui écrase la tête que nous souhaitons la bienvenue à notre petit ami.

Quant aux grands lézards de l'espèce antédiluvienne, ces sauriens de cinquante à soixante pieds de long , ils étaient l'ami de l'homme, si l'homme vivait alors, comme le sont encore les crocodiles et les caïmans qui aiment l'homme, de même que celui-ci aime une caille grasse ou un chapon truffé.

Si je dis ceci, ce n'est pas pour mettre en doute l'amitié des animaux , comme l'ont fait certains philosophes qui veulent qu'ils n'aient ni cœur ni ame, et par suite, ni vertu ni vice, bien qu'ils nomment cheval vicieux celui qui leur donne un coup de pied ou de dent, ou qui, en reculant, les jette dans un précipice. Mais ce n'est pas la première fois qu'on voit l'expression peu d'accord avec la pensée. Seulement, pour être conséquent dans cette même expression , il faudrait appeler vertueux le cheval qui ne mord ni ne rue ou qui ne recule que lorsqu'on le lui demande.

Mais ce sentiment négatif ou cette absence de malveillance de l'animal contre l'homme ne serait pas encore l'amitié ; et je prétends, moi, qu'il n'est aucune créature, quelque brute qu'elle semble, qui n'en soit susceptible. Si nous n*en obtenons pas de preuves plus fréquentes , c'est que nous nous y prenons mal ou bien que nous n'analysons pas leurs actions.

L'amitié du chien est chose tellement connue, que nous nous dispenserons d'en parler. Nous remarquerons seulement que nous avons qualifié son amitié de fidélité, de même que nous le faisons de celle de nos domestiques, parce qu'amitié annonce ime certaine égalité; an Heu que

fidélité, quand il ne s^agit pas de Tainour, indique le sentiment de l'inférieur au supérieur. Nous permettons donc au chien de nous être fidèle, mais non d'être notre ami.

Laissons les animaux dont la sympathie pour l'homme ne peut être mise en doute et parlons de ceux qui passent pour avoir des dispositions contraires, de ceux à l'amitié ou à la fidélité desquels nul ne veut croire.

Quel est le sentiment qui dirige ce jeune renard qui , tout petit, enlevé à sa mère, a été nourri par la main qui lui a fait grâce? Pourquoi est-il toujours sur mes pas? Qui l'y pousse? Ce n'est pas la faim : il oublie, pour me suivre, jusqu'à l'heure de son repas. Ce n'est pas la peur, personne ne le maltraite. Ce ne sont pas les soins que je hii donne, c'est un autre qui lui sert sa réfection. Ce ne sont pas même mes caresses; dix fois, se jetant étouitiment dans mes jambes , le malheureux a été renversé soos mes pieds. Sans doute je ne voulais pas lui faire de flial, mais le savait-il? Et pourtant que sa tendresse est me ! ses yeux fixés sur les miens , il restera une heure ea contemplation. Quand je lui livre ma main, avec quelle Ufection il y applique son long museau ! quand il me voit Tenir, comme il se précipite, comme il se roule joyeusement à mes pieds !

Si je l'admets dans mon cabinet , qu'il est heureux ! Mais aussi qu'il est triste quand on lui refuse la porte, et pendant combien d'heures il attend que je la lui ouvre! 11 vient de courir à la fenêtre , il me voit à travers le verre ; je lui présente le doigt , il veut le toucher. Quel est son désappointement ? Il ne conçoit rien à cet émail trompeur qui le sépare de moi. Il le pousse de ses pattes , de sa tête, de son dos. S'il résiste , il se dépite, il me regarde, il s'attriste, il est confus. Il entend ouvrir mie porte éloignée , il y court , elle pourra le ramener jusqu'à moi : l'y voici.

iO AMI

Pauvre «oiiual ! d'où te vient donc ce besoin d'amitié et d'une amitié spéciale? Car pour les antres tu es indifférent, froid , sauvage même. Toute ton affection est concentrée sur moi qui n'ai rien fait pour loi; car c'est un autre , c'est mon vieux jardinier qui t'a sauvé des chiens, qui t'a élevé, qui te nourrit, qui le soigne, qui s'inquiète quand tu n'as pas paru au repas. Et tu es froid pour lui; ou si tu t'adoucis, si tu lui fais,, de loin à loin , une petite caresse, c'est avec distraction et presque d'un air protecteur; peut-être même n'es^ce que par intérêt.

Et la saison des amours n'interrompt pas même ton amitié. Si, par instant, tu montres une agitation inaccoutumée, si elle naît de l'envie d'abandonner le logis et de gagner le bois, un sentiment plus fort, l'amitié, te retient; tu reviens sur tes pas, tu cherches l'ami que tu Yonlais quitter. Si (u ne le trouves pas, tes regards inquiets témoignept de ton an:(iété; tu souffres, tu gémis.

Pauvre Fox ! toi , né d'une race qu'on dit ingrate et periide, t^i es donc une exception dans ton espèce? Non, U n'est pas d'anin(^a}, quelque féroce qu'il semble, qui vk veuille aimer et être aimé. Ce besoin d'amitié apparaît surtout chez les animaux apprivoisés ou domeîstiquesL C^i s'explique. Moins préoccupés qwe dans l'état sauvage de la nécessité de pourvoir à le^r uoiurriture ou de se garer de mille embûches , ils ont plu3 de temps i donner à d'autres sentimens. Ces sentiment, comme oeux de tous les oisifs, sont parfois assez capricieux; c'est ainsi que l'oi^ voit les chien^, lâs écuvoiîûls, les perroquets, les moineaux prendre certaines personnes e\^ baine q^ e9 amitié, sans qu'oQ puisse en saisir Iç mo^if.

Remarquez que c'est presque toujours à des êtres plq$ forts , plus intelUgenç et d'une espèce supérieure à l^ leur que les animaux s'attachent , et que Tamitié (^\\\s

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éprouvent pour Thomme est bien plus prononcée que celle qu'ils portent à leur propre espèce. Tel est le chien, tel est même le chat. En voici un exemple :

Un chat s'était épris d'un petit enfant; il ne s'éloignait presque pas de son berceau. Cette amitié était réciproque. Cet enfant, âgé de trois à quatre ans, fut embarqué avec sa Emilie sur un navire allant de Morlaix à Cuba. Arrêté eu rade par les vents contraires, le navire y resta longtemps. L'enfant réclamait continuellement son chat. Bref, on se décida à envoyer un canot à terre pour tâcher de le retrouver. On le trouva, en effet, couché à la place où avait été le bercenq et à moitié mort de faim, bien qu'il eîii de la nourriture à sa portée. Dès qu'il revit l'enfant, il reprit sn gaîté et son appétit.

Cet attachement peut même survivre à la mort de Fobjet aimé. Voici ce que je lisais dans le numéro du 23 ectobrc 1 835, du Journal de Paris :

< Il y a quelques jours, le cuisinier de l'hospice d'Arras

> étant monté sur un poirier pour cueillir quelques fruits,

• est tombé de Farbre. Brisé par sa chute , ce mal^

> heureux n'a pas snrvécu à ses blessures. Un chat

• qu'il aimait lui a donné , en cette circonstance , une

* preuve singulière d'attachement et de sensibilité. Il ne

* témoignait pas seulement par des miaulemens plaintifs

> la peine que lui causait sa perte, mais il voulut entore

> s'opposer à l'ciilè^remenl du cercueil , et il' devint si

> fiirieuK contre les hommes qui vinrent chercher le corps,

* qu'il fallut employer la force pour l'empêcher de blesser

• les porteurs. «

Il est des animatix plus mal famài encore que le chat et le reiMurd , qui montrent à Ffaomme ce même degré d'affeetioQ. Les Wups pris jeunes sont , pour leur maître , ce que sont les cbieoA, et leurs caresses vont jusqu'à l'importunité. Mais plus imoihleft que ceux-ci, il fout peu de

chose pour les rappeler à leur caractère féroce, et il est toujours bon do s'en méfier.

De cette irritabilité il ne faudrait pas tirer la conséquence que leur amitié n'est qu'hypocrisie. Non, les chiens, même les plus doux , ne sont pas exempts de ces accès d'emportement qui , trop souvent , leur deviennent funestes ; car , faute d'en étudier la cause , on y croit voir des symptômes de rage, et on les médicamente ou on les tue comme dangereux.

Ces colères chez les chiens sont éveillées par la jalousie. Vous aurez accueilli en leur présence un autre chien ou un enfant qui n'est pas de la maison. Cette amitié qu'on témoigne à un étranger les révolte , c'est une préférence injuste, c'est un vol qu'on leur fait.

Persistez-vous; leur colère tourne en fureur : l'animal jaloux se jettera sur celui que l'on flatte et même sur vous son maître; mais c'est un emportement passager. Il pourra s'acharner sur l'autre chien et redoubler son attaque, et il ne le fera pas sur vous ; il vous donne un coup de dent , et il ne recommence pas. Il semble même tout honteux de ce qu'il a fait; et j'en ai vu , dans ces circonstances, montrer leur repentir par des signes non équivoques.

Chose étrange ! c'est que l'homme , dans l'état de nature , agit à peu près . de même : ce nouveau Zélandais sensible et aimant, tout anthropophage qu'il est, ne vous pardonnera pas, s'il vous aime, l'amitié que vous témoignerez à un autre.

La colère spontanée des loups privés doit avoir une cause semblable. On peut y joindre la peur de se voir enlever leur proie. Les carnassiers sont toujours dangereux quand ils mangent; alors ils mordront ceux qui les approchent, sans distinction d'amis ou d'ennemis; mais une fois repus, leur tendresse renatt.

On peut même croire qu'elle n'a jamais cessé. Tout à leur repas et à la peur de le perdre, ils ne vous ont pas reconnu. Preuve , c'est qu'un animal surpris mordra jusqu'à sa femelle et son petit, ce qu'il ne fera jamais de sang-froid.

Le tigre est, non moins que le chat , avide de caresses ; il se roule aux pieds de son maître et sollicite son attention par toutes les petites coquetteries de nos minets favoris. A la taille près, c'est absolument le même caractère ; c'est, avec le même désir d'être aimé, la même susceptibilité dans son amitié. Je ne crois pas plus à la perfidie du tigre qu'à celle du chat ; mais comme le chat et toutes les bêtes caressautes et coquettes, il est fantasque, capricieux: fnlre deux caresses , il vous donne un coup de griffe. Cependant il serait déraisonnable de croire qu'en vous caressant il songeait à vous déchirer. Son coup de griffe est toujours l'effet d'un sentiment spontané qu'éveillent la déSance, la peur, la jalousie, sentiment qui naît comme réclair et passe de même. 11 n'y a là anciuie malveillance réfléchie; c'est peut-être même un effet purement nerveux oa conYulsif. L^animal a fait usage de ses armes avant la réflexion; il l'a fait par un mouvement mécanique, comme nous le fesons nous-même pour nous garantir d'un choc 00 des efifets d'une chute. C'est vous que la griffe a blessé, mais ce n'est pas vous qu'elle cherchait, parce que ce n'est pas vous qui éveilliez sa crainte, ni conséquemment sa rancune. La soi-disant perfidie du chat , du tigre ne prouve rien autre chose que leur extrême vivacité.

Cette disposition à frapper no provient pas non plus de ce qu'on appelle leur soif de sang ; aucun animal n'aime le sang lorsqu'il est repu. Remarquez , d'ailleurs , que les animaux frugivores , loirs , écureuils et autres , agissent absolument de même. L'écureuil le mieux privé , le plus attaché à son maître, le mordra au milieu de ses ébats sans qu'on puisse en deviner la cause. Les oiseaux en ced

ne différent en rien des quadrupèdes. Les pierrots privés sont d'une susceptibilité et d'une jalousie atroce; à la moindre apparence de partage d'amitié, ils vous frappent avec rage.

Pour en revenir aux bêtes dites féroces, j'ai va deux .(lyènes montrer la plus vive tendresse à leur gardien. H entrait à toute heure dans leur cage, il les mettait alternativement entre ses jambes ; ces animaux se disputaient cette place et paraissaient fort jaloux quand un des deux l'occupait trop long-temps.

L'amitié d'animal à animal est plus rare ou moins connue que celle d'animal à homme. Ce|)endant dans quelques familles , cette amitié est visible. Il est une petite espèce de perroquets nommée vulgairement les inséparables : en cage , la mort d'un de ces oiseaux est toujours suivie de celle de son compagnon.

Quelques cétacées vivent en famille et ne voyagent que par troupe. Si un accident arrive à l'un d'eux , tous les Autres viennent à son secours. Aussi, quand un s'engage dans un bas>fond, on est presque certain de prendre toute la bande.

Les singes donnent des preuves manifestes de l'amitié qui les unit. On en a vu, même parmi les espèces les plus bibles, attaquer le chasseur qui avait blessé un des leurs.

Quand on a tué une mouette, on est sûr d'en voir arriver des douzaines, venant, par leurs cris , vous reprœher la mort de leur compagne. Il y en a qui poussent la hardiesse jusqu'à vous frapper de leurs ailes. ' Si l'éléphant est fort rancunier, il est également aimant. On sait combien il s'attache à son cornac , quand celui-ci népond à son affection. On parle aussi d'amitié d'âéidiant à éléphant.

Les insectes sont, comme toutes les autres créatures « capables d'amitié^ et si l'on.n'a pas pUis de donxftéis» è ^

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sojet , c'est qu'on n'a pus f«it plus (f étndes. Cependant on cite une araignée qu'an prisonnier était parvena à apprivoiser et à s'attacher; et on a vu des enfaus se faire non-seulement reconnaître des abeilles d'une ruche , mais en être recherdiés et chéris.

Que conclure de ceci? C'est que l'amitié n'est inconnue à aucun être. Lorsqu'il s'en trouve un qui n'y est pas sensible, c'est une exception et même une monstruosité; c'est un individu à qui il manqne un sens on un coeur.

AMOUR. L'amonr noble , l'amour dégagé des sens , Tainour qui 'ne vit que d'espérance^s et de soupirs, est-il daos la nature ou n'est-il fils que de l'imagination des tomauciers ? La qaœtion est en elle-même peu romantique, Mis elle n'en est pas moins sérieuse.

Prenons l'amour dans sa plus simple expression. €>st laeioipulsion machinale, instinct' qui pousse aveuglement r^ à la reproduction, appétit commun aux hommes, ua animaux et à la plante elle-même , et qui , n'étant qu'un besoin, ne devient calcul et pensée que par des circonstances secondaires.

Tous les sens contribuent à l'amour ; mais si l'uu des sens est révolté, l'amour perd de sa force. Voici ce qu'en dit lord Byron, qui s'y connaissait :

« L'amour se soucie peu des indispositions vulgaires; il ne peut Souffrir qu'on étemuement vienne interrompre ses soupirs. Ce. qu'il trouve encore pire, c'est la nausée on une douleur dans les basses régions des entrailles. Les purgatifs sont dangcrenx à son règne; le mal de mer est mortel pour lui. »

Dans notre civilisation- imardiande, l'amour est, comme tonte autre chose , tombé dans le domaine de l'industrialisme.

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