‹ Hommes et chosesChapitre 90 sur 95 · DIS · texte numérisé non relu

DIS

ration de l'homme et de lui avoir laissé croire qu'elle ne valait que par le bien matériel qu'elle lui procurait. Elle eût dû le lui faire un peu plus acheter et lui prouver qu'aujourd'hui, comme naguère, il fallait acquérir son cœur avant d'obtenir le reste.

DISTRACTION. On a dit, des gens distraits, à peu près tout ce qu'on en pouvait dire. Je n'y ajouterai que quelques mots,

La distraction annonce de l'imagination ou une surabondance de pensées. L'animal, même le plus intelligent, est rarement distrait. L'imbécile, et plus encore le maniaque, le fou, ne le sont jamais.

La distraction , ou ce qu'on nomme ainsi , est l'état d'un homme qui fait une chose et qui pense à une autre. H y a une sorte de désaccord entre sa pensée et sa volonté, ou plutôt entre son action et son intention. 11 veut bien faire les deux choses, mais il fait l'une à la place de l'autre : il n'y a que substitution.

Ou bien cet homme oublie celle qu'il vient de faire; et , préoccupé d'une autre , il recommence indéfiniment la première. Par exemple: il est à tal)le, un mets de bonne mine est devant lui; il y goûte, il le trouve bon , mais il n'a pas l'intention d'en manger davantage. On lui en offre, il refuse; et presqu'au même instant, il en prend lui-même. Est-ce un caprice? Non, une autre idée l'occupe; mais la saveur du mets ne contrarie pas cette idée. Bien plus, elle la favorise, elle l'échauffé, «lie ranime par l'espèce de satisfaction qu'elle procure an penseur. 11 en goûte , il en regoûte , et il n'est tiré de sa distraction que lorsque sa cuillère ou sa fourchette, frappant au fond du plat vide, il s'aperçoit qu'il n'y a plus rien.

J'ai conno un médedot le pins sobre on le moins épicurien des hommes, qui n'y manquait )M8, et f ai soo- Tent sonri en voyant le désappointement de ceux (fà comptaient sur leur part dn bon morceau qu*il dé?onJt ou déchiquetait. C'est un impertinent, disaient les un; c'est un goinfre , disaient les autres , et pourtant ce n'était qu'un homme distraite 11 n'aurait pu dire ce qu'il mangeiiit; peut-être même ne savailril pas qu'il mangeait Cependant , si le plat avait été d'un goAt répugnant on seulement difficile à prendre, à découper, à mâcher, il est bien certain que sa distraction n'eut pas eu de soite, et qu'après y avoir goûté une fois , il n'eut pas recoDmencé. Bien ne guérit pins vite d'une préoccupation qoe la douleur ou seulement une sensation désagréable.

Le dîneur préoccupé s'en prend également au liquide; et vous le verrez avaler , coup sur conp , toute feaa d'une carafe qui sera à sa portée. Si c^est une bouteille de vin, il fera de même; puis sera tout ébidii de se trouver ivre : il ne s'est pas aperçu qu'il buvait.

Ln volonté bien arrêtée de faire une chose, la conviction qu'on doit et qu'on peut la faire, produit aussi one préoccupation qui nous montre ce que nous voulons voir, là même où il n'y a rien qui y ressemble. Tel, pressé d'allumer une bougie, s'approche d'un robinet: il la présente au jet d'eau et s'étonne qu'elle tarde à s'enflammer.

Un magistrat, M. de Kervern, homme d'un haut mérite, était le plus étrangement distrait qu'on puisse rencontrer. Etant un jour à l'église en robe de juge pour une cérémonie publique , il sort de sa stalle et se met i se promener , en long et en large , devant le maîtreautel , absolument comme s'il eut été seul et dans sa chambre ; il ne se réveilla que lorsqu'on vint lui rappeler où il était.

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