‹ Hommes et dieux (volume 2)Chapitre 12 sur 42 · HENRI III · texte numérisé non relu

HENRI III

mœurs obscènes de l'Orient, Henri III intronisa en France la bigoterie baroque et les vicies excentriques de la décadence italienne. Rien de français en lui, pas un trait gaulois, aucune physionomie nationale. Sa mère l'avait fait tout florentin, avec je ne sais quoi d'asiatique. Son portrait , au Palais Ducal, dans la fresque de Yicentino, qui le représente entrant à Venise, à son retour de Pologne, trace déjà tout un caractère. La tête usée et rusée a l'expression ambiguë d'un masque : l'œil est oblique, le sourcil arqué; un faux sourire pince ses lèvres minces. Étroitement serré dans son pourpoint noir, coiffé de son bonnet retroussé, il a l'air, entre le doge et le patriarche, de l'Arlequin vénitien inaugurant solennellement le carnaval de la République.

Ce fut, en effet, un carnaval qu'il inaugura dans son nouveau royaume. Il était parti valeureux et viril encore; il revint efféminé et puéril, l'esprit ramolli et le cœur gâté. Imaginez un jeune moine italien devenu, par quelque aventure d'outre-mer, sultan ou calife : voilà son image. Il mêlait la luxure au mysticisme ; il assaisonnait les voluptés de macérations. Sa religion était celle d'un gnostique ou d'un Templier; elle exhalait une odeur d'encens corrompu. Nul doute qu'il y ait mêlé un grain de magie et de sacrilège. L'érotisme accouplé à la dévotion engendre toujours des monstruosités. On disait qu'il avait fait peindre ses Mignons et ses maîtresses, habillés en Saints et en Vierges, dans un livre

'Heures, et qu'il emportait à l'église ce bréviiûre impur. Après son départ de Paris, les Ligueurs trouvèrent dans son appartement du donjon de Vin-

snnes, tout un mobilier de sorcier : grimoires cabaistiques, verges de coudrier, miroirs à apparitions, fioles suspectes, peau corroyée d'enfant couverte de signes démoniaques. La plus scandaleuse trouvaille fut celle d'un cruciQx d'or, accosté de deux impudiques statuettes de Satyres, qui semblait avoir décoré l'autel de la Messe Noire du sabbat.

Sa vie fut une double orgie sacrée et profane. Qu'il s'affuble de la cagoule et se fouette de la discipline des pénitents gris, ou qu'à la façon de Néron, il coure les rues de Paris en insultant les femmes et en assommant les passants, la farce est la même : c'est celle d'un libertin blasé qui se jette violemment d'un extrême à l'autre, pour raviver ses sens éteints et son cerveau appauvri. Les Mémoires du temps enregistrent sur la même page ces excès divers. D'un paragraphe à l'autre, le roi se montre en habit de masque et reparait enveloppé d'un froc, u Le jour « de quaresme prenant, — dit Lestoile, — le roi et « Monsieur allèrent de compagnie, suivis de leurs « mignons et favoris par les rues de Paris, à cheval « et en masque, desguizés en marchans, prestres, a avocats, et en toute autre sorte d' estât, courans à « bride avallée, renversans les uns, battans les autres " à coups de basions et de perches, singulièrement «ceux qu'ils rencontroient masqués comme eux;

HENRI lïl.

« pour ce que le roi vouloit seul avoir, ce jour, pri- « vilége d'aller par les rues en masque. » Le rideau tombe et se relève ; admirez le changement à vue. — « Le dimanche 5 avril, le roy fut à la procession « le premier, portant le cierge allumé à la main u quand il fut à Toffrande, où il donna vingt écus, « assista à la messe en grande dévotion, durant la- « quelle il marmonna tousjours son grand chapelet de « testes de morts, que, depuis quelque temps, il por- « toit à sa ceinture, ouist la prédication tout du long, « et fist en apparence tous actes d'un grand et dévot « catholique. » — Ce chapelet de tètes de morts était sa discipline de Tartufe. Un jour, il lui échappa de dire en le secouant d'un geste comique : « voilà le fouet de mes ligueurs. »

La mascarade était le fond et la forme de ce ca-, rieux personnage. Il déguisait à la fois son corps et son âme, son sexe et sa pensée. Il faussait son sourire, il fardait son visage, il parjurait sa parole, il parodiait son rang. Toutes les duplicités et toutes les astuces de la politique florentine s'étaient incarnées et fixées en lui. D'année en année, sa nature s'efféminait, son caractère tombait en enfance. Il jouait au bilboquet, il découpait des miniatures, pleurant comme un enfant, quand ses ciseaux avaient effleuré l'image. Son hermaphrodisme croissant s'accusait par les métamorphoses d'un costume qui chanj "t lentement de sexe. Il arbora d'abord les pend its d'oreille, puis il prit les chausses bouffantes ui

Unjour enfio il £ êta d'un pourpoint cré sur la poitrine nue, le cou pris dans unt brodée, les cheveux enroulés d'une torsade dé mâchant des pâtes confites et jouant avec un i de taffetas à dentelles. D'Aubigné, dans se giques l'exécute en cette infâme effigie. Gr qu'il prend le couteau sacré qui écorcha le pour disséquer la toilette de l'hermaphrodit

Si bien qu'au jour des Rois, ce doubleu:; atiimal, Sans cervelle en son Tront, parut tel en son bal : De cordons emperlés sa chevelure pleine, Soubz un bonnet sans bords faict à l'italienne, Faisoit deux arcs volités; son menlon pinceté. Son visage de blanc et de rouge empâté, Son chef tout empoudré nous firent voir l'idée, ■ En la place d'un roj", d'une femme fardéi'. Pensez quel beau spectacle et comme il Gt bon v Ce prince avec un buse, un corps de ^alin noir Coupé à l'espagnole, où des décliiquelures Sorloient des passements et des blanches tirures. Et afin que l'habit s'entresuivist de rang. Il montroit des manchons gaiilTréâ de satin blanc D'autres manches encor qui s'estcndoientrendueE Et puis ju^ques aux pieds d'autres manches perd Pour nouveau parement, il jiorta tout le jour Cet habit monstrueux, pareil à son amour, Si, qu'au premier abord, chacun estoit en peine S'il voyoit un roy femme ou bioD un homme reir

Alors les Mignons apparurent. Le « roi fi s'entoura d'une escouade de jeunes icoglacs

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