‹ Hommes et dieux (volume 2)Chapitre 15 sur 42 · III · texte numérisé non relu

III

Philippe II avait fait la cour d'Espagne à soa image : rigide comme un cloître, gardée comme un harem : il y avait du moine et de l'eunuque dans le règlement de son étiquette. L'esprit du terrible roi y régnait d'ailleurs plus que son exemple, car Philippe II n'eut, à proprement parler, pas de cgur. An milieu du siècle qu'il bouleversait, au centre des immenses intrigues qu'il faisait mouvoir, il s'était creusé une solitude factice et inaccessible. C'était le Sphinx qui a le mot de toutes les énigmes humaines, et qui reste au désert, caché dans le sable. L'Escurial bâti dans un site sinistre, sur le plan d'un instrument de torture, est moins un palais qu'an sépulcre. Avec ses lignes sèches, ses murs nus, ses cours claustrales, ses labyrinthes symétriques, ses jardins mortuaires, son architecture ambiguë de forteresse et de monastère, et le Pourrissoir qu'il recèle, comme le dernier mot de sa construction, 3 ressemble à ces cryptes que, dès le premier jour de leur règne, les Pharaons construisaient à leur cadavre futur. C'est là que Philippe II se cloîtra au milieu d'un petit peuple de moines, sans dignitaû*es et sans courtisans. — « La cour, — dit une Relation (i italienne faite en 1577, — est aujourd'hui réduite « à très-peu de monde, car on n'y voit que ceux de « la chambre du roi ou de son conseil, parce ne

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(i, qui y éUuent, ou olliciter des faveurs, toujours dans la ree laissant peu voir, iences, donnant peu «et tard, n'ont pas pu y rester sous le poids des t dépenses, sans plaisir ni profit. »

Philippe 1! s'est fait moine dans ce couvent politique; c'est libère anachorète au fond d'une Caprée ■nv^Uque. Le globe du naonde est sa tête de mort, apiers d'État sont sa Bible. Jour et nuit U est là, it, écrivassant, compulsant, annotant les lettres is dépêches qui lui arrivent, par milliers, des re points du monde. En entrant à l'Escurial, il lie avoir fait vœu de mutisme. Sa politique est î scripturale ; il ne parle même pas à son secré- > assis au coin de sa table : c'est par des billets . communique avec lui pour les moindres ordres. Les députations qu'il reçoit ne lui arrachent pas une ■parole: il se penche, après leur discours, à l'oreille de son ministre, qui répond à sa place un Veremos inTariable. n Dans le silence universel des lettres, — » dit un historien du y siècle, — je n'entends plus ■ ipie le bruit de ma plume grinçant sur le par- " chemin. » De même, dans le silence de l'Espagne terrifiée et anéantie, on n'entend plus que la plume , ■ Pliilippe U criant sur îe papier. — Plus il vit, ua U se resserre. Bientôt la cellule de l'Escurial lui mble trop vaste ; il passe ses dernières années en-

terré vivant dans un caveau vitré, au pied du maître* autel de TÉgiise. Près de cette chambre déjà mor tuaire, il a fait placer son cercueil, — Il y a un tableaa de Zurbaran qui représente saint Bônaventure mort, revenant la nuit dans sa cellule, finir un livre commencé. C'est rimage exacte de ce roi spectral, achevant, du fond d'un tombeau, l'œuvre funèbre de son règne.

C'est sur PJbiilippe II que se modèlent ses trois descendants : iU prennent son attitude sinon son âme inflexible. Sa morne effigie est comme le type près crit par les prêtres d'après lequel se façonnaient toutes les idoles de l'Egypte. Philippe III, Philippe IV, Charles II le répétèrent en l'amoindrissant Si la race de Charles-Quint s'était perpétuée, l'Ombre de Philippe II régnerait encore à Madrid. La coof d'Espagne observait les règlements qu'il avait tracés. Ses fonctions à la fois compliquées et monotones ressemblaient aux rouages de ces horloges montées pour un an , qui reprennent le lendemain le cercle qu'elles ont parcouru la veille, marquant tes mêmes chlfires, sonnant les mêmes heures, mettant en branle, suivant les saisons et les mois, les mêmes figures allégoriques et lunaires. Le roi et la reine étaient comme les jacquemarts de cette mécanique monarchique. D'un bout de l'année à l'autre, le couple royal, mû par des ressorts inflexibles, sortait, paradait, rentrait, évoluait avec une régularité machinale. » Il n'y a point de prince qui vive comme te

lit un voyageur conlemporMn, IV. — Toutes ses occupations

j ...ismes, et marchent d'un p

« égal, que, jour par jour, il sçait ce qu'il fera t ■a sa vie. On diroit qu'il y a quelque loi qui l'ol n à ne jamais manquer à ce qu'il a accousti B \msi, les semaines, les mois, les années, et te a les parties du jour n'apportent aucun changei Ds son train de vie, et ne lui font rien voi iiveau. Car, à son lever, selon le jour qu'il sçfût quelles affaires il doit traiter, ou c liairs il doit gouster. 11 a ses heures pour 1 :nce étrangère et du pays, et pour signer qui regarde l'expédition de ses affaires, et 1 )i de ses deniers, pour ouïr messe et pre I repas. Et l'on m'a assuré que, quoi qu'il ar lemeure fixe sur cette façon d'agir. Toute nées, il va au mesme temps à ses maisoi ûsance. On dit qu'il n'y a qu'une maladie q Use erapescher de se retirer à l'Aranjuez ado ou à l'Escurial, aux mois qu'il a accousi jouir de l'air de la campagne. Enfin ceux ont parlé de son humeur m'ont dit qi pond à sa mine et à son port, et ceux qui proche assurent que , quand ils lui ont p ne lui ont jamais veu changer d'assiette e 'Sture, qn'il les recevoit, les écoutoit et leur ré it avec un mesme visage, n'ayant rien de m tout son corps que les lèvres et la langue.

Cette existence apathique se reflète dans les portraits de Philippe IV, peints par Vélasquez sous tous; les aspects et à tous les âges. Qu'il ait \ingt ans, qu'il en ait soixante , qu'il soit représenté en chasse ou en guerre, à cheval sur un champ de bataille ou à genoux dans son oratoire, c'est toujours le mêaie masque tacituriie et terne, aux lèvres pendantes, aux yeiix somnolents. Ce regard, vague, dont la fixité est partout et le rayon visuel nulle part, étonnait déjà les contemporains. Comme Philippe IV était né un vendredi saint, et qu'une superstition espagnole attribuait aux personnes venues au monde ce jourlà, la faculté de voir dans chaque endroit où un meurtre avait été commis, le corps de la victime, le peuple attribuait les yeux égarés de son roi à la préoccupation d'éviter cette perpétuelle vision de cadavres. Symbole frappant et lugubre 1 A qui sait l'histoire de son règne, Philippe IV semble détourner les yeux pour ne pas voir le cadavre de l'Espagne gisant à ses pieds.

De grands levers tristes comme des exhumations, la messe entendue derrière un grillage, le conseil présidé en silence, le diner public transformé en cérémonie culinaire, une promenade monotone dans de vieux carrosses aux rideaux tirés, des chasses sanglantes et liturgiques comme des hécatombes, de longs tête-à-tête avec le confesseur, des audiences où tout se passait en gestes et en pantomimes, des couchers pareils à des ensevelissements, tant on y

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