‹ Hommes et dieux (volume 2)Chapitre 22 sur 42 · Mémoires de la cour d* Espagne · texte numérisé non relu

Mémoires de la cour d* Espagne

2C0 LA GOUn D'ESPAONIi 1

« n'eût pas ses dames auprès d'elle pour la relever, ■ (( quand il y auroit cent gentilshommes, elle pren- ; « droit la peine de se relever toute seule , ou de i « rester par terre tout le jour, plutôt qu'on osât la « relever. » Une première fois elle faillit se tuer à un rendez-vous de chasse. L'étiquette voulait qu'elle se jetât à cheval de la portière du carrosse. L'animal se retira au moment où elle s'élançait, et elle tomba fort rudement à terre. — « Quand le roi s'y trouve, | « il lui aide, mais aucun autre n'ose approcher des « reynes d'Espagne, pour les toucher et les mettre à « cheval. On aime mieux qu'elles exposent leur vie (( et qu elles courent risque de se blesser. » —Dû autre jour, Marie-Louise montait pour la première fois un cheval andalous, dans la cour du Palais. La bête s'étant cabrée, la reine tomba et son pied resta pris dans un étrier : le cheval l'entraînait, il allait lui briser la tête contre les dalles. — « Le roi qui la c( voyoit de son balcon, se désespéroit, et la courétoit « remplie de personnes de qualité et de gardes; mais (( l'on n'osoit se hasarder d'aller secourir la repe, « parce qu'il n'est point permis à un homme de la « toucher, ei principalement aupiedy à moins que ce « ne soit le premier de ses Menins qui lui met ses « chapins. Ce sont des espèces de sandales où les « dames font entrer leur soulier, et cela le» hausse u beaucoup. La reine s'appuie aussi sur ses menins, « quand elle se promène; mais ce sont des enfants « qui étaient trop petits pour la tirer du péril où elle

' sous CHARLES II.

« étoit. » — Enfin, deux gentilshommes, don Lu'" Las-Torres, et don Jaime de Soto-Mayor se jeti bravement danscecirquede l'étiquette. L'un sai bride du cheval, l'autre prit le pied de la reine dégagea de l'étrier. — « Sans s'arrêter un mon « ils sortirent, coururent chez eux et firent vite f u des chevaux pour se dérober à la colère du 0 Le jeune comte de Peneranda, qui était leur " s'approcha de la reyne , et lui dit respectuï « ment que ceux qui avoient été assez heureux " lui sauver la vie avoient tout à crwndre si " H'avoit la bonté de parler au roi en leur fai " Le roi, qui était prompteraent descendu pour « en quel état elle étoit, témoigna une joie ext " qu'elle ne fût pas blessée , et il reçut très- « la prière qu'on lui fit pour ces généreux " pables*. » — Ainsi : « Ne touchez pas à la reir avait en Espagne l'écho d'un échafaud : « Ne toi pas à la hache I »

Cependant, la Camarera-mayor était devenu' suportable à la reine. En lisant les Mémoire M™ d'Aunoy, on croit parfois relire un de ses Ci bleus. C'est ainsi que les méchantes fées maltra

*. Mémoires de la com' d'Espagne,

aOtlS CHARLES II. 2C9

ponse : Cailla os, estas bofetadasson hijos delanlojo. — « Tatsez-vous, ces soufflets sont les fruits d'une t femme grosse. » Or, les envies de la grossesse argent force de loi en Espagne. Lorsqu'une lèmme enceinte, fût-ce une paysanne, désirait voir le roi, il se mettait au balcon pour la satisfaire.

La tyrannie domestique de la Camarera devint si intolérable, que la reine, poussée à bout, demanda au roi son renvoi. C'était lui demander une chose sans exemple. Jamais une reine d'Espagne n'avait cbangé de Camarera-mayor. La charge était inamovible; elle avait le caractère d'un sacrement offî- (àel, Marie-Louise obtint enfin le renvoi de la terriible duchesse. Elle s'en alla comme elle était venue, ifaide, altîère, inflexible. Le congé qu'elle prit de la i reine fut celui d'une prêtresse quittant une idole 1 infidèle à son propre culte. — « Son visage étMt I ' plus pâle qu'à l'ordinaire et ses yeux plus étiuce- « lants. Elle s'approcha de la reyne et lui dit, sans : « témoigner le moindre chagrin, qu'elle étolt fâchée

■ « de ne l'avoir pas aussi bien servie qu'elle l'auroit . 8 souhaité. La reyne , dont la bonté était extrême ,

« ne put s'empêcher de paroître touchée et de s'at- 1 ' tendrir, et, comme elle lui disoit quelques paroles ! 1 obligeantes pour la consoler, elle l'interrompit ; = pour lui dire d'un air plein de fierté qu'une

« reine d'Espagne ne devoit pas pleurer pour si peu

■ ' de chose ; que la Camarera qui alloit entrer à sa ;« place s'acquitteroit mieux de son devoir, et,

<i sans parler davantage, elle prit la naaîn de la reyne « qu elle fit semblant de baiser, et se retira. » Mais, en sortant de la chambre , sa fureur rentrée éclata : elle prit un éventail de Chine posé sur une table, le cassa en deux, le jeta à terre et se mît à trépigner dessus avec rage. L'imagination achève cette sortie : elle la voit partir dans le carrosse chimérique des Fées malfaisantes, fouettant à tour de bras ses dragons volants, et jetant sur le Palais des gestes de maléfice.

La duchesse de Terra -Nova revint, pourtant, quelques mois après, remercier la reine d'une viceroyauté donnée à son gendre. L'entrevue fut à peindre ; mais, pour en saisir l'aspect pittoresque, il faat se représenter la duchesse d'Albuquerque, la Camarera-mayor qui lui avait succédé. C'était une femme de cinquante ans, plus douce d'humeur, mais aussi rébarbative de visage, « coifi'ée d'un petit bandeau (( de tafietas non: qui lui descendoit aussi bas que « les sourcils, et qui lui serroit si fort le front qu'elle « en avoit les yeux enflés. » — La duchesse de Terra- « Nova étant entrée dans la chambre de la reine, (( parut d'abord un peu embarrassée ; elle s'excusa <( de n'être ^oint venue au Palais sur une longue « suite d'incommodités, et elle ajouta : — J'avoue à (( Votre Majesté, que je ne croyois pas pouvoir vivre u après le malheur d'être séparée d'elle. — La reine <f lui dit qu'elle s'étoit informée de l'état de sa santé, « qu'il ne falloit point parler de ce qui l'avoit chagri-

sous CHARLES II.

« née, et en effet, elle passa à un autr u La duchesse de Terra-Nova regardoit d ' « temps la duchesse d'Albuquerque, con tt eût voulu la dévorer, et la duchés « querque, qui n'avoit les yeux ni guère n ni guère plus doux qu'elle, la regarde « travers, et elles se disoient de moment fl quelques paroles un peu aigres '. » — Q pour Goya, le grand caricaturiste de la pagne, s'il en avait été le témoin 1 Une gu tarasque se disputant un poste béraldlqu<

Le départ de la duchesse de Terra-No un peu la sombre tristesse du Palais. Le s'adoucit, le cilice de l'étiquette se relâd ques crans autour de la reine, U lui fut p( se coucher qu'à dix heures et demie et c à la fenêtre. M"" de Villars célèbre ironïq conquêtes. — « On se trouve toujours bie n gement de la Camarera-mayor. L'air d « est tout différent. Nous regardons prést K reine et moi, tant que nous voulons « fenêtre qui n'a de vue que sur un gi « d'un couvent de religieuses qu'on appe

Page 1