‹ Hommes et dieux (volume 2)Chapitre 23 sur 42 · Mémoires de la cour d'Espagne · texte numérisé non relu

Mémoires de la cour d'Espagne

« nation y et qui est attaché au palais. Vous aurez « peine à imaginer qu'une jeune princesse née en (( France et élevée au Palais-Royal puisse compter (( cela pour un plaisir ; je fais ce que je puis pour (( le lui iïiire valoir plus que je ne le compte moi- « même. » — Mais si la contrainte devint moins loirrde, l'ennui pesait toujours du même poids, cet ennui opaque, étouffant, comme l'atmosphère des lieux renfermés, que M"® de Villars fait palper, pour ainsi dire, dans une de ses lettres. — a L'ennui du a palais est affreux, et je dis quelquefois à la reine, « quand j'entre dans sa chambre, qu'il me semble « qu'dn le sent, qu'on le voit, qu'on le touche, tant « il est répandu épais. Cependant, je n'oublie rien « pour faire en sorte de lui persuader qu'il faut s y « accoutumer, et tâcher de le moins sentir qu'elle (( pourra. »

Marie-Louise avait d'ailleurs à lutter encore contre une ennemie intime, dont la haine masquée de sourires ne travaillait que dans l'ombre. La reinemère, Marie-Anne d'Autriche, veuve de Philippe IV, était de la race de ces princesses autrichiennes bigotes et violentes, bornées et méchantes qui ont tant de fois désolé l'Europe. Régente pendant la minorité de Charles II, elle fit d'abord gouverner l'Espagne par son confesseur le père Nithard, un jésuite imbécile, — rara avis in terris l — puis par Valenzuela, une espèce de Gil-Blas transi qui était à la fois son espion familier et son amant platonique. Don

î, se mit à la tête les favoris. 11 tira it, et le hissa sur le trône. Ce fut la répétition exacte de la tragi-comédie montée par Luyoes et jouée par Louis XIII, contre la régente et le ConcLai. Comme Marie de Médicis à Blois, Marie-Aooe d'Autriche fut exilée à Tolède; et Charles II, poussé par don Juan, inaugura sou simulacre de règne. La reine mère, dévouée à l'Autriche, avait voulu marier son fils à l'une des filles de l'Empereur. Don Juan brisa cette alliance et fit épouser au roi Marie-Louise. Il mourut pendant les négociations du mariage. Quelques jours après sa mort, la reine mère était rappelée de l'exil, mais trop tard pour défaire le mariage déjà célébré. De là sa haine sourde contre la princesse, qui venait d'avance marquer la place de la France sur le trône d'Espagne, et les noires intrigues dont elle l'entoura. On les devine dans l'histoire, sans trop les saisir. Ces camarillas d'anciennes cours plongent dans les sapes et dans les ténèbres. li y a là des êtres occultes qui creusent, minent, complotent, machinent, font éclater souvent de grands événements, et dont on ne distingue pas les visages. Confesseurs inconnus, secrétaires intimes, scribes obscurs, camériers secrets, favoris m petto, ministres in parlibus, valets familiers. Ces conseillers de nuit s'eûacent, le jour, devant les personnages officiels. On les voit rarement, on connaît à peine le son de leurs voix. Es

prêtant l'oreille vous n'entendrie; à celui qui souf grilles des confes

royaume est changée ae lona en comcie, et en quel- i ques heures, par ces gnomes de ruelles et de nets. Les ministres voient, le matin, leurs tr défîtes, leurs plans retournés; comme ces If reurs des légendes, qui, arrivant à l'aube, troi leurs champs bouleversés par des Esprits invisibles. Qui soupçonner, et qui craindre? Peut-être ce moine qui passe en marmottant son bréviaire... Peut-être cette duègne obscure qui rase les couloirs en regagnant une chambre secrète... Ad augusta per ai gusta.

Après quelques jours de réveil, Charles II était retombé dans sa léthargie. La pâle lune de miel qui avait un instant ranimé sa morne personne, ne dura guère plus qu'un feu follet courant sur une ruine. Le comte de Rebenac, qui venait de succéder au marquis de Villars dans l'ambassade de Madrid, dévoile à son maître les mystères de la couche royale, avec la hardiesse d'un diplomate traitant un cas de médecine politique. Il la représente hantée par une Ombre, et déclare à Louis XIV que le roi d'Espagne n' aura jamùs d'enfants. Dès les premières années ip.

sous CHARLES U.

[)n mariaige, l'Europe l'avait condamné : U était lair que la raca de Charles-Quint s'éteindrait en lui. ^ iCS ambitions se déclarèrent, les prétendants appaurent ; il se fit bientôt autour de l'Espagne le bruit i'une troupe d'héritiers envahissant la maison d'un îche moribond. Cette stérilité désolait le triste molarque ; il la ressentait à la fois comme une honte et îomme un remords; elle livrait à l'étrangler son >ays ; ce grand empire dépérissait de sa faiblesse ; 1 allait peut-être mourir de sa mort.

On ne peut refuser à Charles II le sentiment de sa race : il était Castillan dans toute la superbe du mot, méprisant les autres nations , portant haut son iceptre de roseau et sa couronne ébréchée, régnant Mr le néant, comme s'il avait trôné dans la gloire. Combinaison étrange I la fierté du maître du monde iottêlée à l'imbécillité d'un Roi Fainéant, l'orgueil d'un Dieu logé dans une larve. L'idée de léguer son foyaume aux gavachosy comme il appelait tous les étrangers, lui était odieuse. Il tomba bientôt dans la mélancolie la plus noire. La chasse devint son plaisir unique; il l'aimait en ascète plutôt qu'en vepeur, pour s'isoler du monde et s'enfoncer au désert. « Le roi, — dit M"* d' Aunoy, — ne menoit ordinaire- ;« ment dans toutes ses chasses que le premier écuyer • tt et le grand- veneur. Il aimoit à se trouver seul dans ;« ces vastes solitudes, et quelquefois il se faisoit I « chercher longtemps. » Ces solitudes étaient celles qui environnent TEscurial, paysage affreux d'Arabie

Pétrée. La terre

lette : des monta

des ravins pierrf

le cloître de Phïl

blanchi de la Bit

versant. Il aurid

tiîùres de la Thél:

envoya un jour

filigrane d'or, avec un chapelet eu bois de calam-

bour, ce billet qui tient dans uo vers de Ruy Blas :

« Madame, il fait grand vent, et j'ai tué âi

« loups. »

Spolié par la France, il l'avait toujours exécrée; cette hîùne s'exaspéra lorsque Louis XIV prétendit à sa succession : elle avait les crises d'une monomanie. Un mendiant françïûs s' étant approché du carrosse de la reine pour demander l'aumône, le roi ; faillit le faire tuer sur la place. Une autre fois, deux geotilsbommes hollandais, vêtus à la française, s'étant rangés respectueusement devant le carrosse royal, il leur fut signifié, de la part du roi, « qu'il « ne leur arrivât plus à l'avenir, quand ils rencon- « treraient Leurs Majestés, de se ranger du cdté ([ de la reine et de la saluer, ii Les bêtes mêmes n'étaient pas exceptées de cette gallophobie frénétique. La reine n'osait caresser ses chiens devant lui : « car il ne pouvoit souffrir ces petits animaux^ « parce qu'ils venoient de France ; et lorsqu'il les <i voyoit, il disoit : Fuera, fuera, perros franeest

kCe qui veut dire : Dehors, dehors, chiens I « fais', n

' les années passaient, et la reine ne devenail mère. Ni les vœux, ni les pèlerinages, ni les prés offerts aux Madones n'opéraient le miracle ; le ■pin du roi devint une sombre folie. Sa faible Telle avait été de tout temps ouverte aux visioi MX cauchemars ; il croyait aux sorciers en ro les faisait brûler vifs. L'idée lui vint que la com deSoissons, alors à Madrid, lui avait jeté un .pour l'empêcher d'avoir des enfants. La cami autrictiieune exploita cette hallucination malac .sa démence fut cultivée par des mains savantes, moines et les casuistes du parti s'en mêlèrent lança à ses trousses tous les diables noueurs d'aij [letles. Cette comédie infernale devait entralm Irépudiation de la reine. Si l'ambassadeur de Fr [n'avait démasqué à temps ces jongleurs, leur os était accomplie. Marie-Louise, livrée fi un igr [exorcisme, accusée d'ensorcellement, déshonoréi la superstition et le ridicule, n'avait plus qu' cacher dans un cloître. On aurait eu, au seu ;iïni' siècle, le spectacle d'une reine chiisséf trône par un goupillon. M^s il faut laisser le c ie Rebenac raconter à Louis XIV cette farce lug àa Possédé imagmaîre couronné. Nous serons de raturer quelques lignes : la diplomatie de ce t(

\. Mémoires de la cour d'Espagne.

a Taudace de la casuistique : elle consulte, au besoin, le De MatrimonîOy de Sanchez.

« Un certain moine dominicain, amy du confesseiu « du roy, eut une révélation que la roy et la reyna « estoient charmés; je marque, en passant, Sire, « que depuis longtemps le roy d'Espagne a dans « l'esprit qu'il l'est, et mesme par la comtesse de « Soissons. Il es toit question de lever le charme, « pourvu qu'il eust été jette depuis le mariage ; s'il « l'avoit été avant il n'y avoit point de remède tant (( qu'il dureroit. La cérémonie estoit horrible, car, « Sire, le roy et la rèyne devaient estre déshabillé? «tout nuds. Le moyne, revestu d'habits d'église, « de voit faire des exorcismes, mais d'une manière « infâme; ensuite de quoy, en la présence mesme « du moyne, on devoit voir sy le charme estoit levi « tout de bon. La reyne a été violemment perséca u par le roy pour y consentir, et elle ne pouvoit « aucune façon s'y résoudre. Tout cela s'étoit p (( fort secrètement, et je n'en avois aucune connais « sance, lorsque je receus un billet non signé par « lequel on m'avertissoit que , si la reyne avoit la « complaisance de consentir à ce que ce moyne « proposoit, pour que le roi. eust des enfants, qu'elle a seroit perdue , et que c' estoit un piège que le (c comte d'Oropesa lui tendoit. Le dessein estoit d'en « conclure que la reyne estoit charmée avant son (( mariage ; que, par conséquent, il devenoit nul, ou « du moins on la rendoit odieuse au roy et au peu-

W SODS CHARLES IL

« pie. Comme toutes ces meschaocetés, me il plus noires, viennent par ces sortes de ' u Père confesseur de la reyne et moy fismes i I gences pour approfondir l'afTaire. Nous ; ir premièrement de la reyne elle-mesme c( «passoit, et elle prit ses précautions. No ( vasmes ensuite que la question avoit été i fkie certains théologiens, et que quelq

* d'ectre eux avoient déjà opiné pour la ni a mariage. Enfin, Sire, c'estoit une chose !" et un piège dangereux pour, la reyne; on 0 trouvé de voye plus seure pour l'éviter q

• de publier sous main la chose, et depui I* d'Espagne n'y pense plus*,., n

L L'année suivante, — 1689, — une mort i m signes tragiques emportait presque sul Ïarie-Louise. Le sort redouté par le roï tom la reine. Comme le Sabbat des sorciers, cette Be politique se terminait par un meurtre. {consommât l'œuvre manquée par Canidie.

Les augures n'avaient pas manqué à Marii iMtrant en Espagne ; ils auraient fait ré iCherain à une reine antique. Le jour de sor la cloche de Barcelone, à laquelle le peuple a

I' Archives des affaires itrangèret.

une voix prophétique, se mit à sonner, toute seule, un glas lamentable. Au Buen-Retiro, la reine ayant appuyé légèrement sa main sur un grand miroir, la glace se fendit de haut en bas. Ce présage consterna les dames du palais, a Elles raisonnèrent long- « temps là-dessus, et dirent en soupirant que leur « reine ne vivroit pas longtemps. » Marie -Louise semblait prédestinée au poison ; sa mère en étsdt morte : elle-même, dans son enfance, avait effleuré la coupe homicide. M*"® de Sévigné raconte ce mystérieux incident et les paroles extraordinaires qu'il arracha à Louis XIV, d'habitude si secret et si contenu. Gela fit trembler, un instant, tout le monde des cloîtres. « La jeune Mademoiselle a la fièvre « quarte ; elle en est très-fâchée : cela trouble les « plaisirs de cet hiver. Elle fut l'autre jour aux Car- « mélites de la rue du Bouloy. Elle leur demanda « un remède contre la fièvre quarte ; on lui donna « un breuvage qui la fit beaucoup vomir. Cela « fit grand bruit. La princesse ne voulut point dire « qui lui avoit donné ce breuvage ; enfin on le « sut. Le roi se tourna gravement vers Monsieur. « Ah ! ce sont les Carmélites I Je savois bien qu'elles a étoient des friponnes , des intrigantes , des ravau- i « deuses, des brodeuses, des bouquetières; mais| « je ne croyois pas qu'elles fussent des empoison- (( neuses. » La terre trembla à ce discours; tous] « les dévots furent en campagne. Enfin, on a tout « rapsode i mais ce qui est dit est dit, ce qui est

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« pensé est pensé,' ce qui est cru est cru. Ceci est « d'original. »

La mort tragique de la reine d'Espagne eut le mystère d'une disparition* Les crimes d'empoisonnement ressemblent aux reptiles dont ils sécrètent le venin ; ils rampent, ils se faufilent ,, ils glissent, ils s'évadent. Des traces de leur passage, il ne reste- souvent qu'une tache imperceptible ou une vague rumeur : le sifflement du serpent qui disparaît dans son trou.

L'accusée principale de ce procès ténébreux est Olympe Mancini, comtesse de Soissons, nièce de Mazarin; une femme d'État taillée pour le crime, dont la vraie place aurait été au Palais des Césars ou au Vatican des Borgia. Élevée avec le jeune roi, elle attira ses premiers regards ; maïs ce vague amour n'eut pas le temps de se dessiner : il passa comme un nuage et ne voila que des jeux d'enfants. Un mariage presque royal ne consola pas Olympe de l'apothéose qu'elle avait rêvée ; elle se jeta pour s'en distraire, avec un emportement passionné, dans Tamour du marquis de Vardes, le don Juan du temps, un de ces grands capitaines de l'ancienne galanterie dont les Lauzun et les Richelieu ne peuvent passer que pour les minces aides-de-camp. A eux deux, ce fat effréné et cette femme violente menèrent de front le train et les intrigues de la Cour, Olympe, jalouse de M"* de La Vallière qui lui enlevait l'intimité royale dont elle avait gardé quelques

restes, souleva contre elle des tempêtes : mais ses artifices furent déjoués par la seule vertu d'un sincère amour. Elle aurait renversé des ministres, elle ne put même ébranler cette « petite violette qui se cachait sous l'herbe, » — comme M"® de Sévigné appelle La Vallière, — mais dont la racine était dans le cœur du roi. De Vardes paya les frais de la guerre ; il fut frappé d'une de ces disgrâces foudroyantes, si communes alors à la Cour, et qui rappellent les chutes des demi-dieux précipités de l'Olympe. Relégué pendant vingt ans dans son petit gouvernement d'Aiguës -Mortes, le don Juan déchu fut réduit à ravager des cœurs de province. Olympe se perdit bientôt elle-même par une esclandre de sabbat. C'était le temps où La Voisin tenait à Paris boutique de bonne aventure et d'empoisonnement. Sa poudre de succession faisait par la ville les ravages d'une épidémie. De très-hauts seigneurs et de très-grandes dames avaient été consulter l'horrible sibylle sur son trépied empesté, et, le jour du procès venu, elle traîna à la Chambre - Ardente, en croupe sur son balai de sorcière, la comtesse de Soissons, la duchesse de Bouillon et le maréchal de Luxembourg. Le maréchal en sortit le front haut, et la duchesse les mains blanches ; mais Olympe resta tout éclaboussée des dépositions de l'empoisonneuse. Il lui fallut fuir à la hâte, et passer le reste de sa vie à courir l'Europe, rejetée d'une ville à l'autre, pareille à ces ballots suspects timbrés du sceau de la

sous CHARLES II.

peste, que se renvoient les douanes et les ! Ce fift après un exil de sis ans dans les Pi qu'elle apparut à la cour d'Espagne, où sa re sioistre l'avait précédée. Nous avons vu Cl fasciné par son regard, comme un oiseau de l'œil d'un reptile. Cette hallucination ne fut i que la forme d'un pressentiment. L'Orient a< l'idiot le don de la seconde vue ; il croit esprit obscur est sillonné d'éclairs proph Quoi qu'il en soit, Charles II ordonna à la ( de se retirer en Flandre ; mais Olympe était s par le parti autrichien, qui l'avait peut-être à Madrid, comme on appelait Locuste au ch impératrices trop lentes à mourir. Elle s contre l'orage et s'entêta à rester. L'ambasss France, qui la surveillait, tenait Louis XIV au de toutes ses démarches. « M"* de Soiss ■ « écrit-il, transportée de ressentiment, a pris Il de se déclarer contre la reyne, et de se jet « les hras du comte d'Oropesa et du comte d u feld. Elle leur a persuadé que la reyne d' « estoit autrice de son malheur par les ( « sances qu'elle avoit pour Votre Majesté, i « voit, dit-elle, donné ordre de la fmre, s'il " voit, sortir de Madrid. Sur ce pied-là, i « deux hommes l'ont regardée comme une i « irritée contre la reyne d'Espagne et co < intérêts de Votre Majesté, et qui, par cetti ( leur convenoit à l'un et à l'autre. Ils on

« cela, fait connoître la grandeur de leur crédit, qoil « pou voit en peu de jours chasser et retenir qui boni « leur sembleroit. » — Dans une autre lettre, le! comte de Rebenac semble pressentir que la présence 1 à Madrid de la comtesse de Soissons est un danger | pour la reine. « Je Tobserveray de plus près, « écrit-il au roi, et feray mon possible pour m'op- « poser à la confiance que la reyne d'Espagne pour- « roit peut-être un jour reprendre avec elle. » — Quelques jours après, il se rassure, et sa défiance diminue : « J'ay trouvé que la reyne d'Espagne se « plaisoit quelquefois à sa conversation , mais n'avoit « aucune confiance véritable en elle ; aussi elle ne a m'a pas paru dangereuse de ce costé-là. »

Écoutons maintenant la déposition de Saint-Simon dans ses Mémoires. Bouche de bronze ouverte au centre du siècle, comme la gueule du lion de Venise sur la place Saint-Marc, son livre a absorbé tous les secrets, toutes les confidences, toutes les délations, de son temps. Ces mystères, il les divulgue aujourd'hui avec un éclat fulgurant : Tuba mirum spargent sonuml Ce que Saint-Simon fit pour la mère, il va le faire pour la fille. On se souvient du jour terrible qu'il jette sur la fin mystérieuse de Madame Henriette . C'est avec le même accent d'assurance qu'il raconte la mort de la reine d'Espagne.

« Le comte de Mansfeld, — dît-il, — étoit ambas- « sadeur de l'Empereur à Madrid, avec qui la co' - (( tesse de Soissons lia commerce intime en arriva ;•

sous CHARLES IL

H La reine, qui ne respiroit que France, e ([ grande passion de la voir : le roi d'Ès] fl qui avoit fort ouï parler d'elle, et à qui 1 « pleuvoient, depuis quelque temps, qu'or a empoisonner la reine , eut toutes les peii n monde à y consentir. Il permit à la fin que 1 a tesse éi= Soissous vint quelquefois les après K chez la reine, par un escalier dérobé , et Il voyoit seule avec le roi. Les visites redout (I et toujours avec répugnance de la part du « avait demandé en grâce à la reine de ne « goûter de rien qu'il n'en eût bu ou mangé n mîer, parce qu'il savoit bien qu'on ne le 9 pas empoisonner. Il faisoit chaud ; le lait eai « Madrid ; la reine en désira, et la comtesse, q « peu à peu usurpé des moments de tête-à-tô a elle, lui en vanta d'excellent qu'elle promi n apporter à la glace. On prétend qu'il fut j « chez le comte de Mansfeld. La comtesse d « sons l'apporta à la reine, qui l'avala et qui : « peu de temps après, comme Madame sa m^ <" comtesse de Soissons n'en attendit pas l'is « avoit donné ordre à sa fuite. Elle ne s'amusi « au Palais, après avoir vu avaler ce lait à la « Elle revint chez elle où ses paquets étoien n n'osant pas plus demeurer en Flandre ■ Espagne. Dès que la reine se trouva mal, or « qu'elle avoit pris, et de quelle main. Le ro * pagne envoya chez la comtesse de Soissons,

« se trouva plus. Il fit courir après de tous les côtés; « mais elle avoit si bien pris ses mesures, qu'elle (( échappa. »

Mais Saint-Simon e?t pour aineî dire un témoin posthume, il parle d'après des confidences reçues pendant son ambassade en Espagne, trente ans après la mort de la reine. Son récit ressemble au procèsverbal d'un crime impuni, dressé d'après des ossements exhumés d'un endroit secret. Sur le moment même, au lendemain de la catastrophe, les témoins oculaires se perdent en çonjpqJ;ures et en réticences; ils cherchent à tâtons ; leufà^'âccusations se croisent et se contredisent.

Le poison joue tin grand rôle au xyii* siècle ; il intervient dans ses affaires, aussi souvent que dans le dénoûment de ses tragédies. Ces Cours chauffées £|, la température des sérails produisaient des crimes orientaux. Mais ce qui caractérise les coups défendre qui les décimaient, c'est le peu de bruit qu'ils font en tombant, le fatalisme avec lequel les rois les accueillent, lorsqu'ils éclatent sur leurs maisons mêmes, le grand silence qui bientôt se forme et s'épaissit autour d'eux. Il semble qu'on ait peur de trouver la figure d'un des dieux de la terre, en écartant la nuée qui les couvre. On passe, on détourne la tête , on lève les bras au ciel ; à peine oset-on échanger un nom à voix basse.

L'ambassadeur de France annonçant à Louis XIV la mort de sa nièce, n'exprime d'abord que des

socs CHARLES IL

soupçons iodistiocts. n Le courrier, — dit-il, — porte '

« à Votre Majesté la plus triste et la plus d( '

« de toutes les nouvelles. La reyne d'Espag

« d'expirer, après trois jours de coliques e

« missements continuels. Dieu seul, Sire, co

« cause d'un événement si tragique. Votre

« aura connu par plusieurs de mes lettres I

u présages que j'en avois. J'ay veu la reyne

« heures avant sa mort. Le roy son mari ni

« deux fois cette grâce. Elle m'a demandé el

<i avec tant d'instance qu'on m'a fait ent

« trouvé, Sire, qu'elle avoit toutes les marq

fl mort ; elle les cognoissoit et n'en est

« effrayée. Elle estoit comme une sainte à 1'

« Dieu, et comme un héros à l'égard du mo

« m'a commandé d'assurer Votre MajesK

« estoit en mourant, comme elle estoit pc

« vie, la plus fidèle amie et servante que V

« jesté pût avoir. » L'ambassadeur essaya

de constater l'empreinte que le crime aval

sur la reine; mais on fit bonne garde auto

morte ; des ordres mystérieux la mirent

questre. Il voulut assister à l'autopsie di

on repoussa sa réclamation ; il aposta au S(

chambre mortuaire des chirurgiens cha'

pénétrer dés qu'elle s'ouvrirait et d'exai

cadavre : les précautions étaient prises ;

resta scellée comme la dalle d'une tomh

ques jours plus tard , les soupçons de l'î

deur se précisent ; il dénonce à Louis XIV un groupe entier de coupables. « Ce sont, Sire, le comte d'Oro- « pesa et don Emmanuel de Lira. Nous n'y mettons « point la reyne mère ; mais la duchesse d'Albu- « querqué, dame d'honneur de la reyne, a eu une « conduite si suspecte, et a marqué une joie si « grande , dans le moment mesme que la reyne se « mouroit, que je ne puis la regarder qu'avec hor- « reur, et elle est créature dévouée à la revne « mère. » — Il désigne encore Franchini, le médecin de la reine, qui a persisté, malgré ses avis, dans un traitement homicide , et qui le fuit depuis Févénement comme s'il redoutait son regard. « En « sorte. Sire, que sa conduite m'est suspecte. le « sçais de plus qu'il a dit à une personne de ses (t amis qu'il estoit vray que dans l'ouverture du « corps, et dans le cours de la maladie, il avoit « remarqué des symptômes extraordinaires, mais (( qu'il y alloit de sa vie s'il parloit, et que ce qui <( venoit d'arriver l'avoit obligé depuis longtemps à « souhaiter passionnément son congé. »... « Le « public se persuade présentement le poison et « n'en fait aucun doute ; mais la malignité de ce « peuple est si grande que beaucoup de gens Tap- « prouvent, parce que, disent-ils, la reyne n'avoit « pas d'enfans, et ils regardent le crime comme « un coup d'État qui a leur approbation... 11 esl (( très vray, Sire, qu'elle est morte d'une manière « bien horrible. »

socs CHARLES H.

En Fraoce, le crime parut évident. Loniî

nança officiellement l'empoisonnement de

d'Espagne. Ce fut à souper, selon sa coutum

là qu'il prononçait ses plus graves paroles

fait de ses repas une solennité, et de sa,

autel. Assis seul, presque toujours silencif

un dais, derrière un balustre, entouré des d

de la coupe et de la serviette, il semblait :

une fonction sacrée. Alors s'il élevait la vo

la cour assemblée, on eût dit un pontife i

pant un office pour promulguer un dogme

On lit dans le journal de Dangeau ; a Le

en soupant : u La reine d'Espagne est mort

« sonnée dans une tourte d'anguilles; la

« de Panitz, les caméristes Zapata et Nina, q

I « mangé après elles, sont mortes du même

La parole royale se répercuta d'échos

avec les variations du soupçon. M"" de Sév

se souvient de la Brinvilliers, écrit : « i

bien le fagot. » — Mademoiselle, dans

1 moires, accuse « le duc de Pastronne d'ai

« de la reyne bien mal à propos. Ses

; « ont bien contribué à son malheur, et

I 1 tragique. » Elle dit ailleurs : « Le comte

j «selle (Mansfeldî) est celuy qui fut eau

' n mort, à ce qu'on m'a dit. » — M™' de I

; qui avait vu mourir la mère, ne doute pas

poisonnement. « A la vérité, dit-elle, la

: a dont la reine d'Espagne mourut ajoi

20r LA COUR D^ESPÀOl^E '

« quex'liose à la douleur de Monsieur, car elle mou- « rat empoisonnée. Elle en avôit toujours eu di (( soupçon, et le mandoit presque tous les ordinain (( à Monsieur. Enfin, Monsieur lui avoit envoyé di (( contre-poison gui arriva le lendemain de sa mort.) « Le roi d'Espagne aimoit passionnément la reine ;j « mais elle avoit conservé pour sa patrie un amoui « trop violent pour une personne d'esprit. »

Témoin de l'agonie de la mère, M"* de Lafaye eut à raconter encore la mort de la fille. Nous lui devons de connaître la touchante ressemblance d deux sacrifices. Lorsque l'ambassadeur d'Angle terre, appelé au lit de mort de Madame Henriette, lui demanda si elle était empoisonnée : — « Je m « sais, — dit M°® de Lafayette, — si elle lui di « qu'elle l'étoit, mais je sais bien qu'elle lui dit qu'ï « n'en falloit rien mander au roi son frère, qu'il fal (( loit lui épargner cette douleur, et qu'il falloit sur- « tout qu'il ne songeât point à en tirer vengeance, « que le roi n'en étoit point coupable. » — Ainsi, elle ne fut pas seulement « douce envers la mort, comme « elle l'était envers tout le monde, » selon les paroles de Bossue t, elle fut douce encore envers le meurtre et la trahison. Peut-être aussi l'aimable princesse voulut-elle mourir gracieusement, comme elle avait vécu : peut-être avait-elle compris qu'il n'était point décent de mourir empoisonnée à la cour de France, et que lorsque la Mort s'y présen-

"■•"' sous CHARLES 1

tait 90US une forme étrange, il fa silence, et lui garder le secret.

La reine d'Ëspagae ne fut' pas r fc vers la mort » que sa mère. Elle réserve et son saint silence. Elle sur sa tête mourante le voile de &US dieux infernaux, u La n 0 Lafayette, pria l'ambassadeur fi surer Monsieur qu'elle ne soc u mourant, et lui dit une infuii « mouroit de sa mort naturelle.

« qu'elle preuoit augmenta beaut n au lieu de les diminuer. » — pathétique, ce martyre de la bieni la dignité du trône 1 Qu'il ^t touc cernent résigné au secret d'Étal ' aort et qu'elle subit sans le Ci l'iphigénie de Racine ajustant à s delettes du sacrifice.

Cessez de vous troubler, vous o'èu Quand vous conimaDderez, vous u

Marie-Louise emporta avec elle et U lueur d'âme qu'avût encore vécut dis ans, si l'agonie est la vii Marie-Anne de Neubourg, sœur

s CHARLES II.

itements, l'être mis leil ne se couchait jan de d'un moribond ; it, son aïeul, il aas tait, pour ainsi dire, lUtour de lui, tout él bitions attendant sa n uvait lire chaque n istres et des diploma ;haine. On eût dit u île de l'amphithéâtre à porter sur lui le s iressaient et se débat ■ti les lui faisait signe Le Romancero raco; lé sur son coursier, ^ e vivant, dont des m es et remuaient la tel 11 présidait machinalement k la curée de

Sa décadence physique prit, dans ses années, l'aspect d'une dissolution ; son ce qu'un nœud de maladies compliquées :

huit ans, il avait le masque d'un octog portiajt de Carreno, peint vers cette i montre à l'état presque cadavérique :

creuses, l'œil fou, les cheveux pendants.

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