MÉLÉAGRE
musée de Naples, des épitaphes si gracieuses qu'U semble qu'on écarte les fleurs d'une tombe pour les déchiffrer; des scènes agrestes ou maritimes qui tiendraient sur le cachet d'un anneau.
Méléagre, entre tous, excelle à ciseler ces figurines poétiques. Quand son nom ne signerait pas les siennes, sa manière molle et ardente, spirituelle et tendre, les désignerait entre mille. Ce qui les distingue, je l'ai déjà dit, c'est une langueur asiatique relevée par l'atticisme le plus vif et le plus aimable. On dirait Alcibiade à la cour de Perse, vêtu de la robe traînante des Satrapes, mais lui donnant les plis de la chlamyde athénienne. La foule de ses maltresses rappelle déjà le sérail. C'est d'abord Démo, puis Dorothée, puis Fanie, Timo, Timarion, Zénophile. Â chaque épigramme une nouvelle femme surgit et s'entrelace à celles qui l'ont précédée. Elles-mêmes, ces filles de la Phénicie et de la Syrie, n'ont rien de la simplicité du gynécée grec. Les désirs brûlants qu'elles inspirent, les parfums étranges qu'elles exhalent, le luxe oriental de leur costume et de leur toilette, tout trahit en elles des prêtresses d'Astarté et des dévotes d'Adonis. Le poète les agglomère en un trophée voluptueux; par instants, ce n'est plus sa maîtresse, mais son harem qu'il célèbre : « Ni « les cheveux de Timo, ni la sandale d'Héliodora. ni « le corps toujours parfumé de Démo, ni le ten î a sourire d'Anticlée aux grands yeux, ni les fraie { « couronnes de Dorothée ; non, non, ton carqu* .
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e plus rien de ce qui, hier encore,
ches : car en mon cœur sont ras-
î trwts. » — Il se complaît dans ce
■S; les images de ses maltresses
lui comme autour d'un homme
enivré; il emprunte à toutes leurs beautés diverses
pour en former sa multiple idole. Leurs formes
s'accordent comme au son d'une lyre : chacune
I d'elles fournit sa nuance au bouquet, sa note au
' concert. — « J'en jure par les tresses de Timo, par
i s le corps odorant de Démo , dont le parfum en-
i a chante les songes, par les jeux ùmables d'ilias ;
a j'en jure par cette lampe qui brille pour mes plai-
u sirs et qui consume mes forces, je n'^ plus sur
N mes lèvres qu'uD tout petit souSIe que tu m'as
" laissé, Amour I Mais, si tu le veux, dis, et celui-là
e même va s'exhaler. »
Parfois cependant ses épigrammes, lasses de voltiger sur ces femmes éparses, se reposent amoureusement sur une seule, et la voix émue de l'amour succède aux cris de la volupté. C'est à Zénophile qu'il dédie cette Coupe où plus tard aurait pu tomber la larme du roi de Tbulé : « Ma coupe a a souri de joie ; elle dit que c'est pour avoir touché « la bouche éloquente de Zénophile : bienheureuse 1 u Pourquoi maintenant ses lèvres collées sur mes « lèvres ne boiraient-elles pas mon âme d'un seul H trait? )) — C'est encore près de Zénophile endormie qu'il exhale ce vœu d'une jalousie passiomiée t
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« Tu dors, Zénophile, tendre tige ! Que ne puis-je « maintenant, Sommeil sans ailes, pénétrer sous tes <( paupières, afin que pas même lui, lui qui charme « les yeux mêmes de Jupiter, n'habite en toi, et que <( moi seul je te possède ! » — Une autre fois, il envoie un moucheron bourdonner son message autour du lit de sa maîtresse : « 0 moucheron ! vole pour « moi, léger messager, effleure l'oreille de Zénophile, <( et murmure-lui ces mots : 11 veille, il t'attend, et « toi, oublieuse de ceux qui t'aiment, tu dors ! — Va, <( vole, oui, vole, ami du chant , envole-toi; mais parle (( bien bas, pour ne pas éveiller celui qui dort à côté <( et déchaîner sur moi ses jalouses colères. Si tu m'a- <( mènes cet enfant, ô moucheron ! je te coifferai d'une « peau de lion et j'armerai la main d'une massue. » — Ce moucheron déguisé en Hercule ne rappelle-t-il pas les délicates caricatures des vases grecs ? En tout la Grèce excelle et domine* Comme elle atteint la Beauté suprême, elle crée, en se jouant, l'idéal du joli et du badinage.
Timarion ne fait que passer dans les poèmes de Méléagre, mais elle y trace des sillons de feu. Ce fut sans doute un de ces caprices qui ont l'ardeur et la brièveté de l'éclair. — « Éros lui-même volant par « les airs est tombé dans tes filets, et tes yeux, ô « Timarion , en ont fait leur proie. » — « Ton baise « Timarion, a de la glu ; tes yeux ont de la flamm « Celui que tu regardes , tu le brûles , celui que
UËLËAGRE.
prends. » — Fanie ne dure que
nom ^ec, qui aiffùfiepeiile/la}
)QStance du poëte amoureux;
nour éclaire une ravissante m,
Navires bien frétés, légers su
versez le passage d'Hellé, reci
iles l'haleine de Borée ; si, dan:
« de Cos, vous apercevez sur le rivage la petite 1
«regardant vers la mer bleue, annoncez-lui
H parole, 6 bons navires : L'Amour le ramène
<■ pas nautonnier, mais voyageur pédestre. —
<< vous dites cela, voguez au plus vite, voguez à
«hait; Jupiter propice soufflera dans votre
alure. «
Enfin vient Héliodore, la vraie maîtresse d( cœur. Celle-là lui imprime la marque brûlante quelle Anacréon dit qu'on reconnaît les amant! cères, « comme les Partbes se reconnaissent à a tiares, et les chevaux au stigmate emprein « leur cuisse. » Ce dut être une enchanteresse charme a passé dans les vers du poëte. 11 van séduction plus que sa beauté, sa parole autani ses lèvres. On se la représente comme une d hétaïres que Platon admettait parmi ses élèves, devait faire tous les matins cette prière que lei ciens adressaient à Vénus : a Accordez-moi t « rien faire qui ne soit agréable et de ne rien « qui ne plmse. » — u Au fond de mon cœui
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« s'écrie Méléagre, — l'amour a fait d'Héliodore qui « parle si bien l'âme de mon âme. » — 11 ne désire pas seulement Héliodore, il l'aime, il l'admire, il s'humilie devant elle. Son nom seul l'exalte et l'enivre; il le mêle comme un philtre au vin qu'il boit et aux parfums qu'il respire : « Verse, et dis encore, en- « core, encore : « A Héliodore! » dis, et mêle son « doux nom au vin pur, pour que je boive ce nom « adoré. En souvenir d'elle, attache-moi sa guir- « lande d'hier tout humide de parfums. Regarde, <i cette rose amoureuse est en larmes parce qu'elle (c la voit ailleurs, parce qu'elle ne la voit plus dans « mes bras. » — Le poëte tresse de magnifiques guirlandes pour encadrer sa maîtresse. La jeune Ionienne apparaît dans une de ses épigrammes comme la Béatrix de Dante, à demi voilée sous une pluie de fleurs : « J'enlacerai la giroflée, j'enlacerai aux « myrtes le tendre narcisse, j'enlacerai les Us « riants, j'enlacerai le safran suave, encore l'hya- « cinthe pourprée, et j'enlacerai ensuite les roses « chères à l'amour, afin que sur les tempes d'Hélio- « dore la couronne frappe les belles boucles de sa « chevelure. » — Si la couronne se fane sur le front de l'idole, sa beauté lui en paraît plus radieuse : « fies fleurs se flétrissent autour du front d'Hélio- « dore, mais elle n'en resplendit que mieux, fleur « des fleurs ! »
Héliodore meurt en pleine jeunesse, en plein pr temps : le poëte la pleure avec efi'usion. Ne lui à
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mandez pas, cependant, les excès des douleurs modernes. Dans le désespoir même, TÉIégie grecque reste belle. Le sanglot n*altère point la grâce de des lèvres; ses larmes coulent sans la flétrir, comme des gouttes de pluie sur le visage d'une triste statue. — a Ce sont des larmes que je t'offre, Héliodore, a même là-bas, à travers la terre, reliques de mon tt amour qui te suit chez Pluton ; des larmes cruelles « à pleurer! et sur ta tombe amèrement baignée, je o verse en libation le souvenir de notre tendresse ; 0 car tu m'es chère jusque parmi les morts ; et moi, « Méléagre, je m'écrie pitoyablement vers toi, sté- « rile hommage dans l'Achéron I Hélas l hélas I où 0 est ma tige adorée ? Pluton me l'a enlevée, et la « poussière a souillé la fleur dans son éclat. Mais je a te supplie à genoux, 6 terre, notre nourrice à tous, a de presser sur ton sein, ô mère I de presser doua cernent cette morte tant pleurée. »
Les Épitaphes de Méléagre sont de ravissantes mélodies. Jamais flûte plus suave, jamais pleureuse plus touchante n'accompagna au bûcher les jeunes filles frappées par une mort précoce. Sa lyre baisse de ton pour bercer leurs âmes endormies ; mais l'harmonie est la même. Sur le rhythme pur de ces chants funèbres, je crois voir défiler les Canéphores du Parthénon, portant à leur épaule une urne cinéraire, au lieu delà corbeille de Minerve. — « Ce n'est pas un « mari, mais Pluton que Cléariste a reçu en présent « de nocesi quand elle détachait son voile virginal.