‹ Hommes et dieux (volume 2)Chapitre 4 sur 42 · MÉLÉAGRE · texte numérisé non relu

MÉLÉAGRE

« Déjà résonnaient les flûtes du soir auprès des tt doubles battants de la chambre de Tépousée ; déjà « retentissaient sous des mains bruyantes les portes (( nuptiales. Et les flûtes du matin ont éclaté en san- « glots, et Hyménée a fait succéder au silence des « cris lamentables. Les mêmes flambeaux qui de- « valent éclairer l'épouse marchant vers sa couche « ne lui ont montré que la route des morts. » ' A ce chant plaintif répondent, à travers les siècles , les cris qui remplissent le palais de Vérone, quand la mère, au matin, découvre Juliette inanimée sur son lit. — a 0 mon fils I la nuit qui pré- « céda tes noces, — la mort est entrée dans le lit « de ta fiancée, — et voici la pauvre fleur toute dé- « florée par elle. — Le sépulcre est mon gendre, « le sépulcre est mon héritier, — le sépulcre a « épousé ma fille. . . — Tous nos préparatifs de fête — « se changent en appareil funèbre. — Notre concert « devient un glas mélancolique , — notre repas de « noces un triste banquet d'obsèques, — nos hymnes <( solennels des chants lugubres. — Notre bouquet (( nuptial sert pour une morte, et tout change de (( destination. »

Elle est de Méléagre encore cette délicieuse épitaphe qui semble tracée, du bout du doigt, sur la poussière d'un tombeau : — « 0 terre, mère unîveru selle, salut I Sois légère maintenant pour Âisigè (( elle a si peu pesé sur toi I »

UELEAUflE. ' M

cette tleur âernière. Méléagre a la

isigène. Comme elle il a si peu pesé

ia louange même ne doit que glisiier

ie est le chant du cygne de l'Éros

Après lui les Alexandrins et les

jnir. Ils apprivoiseront un instant

ir comme un oiseau exotique; mais

ilîeront sous leurs caresses banales

ou grossières. La vénusté grecque sourit dans Mé-

léagie pour la dernière fois.

L'intérêt des vers de Méléagre et de ceux de ses contemporains de l'Anthologie est aussi dans le jour qu'ils jettent, au déclin de l'antiquité, sur la Grèce demi -orientale de l'Asie Mineure et de l'Archipel. On se croirait transporté dans la Venise du mW siècle : même mollesse de mœurs, même énerïation voluptueuse , même décadence oisive et lascive. Les courtisanes y pullulent, adulées et presque honorées comme les honesle meretrici de Venise; une bacchanale perpétuelle devance son carnaval de six mois. Les navires (lient comme des gondoles, chargés d'amours et de doux messages. Tel voyage fait d'une Ile à l'autre, pour rejoindre ou ramener nne maîtresse, semble une promenade galante au Lido. Les bouquetières qui circulent, chargées de roses, dans les rues de Rhodes et de Chypre, et auxquelles les poètes lancent, en passant, dea proTOcalions libertines, rappellent ces petites marchandes de Ûeurs qui glissaient, parmi tes colombes,

sur les dalleé de la place Saint-Marc* Les épigrammes mêmes de Y Anthologie sont les CanzQnes et les Sonnets de la Grèce. — A deux mille ans de distance, sous une même lueur de crépuscule , Venise, comme dans un miroir prophétique» se dessine en lignes ioniennes di^ns le cadre brillant de la mer ' Egée.

^^ ^hellénique consume le corp bâcher triomphal; du cadavre, il fait m flamme. L'homme se dissout comme le d sans laisser après lui aucune des scories de truction. La mort n'apparait dans le pur clin Grèce que sous sa forme la plus légère. EU la vie comme le flambeau symbolique que se funèbres foulent sous leur pied, et qui expi une molle fumée. Elle livre ses restes à 1' qui efface et qui purifie; elle n'en extrai résidu diaphane, presque aérien, une poi cendres blanches : la poussière des ailes du <" Psyché.

.e judaïsme et le christianisme traitent pi 1 it la dépouille humaine : ils rendent la c.

terre ; ils la jettent nue et sans défense à la vermine du tombeau. Job dit à la pourriture : a Tu es ma « mère! » et aux vers du sépulcre : « Vous êtes mes frères et mes sœurs 1 »

L'Egypte seule entreprit de lutter contre la destruction. Ce cadavre, que les autres peuples livrent à la terre qui souille, au feu qui dévore, elle le satura d'incorruptibles parfums ; elle enchaîna sous les bandelettes sa forme précaire, et l'arracha, en la séquestrant, aux métamorphoses de la corruption. Du mort elle fit une Momie, c'est-à-dire une statue pétrie dans un bloc de baumes.

C'est un phénomène unique entre tous, que celui de ce peuple occupé pendant des siècles à s'embaumer lui-même, à se creuser d'éternels sépulcres^ Pénétrez dans le quartier funèbre de Thèbes : la ville de la mort s'étale au milieu de la ville vivante; silencieuse comme un sépulcre, active comme un laboratoire. Des salles immenses s'y succèdent : leur perspective prolongée à perte de vue semble se perdre dans l'éternité. Là, sous la surveillance de prêtres lugubres, ceints de peaux de panthères, coiffés de masques de chacals , la caste des embaumeurs vaque silencieusement à ses travaux funéraires. Là, des milliers de cadavres, que des mains savantes élaborent, s'élèvent lentement à la dignité de momies , en passant par toutes les phases de la chrysalide transformée et de la statue dégrossie. Les uns, vidés de leurs entrailles, s'emplissent

I d'aromates; les autres plongent dans une chaudière , de bitume, Styx lustral qui doit lès rendre invulné- [ ratxlesà la corruption. Ceux-ci s'allongent sous des [ spirales de minces bandelettes ; ceux-là, entrés déjà \ dans leur gaîne de carton, n'attendent plus, que le : pinceau du scribe et du vernisseur.

I La ville funèbre a ses hiérarchies ; les momies ont I leur aristocratie, leur bourgeoisie et leur plèbe. Un groupe de perruquiers, de peintres et d'orfèvres s'attache au corps du roi, du prêtre et du riche ; ils le coiffent de cheveux postiches , ils attachent à son menton la barbe tressée, ils insèrent des yeux d'émail dans les cavités de son masque ; ils le parent, ; pour la tombe, comme pour la chambre nuptiale I d'une divinité. Cette toilette funèbre redouble envers l les femmes de délicatesse et de luxe : elles ont leur i gynécée dans la ville mortuaire, et leurs formes char- \ mantes, ouvragées par des mains d'artistes, s'y mé- I tamorphosent en un vague mélange de parfums et d'orfèvrerie. On dore leurs seins comme des coupes, leurs ongles comme des bagues, leurs lèvres comme des colliers. L'embaumeur les sculpte dans de gracieuses et chastes attitudes : presque toutes croisent pieusement leurs bras sur leur poitrine ; il en est d'autres qui voilent des deux mains les mystères de leur beauté : Vénus de Médicis du tombeau. Plus touchante encore, une mère exhumée à Thèbes serre sur son cœur une petite momie d'enfant nouveau-né. Ici l'embaumement surpasse la sculpture : ce n'est

pas dans une matière inseùsible , c'est dans la vie même, dans la chair, dans ce qui souffrit et qui palpita que fut taillé ce groupe maternel.

Les momies de seconde classe sont enfermées dans des boites moins riclies et sous des suaires plus grossiers ; les pauvres et les eisclaves, empaquetés à la hâte dans des corbeilles de branches de palmier. On a souvent comparé les bibliothèques à des cimetières ; on pourrait ici retourner la comparaison et l'appliquer strictement à la nécropole égyptienne. Ne sont-ce pas des livres que les momies adossées le long de ses murs, avec leurs suaires de papyrus et leurs étuis couverts d'écritures et de hiéroglyphes? Les unes, magnifiquement reliées, racontent les gloires delà royauté et les mystères du sacerdoce ; les autres, revêtues de cartonnages vulgaires, ne renferment que les secrets de la vie commune ; les dernières, enfin, brochées sous une vile enveloppe, ne disent que la misère et la nudité de l'esclavage perpétuées par delà 1^ tombe.

Mais il est une égalité que la vieille Egypte reconnaît : c'est celle de la conservation dans la mort. L'embaumement saisit le pauvre comme le riche; l'esclave qui travaille, sous le fouet de l'inspecteur pour un salaire de trois oignons crus, à la pyramide, comme le Pharaon qui la fait construire pour y loger son cercueil. Les estropiés, les lépreux, les êtres déf^"més par Téléphantiasis n'échappent pas à cette s ■ mure implacable ; ils ont leur maladrerie dans la ^ :

i; LA MOMIE. 05

funèbre, où des embaumeurs spéciaux salent et pré- ' parent leurs chairs purulentes. Le fœtus même se ; momifie : ce qui n'a pas vécu fait semblant de sur- [ vivre. Que dis-je? cette folie sacrée franchit le règne 'animal; elle s'étend aux bêtes, aux oiseaux, aux poissons, aux insectes, à ce qui passa dans le monde sans y laisser .d'autres traces qu'une empreinte sur le sable, qu'un nid sur la branche, qu'un sillage sur ' le flot du Nil. On embaume les chats, les chiens, les crocodiles, les rats, les scarabées, les musaraignes, les œufs des serpents. La plus petite, la plus fugitive goutte de vie, fixée par une atmosphère d'aromates, se cristallise, devient éternelle. L'Egypte s'insurge contre cette loi de la nature qui veut que tout rentre, que tout se dissolve dans l'universelle [chimie qui renouvelle la matière; elle accepte la [mort, mais elle lui défend de détruire. A sa puis- Isance de corruption elle oppose une pharmacie éner- Igîque, un acharnement séculaire, une théologie qu'on pourrait définir : l'hygiène sacrée du cadavre. Mais où parquer ces générations immobiles qui tiennent, après leur mort, autant de place que de leur vivant? L'Egypte ne recula pas devant le problème ; ce peuple embaumeur se fit fossoyeur : il inventa une architecture souterraine qui répétait en les grossissant les énormitésde son architecture extérieure. Imaginez un homme dont le regard percerait le sol ; il aurait, en Egypte, l'effroyable vision d'un mondesouterrain correspondant au monde du dehors,

dix fois plus vaste, cent fois plus profond, mille fois plus peuplé. Chaque ville se répercute en nécropole; chaque maison bouche un puits mortuaire ; sous le pied de chaque homme qui passe s'étend, comme sa racine, dans les entrailles de la terre, une file superposée de momies dont le bout plonge dans des profondeurs insondables. L'Egypte n'est que la façade d'un sépulcre immense; ses pyramides sont des mausolées, ses montagnes des ruches de tombeaux ; le terrain sonne creux dans ses plaines, épiderme de vie drapé sur un charnier gigantesque. Pour loger ses cadavres, elle s'est convertie elle-même en cimetière ; elle s'est dédiée, en quelque sorte, à la Mort.

L'exemple parlait de haut : dès qu'un Pharaon montait sur le trône, on commençait à construire sa tombe; tant qu'il vivait on y travaillait; la hauteur ou la profondeur de son sépulcre se mesurait à la durée de son règne. Chaque jour il voyait grandir la pyramide ou s'allonger l'hypogée qui engloutirait sa momie. La mort était l'unique horizon de ces hommes voués aux idées, aux travaux posthumes. Parcourez les hypogées sacerdotaux ou royaux creusés dans l'épaisseur des montagnes : vous traversez de sombres et splendides enfilades de chambres, de salles, de galeries, où des milliers de mains se sont usées à tailler la pierre , à peindre les murs , à rouler dans le roc d'interminables panneaux d'hi^ >glyphes. Les jeux, les chasses, les festins, les -

I taiDes, tout le poëme de la vie, sculpté et colorié

avec une grandiose élégance, est enseveli dans ces

[Catacombes. Et ce luxe de l'art n'est là que pour

f récréer les yeux d'émail ou de carton peint d'une

I momie I Aucun regard vivant ne profane ces musées

I cryptiques. Les peintres et les sculpteurs qui les

ont décorés de la base au faite ont travaillé pour la

Nuit et pour le Silence. A peine le corps en avait-il

' pris possession, que la porte disparaissait sous des

quartiers de rochers. La montagne se refermait sur

le palais funèbre ; elle le dévorait en quelque sorte,

elle le digérait, elle l'assimilait à sa masse aride,

• Il n'existait plus que sur la carte des prêtres, seuls

I géographes du monde sépulcral*

Si ce monde mystérieux avait gardé son secret, si les spoliateurs n'avaient pas le flair des hyènes pour I découvrir les tombeaux cachés, et si l'Egypte, in- I violée jusqu'alors , ouvrait subitement le catafalque intérieur dont sa surface n'est que le portail, quel spectacle s'étalerait au monde des vivants I Quarante siècles embaumés 1 un Jugement Dernier de momies I l'histoire humaine et Thistoire naturelle des générations d'hommes et d'animaux qui, depuis les Rois Pasteurs jusqu'aux Ptolémées, foulèrent le sol du Delta, miraculeusement conservées 1 — Voici Séâostris ei voici Joseph 1 — Ce crocodile orné de pendants d'oreilles était adoré dans les viviers de Memphis. — L'encens brûlait devant cet ibis auquel le temps n'a pas enlevé une plume« — Posez la main

m LA «lOMIE.

sur ce suaire brodé de perles : là palpitait le cœur de . Cléopâtre. — Et l'aspic qui mordit son bras blond • comme Tambre, il dresse à côté d'elle sa tête acérée!... Au parfum qu'il exhale, on dirait qu'il sort de son panier de figues et de fleurs.

Quel fut le principe du fétichisme mortuaire qui caractérise la race égyptienne? C'est à sa mythologie qu'il faut demander le sens de ses étranges funérailles. Selon la doctrine de ses prêtres, l'âme dépendait du corps, même après leur séparation. Elle le reflétait de loin dans ses incarnations successives; elle ressentait par delà le temps et l'espace ses mutilations et ses flétrissures. Son individualité spirituelle tenait à l'intégrité de sa dépouille matérielle.. De là, ces soins infinis du cadavre, et Tinviolabilité qu'on lui attribue. Il est le gage que l'homme laisse après lui en partant pour le voyage inconnu, sa caution, son répondant, l'hypothèque de sa destinée.

Ajoutez encore à cette raison toute-puissante la piété des morts portée à son paroxysme. Vertu sans doute, mais vertu fatale lorsqu'elle s'exalte jusqu'au fanatisme. Ce culte de la mort fut la plaie historique de rÉgypte, plaie plus terrible que celles dont la frappa Moïse. C'est une mauvaise école que le sépulcre ; il enseigne l'immobilité, l'engourdissement, le sommeil. Un peuple tombe vite dans la décadenc lorsqu'il ne fait que monter et redescendre les esca liers d'un tombeau. Qu'il tente un progrès, qu'

xberche une voie nouvelle, qu'il dépasse la borne prescrite, et il trouvera, rangée en bataille, toute Due armée de momies pour le repousser. Est-il plus sage que ses ancêtres, qui le regardent si gravement Me leurs yeux chargés de siècle^, et dont le corps jçouvert d'hiéroglyphes s'identifie au dogme qu'il ■allait enfreindre? On échappe à la doctrine orale, immémoriale, évanouie avec les hommes qui jadis la représentaient sur la terre ; mais la tradition embaumée, empaillée, palpable, simulant la vie, comment h braver ? — Rentre, vieille Egypte, dans l'ornière creusée par le bœuf que ton peuple adore , et qui symbolise sa morne routine I Retourne à tes vieilles idoles aux têtes d'éperviers ou de singes, tandis que les Dieux charmants et superbes qu'elles ont enfantés sans le savoir répandent sur le monde la vie, la liberté, la lumière ! Taille des sphinx à la face aussi bestiale que la croupe, pendant que Phidias sculpte dans le marbre du Pentélique les divinités de l'héroïsme et de la sagesse ! Inscris péniblement à coups de marteau sur tes obélisques des grimoires sacrés, à l'heure où Homère chante par les sentiers des Gyclades, où la parole de Platon voltige dans la Grèce sur les ailes des abeilles qui visitent ses lèvres I Te voilà prise dans le cercle de l'immobile serpent qui se mord la queue autour de l'éternel cadran I Ton passé momifié te barre l'avenir! Joue, peuplegnome, avec ces poupées funèbres qui perpétuent ton enfance; vernis leurs masques, peins leurs

yeux, colorie leurs gaînes des bariolages que prescrit le rite; endors-les dans leurs sarcophages en murmurant les litanies inintelligibles que tes prêtres t'ont enseignées! Point de bruit surtout : arrière la poésie, la philosopliie, l'éloquence! le dernier des sacristains d*Isis en sait plus long qu'elles... On parle bas dans le pays des tombeaux !

Et puis, de toutes les formes de la sépulture, l'embaumement est la plus choquante. Cette gauche parodie de la vie révolte l'intelligence; cette factice perpétuité du corps semble nier l'immortalité. Je crois voir les ailes de l'âme s'empêtrer dans cette glu d'aromates ; je crois la voir mise sous les scellés de ces ligatures ! Comment une chose si légère laisserait- elle après elle cette lourde dépouille ? Mieux vaut mille fois l'anéantissement apparent de la forme humaine qu'une conservation si artificielle et si laide! Certes, je comprends l'effroi qui s'attache aux hideuses images de la destruction ; je comprends que les yeux de l'amant ou du fils voient avec horreur la lente dissolution de l'être aimé, à travers la terre qui le couvre. J'envie cette flamme du bûcher grec qui brûlait la prison pour délivrer la captive, et qui enlevait le corps, comme un aigle d'apothéose, avant que la pourriture eût eu le temps d'approcher. Je regrette même les funérailles, cruelles en apparence, de ces trjb"** guèbres qui, craignant de souiller le sein de la tei en y déposant le cadavre, l'exposent sur un roch*

où il sert de pâture aux oiseaux de proie. — « Quelle * est, demaude Zoroastre à Ormuzd, dans le Zend- « Avesta, la troisième chose qui déplaise à 0 terre que nous habito^ et qui l'empêche d u favorable î » Ormuzd répondit : « C'est lors •I après l'avoir bien unie, on y construit un tom a dans lequel on met les cadavres des hommi K — Lorsqu'un homme meurt, dit encore le Z Il Avesta, dans les vallées où sont situés les vil); u les oiseaux s'élancent du haut des moata^ n descendent dans ces gorges, et, se jetant si " corps de cet homme mort, ils le mangent « avidité. Ensuite les oiseaux s'élèvent de ces gc li sur les sommets des montagnes. Leur bec , n comme l'amande, porte la chair morte et la gr H sur ces montagnes. De cette façon, le cadavi « Vhômme est transporté du fond des vallées s « haut des montagnes. » — Ces obsèques aérie ont encore leur grandeur et leur poésie. Qui ne férerait la dévorante morsure des vautours à la I piqûre des vers du sépulcre 7 A défaut de la liai qui dissout et qui transfigure, quelle plus ra transformation de la vie? Le corps dispersé p les ailes des oiseaux de haute envergure; il m avec eux vers les cimes, il plonge dans l'éthe participe à la vie des régions sublimes. Le 1 d'une chanson grecque se réjouit d'être dévoré un aigle : — « Mange, oiseau, repais-toi de <■ force, repais-toi de mon courage, ton aile en

<( viendra plus grande d'une aune et ta serre d'un « enipan. »

Mais enfin la terre finit par purifier comme le feu; comme lui, à la longue, elle réduit en cendres. Cette forme morte que rimagination n'exhumait qu'avec épouvante, elle s'abrège, elle s'amoindrit, elle s'évanouit par degrés du monde visible : à ses traits défigurés se substituent bientôt les lignes idéales, les contours fuyants d'une apparition... La voilà entrée dans les régions de la mémoire ei des ombrés! L'esprit l'évoque de la môme façoaj qu'il conçoit l'idée ou le rêve. Qu'elle est belle et touchante cette métamorphose, et combien la fixité de l'embaumement paraît grossière auprès d'elle! N'est-ce pas attacher une puérile importance 4 notre effigie périssable que de la restaurer péni* blement lorsqu'elle a perdu sa valeur? Eh quoi! la beauté s'efface, la jeunesse se fane, son vêtement de chair se déchire à chaque tournant du chemin, et l'homme s'acharnerait à disputer au néant les restes de la maladie et de la vieillesse, ce qui n'est plus même le masque et le costume delà vie! Le beau spectacle pour l'âme qui vient d'aborder au monde éternel que de voir se dessécher pendant des siècles, sur l'autre rive, le haillon qu'elle» dépouillé !

De même, ces mausolées égyptiens, qui entassent des rochers pour enterrer une momie, indig d^ l'esprit par leur hyperbole. Le tombeau ne doi' aa

e la taille humûne; .

>t inrioift. Le monde entF la mémoire d'un antagne pour enftrrcasse de Léviathan )n que renferme la

in Ali!(SandrârVne i)an sculpté, c*en est ours.

de Nuremberg, une 1 que tous les hyposses qui tes gardent le dix coudées gravés )le dalle sur laquelle / « Je me relèverai ! »

pierre nue, par un

ossements en pouslUt l'immortalité que

et les momies indé-

ype classique du Tyran qu'il f faut mesurer et juger Néron. La politique entre pour peu dans ses crimes; ils dérouterûent tous les raisonnements et tous les calculs. La logique n'a rieu à voir dans cet amalgame chimérique de fou et d'histrion, de scélérat et de dilettante. Il appartient à Xaliénisme historique,* une science à créer et dont relèverjûent la plupart des mauvais Césars.

Néron est un enfant gâté, auquel le hasard a donné le monde pour jouet ; un enfant méchant et robuste, dont aucune résistance n'a jamais refroidi la cervelle ni calmé les nerfs. Il veut et il peut ; et il veut à tout moment, et sa volonté, surexcitée par l'exécution immédiate, s'enfle, grandit, s'exagère, s'étend démesurément, s'agite avec convulsions et se heurte

contre l'impossible. — La lune dans un seau d'eau! finit par demander Tenfant colérique, auquel onn'a jamais rien refusé. — La tète du genre humain! ce sera le dernier souhait des Césars.

Ce n'est pas à un germe de vertu, c'est à l'inexpérience de la tyrannie qu'il faut attribuer son calme début. Il essaie les âmes, il sonde la bassesse humaine , il mesure la « Voie Scélérate » qu'il peut parcourir. Tout au plus, pendant ses premières années de règne, s'amusera-t-il à rôder la nuit par les rues de Rome, *en pillant les boutiques et en battant les passants. Ce sont là jeux de prince. Le peuple tend le dos et ne fait qu'en rire. Il faut bien que César s'amuse. Bientôt il passe k des exercices plus sérieux : il empoisonne son frère publiquement, effrontément, au milieu d'une fête. A. la première gorgée du breuvage préparé par Locuste, Britannicus tombe mort à la renverse sur les coussins de son lit. Les convives s'effrayent ; mais le maître n'a pas sourcillé; ils se modèlent sur ce visage impassible et reprennent les rires commencés : « Après un moment de silence, dit Tacite, la gaieté du festin se ranime. Post brève silentiumy repetita convivii lœtitia, »

L'impunité l'excite, il saute d'un bond aux bornes du crime. Agrippine le gêne, il décide sa mort. D'abord, il fait construire un vaisseau qui doit l'éci ser ou la noyer en pleine mer. L'ironie s'ajoute j parricide : avant de l'embarquer sur le navire meu

trier, il lui donne une fête à Baïa; et, en prenant congé de cette mère qui va mourir, il la baise sur les yeux, comme pour les lui fermer. Mais le vaisseau se détraque; le flot qui devait engloutir Agrippine « recule épouvanté, » comme celui du poëte, et la dépose sur la plage. Néron s'impatiente et s'irrite. Ses deux graves précepteurs, Sénèque et Burrhus, restent muets devant sa colère : ils ne sont plus de force à museler le jeune tigre, ils y renoncent, ils ont peur. Burrhus lui-même désigne l'homme proportionné à l'énormité du forfait. Anicetus et ses licteurs vont frapper Agrippine au ventre. A peine versé, le sang maternel dégrise un moment Néron. Il se repent, il s'effraye, son imagination d'artiste se trouble et s'ébranle. « La face des lieux, qui, dit Tacite, ne change pas comme celle de l'homme , » lui représente le visage mort de sa mère. Il entend siffler le fouet des Furies, et la trompette funéraire embouchée par un fantôme invisible sonner autour du tombeau d'Agrippine. La nuit qui suivit le meurtre, il rêva, dit-on, pour la première fois : le spectre de sa mère lui ouvrit la porte des songes. Mais le monde s'empresse de rassurer son maître. Les centurions et les tribuns viennent baiser sa main comme pour lécher le sang qui la couvre ; l'encens fume dans les villes de la Campanie, son retour à Rome est un monstrueux triomphe. Le Sénat vient au-devant de lui en habits de fête. L'assassin monte au Gapitole et rend grâces aux Dieux.

Trois protesjtatîons muettes votèrent seules contre le crime glorifié. Thraséas sortit du Sénat quand on décréta que le jour de naissance d'Agrippine serait mis au nombre des jours néfastes; une main inconnue attacha, la nuit, au bras droit de la statue de Néroq le sac de cuir dans lequel la loi cousait vivants les parricides avec une vipère et un singe ; et un nouveau-né fut trouvé dans une rue de Rome portant cette inscription vengeresse : « Enfant abandonné, de peur qu'il ne vienne à tuer sa mère. » Des prodiges, selon Tacite, protestèrent aussi contre le forfait. La nature outragée se vengea par des monstruosités et des météores. Le soleil s'éclipsa, ainsi qu'au repas d'Atrée, une femme accoucha d'un serpent, et la foudre tomba dans les quatorze quartiers de Rome, comme pour la purifier par le feu.

Ce monde moral à la renverse était fait pour ébranler les cœurs les plus fermes, les intelligences les plus droites. Quel vertige devait-il produire sur Fadolescent effréné qui le dominait du haut d'une toute-puissance sans obstacle et sans garde -fou? Au-dessous de lui, une terre avilie sur laquelle a passé le niveau de la servitude ; des peuples humiliés, prosternés, vautrés; rien qu'une vague mosaïque de têtes aplaties. Au-dessus, des Dieux lointains et indifférents, dont il est l'égal, et parmi lesquels l'aigle envolé &ô son bûcher funèbre b transportera de plein droit. « Lorsque, ta carrier « achevée en ce monde, — lui chantait Lucain, -

^ tu remonteras tardif vers la voûte céleste, soit « que tu veuilles 'tenir le sceptre des cieux , soit « que, nouveau Phébus, tu veuilles éclairer ce « monde que n'affligera pas la perte de son soleil, « il n'est pas de divinité qui ne te cède sa place, et « la nature te laissera prononcer quel dieu tu veux « être, où tu veux mettre la royauté du monde. Ne « te place pas à une des extrémités de l'univers; « l'arc du monde perdrait l'équilibre et serait en- « traîné par ton poids. Choisis le milieu de l'éther, « et que là le ciel pur et serein n'offusque d'aucun « nuage le rayonnement de César! » Ainsi isolé entre ces deux grands vides , entre ces deux néants de la responsabilité et de la conscience, le César romain perd toute vue lucide, tout aperçu de rapports, tout sentiment de juste et d'injuste. Sa personnalité envahit la terre; il est le chiffre d'un zéro immense qui s'annule exprès pour le faire valoir. C'est plus qu'un dieu, c'est le Destin; il s'en attribue la puissance aveugle, la tyrannie sans appel, les irresponsables caprices; il en revendique le droit de mort absolu, fatal, inintelligible, tel que l'exerce en apparence la Nature.

Quel spectacle que le règne de Néron après le meurtre d'Agrippinel La société se laisse décimer avec l'obéissance passive d'une armée. La nation n'est plus qu'un troupeau marqué du stigmate uniforme de l'esclavage, et parmi lequel le maître tire au hasard ses hécatombes quotidiennes. Les vies

illustres s'éteignent sur tous les points du monde comme les mille flambeaux d'une fête qui finit. Pour l'élite, l'existence assurée est une exception. Tacite signale, en s'en étonnant, la chance d'un personnage consulaire qui résolut l'énigme de vivre : « Mem- « mius Régulus, dit-il, put vivre en paix, parce que « l'illustration de sa race était nouvelle et que sa « fortune n'attirait pas l'envie. » Aucune lutte, aucune révolte. L'héroïsme, la gloire, la vertu, s'offrent d'elles-mêmes au couteau. Bientôt Néron supprime les hommes et les instruments du supplice. A quoi bon cet appareil qui suppose l'éventualité de la résistance? C'est volontairement que la victime désignée doit se vouer à la mort; c'est de sa propre main qu'elle doit la subir. Le suicide devient une mode à Rome, comme il l'est encore au Japon. Dans cette Venise de l'Asie, le courtisan ou le fonctionnaire en faute n'attend pas l'ordre du Taïcoun pour mourir. Dès qu'il s'est reconnu coupable, dès qu'il a constaté sa disgrâce, il se fend en croix le ventre avec ses deux sabres. Il a appris et il répète» depuis son enfance, l'escrime de ces coups de sabre, qu'il s'est accoutumé à considérer comme sa fin probable. De même les citoyens romains, avertis par le tribun que l'heure est venue, s'ouvrent les veines avec un canif et se mettent au bain pour mourir. Ainsi font Ostorius, Antinus, Vestinus, Torquatus et tant d'autres.

Était-ce juste impatience de sortir de la vie, ou

servilité machinale, ou habitude de la mort ? Quoi qu'il en soit, les plus illustres et les plus forts obéissent passivement à la consigne funèbre donnée par César. Corbu Ion, le vainqueur de T Orient, duquel Tiridate, étonné qu'un tel ho.mme souffrît un tel maître, avait dit ironiquement à Néron : « Tu as en a Corbulon un bon serviteur, » — se tue en s' écriant : « le l'ai bien mérité I » Plautus, exilé en Asie, loin des licteurs et des prétoriens, n'a qu'un mot à dire pour soulever des légions; et il tend sa gorge au glaive d'un eunuque avec le fatalisme d'un pacha de la vieille Turquie baisant le nœud coulant que le Muet lui présente. Vêtus, un homme de la vieille Rome, informé de sa condamnation prochaine, se hâte de la prévenir ; il s'enferme avec sa femme et sa fille, les perce du stylet dont il va se frapper, et meurt en famille, comme il a vécu. Sénèque dicte des sentences dans sa sanglante baignoire, Lucain y corrige son poëme, Pétrone ouvre ses veines, les referme, les ouvre encore; il joue avec la mort, la provoque, l'éloigné, la rappelle; il chante, soupe, récompense des esclaves, en fait châtier d'autres, et compose une satire erotique pendant les entr'actes de son voluptueux supplice. Thraséas fait à Jupiter Libérateur une libation du sang qui s'égoutte de son artère appauvrie par l'âge. La lancette du chirurgien, devenue l'arme du supplice, est l'effrayant symbole de ce temps, où la mort était vraiment Tunique et héroïque remède de la vie-

84 NEROK

Le Stoïcisme même, dont la secte rigide offrsdt, au milieu de la dissolution romaine, le seul noyau de résistance autour duquel pût se former une conspiration, enhardit par sa résignation ce règne effréné. Il l'accepte comme une grande école de douleur et de sacrifice : au lieu de glaives, il n'a que des sarcasmes à enfoncer au cœur de Néron. — Démétrius lui répond : « Tu me menaces de la mort, « la nature te rend ta menace. » Ganius Julius, allant au supplice, se fait assister d'un philosophe comme d'un confesseur. — « Vous me demandez, (( dit-il à ses amis , si l'âme est immortelle. Je vais « le savoir, et, si je le puis, je reviendrai vous le « dire. » Quelques-uns, graciés par César, rejettent ba grâce et se tuent, ne voulant pas manquer l'occasion.

En dehors des thermes tragiques où meurent les héros et les philosophes, le règne n'est qu'une farce grandiose, dont le prince est à la fois l'histrion et l'imprésario. Le Singe de l'apologue, lorsqu'il a déposé la foudre avec laquelle il parodie Jupiter, revient à ses gambades et à ses grimaces naturelles; or, Néron est un comédien avant tout. L'Empire, pour lui, n'est qu'un tréteau colossal, où il parade devant un parterre de nations. Chanteur, mime, athlète, danseur, acteur, il prostitue à toutes les momeries du Cirque, à tous les oripeaux du théâ* tre la majesté souveraine. Son voyage en Grèce est le Roman-Comique d'un cabotin couronné. Parti à la

tête d'une armée de tinq mille claqueurs, — Augus^ ianiy — il chante, lutte, pose, déclame dans toutes les arènes helléniques. — 11 chante du nez, il tombe de

[ son char, il danse gauchement, car ses jambes grêles

; fléchissent sous le poids d'un ventre proéminent. Et ce peuple d'artistes crie, applaudit, admire, feint de se pâmer devant les pirouettes et les roulades du Divin Néron I On lui décerne dix -huit cents couronnes ; on traîne aux égouts, pour faire place aux siennes, les statues des anciens vainqueurs des Jeux Olympiques. Le terrible comédien réussissait à coup sûr : sa supérimîté dans les tragédies de la vie réelle lui assurait le premier rang dans tous les genres de l'art dramatique. Paraître sur un théâtre

' avec Néron était aussi dangereux que de jouer à la main chaude avec le léopard de la fable. Aussi l'athlète le plus robuste tombe-t-il, les jambes en

; l'air, à son premier coup de poing; le cocher qui court avec lui fait prendre à son char le train d'une charrue; la voix la plus mélodieuse affecte l'enrouement ou tombe d'extinction lorsqu'elle alterne avec la voix de César. — Seul, un virtuose de Gorinthe s'avisa de chanter juste dans une de ces représentations impériales; on l'applaudit, il fut perdu I Sur un signe de Néron, les autres acteurs, le poussant contre une colonne du théâtre, lui percèrent la gorge à coups de stylet.

Car le sang était le vin de ces grotesques orgies. Dans toutes les farces de Néron , la Mort joue son

rôle. — Voyez ce cocher, habillé de vert, lancer, son char dans les jardins du Vatican. Le quadrige i galope entre deux rangées de flanabeaux étranges. .] Une odeur de chair brûlée s'en exhale, la flamme crie, la fumée râle... Ces torches vivantes sont des i Chrétiens empalés et enduits de cire. Néron fait I rouler son char infernal à travers une illumination de martyrs I

Il est curieux d'observer la démence croissante 3e cet halluciné du pouvoir. Son cerveau se ramollit à mesure que s'endurcit son cœur. Son masque d'histrion finît par dévorer les contours césariens qu'avait gardés sa figure. Dans les trois dernières années de son règne, ce n'est plus qu'un mime effréné qui contrefait les Dieux. Il n'a plus même la politique du meurtre , la courte mais droite logique du poignard; il tue à tort, à travers, par crises, par accès, sans motif, et comme pour satisfaire un besoin physique de tempérament. Ses luxés, ses vices, ses orgies, ses caprices, tournent à l'hyperbole orientale. Étant un monstre, il vise au monstrueux. Ses désirs sont des Chimères qui cherchent leur proie. Il remplit Rome, la ville positive, des fantasmagories du despotisme asiatique. Pour la refaire, il la brûle, et sur les ruines de ses quartiers incendiés il se bâtit la Maison (TOr^ un palais qui envahit trois des Sept Collines, qui a des lacs pour pièces d'eau, des plaines et des forêts pour jardins, dont les souterrains mêmes sont couverts de fresques, dont les salles lambris-

sées d'ivoire tournent avec un mouvement de sphères et répandent des pluies de parfums par leurs voûtes changeantes comme le ciel. Il pêche dans des filets dorés; il ferre d'argent ses mules et ses buffles; il alloue cinq cents ânesses à la baignoire de Poppée ; il épouse solennellement un eunuque ; il se promène dans un vaisseau d'ivoire , sur l'étang d'Âgrippa, entre deux rangs de groupes obscènes posés sur les rives. Un de ses jeux est d'avilir les fiertés et de souiller les pudeurs. Il mêle les matrones avec les courtisanes ; il fait battre des sénateurs contre des gladiateurs, et monter un chevalier romain sur un éléphant.

On s'use vite dans ces excès du pouvoir ; le répertoire du despotisme est, en fin de compte, borné par la nature. Un moment vient où la matière humaine a donné à celui qui la pressure tout ce qu'elle contient de boue, de sang et de larmes. Que faire alors pour se distraire? Il ne reste plus que l'impossible ; c'est à l'impossible que Néron s'adonne dans ses derniers jours. Tacite l'appelle « l'amant de Tincroyable : IncredibîUum cupitor. » — Un Grec lui fait croire qu'il va se métamorphoser en oiseau; il Théberge dans son palais, en attendant que les ailes lui poussent. Un saltimbanque égyptien dévore de la viande crue ; il veut le perfectionner, en faire un cyclope, et le dresser à manger de la chair humaine. — Cette génisse de bois qui répond, dans le Cirque, par des cris de femme aux mugissements d'un tau-

reàu furieux, c'est une invention de Néron parodiant la fable de Pasiphaé.

Mais si Néron a épuisé le monde, s'il a touché le fond du rendement terrestre, il lui reste le ciel à escalader. Il commence par destituer en masse tous les Dieux , il les décapite et plante sa tête sur les épaules de leurs statues mutilées ; puis il divinise sa barbe et sa voix ; consacre l'une au Gapitole, et fait offrir à l'autre des sacrifices. — Le sacrilège recèle peut-être des voluptés inédites : pour l'éprouver, il viole une vestale, souille une idole de la Déesse Syrienne et se baigne dans l'eau des fontaines sacrées. Il confisque, à Delphes, les terres d'Apollon dont l'oracle lui a parlé d'Oreste, et il ferme la bouche souterraine d'où la Pythie recevait le souffle du Dieu. La Magie l'occupe un moment; il fait venir des devins, et il épelle avec eux les grimoires de l'Orient et les entrailles des victimes. Sa dernière manie accuse un ramollissement singulier ; elle nous montre le César romain sous l'angle facial d'un sultan d'Afrique. Un plébéien lui fait don d'une petite statuette de jeune fille ; il s'éprend de cette poupée, proclame sa divinité suprême, et lui fait par jour trois sacrifices. Il en était à l'amulette, et il alla jusqu'au fétiche. Ayant cassé un vase de cristal dont il aimait à se servir, il éleva un mausolée à ses u Mânes. »

C'est dans sa chute qu'éclate la misérable nati '■ de ce faux dieu théâtral ; elle rappelle cette idole :

la Bible qui se hrisa sur le parvis du Temple : de sa : tête d'or sortit une poiguée de rats.

La tyrannie, qui endurcit aOreusemçnt l'énergie des forts, — qui donne à Tibère, par exemple, sur I son rocher de Gaprée, une attitude de mépris qui \ a sa hauteur, — la tyrannie énerve les faibles, les I mine, les hébété. Otez d'un homme la conscience, le sens moral, le cœur, les entrailles, s'il n'a pas de génie pour remplir ces vides, qu'en restera-t-il ? Un i simulacre de puissance, mis en mouvement par des \ nerfs débiles, une volonté égarée,' l'animation de ! la fièvre, la vacillation de l'ivresse, un peu de bile \ aux veines, un peu d'écume aux lèvres I rien, presque i rien. Un jour vient où le monde perd patience, où I le groupe de cariatides sur lequel piétine, depuis I quinze ans, ce dieu frénétique, se lasse d'endurer I les contre-coups de ses soubresauts ; il s'en retire, [ il le laisse tomber,

Vindex soulève la Gaule, Galba insurge l'Espagne. Au seul bruit de ces révoltes lointaines, la puissance de Néron s'écroule. L'urgence du danger ne lui inspire que des colères puériles ou des projets insensés. Ce qui le touche le plus dans la proclamation furieuse de Vindex, c'est qu'il l'ait appelé « mauvais musicien. » Il en écrit au Sénat, pour lé prendre à témoin de l'iniquité du reproche. Il promet aux Dieux, s'ils lui donnent la victoire,* de jouer dans une fête de l'orgue hydraulique, et de danser le pas de Turnus. Il imagine de désarmer les légions de

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Galba en allant à leur rencontre et en pleurant devant elles. Puis il passe à des velléités belliqueuses, et ses préparatifs de guerre consistent à faire couper les cheveux de ses concubines, à leur distribuer des haches , et à les former en escadron d'amazones. Ses songes mêmes, — ces songes fatidiques qui dans l'antiquité traversent, sous des formes si grandioses, la dernière nuit des mourants, — sont ceux qu'enfanterait la cervelle d'un nain ou l'imagination d'un bouffon. Il rêve qu'il est mangé par des fourmis, et qu'il chevauche sur un singe à tête de cheval qui pousse des hennissements cadencés. Parfois l'infatuation le reprend ; il se cramponne à l'épave de trône qui lui reste encore, il y reprend sa jactance et sa grimace césarienne. De vagues idées d'extermination passent dans son esprit : — massacrer les généraux , empoisonner le Sénat dans un grand festin , incendier Rome pour la seconde fois, lâcher la ménagerie du Cirque dans ses rues en flammes. — Inoffensive écume d'une rage impuissante, radotages d'une tyrannie tombée en enfance! Une nuit, les prétoriens abandonnent le poste du Palatin , et c'en est fait de Néron. Rome fait le vide autour de lui, et ce vide forme un gouffre dans lequel il tombe. L'effrayant César de la veille n'est plus qu'un proscrit hagard qui rôde la nuit par les rues, frappant à des portes qui ne s'ouvrent pas. L'histoire des catastrophes impériales n'a pas '^^^ plus misérable spectacle que celui de Néron fuyai »

nu-pieds, aiasqu< les ronces pour chi , comme un i ou. Cette extrémi petisse encore sa méprisable nature. Démaille la pourpre, il reparaît à nu ce qu'il est, un l&cbe et gâté. Ses dernières pensées sont des r de virtuose et des lamentations d'épicurien déj — « Voilà donc l'eau cuite de Néron, » hœc est N décodai dit-il, en buvant de l'eau d'une mart le creux de sa main. Au bruit des cavaliers cherchent sur la route, il déclame un vf Vltiade : a Le galop des coursiers a frapp< oreille. » Histrion dans l'âme, il pense à son au moment de perdre la vie et l'empire. U pour lui est l'extinction de sa voix; son c soupir est une note aiguë de vanité musicale, artiste va périr! » dit-il en s'égorgeant d'uni maladroite. Qualis artifex pereol

lARC-AURÈLE.

. le stoïcien couronné ; la Dei

^ j p.tète dans l'ergastule d'unafl

de }Jéron, éleva son disciple sur le trône du n Sa gloire est d'avoir été, par l'âme plus que rang, une exception dans son temps.

Lorsque Marc-Aurèle prit la pourpre, l'I agrandi par Trajan, calmé par Antonin, ne pe pas moins vers la ruine. Sa population baissait < le niveau d'un fleuve desséché ; sa surface était coupée de déserts ; les mariages diminuaien une proportion effroyable, comme si, par un tacite, Içs hommes se décidaient k finir. Au è la mer des Barbares cernait déjà l'horizon n les flots de leur avant-garde bouillonnùent ses frontières. Refoulés par Trajan, ils avaiei

mergé, sous Adrien, trois provinces : le î)ieu Terme, emblème de la stabilité des conquêtes de Romevî reculait, sous son règne, pour la première fois. — Au' dedans, une décadence incurable. Le despotisme avait brisé tous les ressorts, faussé toutes les lois, corrompu tous les caractères. Rome s'était anéantie devant les Césars ; elle se déchargeait sur eux du poids de vivre et d'agir. Il faut qu'ils pensent, qu'ils prévoient, qu'ils jugent, qu'ils gouvernent pour ces millions d'hommes passifs et inertes ; il faut qu'ils soient l'âme de ce cadavre qui couvre la terre. La parole même leur était réservée comme un privilège. Fronton exhorte Marc-Aurèle à l'éloquence, par pitié pour le monde, qui serait muet sans sa voix : « Le « monde, qui jouissait de la parole par toi, devien- « draitmuet! Mais, si quelqu'un coupait la langue « à un seul homme, ce serait une cruauté. Serait-ce « donc un médiocre attentat que de retrancher FÉlo- « quence au genre humain ? » Le Sénat , plié à la servitude, ne se relevait, entre ses longues prostrations, que pour injurier le César tombé et acclamer le César levant. Les Patriciens, avilis par la servilité de la cour, ne se distinguaient plus des esclaves; le peuple n'était plus qu'une plèbe fainéante abrutie par le Cirque, soûlée du sang des gladiateurs et des ^ bêtes , ne demandant au maître que la tuerie et le pain du jour. La pénurie des hommes libres et la désertion faisaient à l'armée des brèches incessantes; pour les combler, on était contraint de recruter les

Nt

lURËLE. h

■s. La religion officielle de ée à l'anarcliie des idolâs'en vont et les Monstres : ils grimacent entre les im : le Panthéon devient le. Une noire vapeur de losphère ; la Déesse Syclergé de jongleurs, parrrefours, en vendant des dettes. Le Christianisme, ciété qu'il devait plus tard

C'est sur ce chaos que fut appelé à régner le plus, sage, le plus pur, le plus vertueux des hommes. Marc-Aurèle montant au trône, c'est le Juste d'Horace s'asseyant sur les ruines de l'Univers qui s'écroule. Quelle épreuve pour une âme si haute 1 Sa vocation Était la pensée ; ses instincts l'attiraient vers les sphères de la raison pure ; la Destinée le jeta au gouvernail du monde en détresse; elle le plongea jusqu'à la tête -dans cette foule humaine qu'il était né pour contempler du rivage. Il dut conduire un siècle dont il n'était pas, soutenir une décadence : imminente, remédier à des maux qu'il savait incui râbles, se dévouer à une société qu'il méprisait et qa'il condamnait. On peut en croire son historien (lisant la tristesse qui le saisit lorsque l'adoption d'Adrien le désigna à l'Empire. (.+J Il fit du moins tout ce qu'il put faire : son règne

n*est que la Vertu en action. Il se dépouille Irn* ' même de sa toute-puissance pour la partager entre le Sénat et le peuple ; il essayé de faire revivre la liberté dans l'Empire. Sous son influence, la dure loi romaine s'attendrit ; elle s'imprègne de la douceur grecque. Ses décrets bienfaisants descendent sur les faibles et sur les petits : ils protègent la femme et Fenfant; ils défendent l'esclave contre son maître, et lui ouvrent de toutes parts des issues vers l'affranchissement. Le maître du monde songe à l'ensevelissement des pauvres : César, du haut du trône, jette son manteau sur le cadavre nu du misé- ^ rable porté au bûcher. Il poursuit les délateurs ; il supprime les confiscations ; il ferme les sources de sang qui jaillissaient dans l'Arène. Par son ordre, les Gladiateurs ne combattent plus, comme les athlètes de la Grèce, qu'avec des épées à bout arrondi. Le premier et le seul de tous les Césars, il ose retrancher au peuple sa pâture humaine. Aux jeux mêmes de ce Cirque purgé de meurtres, il affecte une indifférence méprisante, penché sur un livre pendant le spectacle, ou écoutant des rapports. Ne pouvant les condamner par son absence, l'Empereur protestait par son attitude contre les plaisirs de son peuple.

Ce règne bienfaisant est attaqué par tous les fléaux. Un débordement du Tibre menace de submerger Rome ; la famine succède à l'inondation : la peste vient achever TEmpire exténué. Les Bretons î soulèvent, les Cattes envahissent la Rhétie et la G •

manîe, les Parthes chassent les Romains de l'Asie Mineure. Le monde s'écroule, comme pour éprouver l'homme capable de le soutenir. Marc-Aurèle fait face à tous les périls ; il nourrit le peuple et il repousse les Barbares. A peine vaincue, cette première invasion en démasque une autre. La guerre des Marcomans éclate avec une âpre té redoutable. Elle trouve l'Empire dévasté et vidé par l'épidémie. Depuis les guerres Puniques, Rome n'avait pas été en pareil péril. Cette fois Marc-Aurèle va combattre lui-mêm^ en tête des légions. Il dépouille son palais pour subvenir à la guerre ; il le laisse aussi nu que la tente qu'il va habiter. Pendant deux mois, on vend à la criée, sur le forum de Trajan, les ornements impériaux, les coupes d'or et de cristal, les vases royaux, les pierres précieuses, les tableaux, les statues, jusqu'aux robes de l'impératrice. Il part malade pour cette guerre atroce qui dure des années, dans un climat mortel à sa poitrine affaiblie ; combattant sur la glace, hivernant dans la neige, parmi les marais, ne mangeant que le matin et le soir, avant de haranguer ses armées. Son héroïsme dompte les Barbares, sa douceur les charme et les apprivoise. — On se le représente, dans cette rude campagne, tel que nous le montre sa statue équestre du Capitole : simple et grave, assis, comme sur un trône, sur son fort cheval taillé pour fendre les forêts et labourer les boues de la Pannonie, accueillant d'un geste magnanime les hordes soumises,

Que d'épreuves dans cett^ vie sublime ! Quelles luttes déchirantes au sein de cette gloire U Quels combats durent se livrer dans une pareille âme 1( Stoïcien aux prises avec le César! Quelque parfait] que fût son pouvoir, il l'exerçait contre ses principes.! Le philosophe qui abhorrait le sang était forcé dej détruire et d'exterminer. Que valait la gloire militaire, pour celui qui s'écrie dans ses Pensées^ avec une ironie si hautaine : — « Cne araignée se glorifie d'avoir^ « pris une mouche; et parmi les hommes, l'un se « glorifie d'avoir pris un lièvre, un autre un poisson, « celui-ci des sangliers et des ours, celui-là des! « Sarmates 1 » L'adorateur d'uu Principe unique, investi du pontificat oflîciel, doit sacrifier publiquement aux mille dieux du polythéisme, et présider cette cérémonie du Lectisternium y où l'on servait à manger à leurs idoles, couchées sur des lits. — Imaginez Moïse redescendant du mont Sinaï, et contraint de danser autour du Veau d'or! — Lorsqu'il partit pour la Germanie, le peuple l'obligea d'emmener des magiciens chaldéens. Le penseur dut traîner à sa suite une bande d'astrologues. Rentrant à Rome après ses campagnes, ayant vaincu les Barbares et sauvé l'Empire, il parle au peuple de sa longue absence, et le peuple crie de tous côtés, pour témoigner qu'il en a compté les années : « Huit ! huit ! » Mais, en même temps, il lui fait signe, avec les doigts, qu'il (?"'t recevoir un congiaire de huit écus d'or. L'Eraper r sourit et répète : « Oui, huit années ! huit écus d*o? »

ai'ire pour le peuple

li faisant payf --

folte et la tra

apitaine, se s<

Ht dit avec un<

l'avertissait c

tiné l'Empire i

' 'I sius, Cassius nous échappera; car tu sais 1

, Il de ton bisaïeul : « Nul prince n'a tué son si

(1 seur. i> Si les Dieux ne lui ont pas destiné

« pire, il viendra de lui-même, sans que nous

; « besoin de nous souiller d'une cruauté, se

' « dans le lacet fatal... Quant à ce que tu m

I « que je dois par sa mort pourvoir à la sûreté d

i <r enfants : Périssent mes enfants eux-mêmi

a Avidius mérite plus qu'eux d'être aimé, si

I « de Cassius importe plus à la république que

j « des enfants de Marc-Aurèle. »

I Sa famille même le trahit ou le déshonore

I cius Vérus, son frère adoptif , qu'il a associé i

\ tairement à l'Empire, croupit à Antiocbe da

j orgies asiatiques. Sa femme, Faustine, se pros

à Gaéte, aux matelots et aux gladiateurs ; les

1 fons raillent, sur le théâtre, son déshonneur

jugal. Son fils sera Commode qui, sur toi

mauvùs Césars, aura cette supériorité dans Vb<

i d'avoir eu pour père Marc-Aurèle.

Tant d'épreuves et tant de souffrances n'ai I pas la source de douceur que répand son an

i Fronton, des coins I le voit au milieu \t des colombes. — té, mais comme nos le semble que noua du printemps. » —

- 1W1.S- f,^... .1 ^j 13 noster) tousse un

tt peu moins ; dans notre petit nid, autant chacun a n de raison, autant il prie pour toi. » — Lorsque, après la guerre contre les Parthes, le Triomphe lui fut décerné, il lit monter derrière lui ses deux jeunes filles sur son char. Spectacle touchant et nouveau dans le monde antiquel L'Innocence et la Famille triomphaient avec l'héroïsme.

C'est moins sur son règne, à demi effacé d'ailleurs par l'injuste histoire, que sur le livre de ses Pensées qu'il faut mesurer cette &me. Elle est là tout entière, dans sa force et dans sa grandeur. Ce fut au soir, et comme à la lueur du crépuscule de sa vie, qu'il les Écrivit, sur des tablettes rassemblées sans ordre, et recueillies après sa mort. Le premier livre est daté: » De chez les Quades, sur le bord du Granua ; » le second : K De CarnuntLim. » La plupart sans doute furent écrites dans le camp, sous la tente, alors que, déposant le poidside l'Empire avec son armure, il pouvût vaquer à son âme. Il y a quelque chose du recueillement de la nuit dans ce livre auguste : conçu dans le silence, il en a la solennité. Sont-ce les strophes d'une ode ou les arguments d'une philosophie que

t03 MAHG-AUKËLIS»

ce. pensé. b^,., serré., haleta.,.,, ,„i ses», cèdent sans cadence et sans transitions , comme les soupirs d'un cœur gonC6 par Textase? Respirations entre l'oppression du jour et celle du lendemain, confidences que se fait à lui-même l'homme de solitude s' échappant un instant de* la multitude, cris d'enthousiasme que la vision de l'Absolu lui arrache, apostrophes lancées vers l'Infini comme des flèches, examens d'une conscience responsable dés destins du monde ! Jamais la Vérité, dans sa réalité ou dans son fantôme, n'a été recherchée avec plus de zèle, embrassée avec plus d'ardeur, possédée avec plus d'amour. Sa conception des choses a la grandeur nue d'un temple sans symboles et sans ornements. Pour lui , Dieu ne se sépare pas du Monde , être vivant, indivisible, unique, qui subsiste par lui-même et qui se développe selon des lois infaillibles. Les formes innombrables des êtres représentent les actes de cette puissance génératrice qui se complaît dans la production et dans le renouvellement éternel de ses créatures. Le marbre et l'homme, la végétation et la pensée expriment inégalement sa grandeur. Cette Fatalité est une Providence. La douleur, la mort, le mal, l'injustice ne sont que les dissonances illusoires d'un concert dont l'harmonie nous échappe, les détails mal compris d'un ensemble à la majestueuse unité duquel ils concourent. Tout est grand et tout est juste, tout est beau et tout est réglé. Marc-Auri s'incline devant cette Divinité immuable, conster

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