‹ Hommes et dieux (volume 2)Chapitre 31 sur 42 · JY · texte numérisé non relu

JY

Telle est, dans son rapide abrégé, cette conception étrange, qui, sous la forme du spectacle, du tableau, de la peinture ou du livre, fascina le Moyen-Âge pendant plus d*un siècle. On peut dire qu'à cette époque la Mort fut littéralement à la mode ; tous les esprits la méditaient, tous les cœurs battaient à son approche si fréquente. Chacun rêvait d'elle, comme Tamant rêve à sa maîtresse, lorsque l'heure du rendez-vous s'avance, et que d'une minute à l'autre ^lle peut arriver... — N'est-ce pas elle qui monte l'escalier? N'avez-vous pas entendu frémir les plis de sa robe? — N'entendez-vous pas claquer ses ossements et siffler sa faux ? — Ses artistes la peignent avec une sorte d'amour ; ils s'ingénient à varier son crâne immobile ; ils lui prêtent des jeux de physionomie aussi expressifs et aussi nuancés que ceux du visage ; ils font parodier toutes les attitudes du corps vivant à sa frêle charpente ; ils lui donnent tous les âges, tous les sexes, tous les caractères. — Ici, la Mort est vieille : sa tête branle , ses fémurs chancellent; là, elle roidit des biceps d'athlète : son torse vide ressemble à un antre d'où le lion est sorti. Ailleurs, elle affecte les allures folâtres de la jeunesse :

vous diriez le svelte squelette d'une danseuse ou d'un écolier.

A travers ces jeux de la forme pers (lommaote : celle de la fraterDité hun vaut avec effroi entre les bras de 1' tructîon.

Il y a trente ans, Grandville entrep Danse Macabre à l'usage du xix* sîèc un squelette déguisé en groom, en a^ macîen, en garde national, parcou visiter les maisons du Paris moderi manquait à cette parodie des austj vieux temps. La Mort, dans les froid( de Grandville, prend la forme prosaïq spectre bureaucrate qui gère le cimel arrondissement silencieux.

En dehors de la Danse Macabre, toujours sous l'effigie d'un squelette montre dans les allégories de la poé:

Tantôt elle s'habille en chasseresse i curée humaine, le cor à la bouche e le poing. Tantôt elle parade aux obf appuyée sur une grande lance et cei ronne du roi mort. Pétrarque la prom de triomphe des anciens Césars ; Aibe à cheval , une horloge de sable à la un cavalier pensif qui s'enfonce dans

. 330 LÎES COMÉDIES

breuse. Rembrandt l'évoque d'une fosse entr'ouverte, devant deux fiancés en habits de fête. Les sculpteurs de la Renaissance lui font ouvrir avec ui\ fracas théâtral la porte des mausolées.

Çà et là, cependant, l'imagination humaine prête à la Mort des traits moins hideux et moins répulsifs. La Grèce moderne a gardé l'antipathie qu'inspûrait au génie hellène l'image physique de la destruction. Ses Chants populaires représentent la Mort sous la figure archaïque de Charon , l'ancien batelier des Ombres. Gomme le Génie étrusque, Charon emmène à cheval les âmes des trépassés, a II fait aller les « jeunes gens devant et les vieillards derrière, — et « les tendres petits enfants rangés de file sur sa <( selle. — Les vieillards le prient, et les jeunes gens iL le supplient : — « 0 Charon ! fais halte près de <t quelque village , au bord de quelque fraîche fonce taine : — les vieillards boiront, les jeunes gens a joueront au disque, et les tout petits enfants cueilli leront des fleurs. » — « Je ne fais halte près d'au- M cun village, au bord d'aucune fraîche fontaine : — <{ Les mères qui viendraient puiser de l'eau recon- <i naîtraient leurs enfants ; — les maris et les femmes « se reconnaîtraient , et il ne serait plus possible de « les séparer. » — Dans un autre chant, l'agonie . d'un pâtre frappé à la fleur de l'âge prend la forme plastique d'un combat d'athlètes. Charon l'attend au défilé d'une montagne. — «D'où viens-tu, svelte « berger aux cheveux nattés ? — Je vais chercb :

« du pain et m'en retourner aui H berger. Dieu m'envole chercher « âme 1 je ne la livre pas ainsi : je (( ni malade. Viens, luttons ensen « de marbre. Si je suis vaincu, 6 < n dras mon âme; si je suis vainqui B var-t'en à ton plaisir, n — Us al « depuis le matin jusqu'à midi. — n du goûter, Charon terrassa le 1 contraste entre cette lutte résolue reux contre le Trépas, et les jérémia les patients de la Dame Macabre T\ tation de la Mort I Hus de brouillai chemars , plus de fantasmagories % lumineux de la Grèce dissipe les vif un combattant qui tue et non un far En touchant le sol de la Grèce, elle et naturelle comme ses anciens Diei L'Orient fataliste ne fait pas non Mort; son calme imperturbable m devant elle. Les cimetières musuln dins délicieux ; les promeneurs s tombes comme sur des divans, et de café aux ossements blanchis qui louses. La Mort musulmane s' appel!

de ces anges impassibles du Corai pour les Muets du Sérail divin. 0 lorsque la peste menace une ville, i et par les bazars, et marquer du bc

Alors l'Ange dit à Salomon : h Voici regardé cet homme avec attention : j'ai prendre son âme dans l'Iode, et j'étais ■encontrer en Judée. »

i , la Mort a déposé sa faux , son sablier, , ses Mies d'ange ou d'oiseau de proie, lUts poétiques et terribles dont l'aviût nation. La science a étudié son œuvre, vu que le phénomène d'un organisme liocu après une lutte de quelques anréactions chimiques qui tendent à le . à le dissoudre. La Mort ne vient plus laquer et renverser l'homme, elle naît surgit de sa propre essence. Ce squ&i Moyen-Age la personnifiait, c'est celui ie et l'armature de notre être, et qui, ïorté quelques jours son vêtement de ;anes, ne tend plus qu'à l'user d'abord, î rejeter. Destituée de sa mission surpouillée de l'individualité fantastique

dont la foi l'avait revêtue, sÎQÎstre d'une loi naturelle nom que la science lui coi la vie dont elle est l'indis rible Spectre auquel l'hon et ses haines était moins t sphinx va^e, abstrait, in tiature, soumis au ilux de de ses destructions, et, sel riable, rejetant les êtres engloudssaot dans la nuit.

« n était une fc le caporal Trimàl'i — Et c'est tout;!' et ne fiait pas. L' dans ce vague ex fois un peuple a Zigeuner, Gîpsiesj Les historiens des plus long que le cette peuplade exe que celle de ce Ni mots sanscrits que] arrachés à tous le reconnu leur myst iages rapportés di

qui s'en approche y entend bruire Técho de la mer des Indes. — Gomment YlnS^ immobile a-t-elle engendré cette tribu nomade? Quel crime expie sa proscription séculaire ? D'où vient qu'elle n'a pas emporté une seule idole, un seul fétiche, un seul rite de ce pays natal où les dieux pullulent ? Questions sans réponses. Le sphinx interrogé ne dit pas le mot de l'énigme. 11 vous regarde avec son perfide et triste sourire ; il bredouille au lieu de répondre : « Affaires d'Egypte. » Cela ne regarde pas les çorgios.

On comprend la stupeur de l'Europe chrétienne, au XV* siècle, lorsqu'elle vit surgir sur tous les points de son territoire ces hordes baroques qui semblaient tombées d'une autre planète. Les chroniqueurs se signent en dépeignant leurs ramas d'hommes noirSy d'enfants grimaciers et de fauves sibylles. Ils allaient par petites bandes ou gros bataillons, flanqués de chiens de chasse, précédés de Comtes en loques et de Ducs en guenilles, chevauchant des rosses apocalyptiques, campant aux portes des villes, sous des tentes immondes ou sur des chariots qu'on eût dit revenus de la déroute de Sennachérib. Ici, ils se disaient condamnés par le pape à courir le monde, en pénitence d'une apostasie. Là, c'était Dieu lui-même qui les vouait au vagabondage, pour les punir d'avoir refusé l'hospitalité à la Sainte Famille fuyant en Egypte. L'astuce orientale mystifia la candeur gothique. Le Moyen-Age crut à ces bateleurs grimés en

LES BOHËMlEnS.

snitents et en pëterias; il leur délivra 3S saufs-conduits, des viatiques, il 1 rate sorte de privilèges bizarres et naïfs, i rax;e intruse l'envabissiùt en sou ipre orientale gagnait la chrétienté I out à l'heure ce n'étfut qu'un point teppes de la Valachie, bientôt l'Europe at tachée de leurs bivouacs suspects et 11 serait plus facile de décrire l'itiaérai m des sauterelles, que de suivre les ti nvasion. Le mystère inhérent à ce pei înveloppe ses étemels voyages. Le vent freinte de ses pieds. Là où ils étaient ci mille. Ils se reproduisent avec l'elTroyà âes insectes. L'Espagne se réveilla, un je de cette vermine, comme le Pouilleux de Ils envoyèrent en Angleterre une arn traversa la mer, invisible, comme ces col que débarque un navire venu de mille 1 qu'il ait relevé l'ancre, le pays en est su passagers n'ont rien vu et rien entend un petit bruit sourd à fond de cale.

Tels ils étaient , tels ils sont encore tnûts de leur premier type ne s'est i - retrouver Jsfis les clairières de l'Ëcossf cactus de l'Andalousie ces hommes bas crochu, aux yeux striés de bUe, aux ch comme des touffes de crin, qui effrayai chroniqueurs. Gallot signerait, pour cop

les fastueux haillons qui |es drapent; il recoi trait leurs charrettes héroï-comiques encooibrée»! poêlons et de cymbales, d* oripeaux et de vol; de mégères et de jolies filles, qu'escortent gravei des truands harnachés et des enfants coiffés de mites. C'est toujours le même peuple errant, feu ni lieu, sans culte ni code, épars et identi< lui-même sur tous les sentiers du monde où il ses noires caravanes. Il a gardé sa paresse rêvei son indépendance égoïste, son ignorance du bien du mal, sa rébellion tenace aux lois du travail et la contrainte. Immoral et poétique comme la Natoi il ne réclame des civilisations qu'il traverse que droit d'asile dans son vaste temple. Aux autres h villes policées, les maisons solides, le foyer quifoncfa le champ qui enracine, la sécurité du bien-être, Il travaux de l'intelligence. Au Bohême les forêl touffues, les sierras pierreuses, les arches de pon écroulés, la tente qu'on roule chaque matin autos •du bâton de voyage ; la marmite immonde où cuisent  défaut d'autre proie, le hérisson et la taupe. A In les licences et les hasards de la vie instinctive qui n'obéit qu'aux aiguillons de la chair et qu'aux ia« fluences de la lune.

Ses larcins ressemblent aux rapts des animaux carnassiers. Il vole au jour le jour, sans arrière-pensée de prévoyance ou d'épargne. Il s'adjuge le droit dai loup sur le haras, du milan sur la basse-cour, ds reptile sur les bestiaux qu'il empoisonne avec des

LES Bohémiens. 339

ifenins rapportés des jungles, et dont il va le lende-

Biain mendier les cadavres. De tous les exercices du

travùl, il ne cultive que la parodie. Mont

tondre des mules, jouer des gobelets, d

aventure, c'est avec cette monnaie de

gagne et paye l'écut de sa vie. 11 se co

dans les ruses et dans les prestiges du

nage. Un jour de foire est pour lui ce qi

^ibbat est pour un sorcier. Entre ses n

gleur. Rossinante devient robuste commi

Le squelette fourbu qui, la veille, train:

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*vidé sa bourse pour l'acquérir; il l'e

^l'éperonne... En un temps de galop, ]

cryphe se dessèche entre ses genoux;

' point fond comme de la neige au soleil

' postiche reste dans la main du rustre éb.

' quefois encore, le Bohême se fait for

' c'est en virtuose qu'il bat son enclume.

' Bouillet lui rappelle le vent soufflant dan:

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« une centaine de délicieuses fîUes, elles

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' H gracieuses. » C'est un couplet de 1

hème.

Ainsi des métiers ; quant aux artSi il

3i0 LES BOHÉMIENS.

- qu'un, la musique. Cet art fluide où la pensée fli est l'élément de son âme ; il s'y plonge, il y il ne se confie qu'à lui seul. Un Bohème ne qu'avec son violon. Là encore il revendique son in pendance. La musique bohème est une fa. sonore : pas de règles, aucune discipline. Les rhyth bondissent, les notes s'éparpillent, la mélodie àpei apparue s'évade en zigzags dans les dédales de fioriture; le sanglot finit en éclat de rire, l'andan qui se traînait languissamment sur les cordes, pr le galop d'une strette enragée. Mais ce sont des trîdi à emporter l'âme, des arabesques d'une rich féerique, des phrases qui pleurent, comme si d voix de femmes se lamentaient entre les planche! couleur d'or de l'instrument enchanté, des passa, d'une soudaineté enthousiaste, qui tantôt enlèyen l'imagination en plein ciel et tantôt l'enfoncent dans les entrailles de la terre. — Je me souviens d'avoii entendu la Marche de Rakocy par un virtuose formé à leur école. L'air, attaqué avec un éclat fulgurant, se perdait en imperceptibles rumeurs... Tout i l'heure, c'était le hourrah d'un escadron chargeant l'épée haute.. r maintenant on eût dit le chant de guerre d'une armée d'insectes.

La grande poésie de la Bohême , c'est la Bobémienne. Lorsqu'elle est belle, sa beauté est un enchantement. Son teint cuit au soleil a la saveur de ces fruits qui sollicitent la morsure ; ses yeux félins, où jamais ne passe une lueur de tendresse, fasci-

lent par leur magique clairvoy ïans des babouches éculées des j' appuyer sur un socle; elle étal compacte et solide par laquelle oc captives au char du vwnqueur. L pette fille du hasard et de la Rivant , elle s'harmonise avec tous Û toilette et de la parure. Son coi tille à ravir dans les étoffes rayée verroteries, les amulettes, les s fausses, les baies rouges, les ii .voilà les écailles qui font reluire ce jVais goût convient aux idoles. — *« elle, — dit un des livres saci . « donne-lui un nom sonore , aboi « et qui soit doux aux lèvres de ïhi miennes n'ont pas oublié cette re( ;vieux brames. Elles s'appellent I Preciosa, Meridiana, Agriffina, Orla ' fleurs ou d'étoiles. Leur rôle dani ; du miroir dans la chasse aux l'étranger, allécher le chaland, fi attirer, avec leurs yeux amantes, , doigts et les sequins de sa bou > tâche dont elles s'acquittent avec Sirènes. Ce n'est pas un des moind Bohême que la chasteté de ses fera 1 feus et des épices d'une coquette Juan a déroulé des noms de toute

sa liste cosmopolite : il y en a même écrits droite à gauche, à l'encre de Chine. Cherchez biei vous n'y trouverez pas un nom de Bohême. La dernière des Gipsies, à laquelle on donnerait pour amant un lord d'Angleterre, se redresserait avec l'indignation d'une créole accusée de s'être livrée à un nègre.

Les Aimées du Caire pâliraient, dit-on, auprès des Bohémiennes de Moscou. Elles ensorcellent la jeunesse de la ville, et font le dégât d'une invasion dans ses patrimoines. C'est une mode et une rage de les avoir dans les fêtes. Elles y exécutent des danses d'Hérodiade , des danses qui semblent piquées au talon par une cantharide. L'air s'allume au tournoiement dej leurs robes ; leurs yeux fous, leurs gestes lascifs pro-; mettent des voluptés enflammées. Un frisson d'amoor «circule dans la salle, les têtes s'exaltent, les cœuis bondissent, on lance des poignées d'or et de bijoux à leurs pieds... elles, restent froides comme des salamandres dansant au fond d'un brasier. Elles s'enfuient après avoir allumé ce grand feu, et, qui les suivrait à la sortie de ces bals, les verrait courir an loin, dans la plaine, vers un camp nocturne, ou rejoindre un noir saltimbanque ronflant sur le fumier d'une étable. Il y a de la méchanceté dans l'hystérie de leur danse : on dirait que ces cruelles baladines s'amusent à irriter la passion et à torturer le désir. Leur costume favori semble l'emblème de ce jeu féroce. C'est une jupe jonchée de morceaux^

LES B0HEH1E^

à'étofle rouge découpés en cœu cœurs transpercés, cœurs pris o au vol dç la danse, brûlés au fei et splendides, et piqués sur la jù ft séduits avec les épingles de 1'.

ennemis exposés sur la basqui des tètes de giaours entre les ( écrin de cœurs massacrés ét£ cruelle qui s'en pare, comme la de sa robe I

Cette fidélité aux hommes de d'ailleurs une vertu qu'un instin pris les préserve et non la pudeur.

que n'attendrirait pas une pluie d' «ne guinée l'honneur d'une jeun Bohème qu'on rencontre des vier : Ces hermines excellent à vantei ' dmre au bourbier.

La beauté chez les Bobémienn comme un météore. Elles vieillissi ■ les dévore. Tout en elles est extt entre la Péri et le monstre. Qui i chemin une de ces vieilles hori médusé. Le soleil les brûle, la ' vent les tanne, l'âge les déforme Leur visage n'est plus qu'un fou creusent âprement à la lumière les yeux ont gardé leur éclat ^ phélique y remplace la flamm

royaume en plein vent de la danse ailée, elles d( cendent dans l'empire mystique des ténèbres; ell ne font que changer de trône. Que d'incrédules convaincus les oracles que grommellent ces bouche sépulcrales 1 Que de cœurs ont percés à jour prunelles de braise qui lisent dans la nuit! Qi d'hommes, arrivés le sourire aux lèvres, sont sera de leur antre rêvant comme Macbeth après l'apparition des Sorcières!

On a déchiffré les hiéroglyphes de l'Egypte et les signes cunéiformes de Ninive ; personne encore n*a deviné l'énigme de cette race vivante et présente. Est-ce au philosophe, est-ce au naturaliste, qu'il appartient d'analyser son âme dépourvue, en appah rence, de toutes les facultés de la réflexion et du sens moral? Peuple sans tradition, composé d'individus sans mémoire ! Quel miracle a conservé cette agglomération de molécules si mobiles ? Il n'a pas d'histoire : arrivé au milieu de nous dans un nuage de contes, il s'est habitué à y vivre, et il en a a bien épaissi les ombres, qu'il ne pourrait aujourd'hui distinguer sa réalité de sa fable. Aucun souvenir d'une ère primitive, aucune nostalgie d'un pays natal. On dirait qu'au premier jour de son Exode, il a traversé à la nage le Fleuve de l'oubli. Il n'a pas de Dieu : sa religion est celle des cigognes qui perchent indifféremment, suivant la saison, sur la corniche des cathédrales et sur le balcon des pagodes. Catholique en Espagne, protestant en Angleterre, maho-

létan en Asie, il passe du temple à la mosquée, de i circoncision au baptême, avec une imoerturbable isouciance. Le peuple dit, en Valat

des Bohémiens ayant été coostt . chiens l'ont mangée. » Leur athéii lie; ils ne nientpas, ilsn'atTirmentp!

pgace se dérobe aux entraves d eur corps agile aus liens de l'exia ils ne croient qu'à la Nature, ils fatalité qui régit leur vague existe race a été observé et constaté de to mant des Réaux raconte que la Re che mit au couvent, pour la converti îeuse bohémienne, appelée Liance U cour de Louis XIII. « Elle pensa i le monde, dit-il, car elle se met iqu'on parlait d'orîûson. »

Comment le Bohême s'élèverait-i

à peine a-t-il conscience de sou ë

aatt pas plus lui-môme que l'oiseai

naturelle. Chaque nuit efface pouri

5e la veille ; chaque matin il s" éveil

le papillon s'élance de sa larve. Inl

vie passée, il s'embrouille, il balh

conte des fragments de rôves... —

un propos de vieux Gitano qui jett(

sur l'intérieur de ces têtes obscu:

« viens, — lui dit son guide Ant o enfant, je me mis un jour à bai

qui s'en approche y entend bruire l'écho de la mer des Indes. — Comment riniî^ immobile a-t-elle engendré cette tribu nomade? Quel crime expie sa proscription séculaire ? D'où vient qu'elle n'a pas emporté une seule idole, un seul fétiche, un seul rite de ce pays natal où les dieux pullulent ? Questions sans réponses. Le sphinx interrogé ne dit pas le mot de l'énigme. Il vous regarde avec son perfide et triste sourire; il bredouille au lieu de répondre : « Affaires d'Egypte. » Cela ne regarde pas les gor-gios.

On comprend la stupeur de l'Europe chrétienne, au XV* siècle, lorsqu'elle vit surgir sur tous les points de son territoire ces hordes baroques qui semblaient tombées d'une autre planète. Les chroniqueurs se signent en dépeignant leurs ramas d'hommes noirs, d'enfants grimaciers et de fauves sibylles. Ils allaient par petites bandes ou gros bataillons, flanqués de chiens de chasse, précédés de Comtes en loques et de Ducs en guenilles, chevauchant des rosses apocalyptiques, campant aux portes des villes, sous des tentes immondes ou sur des chariots qu'on eût dit revenus de la déroute de Sennachérib. Ici, ils se disaient condamnés par le pape à courir le monde, en pénitence d'une apostasie. Là, c'était Dieu lui-même qui les vouait au vagabondage, pour les punii- d'avoir refusé l'hospitalité à la Sainte Famille fuyant en Egypte. L'astuce orientale mystifia la candeur gothique. Le Moyen-Age crut à ces bateleurs grimés en

téniteats et en pèlerins ; il leur déliv les saufs-conduits, des viatiques, j] ûute sorte de privilèges bizarres et naï a race intruse l'envahissait en si èpre orientale gagnait la chrétienté [out à l'heure ce n'était qu'un poir iteppes de la Valachie, bientôt l'Ëuro] ht tachée de leurs bivouacs suspects Il serait plus facile de décrire l'itlDéi au des sauterelles, que de suivre les invasion. Le mystère inhérent à ce p enveloppe ses étemels voyages. Le ve preinte de ses pieds. Là où ils étaient mille. Ils se reproduisent avec l'effro; des insectes. L'Espagne se réveilla, un fle cette vermine, comme le Pouilleux i Ils envoyèrent en Angleterre une a itraversa la mer, invisible, comme ces t que débarque un navire venu de mill qu'il ait relevé l'ancre, le pays en est passagers n'ont rien vu et rien ente on petit bruit sourd à fond de cale.

Tels ils étalent, tels ils sont enco trùts de leur premier type ne s'es reirouveî d;ns les cUùrières de l'Éco; cactus de l'Andalousie ces hommes b crochu, aux yeux striés de bile, aux comme des touffes de crin, qui effra] chroniqueurs. Callot signereùt, pour c

qui s'en approche y entend bruire l'écho de la mer des Indes. — Comment l'Intï^i immobile a-t-elle engendré cette tribu nomade? Quel crime expie sa proscription séculaire ? D'où vient qu'elle n'a pas emporté une seule idole, un seul fétiche, un seul rite de ce pays natal où les dieux pullulent ? Questions sans réponses. Le sphinx interrogé ne dit pas le mot de l'énigme. Il vous regarde avec son perfide et triste sourire ; il bredouille au lieu de répondre : « Affaires d'Egypte. » Cela ne regarde pas les gorgios.

On comprend la stupeur de l'Europe chrétienne, au XV* siècle, lorsqu'elle vit surgir sur tous les points de son territoire ces hordes baroques qui semblaient tombées d'une autre planète. Les chroniqueurs se signent en dépeignant leurs ramas d'hommes noirs, d'enfants grimaciers et de fauves sibylles. Ils allaient par petites bandes ou gros bataillons, flanqués de chiens de chasse, précédés de Comtes en loques et de Ducs en guenilles, chevauchant des rosses apocalyptiques, campant aux portes des villes, sous des tentes immondes ou sur des chariots qu'on eût dit revenus de la déroute de Sennachérib. Ici, ils se disaient condamnés par le pape à courir le monde, en pénitence d'une apostasie. Là, c'était Dieu lui-même qui les vouait au vagabondage, pour les punir d'avoir refusé l'hospitalité à la Sainte Famille fuyant en Egypte. L'astuce orientale mystifia la candeur gothique. Le Moyen-Age crut à ces bateleurs grimés e;

LES BOKËUIENS. 337

énitents et en pèlerins ; il leur délivra des bulles, 63 saufs-conduits, des ^atiques, il leur octi jute sorte de privilèges bizarres et naïfs. Cepend i race intruse l'enTahissait en sourdine. ( ^pre orientale gagnait la chrétienté tout entj !out à l'heure ce n'étùt qu'un point noir sui teppes de la Valachie, bientôt l'Europe tout en ut tachée de leurs bivouacs suspects et sordide II serait plus facile de décrire l'itinéraire des n tu des sauterelles, que de suivre les traces de nvasioD. Le mystère inhérent à ce peuple étr; mveloppe ses étemels voyages. Le vent efface 1' [tre'mte de ses pieds. Là où ils étaient cent, les ^ Bille. Us se reproduisent avec l'effroyable fécoi Ses insectes. L'Espagne se réveilla, un jour, com de cette vermine, comme le /*oui7/eux de son Mut Os envoyèrent en Angleterre une armée, et traversa la mer, invisible, comme ces colonies de que débarque un navire venu de mille lieues. A qu'il ait relevé l'ancre, le pays en est submergé. passagers n'ont rien vu et rien entendu... à p Qn petit bruit sourd à fond de cale.

Tels ils étment, tels ils sont encore. Aucun traits de leur premier type ne s'est altéré. retrouvez dsjas les clîûrières de l'Ecosse et soui cactus de l'Andalousie ces hommes basanés, au crochu, aux yeux striés de bile, aux cheveux r( tomme des touffes de crin, qui effrayaient les \ chroniqueurs. Callot signerùt, pour copie confo

les fastueux haillons qui jes drapent ; il reco trait leurs charrettes héroï-comiques encombrée*.! poêlons et de cymbales, d'oripeaux et de vo de mégères et de jolies filles, qu'escortent grave des truands harnachés et des enfants coiffés de mites. C'est toujours le même peuple errant, feu ni lieu, sans culte ni code, épars et identique lui-même sur tous les sentiers du monde où il essaii ses noires caravanes. Il a gardé sa paresse rèveiu son indépendance égoïste, son ignorance du bien du mal, sa rébellion tenace aux lois du travail et la contrainte. Immoral et poétique comme la Natoi il ne réclame des civilisations qu'il traverse que droit d'asile dans son vaste temple. Aux autres li villes policées, les maisons solides, le foyer qui fond^ le champ qui enracine, la sécurité du bien-être, li travaux de l'intelligence. Au Bohême les fo; touffues, les sierras pierreuses, les arches de po écroulés, la tente qu'on roule chaque matin auto du bâton de voyage; la marmite immonde où cuisent| à défaut d'autre proie, le hérisson et la taupe. A là les licences et les hasards de la vie instinctive qui n'obéit qu'aux aiguillons de la chair et qu'aux iiH fluences de la lune.

Ses larcins ressemblent aux rapts des animaux car^ oassiers. Il vole au jour le jour, sans arrière-penséd de prévoyance ou d'épargne. Il s'adjuge le droit du loup sur le haras, du milan sur la basse-cour, da reptile sur les bestiaux qu'il empoisonne avec des;

LES ËOHËMIENS.

mms rapportés des jungles, et don

laio mendier les cadavres. De tous

iviùl, il ne cultive que la parodie. M

ladre des mules, jouer des gobelet

renture, c'est avec ceite monnaie

^e et paye l'érut de sa vie. 11 se

BUS les ruses et dans les prestiges

Dage. Un jour de foire est pour lui ce

sabbat est pour un sorcier. Entre se

gleur, Rossinante devient robuste cou

Le squelette fourbu qui, la veille, tr

'boiteux, le séton au cou, se métamo

-sier fringant qui fume et trépigne.

•■vidé sa bourse pour l'acquérir; il

't'éperonne... En un temps de galo

cryphe se dessèche entre ses genoi

point fond comme de la neige au so

postiche reste dans la main du rustre

quefois encore, le Bohême se fait

c'est en virtuose qu'il bat son enclut

soufflet lui rappelle le vent souiQant i

le cliquetis du marteau réjouit son oi

mobile s'envole et s'ébat parmi les étir

« une centaine de délicieuses filles, el

u roses, empourprées, et, dans le

0 expirent après avoir dessiné les

« gracieuses. » C'est un couplet c

liSme.

Ainsi des métiers ; quant aux arts.

3i0 LES BOHÉMIENS. I

- qu'un, la musique. Cet art fluide où la pensée flotfl est l'élément de son âme ; il s'y plonge, il y nagJ il ne se confie qu'à lui seul. Un Bohême ne caaJ qu'avec son violon. Là encore il revendique son indél pendance. La musique bohème est une fantasia sonore : pas de règles, aucune discipline. Les rhythmd bondissent, les notes s'éparpillent, la mélodie àpeini apparue s'évade en zigzags dans les dédales de là fioriture; le sanglot finit en éclat de rire, l'andanteJ qui se traînait languissamment sur les cordes, prend le galop d'une strette enragée. Mais ce sont des traitt à emporter l'âme, des arabesques d'une richessi féerique, des phrases qui pleurent, comme si dei voix de femmes se lamentaient entre les planchette^ couleur d'or de l'instrument enchanté, des passages d'une soudaineté enthousiaste, qui tantôt enlèvent l'imagination en plein ciel et tantôt l'enfoncent dand les entrailles de la terre. — Je me souviens d'avoin entendu la Marche de Rakocy par un virtuose formé! à leur école. L'air, attaqué avec un éclat fulgurant, se perdait en imperceptibles rumeurs... Tout à l'heure, c'était le hourrah d'un escadron chargeant l'épée haute, «r maintenant on eût dit le chant de guerre d'une armée d'insectes.

La grande poésie de la Bohême, c'est la Bohémienne. Lorsqu'elle est belle, sa beauté est un enchantement. Son teint cuit au soleil a la saveur le ces fruits qui sollicitent la morsure ; ses yeux fél s, où jamais ne passe une lueur de tendresse, fa^ i-

ient par leur magique clairvoyance. Elle traîne ians des babouches éculées des pieds dignes de s'appuyer sur un socle; elle étale cette chevelure compacte et solide par laquelle on liait autrefois les captives au char du vainqueur. Le clinquant sied à jpette fille du hasard et de la fiction. Mensonge irivant , elle s'harmonise avec tous les mensonges de ïa toilette et de la parure. Son corps vivace s'entortille à ravir dans les étoffes rayées et voyantes. Les verroteries, les amulettes, les sachets, les perles fausses, les baies rouges, les monnaies turques, .voilà les écailles qui font reluire ce serpent. Le maujVais goût convient aux idoles. — « S'il te naît tine ;« fille, — dit un des livres sacrés de l'Inde, — « donne-lui un nom sonore , abondant en voyelles « et qui soit doux aux lèvres de l'homme. » Les Bohémiennes n'ont pas oublié cette recommandation des i vieux brames. Elles s'appellent Morella, Claribel,^ I Preciosa, Meridiana, AgrifEna, Orlanda : des noms de fleurs ou d'étoiles. Leur rôle dans la tribu est celui du miroir dans la chasse aux alouettes. Séduire l'étranger, allécher le chaland, fasciner le gorgio^ attirer, avec leurs yeux aimantés, les bagues de ses : doigts et les sequins de sa bourse, telle est la i tâche dont elles s'acquittent avec un sang-froid de Sirènes. Ce n'est pas un des moindres mystères de la Bohême que la chasteté de ses femmes, au milieu des feux et des éjpices d'une coquetterie infernale. Don luan a déroulé des noms de toutes les couleurs, sur

sa liste cosmopolite : il y en a même écrits, d droite à gauche, à l'encre de Chine. Cherchez bien, vous n'y trouverez pas un nom de Bohême. La dernière des Gipsies, à laquelle on donnerait pour amant un lord d'Angleterre, se redresserait avec l'indignation d'une créole accusée de s'être livrée à an nègre.

Les Aimées du Caire pâliraient, dit-on, auprès des Bohémiennes de Moscou. Elles ensorcellent la jeunesse de la ville, et font le dégât d'une invasion dans ses patrimoines. C'est une mode et une rage de les avoir dans les fêtes. Elles y exécutent des danses d'Hérodiade , des danses qui semblent piquées au talon par une cantharide. L'air s'allume au tournoiement de leurs robes ; leurs yeux fous, leurs gestes lascifs promettent des voluptés enflammées. Un frisson d'amour circule dans la salle, les têtes s'exaltent, les cœurs bondissent, on lance des poignées d'or et de bijoux à leurs pieds... elles, restent froides comme des salamandres dansant au fond d'un brasier. Elles s'enfuient après avoir allumé ce grand feu, et, qui le* suivrait à la sortie de ces bals, les verrait courir aa loin, dans la plaine, vers un camp nocturne, ou rejoindre un noir saltimbanque ronflant sur le fumier d'une étable. Il y a de la méchanceté dans l'hystérie de leur danse : on dirait que ces cruelles baladines s'amusent à irriter la passion et à torturer le désir. Leur costume favori semble l'emblème de ce jeu féroce. C'est une jupe jonchée de morcea

4' étoffe rouge découpés en cœurs : ■ cœurs transpercés, cœurs pris comnn au vol dç la danse, brûlés au feu de ( et splendides, et piqués sur la jupe bi a séduits avec les épingles de Yenvoi lenueinis exposés sur la basquine Is 'des tètes de giaours entre les crénei ;écrin de cœurs massacrés étalé s cruelle qui s'en pare, comme la pantl ' de sa robe !

Cette fidélité aux hommes de leur : d'ailleurs une vertu qu'un instinct di 'pris les préserve et non la pudeur. Ces r '■que n'attendrirait pas une pluie d'or, v I une guinée l'honneur d'ane jeune fille ; Bohême qu'on rencontre des vierges e ï Ces hermines excellent à vanter la fi f duire au bourbier.

I La beauté chez les Bohémiennes re i comme un météore. Elles vieillissent vi f les dévore. Tout en elles est extrême;

entre la Péri et le monstre. Qui a ren : chemin une de ces vieilles horrifiqui I médusé. Le soleil les brûle, la pluie ', vent les tanne, l'âge les déforme et les ' Leur visage n'est plus qu'un fouillis ( : creusent âprement à la lumière du ci I les yeux ont gardé leur éclat sidéral

phétique y remplace la flamme vo

royaume en plein vent de la danse ailée, elles d< cendent dans l'empire mystique des ténèbres; ell ne font que changer de trône. Que d'incrédules convaincus les oracles que grommellent ces bouche sépulcrales I Que de cœurs ont percés à jour ces prunelles de braise qui lisent dans la nuit! Qn d'hommes, arrivés le sourire aux lèvres, sont sortie de leur antre rêvant comme Macbeth après l'appw tion des Sorcières!

On a déchiffré les hiéroglyphes de l'Egypte et ta signes cunéiformes de Ninive ; personne encore tfi deviné T énigme de cette race vivante et présente. Est-ce au philosophe, est-ce au naturaliste, qu'il appartient d'analyser son âme dépourvue, en apparence, de toutes les facultés de la réflexion etda sens moral? Peuple sans tradition, composé d'individus sans mémoire ! Quel miracle a conservé cette agglomération de molécules si mobiles ? Il n'a pa^ d'histoire : arrivé au milieu de nous dans un nuage de contes, il s'est habitué à y vivre, et il en a si bien épaissi les ombres, qu'il ne pourrait aujourd*hai distinguer sa réalité de sa fable. Aucun souvenir d'une ère primitive, aucune nostalgie d'un pays natal. On dirait qu'au premier jour de son Exode, il a traversé à la nage le Fleuve de l'oubli. Il n'a pas de Dieu: sa religion est celle des cigognes qui perchent indifféremment, suivant la saison, sur la corniche des cathédrales et sur le balcon des pagodes. Catholique en Espagne, protestant en Angleterre, maho-

lètan en Asie, il passe du temple h h a circoncision au baptême, avec une î asouciance. Le peuple dit, en Valacbie, i des Bohémiens ayant été construite I chiens l'ont mangée. » Leur athéisme |Me; ils ne nient pas, ilsn' affirment pas, n ftigace se dérobe aux entraves du d< leur corps agUe aux liens de l'existeni ils ne croient qu'à la Nature, ils n'a( Fatalité qui régit leur vague existence race a été observé et constaté de tout 1 maut des Réaux raconte que la Reine che mit lu couvent, pour la convertir, u tense bohémienne, appelée Liance, qu ,1a cour de Louis XIII. a Elle pensa faire le monde, dit-il, car elle se mettait ^qo'on parlait d'onùsoQ. n : Comment le Rohême s'élèverait-il & (à peine a-t-il conscience de son être. ;natt pas plus lui-même que l'oiseau ne naturelle. Chaque nuit efface pour lui le 4e la veille-, chaque matin il s'éveille a le papillon s'élance de sa larve, lotem vie passée, il s'embrouille, il balbutie conte des fragments de rêves... — Ro un propos de vieux Gitano qui jette un Sur l'intérieur de ces têtes obscures.

n viens, — lui dit son guide Antoni( < enfant, je me mis un jour à battre

<r46 LES BOHÉMIENS.

« père retint aussitôt mon bras, et me réprimanda J « en disant : — Ne fais point de înal à cette bête, I « car l'âme de ta sœur habite en elle. — Peux-tu 1 « croire une telle chose, ô Antonio? s'écria Borrow. | « — A quoi le Bohême répondit : — Oui, quelque- ] « fois; mais, d'autres fois aussi, je la repousse. Il y « a des personnes qui ne croient rien du tout, pas « même qu'elles ont la vie en elles-mêmes 1 J'ai « connu un vieux Galorë très-âgé, il avait plus de « cent ans, qui répétait toujours que toutes les cho- « ses que nous croyons voir ne sont que mensonge, (( et qu'il n'existe ni hommes, ni femmes, ni che- (( vaux, ni mulets, ni rien de ce que nos yeux croient « apercevoir. »

N'est-ce pas là la clef de l'énigme? Cette parole n'est-elle pas le mot d'ordre moral de l'errante tribu ? Elle explique sa perversité naïve, ses mœurs animales, son ignorance du lendemain, et pourquoi elle traverse indifféremment les villes et les forêts sans les distinguer l'une de l'autre. Le Bohême ne vit pas, il rêve ; il chemine avec le sentiment de l'inanité de son être, parmi les fantômes de toutes choses; il passe sur le monde comme un spectre lumineux sur une toile sans plan et sans profondeur. Dès lors ses actions lui paraissent irresponsables et vaines, comme les mouvements d'une ombre dénuée de substance. Le mal s'efface, le bien s'évanouit; il n'est plus qu'un somnambule égaré dans une fantasmagorie immense et moqueuse. — Umbra, dit un se-

LES BOUÉUIENS. 3il

►ulcre de Rome. — JVikil, lai répond le tombeau voiàn. Le passé, le présent et l'avenir de la Bohême lennent dans ces deux mots.

Quoi qu'il en soit, on les redoute sans les haïr, ces [Us de la Fatalité, ces Rois Fainéants de la solitude. . Bace malfaisante plutôt que méchante! Elle décore âe groupes orientaux les paysages de l'Europe. La Muse visite souvent ses bivouacs, et chaque fois elle en ramène dans la poésie ou dans la musique des types immortels: Esmeralda, Mignon, Fenella, Pre- (àosa. Ses caravanes promènent au milieu des civilisations laborieuses, je ne sais quel chimérique étendard de loisir et de liberté. Souvent l'Imagination, fatiguée des entravesde la vie sociale, prend les ailes du rêve pour s'abattre sous leur tente et s'enrôler dans leurs bandes. Le jour où ils disparaîtront, le monde perdra, non pas une vertu, mais une

LES yOCÉRATRICES

Quand un homme a été tu ou le atylet d'un ennemi, c dans sa maison ; on l'étalé si couverte ; ses amis accoureni taaire, et la Gridalu — Yoi C'est d'abord un grand brui plaintes, orage de douleur, des éclairs, de brûlants seni hommes tirent les poigna et font résonner les crosse; dalles; les femmes agitent li

'■ V. Tommaseo, Cantï popoi Greci, et Les Chants populaire

«. Fée.

350 LES YOCÉRATRICES

trempent leurs mouchoirs dans les plaies du mort. Parfois le vertige les saisit : elles se prennent par la main et dansent autour du corps, en poussant des cris saccadés, la ronde funèbre du Caracolu. Dn silence morne succède à cette crise. Alors, une des parentes du défunt sort du groupe de ses compagnes, et colle son oreille à la bouche du mort, comme pour prendre de lui le mot d'ordre; puis, d'une voix vibrante, elle entonne le Vocero.

Le Vocero est le chant de guerre de ces violentes funérailles, l'i^voA^ pathétique de ces bacchanales de douleur. Les femmes qui le prononcent l'improvisent sur un rhythme haletant et court, qui semble suivre les palpitations deleur cœur. Quelques-unes cultivent ce don des larmes sanglantes, et président en prêtresses de malédiction à tous les convois qui les réclament. Elles jouent dans ces lugubres cérémonies le rôle des Prophètes de mauvais augure, que les rois de la Bible envoyaient chercher pour anathématiser leurs ennemis. Mais, le plus souvent, la Voceratrice est la mère, la femme ou la sœur du mort; et le délire qui la transporte n'est que la voix du sang qui crie, et le blasphème d'un cœur foudroyé.

L'art n'a rien à voir dans ces poésies de clameur et de premier jet : l'amour et la haine,' la plainte et l'imprécation, la prière et la menace s'y heurtent et sV entrecoupent avec les dissonances du sanglot. L'excuse de leur violence est dans leur explosion. Dn Vocero littéraire aurait la recherche atroce d'un poi

gnard iocrasté de perles. Il le faut tel qu'il est. fou de colère, ivre de larmes, chantant « parla bc blessure, u comme dit un chant du Roma Ordinairement, le prélude du Vocero ei plùntif : l'orage commeoce par un 30U[ des réminiscences touchantes de la vie noms d'amour donnés par la sœur ou p£ et qui retentissent à l'oreille, comme des le front du mort. — « 0 chéri de votre s'écrie une jeune veuve : — car, par ui pudeur charmante, les femmes, dans les } lent presque toujours de leur mari ce fi"ère : — « 0 mon cerf au poil brun ! — a con sans ailes ! — je vous vois de me n je vous touche de mes msàas ; — ô cbi a sœur I — je hùse vos fontaines de sanj a possible que cela soitî — je ne puis « croire. — 0 vous, plus doux que le mie Il leur que le pain ! — il semblait que Die a. — 6 Marie I avec tes mains. »

Paria Dio l'avesse fattu, 0 Maria, eu le to mane.

Ces litanies passionnées se poursuivent en strophe. A chaque pauàe de sa futi plainte, la Vocératrice reprend ce rosaire d'amour. Elle évoque l'Ombre adorée sou formes de l'imagination primitive ; elle son 4me dans la colombe du toit, dans

352 LES VOCÉRATRICES

champ, dans le faisan du makis, dans la voile de la mer, dans toutes les images familières et propices de la vie rustique. On croit entendre l'Épouse du Cantique des Cantiques prodiguant au bien-aimé ses métaphores idolâtres. Â ces tendresses succèdent les gémissements, les angoisses, les vœux de désespoir éternel exprimés avec une énergie qui rappelle les douleurs antiques : — « Je veux envoyer à Asco — « acheter du noir de fumée ; — je veux me teindre « de noir — comme les plumes d'un corbeau. — Ma « vie s'écoule et court — comme l'eau d'un fleuve. « — Ne voyez-vous pas mes yeux? — Ils sont chan- « gés en deux fontaines, — pour pleurer mes deux « frères — tués le même jour. — Elles ont fort à faire (c — les cloches qui sonnent pour les morts! — Cece lui dont je me plains le plus — c'est de vous, sei- « gneur curé; — car, envers ma famille, — vous « vous montrâtes si contraire, — qu'en trois années, « il en est sept — que vous nous avez enlevés. »

Mais le cri dominant des Voceri, celui qui finît toujours par étouffer tous les autres, c'est la vengeance. Alors la femme disparaît pour faire place à la Némésis qui chante l'immolation et le sacrifice. Rien n'égale la verve farouche de ses imprécations, vociférées dans ce rude dialecte corse qui est, pour ainsi dire, le hurlement de la langue italienne. La sœur fait vœu de changer sa robe contre une veste de bandit, d'acheter des pistolets avec ses pendants d'oreilles, et de faire elle même, à défaut des

autres, la vendetta de son frèi « vendetta, — sois-en 3Ûr, — i

Per Ta b to biodella, 5ta gigùru, basta anch'i

La mère jure de tailler à 30i dans la chemise sanglante de porte, jusqu'à ce qu'il l'ait vf meurtre. Les femmes veulent leurs maris, et le répandre go pays, comme un poison mortt geance tourne à la rage dans Chants, ou plutôt à une cruel] de la possession de la démonia Pythie s'agitant sur son noir lence de l'idée fixe exaltée pa femme, et par l'instinct du tal C'est Némésis « tout entière à Les femmes corses naissent ve Spartiates naissaient héroïnes. !

cbez elles, s'efface alors, abolie qu'elles viennent d'embrasser.

« ne pas voir sa vendetta, — i « baptême I n

Se un bidissi la bîndeti Mi burrJa sbaltizzii.

s''écrie la cousine d'un homm guet-apens.

L'Electre d'Eschyle paraîtra

354 LES yOCÈRÀTRICES

sœur de Giovanni Matteo, lequel fut tué par deux hommes appelés Riciotto et Mascarone , qui avaient pour co;nplice un curé de village. La Vocératrice s'adresse d'abord aux parents du mort ; elle les lance comme des vautours à la curée des meurtriers. Les invectives des Prophètes renaissent natarellement sur ses lèvres, sa fureur monte à la hauteur de leurs anathèmes : c'est d'une montagne de la Bible que cette paysanne corse semble maudire ses ennemis. — « Que tardes- tu, ô Gecco Anto? — Arec rache les entrailles de Riciotto et de Mascarone ; « — jette-les aux oiseaux ; — et que puisse une u nuée de corbeaux — déchirer leurs chairs et dé- « nuder leurs os ! » — Son œil égaré s'arrête sur un neveu encore tout enfant; elle voit en lui le vengeur future elle le désigne, elle le proclame, elle lui donne le baptême du sang. — a Ne pleurez plus, ô « mes sœurs ! — faites-vous un cœur de Pharaon. — (( Que Garluccio grandisse — pour verser tout le sang « de Mascarone 1 » — Sa colère se retourne, plus terrible encore, contre le curé complice de l'assassinat. Alors tout accent humain disparait : c'est le hurlement de la louve mêlé au bruit sourd des chairs mâchées et des os brisés. — « Que ne puis- « je voir dans un panier — les entrailles de ce curé, « — je les déchirerais avec les dents — et les frois- K serais avec les mains. »

Gh'éo la stracci eu li denti, £ la palpi di mià manu.

Et l'invective recommence inépuisable en exécrations :

a Dans la maison de ce prêtre — on sent qu'ha- <c bite le diable. — Méchant prêtre excommunié ! — <( Chien rongeur d'hosties I — Cane rodUsagrammtu. « — Puisses-tu mourir dans les affronts, — les con- « vulsions et le désespoir! »

Un moment vient où les paroles écument dans sa bouche; ses nerfs se brisent, ses yeux se ferment; elle se pâme dans la haine comme une bacchante dans la volupté. On sent qu'il lui reste à peine la force de murmurer ces deux vers qui sont en fureur ce qu'est en désir le dernier soupir de l'Ode de Sapho : — « Je sens la soif du sang 1 — Je sens le <( désir de la mort ! »

Di sangue sentu una sete I Di morte sentu una bramai

Ici la Vocératrîce s'affaisse sur elle-même ; elle a besoin de cuver son fiel ; elle s'endort au pied du lit funèbre, comme les Euménides de YOrestie au^ seuil du temple de Delphes. Ce qui étonne, c'est qu'elle survive à de tels transports; c'est que, comme ce guerrier de la légende dont le cœur se rompit en sonnant du cor, elle ne tombe pas roide morte, après avoir si furieusement soufflé dans ce que Shakspeare appelle u la trompette hideuse des malédictions. » En ^sant son chant incendiaire, on pense à cet hymne d'une légende indienne, dont l'ardeur était

DE lA CORSE. 357

Stylets s'aiguisent, les chiens des fusils crient sous la main deshommes; et, la nuit venue, un fils, un frère, un parent, rôde déjà dans les noirs fourrés des makis. Quelquefois, par un contraste étrange, on trouvé une prière entrelacée au chant homicide, comme un scapulaire au cou d'un bandit. On dirait encore ces poignards du Moyen-Age qui récitent le Pater ou la Salutation Angélique gravés sur leur lame. Cette intervention solennelle de l'idée de Dieu au milieu des fureurs humaines n'est nulle part mieux exprimée que dans un Vocero historique, qui se compose naturellement comme un drame. Rien n'y manque, ni la scène, ni les péripéties, ni le dénoûment. — Un médecin nommé Matteo avait été appelé auprès d'un mourant, dans le village de Soro. Ce lit de mort était un piège tendu par un ennemi ; le malade tua le médecin. La famille, avertie, se mit en route pour aller au-devant du mort et lui rendre les derniers devoirs. Une de ses cousines marchait et chantait en tête. Le cortège rencontra près d'un pont le corps du médecip, que les gens de Soro ramenaient au village où il était né. — « En venant « sur le pont, — apparut comme un petit nuage : — « en avant point de croix, — point de prêtre avec « l'étole. — Seulement on avait attaché — son menton « avec un mouchoir. » Ceux qui portent le corps saluent les parents et veulent leur tendre la main ; mais la Vocératrice les repousse : a — Approchons- « nous de Matteo, — et touchons-lui la main. — Des

368 LES VOCÉRATRICÈS

« autres, nou^ ne voulons rien, — qui en rien ne 1 « ressemblent. — ^ 0 Matteo,^ ma colombe ! — ils t'oi « frappé d'une main sûre. » — Puis, elle dénonce meurtriers, avec emportement et menaces. Son in gnation gagne une de ses compagnes; 1* esprit de Vendetta la saisit, et toutes deux vouent tour à to les assassins à une mort prochaine. Les habitants di village où s'est arrêté le convoi sortent de leurs mai sons ; ils offrent à la Vocératrîce une collation condoléance : mais elle refuse de manger le pain de boire le vin du pays qui a laissé tuer Malteo ; eU le maudit, elle l'insulte, elle en secoue la poussière, elle appelle la foudre sur ses moissons et sur s troupeaux : « Mangez donc votre pain, — et buv « votre vin ; — nous ne voulons rien de tout ceci. « G'isst votre sang que nous voulons, — pour venge « le nôtre, — que vous avez répandu. — N'est-ce p « l'indigne pays — qui a vu tomber mon cousin? « — Qu'il soit assailli par le feu, — et que personne « ne l'habite plus ! » — C'est alors qu'une vieille femme élève, parmi les clameurs, sa voix vénérable. — « Calmez-vous, ô mes sœurs, — et finissez ce « grand bruit. — Matteo ne veut pas être vengé, — <( car il est au ciel avec le Seigneur. — Regardez . « bien ce cercueil, — regardez, chères sœurs. — Jé- « sus-Christ est dessus, — lui qui enseigne à parce donner. — N'excitez pas vos hommes, — la vû&t « est assez agitée. — Songez que si nous voulons « avoir — à notre tour, il faudra rendre. »

DE LA COBSE.

Le Chœur de la tragédie de Sophocl )ix plus auguste que celle de cette ht

une bourgade obscure de la Corse. C ae Sainte des premiers siècles chrétie 1 crucifix à la main, au milieu d'un ruidesses, et jeter sur l'autel, où se è joie, l'Image du Dieu de miséricorde.

Cette passion de la vengeance, qui posi Wnps la Corse, fut, du reste, la fatalité pire, autant que l'instinct de son carat p accuser surtout la tyrannie de Gène ■|fle conquise comme un vaisseau pris â ^ la gouverna par la rançon et par le pil |t domination génoise, il n'y eut pas d( blique pour le Corse. Cette justice qu'on Q la demanda à son fusil. Le sang ver terre encore vierge et demi-sauvage eu; dite effroyable; il en fit sortir les représai ^rs. Chaque balle se répercuta en ricoi ^ers ; chaque tombe devint un créni lequel s'embusqua un nouveau bandit. I

luait à son tour par la main de son fils,

ou de son ami; la famille des morts héri iquerelles; le village épousait la cause d

et s'armait contre son ennemi; les veng pliaient, se transmettaient, se croisaient el ^des postérités d'bomicides. De lace rés ^lièsaux prises qui couvrit b'ientût l'Ile

yendella eut son arbre généalo^que,

360 LES VOCÉRATRICES

mortel plongeant au cœur de la Corse, et dont racines s'enlacèrent aux fibres mêmes de son sol.

De là, aussi, cette habitude tragique de la Mort, qui la faisait intervenir dans toute les scènes de la yie. Gommé la Table d'airain des lois de Dracon, les griefs de la Corse n'avaient que la mort pour sanction et pour châtiment. Un coq volé fit, dit-on, s'entre-tuer presque tous ies habitants d'un village. L'amour lui-même menaçait au lieu d'implorer : les Serenate des vieux temps de l'île sont aussi violentes que les Voceri. On n'y joue pas de la guitare aux jeunes filles ; on y sonne leur glas, on y chante leur De profundis. La passion y apparaît comme une frénésie, la beauté comme une victime vouée aux couteaux. L'amant injurie sa maltresse et lui demande son cœur ou sa vie. L'amour n'est plus le berger galant qui soupire sous le balcon des Lucindes; c'est un bandit noir de poudre qui vocifère, l'escopette au poing. — « Que celui qui t'épousera, — ô gracieuse « déité! — ne compte plus sur sa vie.., — Je te veux, « — divine chérie , — morte , si je ne puis t' avoir « vivante. »

E ti vogliu, 0 cara diva, Morta, se non posso viva.

Il est défendu, sous peine de mort, de courtiser la même femme que ces farouches prétendants : — « Ji « veux mettre en pièces la langue des galants, — e « la donner aux chiens... — Que le toit et la mai

I Bon s'en ailient en fumée ! — Qi I pleure sa ruine. — Si par basar( a personne ne cheminera tranquiJ a prends ce parti, — ne sors pas « N'entends-tu pas les gens dire — 0 — L'amant de Béatrii fera de!

n — U fera, du matÎQ jusqu'au « les cris et sonner les cloches. » - Sérénades pourraient se chanter de la Messe des Morts. — « Écout « te dis : — Je me soucie comme i n aux makis. — Quiconque prétf u mort... — Je te conseille don « promptement, — ou de te prépî V Tiùlles. »

Le berceau même, aux époqu<

Vendetta, n'était pas h. l'abri de sa

Ce n'étaient pas les Fées, c'étaient

î nourrices évoquaient autour de l'e

^ Berceries fait frémir : elle étîût

vieille femme du canton de Zicc

; fils. — a ... Quand vous serez un

« vous porterez vos armes ; — ni ■

1 darmes — ne vous feront peur ;

« excité, — vous serez un fier ban

'< ancêtres étaient des hommes fan

: « leslea , dispos , — sanguîn^ûres ,

" Quinze furent mis à mort, — tou

r " place ; — hommes de grand co

362 LES VOCÉRAÏRIGES

« de notre race... — Peut-être es-tu, — mon chéri, « — celui qui doit les venger. »

On croit entendre la vieille Atropos bougonner des incantations auprès d'un berceau. On croit voir Tisiphone présenter à un nouveau-né son sein gonflé de poison.

Mais la Corse conserva toujours, jusque dans ses crimes, une grandeur native. La carabine de ses bandits avait à sa manière l'hoBneur de l'épèe du duel. Une sorte de droit des gens réglait la guerre de la Vendetta} elle avait ses cartels, ses déûs, ses délsds, ses trêves, ses traités et ses lieux d'asile. Les clauses de ce code des buissons furent toujours observées avec une loyauté scrupuleuse. La sinistre bistoire de la Vendetta ne compte ni une vénalité, ni une délation.

Aujourd'hui, le grand air de l'esprit moderne a pénétré dans les contrées les plus reculées de la Corse. Sa fauve Némésis, exorcisée par la lumière, ne hante plus que quelques recoins sauvages de montagnes. Bientôt, sans doute, elle aura disparu, et le Vocero ne sera plus que la plainte du foyer en deuil.

Car le Vocero ^ en Corse, ne mène pas seulement les obsèques sanglantes de l'assassinat, il accompagne aussi les funérailles pacifiques. Alors son accent change, sa voix s'attendrit : ce n'est plus le tocsin tragique qui sonne la vengeance, c'est la cloche qui chante à l'âme envolée les adieux de ceu-

jui survivent. Les femmes sont encore les prêtresses

le ces services domestiques du tombeau. L'instinct

âe tous les peuples a toujours emprunté la voix de

la femme pour parler à la mort, comme elle Ta

choisie pour appeler le sommeil. Rome avait ses

Pleureuses à gages, fontaines publiques de larmes

banales, où chacun pouvait puiser sa libation de

douleur ; instruments de lamentation auquel on ne

demandait que le diapason du sanglot. Mais ce qui

n'était dans le paganisme que la musique des fêtes

funéraires s'est transformé chez certains peuples en

inspiration douloureuse. La Grèce, l'Italie, l'Espagne,

ont, comme la Corse, leurs Vocératrices ; humbîes

femmes dont le cœur ne résonne que lorsqu'il se

brise. La douleur morale n'a pas de plus touchant

phénomène que cette transfiguration intérieure qui

agite une paysanne ignorante du délire sacré dos

Sibylles, et lui fait parler, pour une heure, une

langue qu'elle aura oubliée dès le lendemain.

Le cérémonial des inhumations ordinaires de la Corse n'est pas celui de ses deuils tragiques. Le mort est encore couché sur une table, la face découverte; niais des cierges illuminent la chambre, et le corps est vêtu de ses habits de fête. Si c'est un prêtre, on place entre ses mains un calice, comme pour le faire nionter au ciel dans Tattitude de TÉlévation. Si c'est vine jeune fille, on la pare de sa plus belle robe, et on Texpose au seuil de la porte, les pieds tournés vers la maison.

304 LES yOGFKATRIGES

Ces funérailles à visage découvert sont un des plus touchants spectacles de l'Italie religieuse. Que de fois avons-nous rencontré , la nuit, par les rues de Rome, un de ces convois de jeune fille, qu'on prendrait, au premier abord, pour ïa célébration d'une noce mystérieuse. La jeune morte, habillée de blanc, reposait sur son lit funèbre , entourée de frati voilés comme des Ombres; sa tète flottait dans rauréole formée par les cierges ; les prêtres chantaient sur elle des psaumes de bénédiction et de grâce ; les sonnettes des enfants de chœur jetaient leurs cris d'oiseaux devant le cortège. A son approche, les passants s'arrêtaient et s'agenouillaient ; les femmes envoyaient des baisers et des signes de croix; les fleurs et les rameaux pleuvaient des fenêtres sur le blanc linceul. Tout était palmes, harmonie, lumière, ovation angélique , bienvenue céleste autour du cercueil nuptial qui conduisait à Dieu la vierge endormie, aux lueurs de ses flambeaux et de ses étoiles.

Les Voceri non sanglants de la Corse sont d'une douceur ravissante. L'afiection, comme la haine, est excessive chez ce peuple entier. Il sait aimer comme il sait haïr. Les abeilles aiment à faire leur miel dans le tronc des chênes foudroyés. Jamais on n'a parlé à la mort un langage plus naturel et plus tendre* Ici, c'est une femme qui, s' adressant à son mari, et craignant d'avoir encouru sa disgrâce, lui propose humblement de se séparer de lui, et de lui céder sa QUe, s'il veut bien revivie, — « Si tu ne veux plus

(t- rester au pays, —je t'enverrîù à Bastia, — et là « tu demeureras avec ta Nunzia-Maria. — Peut-être tt ma compagnie ne te plalt-elle plus, d GiovaDui ! » — Une autre dit à son époux : — « Voua étiez , à « mes yeux, — une voile à la mer, » et, d'un vers, elle se dessine aux yeux dans cette attitude d'une grâce et d'une naïveté homériques : — « Cher objet « de mes vœux, — vous ne m'abriterez plus — sous a votre menton. »

Nun m'ascunderichiu pin Sottu lu vostru bavellu.

Une jeune fille prononçant le Vocero d'une de ses compagnes charge la morte d'une commission pour le ciel : — m Je veux écrire une petite lettre, — n vite, et vous la donner ; — je ne la fermerai pas o avec de la cire ; — je puis me confier à vous. — « Vous la remettrez à mon père, — aussitôt arrivée a là-bas. »

Mus les chefs-d'œuvre de ces élégies naturelles, ce sont les Voceri chantés par les mères sur leurs filles ravies par une mort précoce. Ou entend là des Hécubes et des Niobés de village, plus é s

dans leur douleur simple que celles des poètes. — Écoutons ce cantique d'une mère pleurant une fille de seize ans. Ainsi devùt pleurer « Celle qui criùt

« dans Rama et qui ne voulut pas être consolée parce

« qu'ils n'étaient plus, n d La voilà donc, ma fille, — jeune enfant de seize

366 LES VOCÉRATRICES

longues douleurs ; — la voilà revêtue — de ses plus beaux habits.

« Avec ses plus beaux habits, — elle veut partir à l'instant. — Car ici le Seigneur ne veut plus la laisser. — Celle qui est née pour le paradis — ne peut vieillir en ce monde.

« 0 ma fille I ton visage, — si blanc et si rose, — fait pour le paradis, — comme la mort Ta changé! — Quand je te vois ainsi, — je crois voir une étoile éteinte.

« Tu étais parmi les meilleures — et les plus belles filles, — comme la rose au milieu des fleurs, comme la lune au milieu des étoiles. — Tu étais la plus belle, — même parmi les plus belles.

« Les jeunes gens du pays, — lorsqu'ils étaient en ta présence, — rougissaient comme des flambeaux ardents. — Toi, tu étais courtoise avec tous, — familière avec aucun.

« Tous dans l'église, — du premier jusqu'au dernier, — ne regardaient que toi seule. — Et tu ne regardais personne. — La messe à peine finie , — tu i»xe disais : Maman , partons.

« Qui me consolera jamais, — ô chère espérance de ta mère ? — Tu vas dans le lieu — où le Seigneur t'appelle. — Hélas I pourquoi le Seigneur — a-t-il eu si grande envie de t' avoir ? — 0 combien maintenant — le paradis va être plus beau 1

c( Mais aussi combien le monde — sera pour mi

plein de douleur I — Un seul joar me paraîtra milla ans — en pensant à toi, — en demandant sans cesse : '-~ Où est donc ma fille ï

u Au milieu de parents sans aflecUon, sins sans amour, — si je tombe malade au m'essuiera la sueur? — qui me donnera '■ d'eau? — qui m'empêchera de mourir?

« Au moins, si je pouvais mourir, — co morte, — ô espérance de mon cœuri pouvEÙs aller au ciel, — et te retrouver, avec toi — sans plus te perdre jamais I

*i Prie donc le Seigneur — qu'il me ch monde ; — car je ne puis rester ainsi. — ma douleur — ne pourra pas finir. »

Terminons par cette plainte touchante, <] toutes les fureurs de la Vendetta, comme versée par un Ange éteindrait, dit-on, si elle les feux de l'Enfer. Arrêtons-nous à ce lit ( dort une vierge si saintement pleurée : il i les convois forcenés, les corps sanglants, de discorde, que noua avons traversés, cette jeune morte succédant à tant de cada frés par le couteau, ou fracassés par la bal les yenx comme une belle vision. Ce géi semble doux après tant de cris. — C'est a cinquième acte d'Hamlet le spectateur éj mélancolique soulagement, lorsque le blar d'Opliélie arrivant dans le cimetière inte choc des épées et l'acharnement des ve

3SS ' LES VOCÉRATRICES

.L'action funeste s'arrête n font trêve, les passions s'apai rafraîchissent l'air du dran d'orage.

« — Puisse-t-il de ta belle « des violettes 1 — Des fleur Il croyais, belle enfant, orner ton lit nuptial et m « suivre ton cercueil. »

La poésie populaire a souvent c^ naïves allégories, la « Passion n du rai du grain d'orge, battus sous le fléai pressoir, brûlés sur le gril, avant de breuver les hommes. Si l'Économie des poètes, ils pourraient chanter aus martyre qu'a subi l'Argent, avant d' Ternement de la terre.

Le Moyen-Age le personnifiait dan hué, insulté, revêtu d'habits déri; dans la prison du Ghetto. Il ne di:

banque de l'usure. La haine qu'il pot tier » s'étale naïvement dans les t peintres flamands du xv° siècle l'oi souvent, d'après la tradition domin

370 VARGENT.

C'est d'ordinaire un sombre viejUard, vêtu d'une robe à ceinture de cuir, coiffé jusqu'aux sourcils d'un bonnet baroque. Son visage est plissé de rides soupçonneuses; ses yeux, élargis par les besicles qui pincent son nez maigre, ont la lueur et la fixité du regard des oiseaux de nuit : ane barbe fourchue termine en tenailles sa face grimaçante. 11 est assis devant une table jonchée de monnaies; ses doigts décharnés s'allongent sur son trésor; il a l'air de s'y chauffer comme à un brasier. Derrière lui, par-dessus son épaule, se penche sa femme. Est-ce une femme- L' avarice a effacé tout vestige de sexe de ce visage sillonné. Ses petits yeux gris reflètent les pétillements du métal; on jetterait un écu dans sa bouche étroite comme la fente d'une tirelire. L'affreux couple se ressemble à prendre ses deux visages l'un pour l'autre, ainsi que finissent par se confondre les eflSgies de deux monnaies diverses, rongées par les frottements et le roulement des marchés.

Cette effigie infamante, vous la retrouvez partout, dans les peintures, les contes, les chroniques, les fabliaux de l'époque. Le Moyen- Age condamnait l'argent à la stérilité; dès qu'il cherchait à multiplier, il le persécutait et l'excommuniait. Il suspectait les affaires faute de les comprendre; il voyait de la magie dans les opérations primitives de la banque naissante. Les mystères du capital accru par lui-même l'inquiétaient comme les phénomènes d'une alchimie dangereuse. Seul le Juif avait le secret de l'or dans

cet âge de fer. H avait inventé le cw de la richesse; il possédait les ciel bazars de l'Orient. Le Ghetto, d noire au milieu de la cité, était pa tagne d'aimant des Mille ei une !Vui les ferrures de tous les vaisseaux i Les ducats et les deniers de la ville par d'invisibles conduits. Tôt ou tai ce seigneur superbe, qui aurait fai si un juif y était entré, avait beso payer une rançon ou lever un ba; bien passer par la porte caudine d eatrùt à la nuit tombante; il fra d'Isaac ou de Nathaniel, de l'horan perçait les hosties, et, le jour du crucifiait un petit enfant. Dn vieill lampe, venait lui ouvrir, après ave judas grillé, ouvert sur le dehon hagard. Ce n'était plus le paria sor s'en allait par les rues tête basse, santle mur de sa tunique sale marq jaune : le turban des patriarches c chauve; la robe flottante de l'Orien d'un prêtre ou d'un juge. La mais des vases et des étoffes de l'Asie; parfum que rapportent les navires rées de l'Inde. Derrière un rideau SEÙt une tâte de vierge, au nez aqu diamant : c'étût la fille de la m^ùsc

ment, épiait l'étranger. Le Juif et le chrétien, assis côte à côte , discutaient le prêt en question , aux lueurs d'un flambeau à sept branches, image du Chandelier biblique. Et souvent, le fief seigneurial avec ses champs, ses villages, ses étangs fertiles et ses forêts giboyeuses, s'en allait lambeau par lambeau dans le coffre d'où THébreu tirait le sac de l'emprunt.

Rien n'accrut davantage la hsdne contre les Joiis que cette science de la richesse, qu'ils étaient seuls à connaître. Dans quelques États de l'Europe, des princes besoigneux, à bout d'expédients, sous la contrainte d'un remboursement ou d'une guerre, prenaient parfois un Juif pour trésorier; comme, atteints d'une maladie mortelle , et abandonnés de tous les médecins , ils auraient appelé auprès de leur lit un sorcier ou un astrologue. Le Moïse financier faisait des miracles; il transmutait les maravédis en ducats et tirait de l'argent des peuples à sec. Mais au prix de quelles exécrations et de quelles colères ! Écoutez plutôt ce cri furieux poussé par un poète espagnol contre le fisc Israélite de don Pedro de Gastille, qui avait nommé le riche Samuel Lévi ministre de son trésor. «Xà viennent des Juifs, prêts à boire le sang des a peuples affligés. Ils présentent leurs écrits, qu*ils « ont concertés, et promettent leurs dons et leurs u bijoux très-estimés... .Ils disent bientôt au roi : — tt Certainement vous avez les Juifs pour serviteurs ; a et si grâces vous leur faites, ils vous feront monter

\ les rentes jusqu'au haut des ir « les-leur, seigneur, car vous ai « vrement. Seigneur, disent lei li rendrons service : pour elles n< Il trois cents de plus que l'an de ti promettons clairement de bon « les conditions que nous vous p « Le roi répond : « Il me platt, ( « faire des grâces. Elles ont mo; tt rentes, cette année. » — Et il ni u que tout ce sang sort de son c

Et non cola, il cuilado,

Que toda esia sangre caye de su

ft \prè3 cela arrive don Abrahai u avec leurs douces paroles, qui « et ils font encore une telle enc 11 le royaume la balance monte « Par ces choses que vous avez « peuple, tout lacéré, pleurant sa n demeurment mille hommes , il

. <i trois cents. Les lettres de chan

« plus que de la grêle; riches et

u de grandes soulTrances. Le roi

ft luifstrès-habilespourtirerlesi

Cependant les Juifs faisaient de

' de, un scribe de la tour Saint-Jat

<■ Rimado de Palacio^ poama de Pi

las Flamel, amassait une fortune en spéculant, api leur expulsion, sur leurs maisons vendues au rabais Le peuple aima mieux attribuer sa richesse à la cellerie. Trente ans durant, les Parisiens suîvîrei bouche béaqte, la fumée qui sortait du toit de humble échoppe, convaincus que le maître du logisj soufflait nuit et jour le feu du ^rand œuvre. — Plus tard, un grand homme, Jacques Cœur, découvrait l'avenir du monde industriel avec l'intuition de Colomb devinant et affirmant l'Amérique. Appliquant son génie de négociant aux affaires ruinées du royaume, il fonda le commerce du Levant, exploita des mines, inventa la statistique, organisa l'impôt et fournit à la France, sur sa cassette, plus royale que celle de son roi , la rançon de son territoire eDvabi. La France accepta cet argent du diable, mais elle proscrivit l'argentier. On l'accusa de concussion, d'empoisonnement, de magie; on fit de lui le veau d'or émissaire des exactions de son temps, et on le chassa au désert. 11 alla mourir dans une île de l'Ar- { chipel, sur le fumier du vieux Job. (j^ ^/v^tJ^d^-Ilté-Oy-

Quoi d'étonnant I L'époque était pauvre. Elle atuchait exclusivement la richesse au fief et à l'héritage; tous ses autres ressorts étaient pour elle des en^ns suspects. Les grandes fortunes qui surgissaient au milieu d'elle, sans sortir des racines d'une possession séculaire, lui semblaient des trésors maudits, des édifices enchantés. Déplus, elles s'apercevaient de loin dans la pénurie générale. C'étaient les pyra-

ides au désert. L'Arabe famélique et superstitieux ^oit la demeure des mauvais Génies, rôde autour Telles sur son cheval maigre, les toise d'un œil obli-r [ne, s'enhardit, les viole et les pille. — Le Moyenk.ge, d'ailleurs, par sa nature même, devait mépriser épargne et le lucre. Son tempérament d'ascète et Le chevalier le poussait à rejeter l'argent comme un torps étranger. Il dépensait beaucoup en dédaignant d'acquérir. Industrie, commerce, spéculation, tout cela était pour lui œuvres serviles , grimoire équivoque. Son royaume n'était pas du monde qui produit, consomme, achète, négocie et imprime aux matières premières les mille formes de l'industrie; il était dans cette sphère idéale où la Chevalerie parcourt la terre , sans autre gagne-pain que sa lance, où la guerre môme est mystique, où l'on s'attache moins au revenu du sol qu'à sa seigneurie, où l'or ne sert qu'à payer des rançons et qu'à parer des armures, où croissent, pour illustrer l'écusson royal, les lis de l'Écriture, « qui ne travaillent ni ne filent. » JLpssi, comme l'Argent se fait humble tout le long de cet âge de fer I II s'enfouit dans les arcanes d'Israël et dans les cachettes de la bourgeoisie ; là il germe obscurément, végète sourdement, engendre en silence. Travail lateiit et mystérieux comme celui des minéraux sous la terre.

Mais le temps marche, les sociétés se compliquent, les besoins augmentent, les industries se développent; l'horizon jusque-là si court du commerce re-

cule avec le monde exploré. D'une autre part, monarchies, en se concentrant, acquièrent des ap tits énormes qu'à tout prix il leur faut combla Les rois d'affaires apparaissent : Philippe le Bel, Charles Y, puis Louis XI en France ; Henri VII Angleterre, Ferdinand V en Espagne, plus tard encore, Charles-Quint. Alors les serviteurs de l'argent mon-i tent en grade; le publicain relève la tête; à l'argentier décrié et d'état précaire succède le banquier puissant et solide. En Allemagne surtout, dès le xy^ âîëcle, la haute banque, inaugurée par les Fugger, s'élève et prospère, tandis que la chevalerie aax abois, traquée de burg en burg par l'ordre nouveau, tombe avec Gœtz de Berlinchingen , son dernier champion. Saint Michel est foulé aux pieds par Mammon. Les Fugger trônent à Augsbourg dans leur « chambre d'or, » préteurs des rois, usuriers des princes, bailleurs de fonds des élections impériales. Lorsque Charles-Quint vint loger chez eux , ils allumèrent avec un reçu de huit cent mille florins qu'il leur avait souscrit, le fagot de canelle placé dans la cheminée de sa chambre. Parfum magnifique, digne de l'autel d'un César romain, que l'empereur leur paya, en disant dédaigneusement, lorsqu'il visita en France les joyaux de la Couronne : « J'ai, à Augsbourg, un tisserand qui pourrait payer tout cela. » Le Musée de Munich présente dans une même salle ce frappant contraste de la finance qui monte et de la chevalerie qui décline. — D'un côté c'est le

portrait en deux pendants sa famille, par Holbein; dynastique. Le père, revêt roi du Nord, tète de boa regarde d'aplomb, avec 1' et de la richesse ; puis les i en deux files, un chapelet sérieux déjà, et empesés ci filles emboîtées dans leur:

lourds, confites en dévotioB avec l'importance de petite!

à leurs patronnes des églL pour fiùre honneur à cette les nues, la Vierge leur ap] Vis-à-vis de ces portra deux Chevaliers armés A'k de descendre de cheval e lance en arrêt. Leurs tétei trahissent une fatigue imm< ment devant eux, comme n leur route, et semblent i portant leurs armes. Remo vaux fatigués comme eux, Je croîs plutôt qu'ils von ronces du chemin, endosse pelande, et s'asseoir au ba bourg ou de Nuremberg.

Bien avant l'Allemagae l'argent, ses pompes et i

banque, la spéculation,, le négoce, toutes choses méprisées et tarées ailleurs, s'étalaient chez elle avec une ostentation souveraine. Tandis que les monarchies chevaleresques combattaient à jeun et rompaient des lances de tournoi, les petites républiques de la péninsule restaient assises à leur comptoir glorieux comme un trône. Leur pavillon marchand tenait tête aux étendards blasonnés : elles mettaient du génie à dépenser leur fortune. Quel spectacle que celui de Venise florissante au milieu des eaux î Son image est dains les Noces de Cana de Paul Véronèse, qui nous montrent ses marchands fastueux et basanés comme des califes, hébergeant les rois à leur table. — Florence fit régner l'argent qui la gouverna. Qu'est-ce que les Médicis, sinon des millionnaires couronnés? Ennobli par cette toute-puissance, l'argent accomplit des miracles; pour tout dire, il fit les frais de la Renaissance. L'antiquité ressuscita, grâce à ses largesses, les monuments surgirent, un peuple de statues décora les villes, la peinture créa ses merveilles. L'or brut que gagnait le trafic allait se purifier dans le creuset de l'art, qui le rendait transformé en coupes, en autels, en bas-reliefs, en flambeaux, chefs-d'œuvre sans prix de la main humaine. L'Italie réalise alors cette scène éblouissante du Second Faust de Gœthe, où Plutus, le dieu de la richesse, apparaît, non plus aveugle et difibrme , comme dans les caricatures de Lucien et d'Aristophane, mais beau, grandiose, auguste, vrai-^

ment divin, couché 8ur les tapis d'u et. caressant sa barbe asiatique d'i de bagues, u Sa dignité ne peut se « visage frais et rond comme la « joues en fleur qui s'épanouisseï « du turban, une riche aisance dî « robe. Que dire de son tnaîntie « reconnaître un souverain. >i Le forme d'un Génie ailé , conduit le q lumineuse jette sur son passage joyaux. « Voyez , il me auflit <i doigts , et sur-le-champ des lu « celles jaillissent autour du char « collier de perles! A vous les agrî « dants d'oreilles, les colliers; à v « ronnes sans défaut, les pierres p « en bagues... Il pleut des bijous « rêve M »

Plus l'âge moderne approche, l'influence de l'argent. L'Anglet panoplie féodale, endosse l'habi merce, et conquiert les Indes du fo La Hollande n'est qu'un chantier i ces deux peuples, les aflàires enti la politique , qu'elles s'identifiei richesse y prend le poids d'une in elle s'y complique de puissance,

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