‹ Hommes et dieux (volume 2)Chapitre 33 sur 42 · Mémoires de Sai · texte numérisé non relu

Mémoires de Sai

remioursa la dot de i3a femme et la renvoya chez son père. On ne l'appelait dans la maison de son mari que le « petit Lingot. » — Une comédie du temps de la Régence, YEcole des bourgeoisy de d'AUainville, nous montre un marquis perdu de dettes épousant la petite Benjamine, pour la fortune de sa mère, M** Abraham. Mais, outre la dot de deux cent mille livres de rente, il lui faut en prime cent mille livres de dettes acquittées. Encore trouve-t-il que c'est là s'encanailler à trop bon marché. 11 méprise d'ailleurs parfaitement la jeune fille à laquelle il daigne octroyer sa main, et il persifle toute cette famille qu'il exploite, avec une méchante insolence. Au dénoûment, une lettre où il se moque outrageusement de la parenté tombe entre les mains de la mère ; le mariage est rompu. « Parbleu ! s'écrie le marquis, voilà tt une royale femme que M™« Abraham ; je ne con- « naissais pas encore toutes ses bonnes qualités. Je (( m'oubliais, je me déshonorais, j'épousais sa fille ; « elle a plus de soin de ma gloire que moi-même, et a m'arrête au bord du précipice. Ahl embrassez-moi, ; « bonne femme, je n'oublierai jamais ce service. »

|ftj Aujourd'hui l'argent s'est émancipé, sa prodigieuse diffusion a fait de lui quelque chose d'épars et d'universel comme un élément. Le flot des affaires, iji autrefois circonscrit dans une corporation suspectée, . a débordé les hiérarchies et les classes. La finance

n'est plus le grimoire d'une secte de publicains, mais

le grand-livre ouvert de la richesse publique, le capital est sorti des bas-fonds où il croupissait ; il a attaqué et renouvelé la nature. Comme la vapeur dégage la matière des entraves de la pesanteur et la fait voler, la spéculation enlève à Tor son poids et son inertie de métal. Elle le répand , elle l'agite, le centuple par son mouvement même , comme le caillou lancé sur l'eau semble se multiplier par ses ricochets. Cet or si longtemps dormant et difficile à mouvoir, cet or que l'antiquité, dans un symbole expressif, nous montrait couvé sous le ventre du monstre immobile de Cholcos ou des Hespérides, s'envole, à son appel, des cachettes de Vavare, des coffres du thésauriseur; il s'enfuira bientôt du silo, où l'homme de l'Orient l'enterre encore comme un grain stérile. Il brise, pour venir bouillonner dans son grand creuset, le ciment des pierres, l'acier des serrures. Le crédit, cet idéal de l'argent, donne la foi à l'écu défiant et routinier du vieux temps. Il le fait croire à une idée, à une invention, à une découverte; sur sa promesse, il se jette dans le rêve et dans l'inconnu. Surexcités par lui, les chiffres prennent des ailes pour voir de loin et devancer l'avenir. L'escompte affirme le projet à naître et bâtit le pont d'or qu'il lui faut passer pour toucher la téalité. Tous les torrents des intérêts divers viennent confluer au centre des Bourses qui les mêle, les eiitre- choque, les balance, retient leurs vérités, dissipa leurs chimères et entretient l'inerte métal dans un état perpétuel de

l CHANSON DE BOLAM (Po«ma de 'Hieniiilila.)

In quo prwlt'o, Eggihardus, regiœ mensœprœposîtus, Anselmus, cornes palatiî, et hrouodcandus, Bri~ tannid liminis prœfectus, cum aliis compluribus, interftciuntur. — « Eggihard, maître d'hôtel du roi, « Anselme, comte du palais, et Roland, préfet des <i Marches de Bretagne, périrent dans ce combal. Il avec beaucoup d'autres. » — Cette brève mention, inscrite dans la sèche chronique d'Éginhard, est le seul vestige historique qu'ait laissé Roland. Ifne empreinte de pied sur un sable aride, voilà ce qui reste de l'homme qui, pendant des siècles, a rempli de sa mémoire tous les mondes de la poésie. La légende a de ces caprices magnifiques de fée et de

reine ; elle se plaît à exalter les humbles , cojmme Thistoire s'amuse quelquefois à abaisser les.superbes. Tandis que l'histoire jette dans Toubli ou relègue dans l'ombre des héros vivants, réels, authentiques, qui ont souvent ébranlé la terre ; tandis qu'elle plonge dans ses limbes Sésostris et Gyrus, qu'elle n'épargne du règne de Trajan que de vagues bas-reliefs enroulés autour d'une colonne, et qu'elle étend la nuit de la barbarie sur les exploits suprêmes d'Aétius et de Posthumus, égaux aux Scipîons, plus grands que Marins, la légende ramasse parfois un personnage inconnu , gisant dans la poussière des Chroniques : elle le couve, elle l'enchante, elle concentre sur lui toutes les puissances fécondantes , toutes les vertus enthousiastes de l'imagination populaire. Et l'homme obscur surgit rayonnant de son sépulcre ignoré; et l'inconnu qui n'a peut-être ni combattu ni vaincu i revêt subitement une gloire aussi magnifique que celle des César et des Charlemagne assis sur leur trône l

Telle a été la destinée de Roland. Qu'était-ce que ce préfet militaire de Charlemagne, tué à Roncevaux, dans une affaire d'arrière-garde? Un soldat quelconque, si peu illustre, si peu mémorable, que Thistoriographe de son maître n'ajoute pas même une épithète à son nom. Trois siècles passent sans qu'un chroniqueur le répète : il semble , comme son corjps, réduit en poussière. Mais la légende, qui l'a recueilli, veille sur lui dans cette nuit et dans ce silence : sa lente incubation le ranime. Les souvenirs confus, les

BOLASD.

traditions éparses, les rêves poétiques s'i

cette Ombre, la grandissent et la transf

milliers de fantômes guerriers, dispai

ténèbres des temps barbares, reviennent e

croissent démesurément. Elle absorbe des

s'assimile des races, elle résume des peuj

ce paladin fabuleux , qui béritaît de la f

ceux qu'abattait sa lance, Roland béritc

hëroîsmes et de toutes les prouesses d'

Trois cents ans après Roncevaux, au

bataille d'Hastings, sa Chanson, entoc

trouvère, et répétée en chœur par l'arméf

révèle à la Chevalerie le héros qui doi

nifier. L'Achille chrétien surgit, non p

mais du Léthé, désormais invulnérable i

A partir de là, Roland conquiert le pa:

pare du monde carlovingien dont il dev

et le chef. Les douze Pairs de la Table

réels que lui, ne tiennent pas contre c

chimérique. Ce sont les hommes de cha

cent, c'est l'homme d'ombre qui resplet

magne lui-même décroît, dès qu'il appa

Agamemnon dans l'Iliade devant le fi

Il extermine plus de monstres qu'Hercu

Sarrasins que le Cidj il charge avec u

géants armés de toutes pièces; il soutie

saut d'une armée ; il se bat en duel a

dans une lie du Rhàne, et le combat dui

et cinq nuits. Le temps se dérange, U

monde historique se d^ Les Croisades anticipéi rentreot humblement ploits. n prend Cons Jérusalem avant Godel

sert et tout ce qu'il touche. Son cheval, Veillantif, parle comme l'âne de la Bible et comme les coursiers de l'Iliade ; son épée Durandal est une fée d'acier infrangible ; son oliphant, lorsqu'il y souille de toute son haleine, déracine les poternes, descelle les portes des villes, et fait tomber les dents et les moustaches de ceux qui l'entendent. Roland envahit toutes les races et tous les pays. Sa renommée a le don de l'ubiquité; son épée jette des éclairs aux quatre coins du monde. L'imagination le multiplie après l'avoir évoqué. Elle en fait un géant physique, après en avoir fait un héros grandiose ; elle étend sa taille aux proportions de l'âme qu'elle lui a donnée. 11 passe partout, et partout il laisse après lui des vestiges de foudre et des empreintes de colosse. — L'immense embrasure qui ouvre les Pyrénées, sons les tours de Marboré, a été taillée par un coup de sa Durandal ; François I", soulevant à Blayes le couvercle de son tombeau, pâlit comme le laboureur de Virgile découvrant dans son sillon les grands ossements des hommes d'autrefois. L'Angleterre l'a va , apparaître près d'un marais qui porte son nom. L'ita- ■ lie est remplie de sa gloire et de ses reliques : sa j statue, rongée par le temps, monte la garde, àl& 1

porte du Dôme de Vérone, vis à vis de celle d'Olivier : Pavïe donne pour sa lance un aviron gigantesaue suspendu à la voûte de sa cathédrale : or dans la rue de la Spada d'Orlando^ Di tée, sur un mur, et à Spello un phal gigEDtesque, au bas duquel est ii tique :

Orlandi bic Caroli magni melire nepc logeâtes artus; cœlerafacla doceo

L'Allemagne l'a vu chevaucher, i redoutable comme le Chevalier de la 1 Durer, dans les ténèbres de ses forêts, un rocher du Rhin le burg de Rolandse tion l'y fait mourir d'amour devant nonnes. La Hongrie l'a aperçu parcourai On entrevoit vaguement sa haute silhoi aux clartés d'une auréole boréale, gendes brumeuses de l'Islande. Les 1 Pierre Belon, le réclamaient comme et montraient son épée accrochée à château de Brousse. Les Géorgiens, i qui ont oublié Jason et Médée, chanlaie seizième siècle, sur leurs guzlas grossi trois cordes tendues sur une planche. sur les hippogriffes, il s'enfonce dai l'Asie, et si l'on prêtait l'oreille aux rumeurs de la tradiUon , ou entendrai!

396 ROLAND. î

les jungles de Tlnde, jusque, sur les neiges de la Tartarie , le sourd reteiïtissement de ses pas. Ch*) — La poésie canonise Roland après l'avoir glorifié. Au plus haut du Paradis, Dante enchâsse son âme, comme une relique vivante, entre celles de Machabée et de Charlemagne, sur la croix lumineuse qui traverse la planète de Mars. — « Et au nom du grand « Machabée, je vis se mouvoir une lumière tour- « noyante, et la joie était le fouet de cette toupie « céleste. — Ainsi pour Charlemagne et pour Roland : « mon regard attentif suivait leurs deux lueurs, (( comme Tœil du chasseur suit le faucon dans son « vol. »

Mais c'est dans le poëme de Theroulde qu'il faut chercher le Roland primitif, tel qu'il sortit tout armé de la tête casquée de la Chevalerie. C'est dans l'aire où il est né qu'il faut chercher l'aigle. Hors de cette rude Iliade du xi® siècle, vous ne trouverez que son fantôme errant parmi des mirages. Là seulement revit le Roland, non pas historique, mais épique et animés sous sa figure légendaire, de l'existence réeîîe du siècle qui le créa. Quel chef-d'œuvre brut que ce poëme qui se dégage âprement d'un idiome inculte, comme le lion de Milton, des fanges du chaos! C'est l'enfance de l'art, mais une enfance herculéenne qui, d'un bond, atteint au sublime. Les héros , la langue , les idées , tout y semble en fer. Quantum ferrum ! Quantum ferrum! comme s'écriait le roi Didier, en voyant, du haut de sa tour, ondoyer

à Thorizon les flots d'acier de ^ l'armée de Charles. Le pdëme ressemble à ces armures de taille" surhuT maine qui figurent dans les arsenaux : on se demande avec stupeur quels hommes gigantesques ont pu l'inspirer.

Dès le premier chant, vous êtes transporté dans un monde presque surhumain : Charlemagne entouré de ses Pairs, avec « sa barbe blanche étalée sur sa cuirasse, » apparaît comme le patriarche du monde féodal. Le poëte le vieillit pour le rendre plus vénérable : il ajoute l'antiquité à sa majesté : avec la gloire de César, il lui donne l'âge d'Abraham. La querelle de Roland avec Ganelon, la trahison du comte de Mayence conspirant, avec le roi Marsille, l'extermination de l'armée, présentent des scènes admirables. Mais c'est avec la bataille que le génie» de Theroulde éclate. A partir du moment où Olivier, monté sur un arbre, signale l'armée sarrasine à Roland, engagé avec l' arrière-garde dans les gorges de Roncevaux , le poëte prend un élan qui ne faiblit plus. — « Camarade Roland I sonnez votre cor. (( Charles l'entendra et ramènera son armée 1 »

Gumpaing Rollans kar sunez vostre corn, Si Touat Caries, si returnerat l'ost 1

s'écrie par trois fois Olivier. Mais Roland s'indigne d'appeler à l'aide avant d* avoir combattu : — « Ne plaise à Dieu que nul ici-bas puisse dire que (c j'ai corné pour des païens 1 Pareil reproche ne

0 sera fait à ma race. Non ; mais de Durandal je « frapperai grands coups, l'acier sera sanglant jus- « qu'à Tor de la garde. » Les Maures s'avancent : cent contre un Franc, mille contre dix. L'évêque Turpin à cheval, du haut d'un rocher, absout en masse l'armée qui va mourir. « Pour pénitence, il lui enjoint de bien frapper. »

Par pénitence les cumandet à férir.

C'est une des plus originales figures de la chevalerie que celle de cet évéque guerrier mitre d'un casque, crosse d'une lance, qui bataille de si grand cœur et prêche au son du clairon. Une rude jovialité se mêle à son héroïsme. Il rappelle tantôt saint Michel secouant son glaive de feu sur les Mauvais Anges, et tantôt le Moyne de Rabelais guerroyant avec Gargantua contre Picrochole.

La bataille s'engage, furieuse dès le premier choc. Roland crève d'un coup d'épieu la poitrine d'Alroth : Olivier abat « à pleine lance » Fausseron, « seigneur du pays de Dathan et Abiron ; » Turpin fracasse le roi Corsablyx. Ce ne sont qu'écus rompus, hauberts démaillés, arçons vidés, casques écrasés, armures fendues jusqu'à la chair vive. Les lances et les estocs retentissent comme des marteaux battant une enclume humaine. Des rires vaillants éclatent au milieu du carnage : l'alouette gauloise jette sa not< parmi ces cris d'aigle. — « Gente est notre bataille ! » crie Olivier à Gérer qui vient de tuer un émir. « Or

vrai coup de baron! » dit Turpîn voyant le duc Sanche transpercer un Sarrasin d'outre en outre. — « Vous n'avez pas la chance, » dit Angelier, renversant mort Escromiz. — « Le mal est sans remède I » s'écrie Gautier de Luz désarçonnant Ester gan. — Roland va et vient dans la mêlée, suant le sang sur son cheval qui l'épanché. Au quinzième coup, son épieu se brise. Alors il tire Durandal. Olivier, qui, depuis une heure, se bat avec un bois de lance, dégaine à son tour Hauteclaire. Les deux épées enchantées fondent sur les Sarrasins qu'elles abattent par gerbes, taillant les membres, coupant les têtes, tranchant en deux, d'un seul coup, les chevaux et les cavaliers.

Mais cette moisson humaine renaît et se multiplie sous le fer des Francs. Le roi Marsille tombe sur eux avec le gros de son armée restée à l'écart. Leurs rangs s'éclaircissent , les hauts barons tombent; au cinquième choc ils ne sont plus que soixante. Les exclamations tout à l'heure joyeuses et confiantes se changent en cris de détresse : « Baron, c'est jouer de malheur ! » crient les Français à Auséis renversé : « Ah ! quel déchet des nôtres I » lorsque Gérer, Bérenger et le duc Austore tombent, d'un jet, sous la lance de Grandogne, roi de Gappadoce. — Roland se décide à sonner de son oliphant. Olivier l'en dissuade avec une tragique ironie. — « Ah ! ce serait « trop grande vergogne à tous vos parents qui en « porteraient l'affront toute leur viel » — Roland

embouche sa trompe; il y souffle avec un si furieux effort que le sang jaillit de sa bouche et que sa tempe en éclate. Le cri désespéré percç les montagnes ; il va frapper, à trente lieues de là, Toreille de l'empereur qui y sent passer l'âme du héros. « C'est le cor de Roland, dit-il, oncque il ne le « sonna qu'au cœur d'une bataille. » Le traître Ganelon veut l'empêcher de comprendre le sens de cette fanfare éperdue. — « De bataille il ne s'agit « point. Ne connaissez-vous votre neveu Roland? « pour un seul lièvre, il va cornant toute une jour- <c née. » Mais Roland continue à sonner furieusement de sa bouche sanglante : c'est comme un râle qui fend l'air. « Ce cor a longue haleine, » s'écrie Gharlemagne ; et le vieux duc Naymes de Bavière lui répond : « C'est un brave qui sonne : on se bat autour (( de Roland. Sur ma conscience, celui-là l'a trahi qui « voulait vous donner le change. Donc, criez votre « devise, et secourez votre noble neveu. Vous enten- « dez assez si Roland désespère. » Cette fois, Gharlemagne ne doute plus. — « Seigneur, nos affaires vont « mal et très-mail Mon neveu Roland va nous quitter « aujourd'hui. J'entends à son cornet qu'il ne vivra (( guère. Donc, qui veut le revoir chevauche allègre- « ment. » Et l'armée, tournant bride, rentre à grand train dans les défilés.

Charlemagne arrivera trop tard : cinquante mille païens de Carthage, a qui n'ont de blanc dans le visage que les dents, » viennent d'assaillir les

preux survivants. Durandal flamboie et foudroie. Mais que peut une hache contre une forêt? Olivier est blessé à mort : aveuglé par lesang* il rôde encore sur le champ de bataille, frp.ppant à tâtons. Son épée s'abat sur le cimier de Roland qu'elle fend jusqu'au nasal. « Roland le regarde et lui demande

« avec douceur : Monsieur mon compagnon, l'ave?-

a vous fait exprès?

Sire cumpain, faites le vos de gred?

« C'est moi, Roland, votre ami le plus cher. Vous ne « m'avez aucunement défié. — Olivier répond ; je « Vous entends, mais je ne vous vois pas, ami. Dieu « vous protège ! je vous ai frappé : pardonnez-le- « moi. — Roland répond : je n'ai pas le moindre mal. « je vous pardonne ici devant Dieu. » — Les deux frères se saluent et se séparent pour aller mourir.

Ils ne sont plus que trois: Roland, Gautier de Luz et Turpin. Gautier est tué ; Turpin a quatre épieux dans le corps ; Roland panse ses plaies , puis il va fouiller le champ de bataille, en rapporte un à un ses compagnons morts et les range à la file devant l'archevêque : l'agonisant bénit les cadavres. Mais quand vient le tour d'Olivier, Roland tombe pâmé de douleur, en apportant le corps de son ami étroitement serré sur son cœur. L'archevêque se traîne dans la vallée pour lui chercher à boire et expire en route. Roland se redresse avant de mourir. Il veut briser Durandal contre les rochers, mais Tépée

héroïque « grince sans se rompre ni s'ébrécher. » Alors le preux la plaint comme une vierge qu'il serait forcé d'abandonner aux barbares. — « Ah! a ma Durandal, votre heur est inégal à votre bonté, « mais homme ne soit votre maître à qui un autre « homme fera peur! Longtemps vous fûtes aux « mains d'un vaillant capitaine, dont jamais le « pareil ne sera en France, la terre de la liberté. » Il ramasse ses dernières forces pour la casser contre le granit; Durandal grince encore, mais rebondit sans entaille. — « Hélas ! ma Durandal , que tu es « claire et blanche ! Gomme au soleil tu luis et re- « flamboies ! En ai-je assez conquis avec toi des pays « et des terres où règne Gharlemagne à la barbe fleu- « rie ! Aussi pour cette épée ai-je deuil et souffrance. « Plutôt mourir qu'aux païens la laisser. Que Dieu « le Père sauve cette honte à la France ! » Une troisième fois, le preux essaie de la rompre ; la pierre vole en éclats sous ses coups, mais Tépée immortelle n'est pas effleurée; alors, l'étreignant contre sa poitrine : — ((Ah ! Durandal, si belle et sanctissime, <( dans ta garde dorée il y a assez de reliques. Ce « n'est le droit que païens te possèdent. Combien (( de terres j'aurai par toi conquises, que tient (( Charles à la barbe fleurie, et dont l'empereur est (( brave et riche I » — Sentant la mort venir, il se couche sur l'herbe, à l'ombre d'un pin, ayant sous lui son épée et son oliphant. — (( Le comte Roland <( se couche sous un pin ; vers l'Espagne il a le visage

n tourné. Pe maintes choses lui vient la souvenance, H de tant de pays soumis par sa valeur; de douce « France, des liommes de son lignage, de Charle- « magne son seigneur qui l'a nourri. Il ne peut s'era- « pêcher de pleurer et de soupirer. A Dieu il tendit n le gant de sa main droite. Saint Gabriel le lui a <( pris de la maini Mort est Roland, Dieu a son âm^ o au ciel !» — Un héros d'Homère envierait ce gant tendu au ciel par le preux mourant. C'est comme une arme que Itoland rend son âme à Dieu.

Le poème devrait finir lorsque Roland meurt. Il a pourtant encore une page admirable , celle où la belle Aide « aux crins d'or, aux yeux d'azur pâle a comme ceux des faucons après la mue, » se présente devant Charlemagne. — « Où est Roland, le « capitaine qui me jura qu'il me prendrait à « femme? » Charles pleure à chaudes larmes, et tire sa barbe blanche. — Hélas ! tu t'informes d'un li homme mort. » Et il lui ofTre son fils Louis en échange. — Aide répond : « Ce discours m'est « étrange. Ne plwse à Dieu, qu'après Roland je reste « vivante! Disant, elle blêmit, et tombe aux pieds de n Charles, morte à jamais. »

C'est le seul moment où l'Amour intervienne dans ce poëme vierge comme la Mort : il y lance la foudre et il disparaît. Hors de là les femmes sont bannies de la Chanson de Roland comme d'un cloître de moines militaires. Leur souvenir môme n'y pénètre pas. Lès preux n'ont que leur épée pour maîtresse; leur chair

n'est sensible qu'au fer. C'est Tépée qu'ils baisent en mourant ; c'est à Tépée qu'ils adressent letirs dernière adieux.

Tel est ce poëme auquel il n'a manqpié qu'une langue abordable. On refuse à notre race le génie épique : qui l'eut plus qu'elle au Moyen-Age où les Chansons de Gestes surgissent paf légions? L'Inde antique a seule égalé cette fécondité. Un trésor inouï de hautes traditions , d'images grandioses, d'idées poétiques est enseveli dans ces livres ; mais la rouille et les ronces d'un idiome barbare le dérobent à l'admiration. Il est gai:dé par les rauques vocables des dialectes gothiques, comme par les monstres difformes du blason. Ceci a tué Cela : la lettrjB morte a tué la pensée vivante. La France n'a pas eu, comme l'Italie, le bonheur d'avoir un Dante qui recueillît ces matériaux épars et les concentrât dans un monument éternel. Pendent interrupta. La sublimité naturelle ne suffit pas aux créations du génie humain : il y faut la clarté de la parole, la main et le travail de l'art. Les murs cyclopéens de la Grèce attestent par leur masse la vigueur d'une race athlétique : le voyageur les regarde à peine et court admirer Phidias dans le Parthénon.

La destinée poétique de Roland dégénéra en se prolongeant. Du poëme de Theroulde, austère et nu comme une tente, il passe dans une enfilade de fictions féeriques qui dénaturent sa sublime his-

toire, L'Italie sceptique du xti' siècle le prend pour Condottiere à tout faire de ses épopées romanesques : elle le surcharge de prouesses banales et d'exploits menteurs. L'Arioste fait de Roland 'héros de son poëme immense, et cette apothéo: est une décadence. Le martyr guerrier de Roncevai s'y transforme en paladin d'opéra, amoureux écervelé, taillant en pièces des géants de cartoi assiégeant des villes fantasmagoriques, chevaucha sur les nues, bataillant contre des fantômes ; fantôn lui-même dont se joue le magicien moqueur qui I évoqué. Arrachons-le à ces fictions profanes. Comn ce mendiant des Mille et une Nuits, qu'après i jour de règne imaginaire on reporta sur son grab pendant son sommeil, tirons Roland de l'empire d songes, et replaçons-le sur les rochers sanglan des gorges de Roncevaux. Sa place d'honneur, s( poste idéal est sur cette brèche des Pyrénées ( il tombe, en couvrant la France naissante de S( corps-

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