‹ Hommes et dieux (volume 2)Chapitre 34 sur 42 · LB DËCAHËBON DE BO · texte numérisé non relu

LB DËCAHËBON DE BO

Les poëtes ont aouvent parlé di rattache l'Amour à la Mort. Le Dé cace semble inspiré par cette frater Jamais poëme plus riant n'eut un sinistre. On entre dans ce jardin lère l'aurore de la Renûssance, encombrée de fossoyeurs, de porte de charrettes funéraires. La peste rence ; les morts courent les rues files par centaines, derrière un \ les conduit au cimetière, en récita les prières des agonisants. Le lloj et il fête son dernier jour par une Les vies s'éteignent comme les mi cathédrale dont les cérémonies s

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« Hélçis! — s'écrie le conteur, — que de grands « palais, que de belles maisons, que de nobles « demeurçs, naguère encore pleines de seigneurs, « de dames et de familles, se trouvèrent vides « tout d'un coup ! Que d'opulents héritages et de « grands trésors restèrent sans successeurs! Que « d*hommes vaillants, que de belles femmes et de « beaux jeunes gens que Galien, Hippôcrate et Escu- « lape eux-mêmes auraient jugés robustes et bien (( portants, dînèrent le matin avec leurs parents, u leurs compagnons et leurs amis, et s'en allèrent, le « soir, dans l'autre monde avec leurs ancêtres ! »

C'est du sein de cette mortalité que Boccace va faire sortir les prémices de la vie nouvelle. Au chant du Dies irœ il répond par des contes d'amour ; il sème les fleurs de la Renaissance dans le sol de cet immense cimetière , et la vie germe du sépulcre, sous mille formes riantes et gracieuses. — Les poètes ont souvent niché l'oiseau de Vénus dans le casque de la guerre; Boccace, plus hardi, le fait chanter dans une tête de mort.

Au milieu du deuil qui remplit Florence, sept jeunes dames et trois beaux jeunes gens se rencontrent dans l'église de Santa-Maria-Novella. Ils conviennent de fuir ensemble la cité mortuaire. Pampinea offre sa villa ; on l'accepte, on s'y réfugie, on s'y enferme comme dans une oasis de salubrité et de paix. Le banquet de Platon est dressé sous ses frais ombrages : chaque matin • un Roi ou une Reine,

élue par te sort, préside à la fête du jour. Les danses succèdent aux festins et la musique à la causerie. Après la sieste de midi, les dames et les cavaliers, groupés en cercle sur la pelouse dii jardin, 3e racontent tour à tour des histoires galantes. Le glas des agonies sonne dans le lointain : mais on peut le prendre de loin pour une sonnerie de fête. La brise qui souffle dans les orangers est peut-être pestiférée: qu'importe le poison caché dans la coupe, si le breuvage est exquis? Il fait bon de s'endormir bercé par ces jeunes voix émues ou rieuses, au son des violes, à l'écho des joies de ce monde qui semble finir.

Ainsi le Génie de la Renaissance s'éveilla, comme s'endormit le Génie païen, en raillant la mort. A tous les Jugements Derniers de l'histoire on voit se répandre, comme une grâce d'état, cette ironique insouciance du présent et de l'avenir. Antoine et Cléopâtre, cernés par Octave, organisent ce qu'ils appellent « la bande de ceux qui doivent mourir ensemble , » et cette troupe funèbre , dont les jours sont comptés, remplit Alexandrie de mélancoliques algarades. Le jardin délicieux et sinistre du Décaméron ne rappelle-t-il pas encore les Thermes tragiques où venaient s'évanouir dans les parfums les jeunes patriciens proscrits par les Césars ; où Pétrone , les veines ouvertes, dictait des vers licencieux dans la vapeur sanglante de son bain? 11 y a de l'effroi mêlé au charme qu'inspirent ces jeunes femmes, qui ou-

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blient dans les délices d'une villégiature élégante leur famille, leurs proches, leurs amis, leur ville qui se meurt. Le château de Pampinea semble une arche cruelle, dont les passagers couronnés de fleurs se / moqueraient des naufragés luttant contre les grandes eaux du déluge.

Le Décaméron est la chronique railleuse d'une société mourante , lue au chevet de son lit funèbre. Le héraut de la Renaissance y conduit en bouffonnant les funéi'aîlles du Moyen-Age, comme ces mimes qui, aux obsèques antiques, contrefaisaient les gestes et la physionomie du défunt. — La sculpture grecque entrelaçait des rondes de faunes et de bacchantes sur les parois des sarcophages ; le conteur florentin cisèle des bas-reliefs erotiques et des statuettes de moines luxurieux sur la tombe austère où le mort gothique, les mains jointes et les pieds en pointe , dort rigidement son dernier sommeil.

Ainsi, quelques années suffisent à détourner le cours des siècles et le penchant des esprits. Imaginez Dante témoin de la peste du xiv* siècle et survivant à ses hécatombes. Quel terrible chant des morts il aurait entonné sur les générations abattues I De quel souille puissant il aurait poussé ces grands essaims d'âmes vers leurs destinations éternelles I C'est de la vallée de Josaphat qu'il aurait contemplé ce carnage de l'humanité ; Boccace a choisi pourpoint de vue le Tibur d'Horace. On dirait que la sombre mise en scène de son livre n'est qu'un artifice d'ar-

tîste, un cadre de cyprès destiné à n volupté de ses contes et la beauté de s< Scheherazades du sépulcre, elles chanb faux qui tranche si largement autour d'e joie de vivre au fort de la mortl Quelle dange au milieu de cet automne de ta raci Si la peste surprenait une des conteuses p récit, elle descendrait aux Enfers, comme , une poignée de fleurs à la main.

Un demi-siècle à peine sépare le Dêcan Divine Comédie, et, en passant d'un livn TOUS franchissez une distance égale à cel pôles. Si les cent Chants du Dante ont des ce sont les cent Nouvelles de Boccace. ' le poète, rempli des haines et des amours natale, les transporte dans l'autre monde une Florence infernale et céleste, le conte ses récits à travers toutes les villes et régions. 11 fonde dans son livre cette cité de Cosmopoli qui, remplaçant la Rome devenir, pendant tant de siècles, la capil - de l'insouciante Italie. Les passions du qui saignaient et brûlaient encore ; ces d Noirs à Blancs, de Guelfes à Gibelins, que longeait dans l'éternité, comme si le tem] sait pas à les assouvir, le Dêcaméron 1 peine entrevoir. Elles y semblent aussi « aussi lointaines que les factions des Graci I proscriptions de Sylla. Que le Moyen-;

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parait sombre et farouche dans les cercles concentriques de la Divine Comédie ! Qu'il semble clair el frivole dans le labyrinthe du Décaméron ! Aux féroces légendes de la guerre civile, hurlées du fond des flammes, par des damnés formidables, succèdent des contes moqueurs racontés par d'aimables dames. Stratagèmes d'amoureux, ruses de courtisanes, joyeux adultères , farces bourgeoises enluminées sur le fond d'or de la vieille civilisation florentine. L'indifférence politique de Boccace n'a d'égale que son insouciance religieuse. Dès le seuil du livre, le conte des « Trois Anneaux » inaugure la tolérance sceptique de l'époque moderne. L'Église corrompue et déchue qui arrache à Dante de si furieux anathèmes , et qui lui fait jeter des papes dans les fossses de feu de l'Enfer, n'inspire au conteur que des fabliaux graveleux et des caricatures monastiques. Faux miracles et fausses reliques , intérieurs de couvent hantés par des Incubes en chair et en os, prêtres surpris par les maris dans le lit conjugal, comme dans le filet de Vulcain , le confessionnal servant d'entremetteur à l'Amour, et les ailes postiches de l'Ange déguisant les fornications du frate. Du monde des morts, encore retentissant de la voix du Dante, Boccace ne tire que des fantômes dérisoires qui en reviennent le sourire aux lèvres et clignant de l'œil d'un air déniaisé. — Tinguccio sort du Purgatoire pour dissiper les scrupules de son ami Meuccio, qui craint de commettre un péché mortel en courtisant sa

commère. — La vision d'Anastase {degli Honestî), dans une forêt de Ravenne, paraît d'abord effrayante. Il voit un cavalier basané, monté sut un cheval noir, qui poursuit une femme nue et éche'"'''i'" fi""' "'"' chiens rongent le sein et dévorent '.

chasse diabolique semble digne de c forêts vivantes de l'Enfer du Dant conte... le sauvage veneur est un an; la femme dévorée est une beauté crue née et châtiée pour lui avoir tenu I rigueur. La fantasmagorie dantesque morale anacréon tique.

Une sérénité imperturbable recouv Masque antique, ces facéties licencieu le style de Tite-Live que Boccace rai mérages de Florence. Ses périodes drapent de la toge consulaire Galanc malco. La langue romaine, dans laq rées ses comédies conjugales, leur de que revêtent, avec le temps, les bouf laires. Il y a dans son livre des scèi volages et de maris crédules, qui bas-reliefs antiques où l'on voit de que des nymphes demi-nues retiennei par les cornes.

Ne vous fiez point à cette bonhoc elle cache le génie florentin le plus sagace. Le désabusement complet, le la vie pratique, la sensualité positive

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fois qui caractérise Tépicuréisme italien, Tacquiescément ironique aux conventions de la vie percent, à chaque instant, sous Tapparente simplicité du conteur. Souvent aussi la malice subtile de certains récits, lorsqu'ils sont contés par Fiametta ou par Néiphile, font songer au sourire de la Joconde du \inci. Il en est d'autres dont l'impudeur robuste et hardie évoque devant les yeux ces grandes nymphes du Giorgione qui se promènent nues, dans la campagne ardente, devant de jeunes Vénitiens accoudés au bord d'une fontaine*

Tout n'est pas rires pourtant et moqueries plaisantes dans le Décaméron de Boccace. L'impression qu'il fait sur l'esprit est celle d'un été splendide entrecoupé de violents orages. Peu de larmes , mais des coups de tonnerre : aucune effusion de tendresse, mais, çà et là, de foudroyants éclats de passion. Quand l'amour vrai parait dans le Décaméron y il y sévit aussi terriblement que la peste de son exorde. On en meurt, et de mort subite, comme d'une blessure physique qui traverserait la poitrine en perçant le cœur, — Jérôme épris de Sylvestra, et la retrouvant mariée après deux ans d'absence, pénètre, la nuit, dans sa chambre. Il lui demande qu'elle lui fasse dans son lit une place pour mourir, et il y meurt en elOTet, tranquillement, naturellement, de son désir étouffé. — Simone, accusée d'avoir empoi- . sonné son amant, se justifie en mâchant à son tour la plante venimeuse qui Ta fait mourir.

Maïs la plus belle et la plus exquise de ces légendes de l'amour subit est cellç de Lise, fille de Bernardo Puccini, apothicaire de Palerme, devenue amoureuse de Pierre d'Aragon. Ne vous récriez pas sur la profession de son père, puisqu'un roi n'en a pas rougi* L'apothicaire, en ces temps anciens, n'était pas le personnage grotesque que Molière a fait; il tenait du médecin et de l'alchimiste. Avec ses drogues bizarres, ses pilules de pierreries et son or potable , la thérapeutique arabe lui avait transmis des formules de (( charmes » et d'incantations. Imaginez la jeune Lise assise au comptoir de son père, sous une image byzantine de saint Nicolas, le patron des pharmacopoles, entourée de belles maïoliques siciliennes aux dessins moresques, pleines d'ambre gris et de bézoards , et le cadre ne sera pas indigne du portrait.

Lise Puccini ayant donc, un jour de fête, vu le roi Pierre d'Aragon jouter à la catalane avec ses barons, s'éprend de lui ardemment : rff/Mî' ferventementes^innamoro. La fête terminée, elle ne cesse de penser à ce « haut amour; » mais désespérant d'y atteindre, elle tombe bientôt mortellement malade. Sentant sa fin approcher, elle prie son père d'appeler auprès d'elle Minuccio d'Arezzo, un jeune musicien en faveur auprès du roi Pierre. Minuccio arrive, et joue doucement de la viole devant le lit de la malade. Mais la musique ne fait qu'irriter sa fièvre : restée seule avec Minuccio, Lise lui avoue la flamme dont elle meurt :

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