‹ Hommes et dieux (volume 2)Chapitre 36 sur 42 · LE DÉCAMÉRON · texte numérisé non relu

LE DÉCAMÉRON

« ma vie. Du moment que je vous aimaî, je résolus « de faire toujours de votre volonté la mienne. Ainsi, (( non-seulement j'épouserai et j'aimeraile mari que « vous voulez que j'épouse et que j'aime ; mais, si « vous le désiriez, je me jetterais au feu avec joie. « Quant à l'offre que vous me faites d'être mon (( chevalier, vous qui êtes mon Seigneur et mon Roi, « vous sentez combien peu un tel honneur m'appar- « tient. Je ne veux donc point y répondre, et pour « le baiser, je ne l'accorderai qu'avec la permission « de la reine. » — La bonne reine permet cette chaste faveur, et le roi baise au front la jeune fille devenue sa dame. Puis il la marie à un de ses gentilshommes nommé Perdicon , en lui donnant pour dot les deux fiefs de Catellabota et de Geffalu. — « Et depuis, dit « en terminant Pampinea, il fut toute sa vie le che- (( valier de Lise Puccini, et dans tous ses faits « d'armes il parut toujours avec les devises qu'elle « lui envoyait. »

Ne souriez pas ; l'ironie romprait le charme de cette belle et naïve histoire. La chevalerie y brille dans sa fleur ; la royauté y apparaît bienfaisante et pure, telle que se la figurait l'imagination enfantine des premiers trouvères. Cela vous transporte dans l'âge d'or monarchique de Charlemagne et d'Artus. Ce jeune roi sage comme un patriarche, chaste comme un héros celte, est en même temps un cavalier accompli. Sa continence n'a rien d'emphatique: ce n'est pas celle d'un Scipion romain, mais d'un

gentilhomme consommé dans les secrets de '* et qui sait le prix de ce qu'il refuse. Ce désl ment magnanime lui donne quelque chose d( divin. Pierre d'Aragon , au chevet de Lise me rappelle l'Époux céleste que l'on voit. Mariages mystiques des vieux maîtres, pas neau au doigt d'une jeune vierge défal pâmée d'amour.

L'atroce énergie de l'âge dont on sort i aussi dans les vengeances qui remplissent toute une Journée du livre. — Trois frères poignardent l'amant de leur sœur et l'ensc dans un champ. La jeune fille va déterrer de son bien-aimé ; elle coupe sa tète avec un la dépose au fond d'un vase qu'elle remplit y plante un basilic de Saleme, et, nuit et je rose de ses larmes. Ses frères lui enlèvent c tragique : elle meurt dès qu'elle lui est arrs Si le Décaméron a ses Sganarelles, il a : Othello qui valent celui de Shakespeare. C contre des maris sinistres coulés dans le bt Ezzelin et des Ruggiero ; Nérons en raccouri diaboliques d'une méchanceté presque g tant elle est affreuse. — Tel ce mari qui fai à sa femme le cœur de son amant, préparé sonné en hachis ; et la dame lui demandant ce mets si exquis : « Que Dieu m'aide I c (i ne m'étonne point que vous trouviez bon u qui, vivant, vous a plu par-dessus tout

isO LE DÉCAMÉRON

m*mtiDiol io ne me ne maravigliose morto ve piacivlo cio che vivo piu che altra cosa vi piacque.

Malgré sa réputation graveleuse, c'est encore au groupe des. figures sérieuses du Décaméron qu'appartient la Fiancée du roi de Garbe^ cette Âlaciel si fatalement belle, vouée par le sort aux excès de l'amour et déchaînant, sans le vouloir, des orages de crimes et de catastrophes. Ses amants tuent pour la conquérir, et sont tués à leur tour par d'autres amants. Des lions ou des taureaux sauvages se déchirant autour de quelque superbe femelle, qui attend tranquillement l'issue du combat, voilà l'image d' Alaciel au milieu de ses prétendants. Elle passe de rapt en rapt, comme une captive antique, des bras d'un gentilhomme dans ceux d'un bandit, du palais d'un duc dans le harem d'un sultan : les vieillards même ont leur part de cette beauté mise au pillage. Alaciel résiste d'abord à chacune des violences que lui fait le sort ; puis elle cède et elle se résigne, et elle finit par aimer ceux qui l'aiment jusqu'au meurtre et jusqu'à la mort. Irresponsable et désirable encore, après tant d'aventures et de flétrissures : car, dit en terminant le conteur avec le sourire du vieux Salomon : Bocca bacciata non perde ventura^ anzi rinnuova corne fa la luna.

Vanité de la renommée 1 Dn homme construit, à la sueur de sa vie, un monument laborieux; le Temps passe, en détache une pierre, la plus petite souvent, l'immortalise, et fait du reste un mon-

DE BOGCACE. ■ m

ceau de cendres. Boccace était un savant illustre, plongé dans les hautes études de son temps. 11 composa de grands poèmes allégoriques et mystiques, des encyclopédies classiques, des traités d'histoire et d'érudition. Sa vie se passa, comme celle de Pétrarque , à fouiller et à exhumer les manuscrits de l'antiquité. A cinquante ans, il renonça aux lettres profanes, revêtit l'habit clérical, et se cloUra dans l'enseignement de la Divine Comédie. Il prêcha, dix ans, la parole de Dante dans une église, avec le zèle d'un théologien scrutant et commentant 1' Et toute sa gloire tient dans un hvre de contes licencieux, écrits pour amuser une princesse, qu'il renia énergiquement dans ses derniers jours I « Se grâce, a écrivait-îl à son ami Mainardo, ne lisez pas ce « livre à des femmes. Elles me prendraient, en « écoutant mes Nouvelles, pour un vil entremetteur, « un vieillard incestueux, un homme impur, et pera sonne ne serait là pour s'élever en témoignage et « pour dire : Il a écrit en jeune homme, et forcé par n qui avait puissance sur son âme. » Vains remords, protestations inutiles. L'imagination se représentera toujours Boccace sous les traits d'un Satyre aimable, assis au milieu d'un cercle de jeunes femmes, qu'ii fait tour à tour sourire et rougir. La postérité s'est moquée de la contrition du vieillard; elle l'a condamné à l'immortalité du J)êcaméron,

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