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quelle le poëte le compare; il engendre des milliers de petits bâtards faux, maniérés, alambiqués, pédantesques, qui transforment en jargon galant la langue de Sophocle, Ces Cupidons de pacotille fourmillent dans \ Anthologie, parmi de divins chefsd’œuvre. On y trouve « l’Amour mouillé, » « l’Amour noyé, » « l’Amour oiseau, » « l’Amour prisonnier, » « l’Amour laboureur, » u l’Amour chasseur, » « l’Amour écolier, )) i< l’Amour à vendre... » Ce ne sont que niches à Vénus, bouquets à Chloé, ex-votos de Cythère, cœurs en brochette, madrigaux mignards, vignettes libertines. Le miel corrompu coule à pleins bords; on marche jusqu’aux genoux dans les fleurettes artificielles de la décadence.
H faut dire que V Anthologie eut quatre éditions, dont la quatrième seule nous est parvenue. La première, recueillie par Méléagre, offrait la fleur des <1 poésies fugitives » de l’antiquité; la dernière, compilée dans le x“ siècle par un scholiaste du Bas- Kmpire, n’est plus qu’un fouillis et qu’un résidu. Les pièces fausses se sont glissées dans cette « glyptothèque » où tout était rare et de premier choix. Que de purs camées, que de fines intailles, signés du nom de Saplio ou de Stésichore, ont disparu des tablettes livrées au pillage! Et quel bric-à-brac les a remplacés !
11 en reste assez cependant pour faire de l’Anthologie, telle que nous l’avons, un des plus précieux reliquaires de la Muse antique. Le médiocre abonde.
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mais aussi l’exfiuis étincellci l’or pur brille parmi l’alliage et le clinquant entassés. Il est telle série de Y Anthologie qu’on pourrait comparer à ces bracelets bizarres que la mode recherche aujourd’hui : entre une piastre turque et une monnaie byzantine res-, plendit l’elligie sublime' d’une belle médaille sicilienne.
Méléagre, du moins, nous est resté tout entier, et ses cent vingt-huit épigrammes forment ce qu’on pourrait appeler le fond du trésor. Est-ce un Grec pur que Méléagre? Non, sans doute. Né eii Palestine, il passa sa jeunesse à Tyr et se retira dans l’île de Cos pour y vieillir longuement, à la façon d’ Anacréon, son aïeul. Lui-même signale son origine étrangère dans l’épitaphe anticipée qu’il avait com- ])osée pour son tombeau ; — « Ma nourrice est l’île « de Tyr, pour patrie attique j’ai eu la syrienne « Gadara. Moi, Méléagre, fils d’Eucrates, j’ai grandi (I avec les Muses, et ma pre'mière course s’est faite « en compagnie des Grâces .Ménippées. Que je sois « Syrien,- qu’y a-t-il d'étonnant ? 0 étranger! nous « habitons une seule patrie, le monde. Un seul Chaos « a engendré tous les mortels. Agé de beaucoup (( d’années, j’ai gravé ceci sur mes tablettes, en vue « de la tombe, car celui qui est voisin de la vieilli lesse n’est pas loin de Pluton. Mais toi, si tu m’a- « dresses un salut, à moi le babillard et le vieux, « puisses^tu atteindre toi-même à la vieillesse babil- « larde.» Ailleurs, Méléagre mêle gracieusement ses
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trois patries dans le salut funèbre que son Ombre implore ; — « O étranger! approche sans crainte. « Avec les âmes pieuses repose dans l’I^lysée, depuis « qu’il dort du dernier sommeil, ^léléagre, fds d’Eu- « crates, Méléagre qui a célébré l’ Amour aux douces « larmes, les .Muses et les (iràces enjouées. Son âge « viril, il l’a passé dans la divine Tyr et sur la terre « .sacrée de Gadai a; l’aimable Gos a abrité, a nourri « sa vieillesse. Donc, si tu es Syrien, mltmil si tu « es Phénicien, ArtÿrfoHf.' Es-tu Grec? khairf (adieu). « Et toi, dis de même. «
On définirait donc Méléagre en l’appelant un créole de race athénienne ; il y a du « sang mêlé « dans ses vers. L’atticisme s’y pare déjà des hyperboles de l’Orient; leur subtilité tourne au rallinement ; sa verve fiévreuse et sensuelle n’a plus l’ampleur qui caractérise l’inspiration des premiers Lyriques. Il est telle de ses épigrammes, qu’avec d’insensibles variantes on pourrait attribuer à un poète indien ou persan.
Ce titre û’ Epigrammes , que portent tous les opuscules de {'Anthologie , n’a pas le .sens que lui donne notre poétique. Les épigrammes grecf[ues n’afi'ectent pas, comme les nôtres, le ton satirique. Elles ont les ailes et la petite taille, mais non le dard des abeilles. Ce sont des miniatures d’idylles, des raccourcis d’odes, des jeux d’esprit qui n’ont qu’un trait, des élégies qui n’ont qu’un soupir, des groupes érotiques, exigus et fins comme les petits bronzes du
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musée de ÎSaples, des épitaphes si gracieuses qu’il semble qu’on écarte les fleurs d'une tombe pour les déchilTrer; des scènes agrestes ou maritimes qui tiendraient sur le cachet d’un anneîiu.
Méléagre, entre tous, excelle à ciseler ces ligurines poétiques. Quand son nom ne signerait pas les siennes, sa manière molle et ardente, spirituelle et tendre, les désignerait entre mille. Ce qui les distingue, je l’ai déjà dit, c’est une langueur asiatique relevée par l’atticisme le plus vif et le plus aimable. On dirait Alcibiade à la cour de Perse, vêtu de la robe traînante des Satrapes, mais lui donnant les plis de la chlamyde athénienne. La foule de ses maîtresses rappelle déjà le sérail. C’est d’abord Démo, puis Dorothée, puis Fanie, Timo, Timarion, Zénophile. A chaque épigramme une nouvelle femme surgit et s’entrelace à celles qui l’ont précédée. Elles-mêmes, ces filles de la Phénicie et de la Syrie, n’ont rien de la simplicité du gynécée grec. Les désirs brûlants qu’elles inspirent, les parfums étranges qu’elles exhalent, le luxe oriental de leur costume et de leur toilette, tout trahit en elles des prêtresses d’Astarté et des dévotes d’Adonis. Le poëte les agglomère en un trophée voluptueux; par instants, ce n’est plus sa maîtresse, mais son harem qu’il célèbre : « Ni « les cheveux de Timo, ni la sandale d’Héliodora, ni « le corps toujours parfumé de Démo, ni le tendre « sourire d’Anticlée aux grands yeux, ni les fraîches « couronnes de Dorothée ; non, non, ton carquois.
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« Amour, ne cache plus rien de ce qui, hier encore, « te servait de flèches : car en mon cœur sont ras- « semblés tous ces traits. » — Il se complaît dans ce désordre d’amours; les images de ses maîtresses dansent devant lui comme autour d’un homme enivré; il emprunte à toutes leurs beautés diverses pour en former sa multiple idole. Leurs formes s’accordent comme au son d’une lyre : chacune d’elles fournit sa nuance au bouquet, sa note au concert. — « J’en jure par les tresses de Timo, par « le corps odorant de Démo, dont le parfum en- « chante les songes, par les jeux aimables d’ilias; « j’en jure par cette lampe qui brille pour mes plai- « sirs et qui Consume mes forces, je n’ai plus sur « mes lèvres qu’un tout petit souffle que tu m’as Il laissé, Amour! Mais, si tu le veux, dis, et celui-là « même va s’exhaler. »
Parfois cependant ses épigrammes, lasses de voltiger sur ces femmes éparses, se reposent amoureusement sur une seule, et la voix émue de l’amour succède aux cris de la volupté. C’est à Zénophile qu’il- dédie cette Coupe où plus tard aurait pu tomber la larme du roi de Thulô : « Ma coupe a « souri de joie; elle dit que c’est pour avoir touché « la bouclie éloquente de Zénophile : bienheureuse ! (I Pourquoi maintenant ses lèvres collées sur mes « lèvres ne boiraient-elles pas mon âme d’un seul n trait? » — ■ C’est encore près de Zénophile endormie qu’il exhale ce vœu d’une jalousie passionnée :
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«Tu dors, Zénophile, tendre lige! Que ne puis-je « niainten<ant, Sommeil sans ailes, pénétrer sous tes « pau|)ières, afin que pas même lui, lui qui charme « les yeux mêmes de Jupiter, n’habite en toi, et que « moi seul je te possède! » — Une autre fois, il envoie un mouclieron bourdonner son message autour du lit de sa maîtresse : « O moucheron ! vole pour « moi, léger messager, ellleure l’oreille de Zénophile, « et murmure-lui ces mots : 11 veille, il t’attend, et « toi, oublieuse de ceux qui t’aiment, tu dors ! — Va, « vole, oui, vole, ami du chant , envole-toi; maisparle « bien bas, pom; ne pas éveiller celui qui dort à coté « et déchaîner sur moi ses jalouses colères. Si tu m’ait mènes cet enfant, ô moucheron ! je te coifferai d’une « peau de lion et j’armerai la main d’une massue. » — Ce moucheron déguisé en Hercule ne rappelle-t-il pas les délicates caricatures des vases grecs? En tout la Grèce excelle et domine. Comme elle atteint la Beauté suprême, elle crée, en se jouant, l’idéal du ÿoli et du badinage.
Timarion ne fait que passer dans les poèmes de Méléagre, mais elle y tiace des sillons de feu. Ce fut sans doute un de ces caprices qui ont l’ardeur et la brièveté de l’éclair. — « Ëros lui-même \plant par « les airs est tombé dans tes filets, et tes yeux, ô « Timarion , en ont fait leur proie. » — « Ton baiser, « Timarion, a de la glu; tes yeux ont de la flamme. « Celui que tu regardes, tu le brides, celui que tu
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« touches, tu le prends. » — Fanie ne dure que trois épigrammes; son nom grec, qui signifie petite flamme, présageait l’inconstance du poëte amoureux; mais cette lueur d’amour éclaire une ravissante marine d’archipel. — « Navires bien frétés, légers sur les « eaux, qui traversez le passage d’Hellé, recevant « au sein des voiles l’haleine de Borée ; si, dans l’île « de Cos, vous apercevez sur le rivage la petite Fanie « regardant vers la mer bleue, annoncez-lui cette « parole, ô bons navires : L’Amour le ramène, non « pas nautonnier, mais voyageur pédestre. — Et si « vous dites cela, voguez au plus vite, voguez à sou- « hait; Jupiter propice souillera dans votre voice lure. »
Enfin vient Héliodore, la vraie maîtresse de son cœur. Celle-là lui imprime la marque brûlante à laquelle Anacréon dit qu’on reconnaît les amants sin cères, « comme les Parthes se reconnaissent à leurs ce tiares, et les chevaux au stigmate empreint sur « leur cuisse. » Ce dut être une enchanteresse; son charme a passé dans les vers du poëte. Il vante sa séduction plus cjue sa beauté, sa parole autant que ses lèvres. Ou se la représente comme une de ces hétaïres que Platon admettait parmi ses élèves. Elle devait faire tous les matins cette prière que les Anciens adressaient à Vénus : c< Accordez-moi de ne <( rien faire qui ne soit agréable et de ne rien dire « qui ne plaise. » — « Au fond de mon cœur, —
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« s’écrie Méléagre, — l’amour a fait d’Héliodore qui « parle si bien l’àme de mon âme. » — 11 ne désire pas seulement Héliodore, il l’aime, il l’admire, il s’humilie devant elle. Son nom seul l’exalte et l’enivre; il le môle comme un philtre au vin qu’il boit et aux parfums qu’il respire : « Verse, et dis encore, en- « core, encore : « A Heliodore! » dis, et mêle son « doux nom au vin pur, pour que je boive ce nom « adoré. Kn souvenir d’elle, attache-moi sa guir- <1 lande d’hier tout humide de parfums. Regarde, « cette rose amoureuse est en larmes parce qu’elle i( la voit ailleurs, parce qu’elle ne la voit plus dans « mes bras. » — Le poète tresse de magnifiques guirlandes pour encadrer sa maîtresse. La jeune Ionienne apparaît dans une de ses épigrammes comme la Réatrix de Dante, à demi voilée sous une pluie de fleurs : « J’enlacerai la giroflée, j’enlacerai aux « myrtes le tendre narcisse, j’enlacerai les lis « riants, j’enlacerai le safran suave, encore l’hya- « cinthe pourprée, et j’enlacerai ensuite les roses « chères à l’amour, afin que sur les tempes d’Hélio- « dore la couronne frappe les belles boucles de sa Il chevelure, h — Si la couronne se fane sur le front de l’idole, sa beauté lui en parait plus radieuse : « Les Heurs se flétrissent autour du front d’Hélio- (( dore, mais elle n’en resplendit que mieux, fleur « des fleurs ! »
Héliodore meurt en pleine jeunesse, en plein printemps ; le poète la pleure avec effusion. Ne lui de-
mandez pas, cependant, les excès des douleurs modernes. Dans le désespoir même, l’Élégie grecque reste belle. Le sanglot n’altère point la grâce de ses lèvres; ses larmes coulent sans la flétrir, comme des gouttes de pluie sur le visage d’une triste statue. — « Ce sont des larmes que je t’olTre, Iléliodore, (( même là- bas, à travers la terre, reliques de mon « amour qui te suit chez Pluton; des larmes cruelles « à pleurer! et sur ta tombe amèrement baignée, je « verse en libation le souvenir de notre tendresse ; « car tu m’es chère jusque parmi les morts ; et moi, i> Méléagre, je m’écrie pitoyablement vers toi, sté- (1 rile hommage dans l’Achéron ! Hélas ! hélas ! où (I est ma tige adorée? Pluton me l’a enlevée, et la « poussière a souillé la fleur dans son éclat. Mais je « te supplie à genoux, ô terre, notre nourrice à tous, (I de presser sur ton sein, ô mère 1 de presser dou- « cernent cette morte tant pleurée. »
Les Epitaphes de Méléagre sont de ravissantes mélodies. Jamais flûte plus suave, jamais pleureuse plus touchante n’accompagna au bûcher les jeunes fdles frappées par une mort précoce. .Sa lyre baisse de ton pour bercer leurs âmes endormies; mais l’harmonie est la même. Sur le rhythme pur de ces chants funèbres, je crois voir défiler les Cànéphores du Parthénon, portant à leur épaule une urne cinéraire, au lieu de la corbeille de Minerve. — « Ce n’est pas un « mari, mais Pluton que Cléariste a reçu en présent •« de noces, quand elle détachait son voile virginal.
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<1 Déjà résonnaient les flûtes du soir auprès des « doubles battants de la chambre de l’épousée déjà « retentissaient sous des mains bruyantes les portes « nuptiales. Kt les flûtes du matin ont éclaté en san- « glots, et Hyménée a fait succéder au silence des M cris lamentables. Les mômes flandieaux qui de- (( vaient éclairer l’épouse marchant vers sa couche (I ne lui ont montré que la route des morts. »
A ce chant plaintif répondent, à travers les siècles, les cris qui remplissent le palais de Vérone, quand la mère, au matin, découvre Juliette inanimée sur son lit. — w 0 mon fils ! la nuit qui préci céda tes noces, — la mort est entrée dans le lit « de ta fiancée, — ■ et voici la pauvre fleur toute dé- « dorée par elle. — Le sépulcre est mon gendre, (I le sépulcre est mon héritier, — le sépulcre a « épousé ma fille... — Tous nos préparatifs de fête — « se changent en appareil funèbre. — Notre concert « devient un*glas mélancolique, — notre repas de « noces un triste banquet d’obsèques, — nos hymnes « solennels des chants lugubres. — Notre bouquet « nuptial sert pour une morte, et tout change de « destination, »
Elle est de .Méléagre encore cette délicieuse épitaphe qui semble tracée, du bout du doigt, sur la poussière d’un tombeau : — « 0 terre, mère univer- « selle, salut! Sois légère maintenant pour Aisigène, « elle a si peu pesé sur loi !» ■ .