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1æ paganisme hellénique consume le corps sur un bûcher triomphal ; du cadavre, il fait une belle flamme. Ü’homme se dissout comme le diamant, sans laisser après lui aucune des scories de la destruction. La mort n’apparaît dans le pur climat de la Grèce que sous sa forme la plus légère. Elle souille la vie comme Le flambeau symbolique que ses Génies funèbres foulent sous leur pied, et qui expire dans une molle fumée. Elle livre ses restes, à l’élément qui efface et qui purifie ; elle n’en extrait qu’un résidu diaphane, presque aérien, une poignée de cendres blanches : la poussière des ailes du papillon de Psyché.
Le judaïsme et le christianisme traitent plus durement la dépouille humaine; ils rendent la chair à la
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terre; ils la jettent nue et sans défense à la vermine du tombeau. Job dit à la pourriture; « Tu es ma « mère! » et aux vers du sépulcre : « Vous êtes mes frères et mes sœurs ! »
L’Égypte seule entreprit de lutter contre la destruction. Ce cadavre, que les autres peuples livrent à la terre qui 'souille, au feu qui dévore, elle le satura d'incorruptibles parfums ; elle enchaîna sous les bandelettes sa forme précaire, et l’arracha, en la séquestrant, aux métamorphoses de la corruption. Du mort elle lit une Momie, c'est-à-dire une statue pétrie dans un bloc de baumes.
C’est un phénomène unique entre tous, que celui de ce peuple occupé pendant des siècles à s’embaumer lui -même, à se creuser d’éternels sépulcres.- Pénétrez dans le quartier funèbre de Thèbes : la ville de la mort s’étale au milieu de la ville vivante ; silencieuse comme un sépulcre, active comme un laboratoire. Des .salles immenses s’y succèdent : leur perspective prolongée à perte de vue semble se perdre dans l’éternité. Là, sous la surveillance de prêtres lugubres, ceints de peaux de panthères, coillés de masques de chacals , la caste des embaumeurs vaque silencieusement à ses travaux funéraires. Là, des milliers de cadavres, que des mains savantes -élaborent, .s’élèvent lentement à la dignité de momies , en pa.ssant par toutes les phases de la chrysalide transformée et de la statue dégrossie. Les uns, vidés de leurs entrailles, s’emplissent
d’aromates; les autres plongent dans une chaudière de bitume, Styx lustral qui doit les rendre invulnérables à la corruption. Ceux-ci s’allongent sous des spirales de minces bandelettes; ceux-là, entrés déjà dans leur gaine de carton, n’attendent plus que le pinceau du scribe et du vernisseur.
La ville funèbre a ses hiérarchies; les momies ont Jeur aristocratie, leur bourgeoisie et leur plèbe. Un groupe de perruquiers, de peintres et d’orfévres s’attache au corps du roi, du prêtre et du riche; ils le coiffent de cheveux postiches , ils attachent à son menton la barbe tressée, ils insèrent des yeux d’émail dans les cavités de son masque ; ils le parent, pour la tombe, comme pour la chambre nuptiale d’une divinité. Cette toilette funèbre redouble envers les femmes de délicatesse et de luxe : elles ont leur gynécée dans la ville mortuaire, et leurs formes charmantes, ouvragées par des mains d’artistes, s’y métamorphosent en un vague mélange de parfums et d’orfèvrerie. On dore leurs .seins comme des coupes, leurs ongles comme des bagues, leurs lèvres comme des colliers. L’embaumeur les sculpte dans de gracieuses et chastes attitudes : presque toutes croisent pieusement leurs bras sur leur poitrine ; il èn est d’autres qui voilent des deux mains les mystères de leur beauté : Vénus de Médicis du tombeau. Plus touchante encore, une mère exhumée à Thèbes serre sur son cœur une petite momie d’enfant nouveau-né. Ici rernbauinement surpassé la sculpture : ce n’est
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pas dans une matière insensible, c’est dans la vie même, dans la chair, dans ce (pii soulTrit et qui palpita que fut taillé ce groupe maternel.
Les momies de seconde classe sont enfermées dans des boîtes moins riches et sous des suaires plus grossiers ; les pauvres et les esclaves, empaquetés à la bâte dans des corbeilles de branches de palmier. On a souvent comparé les bibliothèques à des cimetières; on pourrait ici retourner la comparaison et l’appliquer strictement à la nécropole égyptienne. Ne sont-ce pas des livres que les momies adossées le long de ses murs, avec leurs suaires de papyrus et leurs étuis couverts d’écritures et de hiéroglyphes? Les unes, magnifiquement reliées, racontent les gloires delà royauté et les mystères du sacerdoce ; les autres, revêtues de cartonnages vulgaires, ne renferment que les secrets de la vie commune; les dernières, enfin, brochées sous une vile enveloppe, ne disent que la misère et la nudité de l’esclavage perpétuées par delà la tombe.
Mais il est une égalité que la vieille lîgypte reconnaît : c’est celle de la conservation dans la mort. L’embaumement saisit le pauvre comme le riche; l’esclave qui travaille, sous le fouet de l’inspecteur pour un salaire de trois oignons crus, à la pyramide, comme le Pharaon qui la fait construire pour y loger son cercueil. Les estropiés, les lépreux, les êtres déformés par l’éléphantiasis n’échappent pas à cette saumure implacable ; ils ont leur maladrerie dans la ville
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funèbre, où des embaumeurs spéciaux salent et préparent leurs chairs purulentes. Le fœtus même se momifie : ce qui n’a pas vécu fait semblant de survivre. Que dis*je ? cette folie sacrée franchit le règne animal; elle s’étend aux bêtes, aux oisea'ux, aux poissons, aux insectes, à ce qui passa dans le monde , sans y laisser d’autres traces qu’une empreinte sur le sable, qu’un nid sur la branche, qu’un sillage sur le flot du Nil. On embaume les chats, les chiens, les crocodiles, les rats, les scarabées, les musaraignes, les œufs des serpents. La plus petite , la plus fugitive goutte de vie, fixée par une atmosphère d’aromates, se cristallise, devient éternelle. L’Ëgypte s’insurge contre cette loi de la nature qui veut que tout rentre, que tout se dissolve dans l’universelle chimie qui renouvelle la matière; elle accepte la mort, mais elle lui défend de détruire. A sa puissance de corruption ellexippose une pharmacie énergique, un acharnement séculaire, une théologie qu’on pourrait définir : l’hygiène sacrée du cadavie.
Mais où parquer ces générations immobiles qui tiennent, après leur mort, autant de place que de leur vivant? L’Égypte ne recula pas devant le problème ; ce peuple embaumeur se fit fossoyeur ; il inventa une architecture souterraine qui répétait en les grossissant les énormités de son architecture exté- • rieure. Imaginez un homme dont le regard percerait le sol ; il aurait, en Égypte, l’effroyable vision d’un monde souterrain correspondant au inonde du dehors,
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dix fois plus vaste, cent fois, plus profond, mille fois |)lus peuplé. Chaque ville se réjjercute en nécropole; chaque maison bouche un puits mortuaire ; sous le pied de chaque homme qui passe s’étend, comme sa racine, dans les entrailles de la terre, une fde superposée de momies dont le bout plonge dans des profondeurs insondables. L’Égypte n’est que la façade d’un sépulcre immense; ses pyramides sont des mausolées, ses montagnes des ruches de tombeaux ; le terrain sonne creux dans ses plaines, épiderme de vie drapé sur un cbarnier gigantesque. Pour loger ses cadavres, elle s’est conveitie elle -même en cimetière ; elle s’est dédiée, en quelque sorte, à la Mort.
L’exemple parlait de haut : dès qu’un Pharaon montait sur le trône, on commençait à construire sa tombe; tant qu'il vivait on y travaillait; la hauteur ou la profondeur de son sâfiulcre se mesurait à la durée de son règit^. Chaque jour il voyait grandir la pyramide ou s’allonger l’hypogée qui engloutirait sa momie. La mort était l’unique horizon de ces hommes voués aux idées, aux travaux posthumes. Parcourez les hypogées sacerdotaux ou royaux creusés dans l'épaisseur des montagnes : vous traversez de sombres et splendides enfilades de chambres, de salles, de galeries, où des milliers de mains se sont usées à tailler la pierre, à peindre les murs, à dérouler dans le roc d’interminables panneaux d'hiéroglyphes. Les jeux, les chasses, les festins, les ba-
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tailles, tout le poëme de la vie, sculpté et colorié avec une grandiose élégance, est enseveli dans ces catacombes. Et ce luxe de l’art n’est là que pour récréer les yeux d’émail ou de carton peint d’une momie ! Aucun regard vivant ne profane ce§ musées cryptiques. Les peintres et les sculpteurs qui les ont décorés de la base au faîte ont travaillé pour la Nuit et pour le Silence. A peine le corps en avait-il pris possession, que la porte disparaissait sous des .quartiers de rochers. La montagne se refermait sur • le palais funèbre; elle le dévorait en quelque sorte, elle le digérait, elle l’assimilait à sa masse aride. Il n’existait plus que sur la carte des prêtres, seuls géographes du monde sépulcral.
Si ce monde mystérieux avait gardé son secret, si les spoliateurs n’avaient pas le flair das hyènes pour découvrir les tombeaux cachés, et si l’Égypte, inviolée jusqu’alors, ouvfait subitement le catafalque intérieur dont sa surface n’est que le portail , quel spectacle s’étalerait au monde des vivants! Quarante siècles embaumés 1 un Jugement Dernier de momies ! l’histoire humaine et l’histoire naturelle des générations d’hommes et d’animaux qui, depuis les Rois Pasteurs jusqu’aux Ptolémées, foulèrent le sol du Delta, miraculeusement conservées! — Voici Sésostris et voici Joseph ! — Ce crocodile orné de pendants d’oreilles était adoré dans les viviers-ide Memphis. — L’encens brûlait devant cet ibis auquel le temps n’a pas enlevé une plume. — Posez la main
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sur ce suaire brodé de perles : là palpitait le cœur de ^ Cléopâtre. — Et l’aspic tpii mordit son bras blond comme l’ambre, il dresse à côté d’elle sa tête acérée!... Au parfum qu’il exhale, on dirait qu’il sort de son |>anier de figues et de fleurs.
Quel fut le principe du fétichisme mortuaire qui caractérise la race égyptienne? C’est à sa mythologie qu’il faut demander le sens de ses étr<mges funérailles. Selon la doctrine de ses prêtres, l’âme dépendait du corps, même après leur séparation. Elle le' reflétait de loin dans ses incarnations successives; elle ressentait par delà le temps et l’espace ses mutilations et ses flétrissures. Son individualité spirituelle tenait à l’intégrité de sa dépouille matérielle. De là, ces soins infinis du cadavre, et l’inviolab’dité qu’on lui attribue. 11 est le gage que l’homme laisse après lui en partant pour le voyage inconnu, sa caution, son répondant, l’hypothèque de sa destinée.
Ajoutez encore à cette raison toute-puissante la piété des morts portée à son [)aroxysme. Vertu sans doute, mais vertu fatale lorsqu’elle s’exalte jusqu’au fanatisme. Ce culte de la mort fut la plaie historhpie de l'Égypte, plaie plus terrible que celles dont la frappa Moïse. C’est une mauvaise école que le sépulcre; il enseigne l’immobilité, l’engourdissement, le sommeil. Un peuple tombe vite dans la décadence lorsqu’il ne fait que monter et redescendre les escaliers d’un tombeau. Qu’il tente un progrès, qu’il
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cherche une voie nouvelle, qu'il dépasse la borne prescrite, et il trouvera, rangée en bataille, toute , une armée de momies pour le repousser. Est-il plus sage que .ses ancêtres, qui le regardent si gravement dé leurs yeux chargés de siècles, et dont le corps couvert d’hiéroglyphes s’identifie au dogme qu’il allait enfreindre? On échappe à la doctrine orale, immémoriale, évanouie avec les hommes qui jadis la représentaient sur la terre; mais la tradition embaumée, empaillête, palpable, simulant la vie, comment la braver ? — Rentre, vieille Égypte, dans l’ornière creusée par le bœuf que ton peuple adore, et qui symbolise sa morne routine! Retourne à tes vieilles idoles aux têtes d’éperviers ou de singes, tandis que les Dieux charmants et superbes qu’elles ont enfantés sans le savoir répandent sur le monde la vie, la liberté, la lumière! Taille des sphinx à la face aus.si bestiale que la croupe, pendant que Phidias sculpte dans le marbre du Pentélique les divinité^ de l’héroïsme et de la sagesse ! Inscris péniblement à coups de marteau sur tes obélisques des grimoires sacrés, à l’heure où Homère chante par les sentiers des Gyclades, où la parole de Platon voltige dans la Grèce sur les ailes des abeilles qui visitent ses lèvres! Te voilà prise dans le cercle de l’immobile serpent qui se mord la queue autour de l’éternel cadran ! Ton passé momifié te barre l’avenir ! Joue, peuplegnome, avec ces poupées funèbres qui perpétuent ton enfance; vernis leurs masques, peins leurs
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yeux, colorie leurs gaines des bariolages que pres- . crit le rite ; endors-les dans leurs sarcophages en niurniurant les litanies inintelligibles que tes prêtres t’ont enseignées! Point de bruit surtout : arrière la poésie, la philosophie, l’éloquence! le dernier des sacristains d’isis en sait plus long qu’elles... On parle bas dans le pays des tombeaux !
Kt puis, de toutes les formes de la sépulture, l’embaumement est la plus choquante. Cette gauche parodie de la vie révolte l’intelligence; cette factice perpétuité du corps semble nier l’immortalité. Je crois voir les ailes de l’ànie s’empêtrer dans cette glu d’aromates ; je crois la voir mise sous les scellés de ces ligatures ! Comment une chose si légère laisserait- elle après elle cette lourde dépouille ? Mieux vaut mille fois l’anéantissement apparent de la forme humaine qu’une conservation si artificielle et si laide! Certes, je comprends l’effroi qui s’attache aux hideuses images de la destruction ; je comprends que les yeux de l’amant ou du fils voient avec horreur la lente dissolution de l’être aimé, à travers la terre qui le couvre. J’envie cette flamme du bûcher grec qui brûlait la prison pour délivrer la captive, et qui enlevait le corps, comme un aigle d’apothéose,^ avant que la pourriture eût eu le temps d’approcher. Je regrette même les funérailles , cruelles en apparence , de ces tribus guèbres qui, craignant de souiller le sein de la terre en y déposant le cadavre, l’exposent sur un rocher.
où il sert de pâture aux oiseaux de proie. — « Quelle « est, demande Zoroastre à Ormuzd, dans le Zend- « Avesta, la troisième chose qui déplaise à cette « terre que nous habitons et qui l’empêche d’être (I favorable? » Orn)uzd répondit : « C’est lorsque,
Il après l’avoir bien unie, on y construit un tombeau « dans lequel on met les cadavres des hommes. »
« — Lorsqu’un homme meurt, dit encore le Z,end- <i Avesta, dans les vallées où sont situés les villages.
Il les oiseaux s’élancent du haut des montagnes.
Il descendent dans ces gorges, et, se jetant sur le Il corps de cet homme mort, ils le mangent avec « avidité. Ensuite les oiseaux s’élèvent de ces gorges « sur les sommets des montagnes. Leur bec , dur « comme l’amande, porte la chair morte et la grais.se « sur ces montagnes. De cette façon, le cadavre de Il l’homme est transporté du fond des vallées sur le <( haut des montagnes. » — Ces obsèques aériennes ont encore leur grandeur et leur poésie. Qui ne préférerait la dévorante morsure des vautours à la lente piqûre des vers du sépulcre? A défaut de la flamme qui di.ssout et qui transfigure , quelle plus rapide transformation de la vie? Le corps di.spersé prend les ailes des oiseaux de haute envergure; il monte avec eux vers les cimes, il plonge dans l’éther , il participe à la vie des régions sublimes. Le héros d’une chanson grecque se réjouit d’ètre dévoré par un aigle ; — « Mange, oiseau, repais-toi do ma « force, repais-toi de mon courage, ton aile en de- •'
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« viendra plus grande d’une aune et ta serre d’un <1 empan. »
Mais enlin la terre finit par purifier comme le feu; comme lui, à la longue, elle réduit en cendres. Cette fomie morte que l’imagination n’exhumait qu’avec épouvante, elle s’ abrège, elle s’amoindrit, elle s’évanouit par degrés du monde visible : à ses traits défigurés se substituent bientôt les lignes idéales, les contours fuyants d’une apparition... La voilà entrée dans les régions de la mémoire et des ombres! L’esprit l’évoque de la même façon qu’il conçoit l’idée ou le rêve. Qu’elle est belle et touchante cette métamorphose, et combien la fixité de l’embaumement paraît grossière auprès d’elle ! N’est-ce pas attacher une puérile importance à notre effigie périssable que de la restaurer péniblement lorsqu’elle a perdu sa valeur? Eh quoi ! la beauté s’efface, la jeunesse se fane, son vêtement de chair se déchire à chaque tgurnant du chemin, et l’homme s’acharnerait à disputer au néant les restes de la maladie et de la vieillesse, ce qui n’est plus même lé masque et le costume de la vie! Le beau spectacle pour l’âme qui vient d’aborder au monde éternel que de voir se dessécher pendant des siècles, sur l’autre rive, le haillon qu’elle a dépouillé !
De même, ces mausolées égyptiens, qui entassent des rochers pour enterrer une momie, indignent l’esprit par leur hyperbole. Le tombeau ne doit pas
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sVcarter trop démesurément de la taille humaine; le coi-ps est limité si l'ânie est infinie. Le monde n’est pas assez large pour contenir la mémoire d’un héros, mais c’est trop d’une montagne pour enfermer son cadavre. Est-ce la carcasse de Léviathan ou les ossements d’un Pharaon que renferme la grande pyramide? Quoi libras in Alexandra? Une ^rne, une croix noire, un turban sculpté, c’en est assez pour qui vécut quelques jours.
J’ai vu, dans le cimetière de Nuremberg, une tombe plus grande à mon sens que tous les hypogées de l’Égÿpte, avec les colosses qui les gardent et les panégyriques en lettres de dix coudées gravés sur leurs parois. C’est une simple dalle sur laquelle est écrit ce seul mot : Remrgam ! « Je me relèverai ! » Cri sublime poussé par une pierre nue, par un cercueil en lambeaux, par des ossements en poussière, mais qui affirme plus haut l’immortalité que les pyramides, les sarcophages et les momies indélébiles de l’antique Egypte.
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Ce n’est point sur le type classique du Tyran qu’il faut mesurer et juger Néron. La politique entre pour peu dans ses crimes: ils dérouteraient tous les raisonnements et tous les calculs. La logique n’a rien à voir dans cet amalgame chimérique de fou et d’histrion, de scélérat et de dilettante. Il appartient à \' aliénisme historique, une science à créer et dont relèveraient la plupart des mauvais Césars.
Néron est un enfant gâté, auquel le hasard a donné
le monde pour jouet; un enfant méchant et robuste,
dont aucune résistance n’a jamais refroidi la cervelle ni calmé les nerfs. Il veut et il peut ; et il veut à tout moment, et sa volonté, surexcitée par l’exécution immédiate, s’enfle, grandit, s’exagère, s’étend démesurément, s’agite avec convulsions et se heurte
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contre l’impossible. — La lune dans un seau d’eau ! finit ptar demander l’enfant colérique, auquel on n’a jamais rien refusé. — La tête du genre humain ! ce sera le dernier souhait des Césars.
Ce n’est pas à un germe de vertu, c’est à l’inexpérience de la tyrannie qu’il faut attribuer son calme début. 11 essaie les âmes, il sonde la bassesse humaine, il mesure la « Voie Scélérate » qu’il peut parcourir. Tout au plus , [)endant ses premières années de règne, s’amusera-t-il à rôder la nuit par les rues de Rome, en pillant les boutiques et en battant les passants. Ce sont lâ jeux de prince. Le peuple tend le dos et ne fait qu’en rire. 11 faut bien que César s’amuse. Bientôt il passe à des exercices plus sérieux : il empoisonne son frère publiquement, effrontément, au milieu d’une fête. A la première gorgée du breuvage préparé par Locuste, Britannicus tombe mort à la renverse, sur les coussins de son lit. Les convives s’effrayent ; mais le maître n’a pas sourcillé ; ils se modèlent sur ce visage impassible et reprennent les rires commencés : « Après un moment de silence, dit Tacite, la gaieté du festin se ranime. Pnst brève sileutium, repetita eonvivii Uetitia. »
L’impunité l’excite. Usante d’un bond aux bornes du crime. Agrippine le gène, il décide sa mort. D’abord, il fait construire un vaisseau qui doitl’écra- .^er ou la noyer en pleine mer. L’ironie s’ajoute au parricide : avant de l’embarquer sur le navire meur-
trier, il lui donne une fête à Baïa; et, en prenant congé de cette mère qui va mourir, il la baise sur les yeux, comme pour les lui fermer. xMais le vaisseau se détraque; le flot qui devait engloutir Agrippine « recule épouvanté, » comme celui du poète, et la dépose sur la plage. Néron s’impatiente et s’irrite. Ses deux graves précepteurs, Sénèque et Burrlms, restent muets devant sa colère : ils ne sont plus de force à museler le jeune tigre, ils y renoncent, ils ont peur. Burrhus lui-même désigne l’homme proportionné à l’énormité du forfait. Anicetus et ses licteurs vont frapper Agrippine au ventre. A peine versé, le sang maternel dégrise un moment Néron. Il se repent, il s'effraye, son imagination d’artiste se trouble et s’ébranle. « La face des lieux, qui, dit Tacite, ne change pas comme celle de l’homme, » lui représente le visage mort de sa mère. Il entend sifller le fouet des Furies, et la trompette funéraire embouchée par un fantôme invisible sonner autour du tombeau d’Agrippine. La nuit qui suivit le meurtre, il rêva, dit-on, pour la première fois : le spectre de sa mère lui ouvrit la porte des songes. Mais le monde s’empresse de rassurer son maître. Les centurions et les tribuns viennent baiser sa main comme pour lécher le sang qui la couvre; l’encens fume dans les villes de la Campanie, son retour à Rome est un monstrueux triomphe. Le Sénat vient au-devant de lui en habits de fête. L’assassin monte au Capitole et rend grâces aux Dieux.
Trois protestations muettes votèrent seules contre le crime glorifié. Tliraséas sortit du Sénat quand on décréta que le jour de naissance d’Agrippine serait mis au nombre des jours néfastes; une main inconnue attacha, la nuit, au bras droit de la statue de Néron le sac de cuir dans lequel la loi cousait vivants les parricides avec une vipère et un singe; et un nouveau-né fut trouvé dans une rue de Rome portant cette inscription vengeresse : « Enfant abandonné, de peur qu’il ne vienne h tuer sa mère. » Des prodiges, selon Tacite, protestèrent aussi contre le forfait. La nature outragée se vengea par des monstruosités et des météores. Le soleil s’éclipsa, ainsi qu’au repas d’Atrée, une femme accoucha d’un serpent, et la foudre tomba dans les quatorze quartiers de Rome, comme pour la piirilier par le feu.
Ce monde moral à la renverse était fait pour ébranler les cœurs les plus fermes, les intelligences les plus droites. Quel vertige devait-il produire sur l’adolescent effréné qui le dominait du. haut d’une toute-puissance sans obstacle et sans garde -fou? Au-dessous de lui., une terre avilie sur laquelle a passé le niveau de la servitude ; des peuples humiliés, prosternés, vautrés; rien qu’une vague mosaïque de tètes aplaties. Au-dessus, des Dieux lointains et indifférents, dont il est l’égal, et parmi lesquels l’aigle envolé de son bûcher funèbre le transportera de plein droit. « Lorsque, ta carrière « achevée en ce monde, — lui chantait Lucain, —
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« tu remonteras tardif vers la voûte céleste, soit « que tu veuilles tenir le sceptre des deux, soit « que, nouveau Phébus, tu veuilles éclairer ce « monde que n’alTligera pas la perte de son soleil, « il n’est pas de divinité qui ne te cède sa place, et a la nature te laissera prononcer quel dieu tu veux « être, où tu veux mettre la royauté du monde. Ne <1 te place pas à une des extrémités de l’univers; « l’arc du monde perdrait l’équilibre et serait en- « traîné par ton poids. Choisis le milieu de l’éther, « et que là le ciel pur et serein n’oil'usqtie d’aucun « nuage le rayonnement de César! » Ainsi isolé entre ces deux grands vides, entre ces deux néants de la responsabilité et de la conscience, le César romain perd toute vue lucide, tout aperçu de rapports, tout sentiment de juste et d’injuste. Sa per- •sonnalité envahit 1a terre; il est le chiflre d’un zéro immense qui s’annule exprès pour le faire valoir. C'est plus qu’un dieu, c’est le Destin; il s’en attribue la puissance aveugle, la tyrannie sans appel, les irresponsables caprices; il en revendique le droit de mort absolu, fatal, inintelligible, tel que l’exerce en apparence la Nature.
Quel spectacle que le règne de Néron après le meurtre d’Agrippine ! La société se laisse décimer avec l’obéi.ssance passive d’une armée. La nation n’est plus qu’un troupeau marqué du stigmate uniforme de l’esclavage, et parmi lecjuel le maître tire au hasard ses hécatombes quotidiennes. Les vies
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illustres s’éteignent sur tous les points du monde comme les mille flambeaux d’une fête qui finit. Pour l’élite, l’existence assurée est une exception. Tacite signale, en s’en étonnant, la chance d’un personnage consulaire qui résolut l’énigme de vivre : « Mem- (1 mius Régulus, dit-il, put vivre en paix, parce que « l’illustration de sa race était nouvelle èt que sa « fortune n’attirait pas l’envie. » Aucune lutte, aucune révolte. L’héroïsme, la gloire, la vertu, s’offrent d’elles-mômes au couteau, bientôt Néron supprime les hommes et les instruments du supplice. A quoi bon cet appareil qui suppose l’éventualité de la résistance? C’est volontairement que la victime désignée doit se vouer à la mort; c’est de sa propre main qu’elle doit la subir. Le suicide devient une mode à Rome, comme il l’est encore au Japon. Dans cette Venise de l’Asie, le courtisan ou le fonctionnaire en faute n’attend pas l’ordre du Taïcoun pour mourir. Dès qu’il .s’est reconnu coupable, dès qu’il a constaté sa disgrâce, il se fend en croix le ventre avec ses deux sabres. Il a appris et il répète, depuis son enfance, l’escrime de ces coups de sabre, qu’il s’est accoutumé à considérer comme sa fin probable. De même les citoyens romains, avertis par le tribun que l’heure est venue, s’ouvrent les veines avec un canif et se mettent au bain pour mourir. Ainsi font Ostorius, Antinus, Vestinus, Torquatus et tant d’autres.
Était-ce juste impatience de sortir de la vie, ou
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servilité machinale, ou habitude de la mort? Quoi qu’il en soit, les plus illustres et les plus forts obéissent passivement à la consigne funèbre donnée par César. Corbulon, le vainqueur de l’Orient, duquel Tiridate, étonné qu’un tel homme souffrît un tel maître, avait dit ironiquement à Néron : « ïu as en « Corbulon un bon serviteur, » — se tue ems’écriant : « Je l’ai bien mérité! » Plautus, exilé en Asie, loin des licteurs et des prétoriens, n’a qu’un mot à dire pour soulever des légions; et il tend sa gorge au glaive d’un eunuque avec le fatalisme d’un pacha de la vieille Turquie baisant le nœud coulant que le* Muet lui présente. Vêtus, un homme de la vieille Rome, informé de sa condamnation prochaine, se hâte de la prévenir ; il s’enferme avec sa femme et sa fille , les perce du stylef dont il va se frapper, et meurt en famille, comme il a vécu. Sénèque dicte des sentences dans sa sanglante baignoire, Lucain y corrige son poème, Pétrone ouvre ses veines, les referme, les ouvre encore; il joue avec la mort, la provoque, l’éloigne, la rappelle; il chante, soupe, récompense des esclaves , en fait châtier d’autres, et compose une satire érotique pendant les entr’ actes de son voluptueux supplice. Thraséas fait à Jupiter Libérateur une libation du sang qui s’égoutte de son artère appauvrie par l’âge. La lancette du chirurgien, devenue l’arme du supplice, est l’effrayant syn>bole de ce temps, où la mort était vraiment l’unique et héroïque remède de la vie.