NÉ II O N
Le Stoïcisme même, dont la secte rigide offrait, au milieu de la dissolution romaine, le seul noyau de résistance autour duquel pût se former une conspiration, enhardit par sa résignation ce règne effréné. 11 l’accepte comme une grande école de douleur et de sacrifice : au lieu de glaives, il n’a que des sarcasmes à enfoncer au cœur de Néron, — Démétrius lui répond : « Tu me menaces de la mort, « la nature te rend ta menace. » Canius Julius, allant au supplice, se fait assister d’un philosophe comme d’un confesseur. — « Vous me demandez, « dit-il à ses amis, si l’âme est immortelle. Je vais « le savoir, et, si je le puis, je reviendrai vous Je <i dire. » Quelques-uns, graciés par César, rejettent sa grâce et se tuent, ne voulant pas manquer l’occasion.
En dehors des thermes tragiques où meurent les héros et les philosophes, le règne n’est qu’une farce grandiose, dont le prince est à la fois l’histrion et l’imprésario. Le Smge de l’apologue, lorsqu’il a déposé la foudre avec laquelle il parodie Jupiter, revient à ses gambades et à ses grimaces naturelles; or, Néron est un comédien avant tout. L’Empire, pour lui, n’est qu’un tréteau colossal, où il parade devant un parterre de nations. Chanteur, mime, athlète, danseur, acteur, il prostitue à toutes les momeries du Cirque, à tous les oripeaux du théâtre la majesté souveraine. Son voyage en Grèce est le Roman-Comique d’un cabotin couronné. Parti à la
NÉRON
tête d’une armée de cinq mille claqueurs, — Augustani, — il chante, lutte, pose, déclame dans toutes les arènes helléniques. — Il chante du nez, il tombe de son char, il danse gauchement, car ses jambes grêles fléchissent sous le poids d’un ventre proéminent. Et ce peuple d’artistes crie, applaudit, admire, feint de se pâmer devant les pirouettes et les roulades du Divin Néron! On lui décerne dix-huit cents couronnes ; on traîne aux égouts, pour faire place aux siennes, les statues des anciens vainqueurs des Jeux Olympiques. Le terrible comédien réussissait à coup sûr : sa supériorité dans les tragédies de la vie réelle lui assurait le premier rang dans tous les genres de l’art dramatique. Paraître sur un théâtre avec Néron était aussi dangereux que de jouer à la main chaude avec le léopard de la fable. Aussi l’athlète le plus robuste tombe-t-il, les jambes en l’air, à son premier coup de poing; le cocher qui court avec lui fait prendre à son char le train d’une charrue; la voix la plus mélodieuse alfecte l’enrouement ou tombe d’extinction lorsqu’elle alterne avec la voix de César. — Seul, un virtuose de Corinthe s’avisa de chanter juste dans une de ces représentations impériales; on l’applaudit, il fut perdu! Sur un signe de Néron, les autres acteurs, le poussant contre une colonne du théâtre , lui percèrent la gorge à coups de stylet.
Car le sang était le vin de ces grotesques orgies. Dans toutes les farces de Néron , la xMort joue son