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rôle. — Voyez ce cocher , habillé de vert, lancer son char dans les jardins du Vatican. Le quadrige galope entre deux rangées de flambeaux étranges. Lue odeur de chair brûlée s’en exhale, la flamme crie, la fumée râle... Ces torches vivantes sont des Chrétiens empalés et enduits de cire. Néron fait rouler son char infernal à travers une illumination de martyrs !
Il est curieux d’observer la démence croissante de cet halluciné du pouvoir. Son cerveau se ramollit à mesure que s’endurcit son cœur. Son masque d’histrien finit par dévorer les contours césariens qu’avait gardés sa figure. Dans les trois dernières années ^e son règne, ce n’est plus qu’un mime effréné qui contrefait les Dieux. 11 n’a plus même la politique du meurtre, la courte mais droite logique du poignard; il tue à tort, à travers, par crises, par accès, sans motif, et comme pour satisfaire un besoin physique de tempérament. Ses luxes, ses vices, ses orgies, ses caprices, tournent à l’hyperbole orientale. Étant un monstre, il vise au monstrueux. Ses désirs sont des Chimères qui cherchent leur proie. 11 remplit Rome, la ville positive, des fantasmagories du de.spotisme asiatique. Pour la refaire, il la brûle, et sur les ruines de ses quartiers incendiés il se bâtit la Maison d’Or, un palais qui envahit trois des Sept Collines, qui a des lacs pour pièces d’eau, des plaines et des forêts pour jardins, dont les souterrains mêmes sont couverts de fresques, dont les salles lambris-
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sées d’ivoire tournent avec un mouvement de sphères et répandent des pluies de parfums par leurs voûtes changeantes comme le ciel. Il pêche dans des filets dorés; il ferre d’argent ses mules et scs buflles ; il alloue cinq cents ânesses à la baignoire de Poppée ; il épouse solennellement un eunuque ; il se promène dans un vaisseau d’ivoire , sur l’étang d’Agrippa, entre deux rangs de groupes obscènes posés sur les rives. Un de ses jeux est d’avilir les fiertés et de souiller les pudeurs. Il mêle les matrones avec les courtisanes ; il fait battre des sénateurs contre des gladiateurs, et monter un chevalier romain sur un éléphant.
On s’use vite dans ces excès du pouvoir ; le répertoire du despotisme est, en fin de compte, borné par la nature. Un moment vient où la matière humaine a donné à celui qui la pressure tout ce qu’elle contient de boue, de sang et de larmes. Que faire alors pour se distraire? Il ne reste plus que l’impossible; c’est à l’impossible que Néron s’adonne dans ses dernière jours. Tacite l’appelle « l’amant de l’incroyable : Incredibilium cupitor. » — Un Grec lui fait croire qu’il va se métamorphoser en oiseau; il l’héberge dans son palais, en attendant que les ailes lui poussent. Un saltimbanque égyptien dévore de la viande crue; il veut le perfectionner, en faire un cyelope, et le dresser à manger de la chair humaine. — Cette génisse de bois qui répond, dans le Cirque, par des cris de femme aux mugissements d’un tau-
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reau furieux, c’est une invention de Néron parodiant la fable de Pasiphaé.
Mais si Néron a épuisé le monde, s’il a touché le fond du rendement terrestre, il lui reste le ciel à escalader. 11 commence par destituer en masse tous les Dieux, il les décapite et plante sa tête sur les épaules de leurs statues nmtilées ; puis il divinise sa barbe et sa voix ; consacre l’une au Capitole, et fait offrir fi l’autre des sacrifices. — Le sacrilège recèle peut-être des voluptés inédites : pour l’éprouver, il viole une vestale, souille une’ idole de la Déesse Syrienne et se baigne dans l’eau des fontaines sacrées. 11 confisque, à Delphes, les terres d’Apollon dont l’oracle lui a parlé d’Oreste , et il ferme la bouche souterraine d’où la Pythie recevait le souille du Dieu. La Magie l’occupe un moment; il fait v.enir des devins, et il épelle avec eux les grimoires de l’Orient et les entrailles des victimes. Sa dernière manie accuse un ramollissement singulier ; elle nous montre le César romain sous l’angle facial d’un sultan d’Afrique. Un plébéien lui fait don d’une • petite statuette de jeune fille ; il s’éprend de cette poupée, proclame sa divinité suprême, et lui fait par jour trois sacrifices. 11 en était à l’amulette, et il alla jusqu’au fétiche. Ayant cassé un vase de cristal dont il aimait à se servir, il éleva un mausolée à ses « Mânes. »
C’est dans sa chute qu’éclate la misérable nature de ce faux dieu théâtral ; elle rappelle cette idole de
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la Bible qui se brisa sur le parvis du Temple : de sa tête d’or sortit une poignée de rats.
ba tyrannie, qui endurcit affreusement l’énergie des forts, — qui donne à Tibère, par exemple, sur son rocher de Caprce, une attitude de mépris qui a sa hauteur, — la tyrannie énerve les faibles, les mine, les hébète. Otez d’un homme la conscience, le sens moral, le cœur, les entrailles, s’il n’a pas de génie pour remplir ces vides, qu’en restera-t-il ? Un simulacre de puissance, mis en mouvement par des nerfs débiles, une volonté égarée, l’animation de la fièvre, la vacillation de l’ivresse, un peu de bile aux veines, un peu d’écume aux lèvres! rien, pre.sque rien. Un jour vient où le monde perd patience, où le groupe de cariatides sur lequel piétine, depuis quinze ans, ce dieu frénétique, se lasse d’endurer les contre-coups de ses soubresauts ; il s'en retire, il le laisse tomber.
Vindex soulève la Gaule, Galba insurge l’Espagne. Au seul bruit de ces révoltes lointaines, la puissance de Néron s’écroule. L’urgence du danger ne lui inspire que des colères puériles ou des projets insensés. Ce qui le touche le plus dans la proclamation furieuse de Vindex , c’est qu’il l’ait appelé « mauvais musicien. « Il en écrit au Sénat, pour le prendre à témoin de l’iniquité du reproche. Il promet aux Dieux, s’ils lui donnent la victoire, de jouer dans une fête de l’orgue hydraulique, et de danser le pas de Turnus. Il imagine de désarmer les légions de
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Galba en allant à leur rencontre et en pleurant devant elles. Puis il passe à des velléités belliqueuses, et ses- préparatifs de guerre consistent à faire couper les cheveux de ses concubines, à leur distribuer des haches, et à les former en escadron d’amazones. Ses songes mêmes, — ces songes fatidiques qui dans l’antiquité traversent , sous des formes si grandioses, la dernière nuit des mourants, — sont ceux qu’enfanterait la cervelle d’un nain ou l’imagination d’un bouffon. 11 rêve qu’il est mangé par des fourmis, et qu’il chevauche sur un singe à tête de cheval qui pousse des hennissements cadencés. Parfois l’infatuation le reprend ; il se cramponne à l’épave de trône qui lui reste encore, il y reprend sajactance et sa gi'imace césarienne. De vagues idées d’extermination passent dans son esprit : — massacrer les généraux , empoisonner le Sénat dans un grand festin , incendier Rome pour la seconde fois, lâcher la ménagerie du Cirque dans ses rues en flammes. — Inoffensive écume d’une rage impuissante, radotages d’une tyrannie tombée en enfance ! Une nuit, les prétoriens abandonnent le poste du Palatin , et c’en est fait de Néron. Rome fait le vide autour de lui, et ce vide forme un gouffre dans lequel il tombe. L’effrayant César de la veille n’est plus qu’un proscrit hagard qui rôde la nuit parles rues, frappant à des portes qui ne s’ouvrent pas. L’histoire des catastrophes impériales n’a pas de plus misérable spectacle que celui de Néron fuyant.
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le matin, hors de la ville, nu-pieds, masqué d’un mouchoir, et rampant sous les ronces pour entrer dans la cave de son affranchi , comme un reptile poursuivi qui se fraye un trou. Cette extrémité rapetisse encore sa méprisable nature. Démaillotté de la pourpre, il reparaît à nu ce qu’il est, un enfant lâche et gâté. Ses dernières pensées sont des regrets de virtuose et des lamentations d’épicurien dégoûté. — « Voilà donc l’eau cuite de Néron, » hax est Neronis décodai dit-il, en buvant de l’eau d’une mare dans le creux de sa main. Au bruit des cavaliers qui le cherchent sur la route, il déclame un vers de X Iliade : « Le galop des coursiers a frappé mon oreille. » Histrion dans l’âme, il pense à son larynx au moment de perdre la vie et l’empire. La mort pour lui est l’extinction de sa voix ; son dernier soupir est une note aiguë de vanité musicale. « Quel artiste va périr ! » dit-il en s’égorgeant d’une main maladroite. Qualis artifex perco!