VIII
MARC-AUKÉLE.
Marc-Aurèle est le stoïcien couronné ; la Destinée, qui avait jeté lîpictète dans l’ergastule d’un adranchi de Néron, éleva son disciple sur le trône du monde. Sa gloire est d’avoir été, par l’ânie plus que par le rang, une exception dans son temps.
Lorsque Marc-Aurèle prit la pourpre, l’Empire agrandi par Trajan, calmé par Antonin, ne penchait pas moins vers la ruine. Sa population baissait comme le niveau d’un fleuve desséché ; sa surface était entrecoupée de déserts; les mariages diminuaient dans une proportion effroyable, comme si, par un accord tacite, les hommes se décidaient à finir. Au dehors, la mer des Barbares cernait déjà l’horizon romain ; les flots de leur avant-garde bouillonnaient contre ses frontières. Refoulés par Trajan, ils avaient sub-
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mergé, sous Adrien, trois provinces : le Dieu Terme, emblème^ de la stabilité des conquêtes de Rome, reculait, sous son règne, pour la première fois. — Au dedans, une décadence incurable. Le despotisme avait brisé tous les ressorts, faussé toutes les lois, corrompu tous les caractères. Rome s’était anéantie devant les Césars ; elle se déchargeait sur eux du poids de vivre et d’agir. Il faut qu’ils pensent, qu’ils prévoient, qu’ils jugent, qu’ils gouvernent pour ces millions d'hommes passifs et inertes ; il faut qu’ils soient l’âme de ce cadavre qui couvre la terre. La parole môme leur était réservée comme un privilège. Fronton exhorte Slarc-Aurèle à l’éloquence, par pitié pour le monde, qui serait muet sans sa voix : « Le (I monde, qui jouissait de la parole par toi, devien- (1 drait muet ! Mais, si quelqu’un coupait la langue (I à un seul homme, ce serait une cruauté. Serait-ce (I donc un médiocre attentat que de retrancher l’Élo- « quence au genre humain ? » Le Sénat , plié à la servitude, ne se relevait, entre ses longues prostrations, que pour injurier le César tombé et acclamer le César levant. Les Patriciens, avilis par la servilité de la cour, ne se distinguaient plus des esclaves ; le peuple n’était plus qu’une plèbe fainéante abrutie par le Cirque, soûlée du sang des gladiateurs et des bêtes, ne demandant au maître (}ue la tuerie et le pain du jour. La pénurie des hommes libres et la désertion faisaient à l’armée des brèches incessantes; pour les combler, on était contraint de recruter les
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Esclaves et les Gladiateurs. La religion officielle de l’ancienne Rome était livrée à l’anarchie des idolâtries orientales. Les Dieux s’en vont et les Monstres arrivent. Ils s**étalent et ils grimacent entre les sévères divinités du Latium : le Panthéon devient ' une ménagerie égyptienne, line noire vapeur de magie obscurcissait l’atmosphère ; la Déesse Syrienne, promenée par un clergé de jongleurs, parcourait les rues et les carrefours, en vend<mt des faux miracles et des amulettes. Le Christianisme, encore latent, minait la société qu’il devait plus tard reconstruire.
C’est sur ce chaos que fut appelé à régner le plus sage, le plus pur, le plus vertueux des hommes. Marc-Aurèle montant au trône, c’est le Juste d’Horace s’asseyant sur les ruines de l’Univers qui s’écroule. Quelle épreuve pour une âme si haute ! Sa vocation était la pensée ; ses instincts l’attiraient vers les sphères de la raison pure ; la Destinée le jeta au gouvernail du monde en^ détresse; elle le plongea jusqu’à la tête dans cette foule humaine qu’il était né pour contempler du rivage. Il dut conduire un siècle dont il n’était pas, soutenir une décadence imminente, remédier à des maux qu’il savait incurables', se dévouer à une société qu’il méprisait et (ju’il condamnait.- On peut en croire son historien disant la tristesse qui le saisit lorsque l’adoption d’Adrien le désigna à l’Empire.
11 fit du moins tout ce qu’il put faire : son règne
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n’est que la Vertu en action. 11 se dépouille luimême de sa toute-puissance pour la partager entre le Sénat et le peuple ; il essaye de faire revivre la liberté dans l’Empire. Sous son inffuence, la dure loi romaine s’attendrit; elle s’imprègne de la douceur grecque. Se.s décrets bienfaisants descendent sur les faibles et sur les petits ; ils protègent la femme et l’enfant; ils défendent l’esclave contre son maître, et lui ouvrent de toutes parts des issues vers l’aiïrancbissement. Le maître du monde songe à l’ensevelissement des pauvres : César, du haut du trône, jette son manteau sur le cadavre nu du misérable porté au bûcher. 11 poursuit les délateurs; il supprime les confiscations; il ferme les sources de sang qui jailli.ssaient dans l’Arène. Par son ordre, les Gladiateurs ne combattent plus, comme les athlètes de la Grèce, qu’avec des épées à bout arrondi. Le ])remier et le seul de tous les Césars, il ose retrancher au peuple sa pâture humaine. Aux jeux mêmes de ce Cir([ue purgé de meurtres, il affecte une indifférence méprisante, penché sur un livre pendant le spectacle, ou écoutant des rapports. Ne pouvant les condamner par son absence, l’Empereur protestait par son attitude contre les plaisirs de son peuple.
Ce règne bienfaisant est attaqué par tous les fléaux. Un débordement du Tibre menace de submerger Rome ; la famine succède à l’inondation ; la peste vient achever l’Empire exténué. Les Bretons se soulèvent, les Cattes envahissent la Rbétie et la Ger-
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manie, les Parthes chassent les Romains de l’Asie Mineure. Le monde s’écroule, comme pour éprouver l’homme capable de le soutenir. Marc-Aurèle fait face à tous les périls; il nourrit le peuple et il repousse les Barbares. A peine vaincue, cette première invasion en démasque une autre. La guerre des Alarcomans éclate avec une âpreté redoutable. Klle trouve LLmpire dévasté et vidé par l’épidémie. Depuis les guerres Puniques, Rome n’avait pas été en pareil .» péril. Cette fois Marc-Aurèle va combattre lui-môme en tête des légions. 11 dépouille son palais pour subvenir à la guerre; il le laisse aussi nu que la tente qu’il va habiter. Pendant deux mois, on vend à la criée, sur le forum de Trajan, les ornements impé- ’ riaux, les coupes d’or et de cristal, les vases royaux, les pierres précieuses, les tableaux, les statues, jusqu’aux robes de l’impératrice. Il part malade pour cette guerre atroce- qui dure des années, dans un climat mortel à sa poitrine affaiblie ; combattant sur la glace, hivernant dans la neige, parmi les marais, ne mangeant que le matin et le soir, avant de haranguer ses armées. Son héroïsme dompte les Barbares, sa douceur les charme et les apprivoise.
— On se le représente, dans cette rude canq)agne, tel que nous le montre sa statue équestre du Capitole ; simple et grave, assis, comme sur un trône, sur son fort cheval taillé pour fendre les forêts et labourer les boues de la Pannonie, accueillant d’un geste magnanime les liordes soumises.