‹ Hommes Et DieuxChapitre 19 sur 84 · IX · texte numérisé non relu

IX

Que d’épreuves dans cette vie sublime! Quelles luttes déchirantes au sein de cette gloire! Quels combats durent se livrer dans une pareille âme le Stoïcien aux prises avec le César ! Quekpie parfait que fût son pouvoir, il l’exerçait contre ses principes. Le philosophe qui abhorrait le sang était forcé de détruire et d’exterminer. Que valait la gloire militaire pour celui qui s’écrie dans ses Pcnsfcs, avec une ironie si hantaine : — « Une araignée se glorifie d’avoir <1 pris une mouche; et parmi les hommes, l’un se (c glorifie d’avoir pris un lièvre, nn autre un poisson,

(I celui-ci des sangliers et des ours, celui-là des « Sarmates ! » L’adorateur d’un Principe unique, investi du pontificat officiel , doit sacrifier pul)liquement aux mille dieux du polythéisme, et présider cette cérémonie du Lcclistemium , où l’on servait à manger à leurs idoles, couchées sur des lits. — Imaginez Moïse redescendant du mont Sinaï, et contraint de danser autour du Veau d'or! — Lorsqu’il partit pour la Germanie, le peuple l’obligea d’emmener des magiciens chaldéens. Le penseur dut traîner à sa suite une bande d’astrologues. Rentrant à Rome après ses campagnes, ayant vaincu les Rarbares et sauvé l’Empire, il parle au peuple de sa longue absence, et le peuple crie de tous côtés, pour témoigner qu’il eu a compté les années ; « Huit ! huit ! » Mais, en même temps, il lui fait signe, avec les doigts, qu’il doit recevoir un congiaire de huit écus d’or. L’Empereur sourit et répète : « Oui, huit années ! huit écus d’or ! » '

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Quel mépris dut exprimer ce sourire pour le peuple mendiant qui le remerciait en lui faisant payer son salut! — Il eut^à souffrir la révolte'et la trahison. Avidius Cassius, son meilleur capitaine, se souleva contre lui; ce Cassius, dont il avait dit avec une résignation magnanime à Vérus qui l’avertissait de son ambition ; « Si les Dieux ont destiné l’Empire à Gas- « sius, Cassius, nous échappera; car tu sais le mot « de ton bisaïeul : « Nul prince n’a tué son succes- « seur. » Si les Dieux ne lui ont pas destiné l’Em- « pire, il viendra de lui-môme, sans que nous ayons « besoin de nous souiller d’une cruauté, se jeter « dans le lacet fatal... Quant <à ce que tu me dis. Il ^ue je dois par sa mort pourvoir à la sûreté de mes «'enfants: Périssent mes enfants eux-mémes, si H Avidius mérite plus qu’eux d'être aimé, si la vie « de Cassius importe plus à la république que celle « des enfants de Marc-Aurèle. »

Sa famille même le trahit ou le déshonore.. Lucius Vérus, son frère adoptif, qu’il a associé volontairement à l’Empire, croupit à Antioche dans les orgies asiatiques. Sa femme, Faiistine, se prostitue, <à Gaëte, aux matelots et aux gladiateurs ; les bouffons raillent, sur le théâtre, son déshonneur conjugal. Son fds sera Commode qui, sur tous les mauvais Césars, aura cette supériorité dans l’horreur d’avoir eu pour père Marc-Aurèle.

Tant d’épreuves et tant de souffrances n’altèrent pas la source de douceur que répand .son âme. Ce

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