‹ Hommes Et DieuxChapitre 20 sur 84 · KH · texte numérisé non relu

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Stoïcien, de bronze pour penser, est de cl)air pour aimer et pour s’attendrir. 11 éleva dans le Forum un temple à la Bonté : pour créer cette divinité nouvelle, il n’avait eu qu’à la tirer de son cœur. Sa miséricorde était infatigable; s’il l’avait pu, il aurait épargné Cassius. Lorsqu’on lui présenta sa tête tranchée par un centurion , il détourna le visage et ordonna de l’ensevelir. Le Sénat, façonné aux exterminations césariennes, voulait proscrire ou tuer la famille du traître; il vint plaider sa cause devant lui : — « Vous accorderez le pardon au fils d’Avidius « Cassius, à son gendre, à sa femme. Que dis-je, le U pardon? ils ne sont point coupables. ()u’ils vivent « avec sécurité, sachant que c'est sous .Marc-Aurèle. » 11 défendit même avec une compassion délimite qu’on reprochât en jtistice aux enfants de Cassius le crittie de leur père. Le seul reproche (ju’il adressa à Vérus fut celui de son exemple et de sa présence. 11 alla loger chez lui pendant quelques jours et lui infligea le spectacle de la vie stoïque dans sa maison remplie de mimes et de courtisanes. Faustine lui fut toujours clière ; il ignora ou plutôt il feignit d’ignorer ses débordements. File était la fille d’Antonin ; il aurait craint, en la répudiant, d’offenser la mémoire de son bienfaiteur.

Au sein de cette famille si troublée, le héros n’est plus ([u’un père doux et tendre; le philosophe se fait enfant avec ses enfants. 11 se plaît aux. caresses de ses petites filles, il les appelle « ses mignonnes fau-

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vettes. » Il y a, dans ses Lettres .à Fronton, des coins de paysages enchanteurs on on le voit au milieu d’elles, pareil à un aigle couvant des colombes. — « Voici encore les chaleurs de l’été, mais comme nos i( petites se portent bien, il me semble que nous « avons l’air et la température du printemps. » —

Notre petit Antonin {pullus noster) tousse un

« peu moins ; dans notre petit nid, autant chacun a « de raison, autant il prie pour toi. » — Lorsque, après la guerre contre les Parthes, le Triomphe lui fut décerné, il fit monter derrière lui ses deux jeunes filles sur son char. Spectacle touchant et nouveau dans le monde antique! L’Innocence et la Famille triomphaient avec l’héroïsme.

C’est moins sur son règne, à demi elTacé d’ailleurs par l’injuste histoire, que sur le livre de ses Pensées qu’il faut mesurer cette âme. Elle est là tout entière, dans sa force et dans sa grandeur. Ce fut au soir, et comme à la lueur du crépuscule de sa vie, qu’il les écrivit, sur des tablettes rassemblées sans ordre, et recueillies après sa mort. Le premier livre est daté: « De chez les Quades, sur le bord du Granua : » le second : « De Garnuntum. » La plupart sans doute furent écrites dans le camp, sous la tente, alors que, dépensant le poids de l’Empire avec son armure, il pouvait vaquer à son âme. 11 y a quelque chose du recueillement de la nuit dans ce livre auguste : conçu dans le silence, il en a la solennité. Sont-ce les strophes d’une ode ou les arguments d’une philosophie ([ue

ces pensées brèves, serrées, haletantes, qui se succèdent sans cadence et sans transitions, comme les soupirs d’un cfeur gonflé par l’extase? Respirations entre l’oppression du jour et celle du lendemain , confidences que se fait à lui-même l’iiomme de solitude s’échappant un instant de la multitude, cris d’enthousiasme que la vision de l’Absolu lui arrache , apostrophes lancées vers l’Infini comme des flèches, examens d’une conscience responsable des destins du monde ! Jamais la Vérité, dans sa réalité ou dans son fantôme, n’a été recherchée avec plus de zèle, embrassée avec plus d’ardeur, possédée avec plus d’amour. Sa conception des choses a la grandeur nue d’un temple sans symboles et sans ornements. Pour lui. Dieu ne se sépare pas du Monde, être vivant, indivisible, unique, qui subsiste par lui-même et qui se développe selon des lois infaillibles. Les formes innombrables des êtres re])résentent les actes de cette puissance génératrice (jui se complaît dans la production et dans le renouvellement éternel de ses créatures. Le marbre et l’homme, la végétation et la pensée expriment inégalement sa grandeur. Cette Fatalité est une Providence. La douleur, la mort, le mal, l’injustice ne sont que les dissonances illusoires d’un concert dont l’harmonie nous échappe, les dé-‘ tails mal compris d’un ensemble .à la majestueuse unité dmiuel ils concourent. Tout est grand et tout est juste, tout est beau et tout est réglé. Marc-Aurèle s’incline devant cette Divinité immuable, consterné

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d’eirroi et d’admiration. C’est en lui chantant un hymne qu’il acquiesce à ses lois : « Tout ce qui « t’accommode, ô Monde, m’accommode moi-môme. (I Rien n’est pour moi prématuré ni tardif qui est de « saison pour loi. Tout ce que m’apportent les heures « est pour moi un fruit savoureux. O Nature ! tout « vient de toi, tout est dans toi, tout rentre dans toi ! « Un personnage de théâtre dit : « Bien-aimée cité « de Cécrops ! » Mais toi , ne peux-tu pas dire du « Monde : « O bien-aimée cité de Jupiter! » Il l’adore jusque dans ses difformités et dans ses horreurs ; il tire de la fange une louange à sa gloire, comme on fait jaillir la flamme du caillou. — « Même la gueule « du lion, les poisons mortels, tout ce qui peut nuire, « comme les épines, la boue, sont des accompa- M gnements de ces choses si nobles et si belles. Ne K va donc pas t’imaginer qu’il y ait rien là d’étranger « à l’Être que tu révérés. Réfléchis à la source véri- (I table de toutes choses. » Nul , d’ailleurs, plus que lui n’a eu le sentiment du néant de la vie mortelle absorbée'dans l’infinité. Salomon, du fond de son harem, le Bouddha indien, sous le figuier où le .Nirvana lui fut révélé, l’Ascète de la Thébaïde s’étonnant qu’on bâtit encore des maisons et des villes, n’ont pas jeté sur le monde un regard plus désenchanté et [)lus triste. — « Oh ! que toutes choses « s’évanouissent en peu de temps! les corps au sein « du monde, leur souvenir au sein des âges. » Il dit à l’homme : « Tu es une âme chétive portant fln ca-

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(I (lavre. » 11 s’étonne, comme d’une folie, qu’on poursuive la gloire, la volupté, la fortune : « C’esf « comme si on se prenait d’amour pour les oiseaux « qui passent en volant. » — Parfois, évoquant les générations mortes depuis deux mille ans, il rappelle, sous une forme antique, ce spectre de César ([ue le poëte allemand nous montre jiassant la revue d’une armée funèbre. « Contemple d’un lieu élevé Cl ces troupeaux innombrables d’bornmes, ces mille « cérémonies religieuses, toutes ces navigations pence dant la tempête ou le calme, cette diversité d’êtres IC c[ui naissent, qui vivent ensemble, qui s’en vont... Il Vérus mort avant Lucilla, puis Lucilla; Maximus Il avant Secunda, puis Secunda ; Diotime avant Épi- II tynebanns, puis Épitynebanus; Faustine avant An- II tonin, puis Antonin ; il en est ainsi de toute chose. Il Adrien mort avant Céler, puis Céler. Et ces bommes Il d’un esprit si pénétrant, et ceux qu’enivrait l’or- II gueil, où sont-ils? Où sont Cbarax, Démétrius, Il Eudémon et ceux qui leur ressemblaient? Choses Il éphémères, mortes depuis longtemps. Quelques- II uns n’ont pas même laissé un instant leurs noms; Il d'autres sont passés au rang des fables; d’auti’es Il ont disparu des fables mômes. » 11 a des images et des trivialités sbakspeariennes pour peindre l’inanité des choses et les horreurs de la destruction. Comme .Macbeth, il compare l’existence à une farce folle. — Il Ce que nous estimons tant dans la vie Il n’eslr que vide, pourriture, petitesse. Des chiens

« qui se mordent, des enfants qui se battent, qui « rient, qui pleurent bientôt après.. . Le vain appaieil « de la magnificence, les spectacles de la scène, les « troupeaux de petit et de grand bétail, les combats « des gladiateurs, tout cela est un os jeté en pâture « aux chiens, un morceau de pain qu’on laisse tom- « ber dans un vivier. Ce sont des fatigues de fourmis « traînant leur fardeau, une déroute de souris ef- « frayées, des marionnettes secouées par un fil! » — Comme Hamlet devant la fosse du cimetière d’Elseneur, il se demande, devant le gouffre de l’infini, ce que la nature a fait des os d’Alexandre : — U Alexandre de Alacédoiue et son muletier ont été « réduits, après la mort, à la même condition, ou « bien ils sont rentrés dans le métne principe géné- (I rateur du inonde, ou bien ils se sont l’iin comme Il l’autr.e dispersés en atomes... Puanteur que tout Il cela et pourriture au fond du sac î »

De cette vanité universelle le sce|)tiqiie conclut à . la volupté et à l’insouciance. « Mangeons et buvons, car nous mourrons demain, » s’écrie l’Ecclésiaste découragé par le spectacle du monde et par l’immoralité de ses destinées. Mais au milieu de ces vicissitudes et de ces ténèbres, sous les lois fatales qui le pressent, entre les infinis qui l’écrasent, le Stoïcien découvre en lui-même, un point fixe, pur, lumineux, avec lequel il refait tout le monde moral. C’est la liaison émanée de l’intelligence suprême qui régit le monde, particule de Dieu' disséminée dans chaque

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être, qui lui révèle le Devoir, et l’associe à l’œuvre magnifiquement belle, souverainement juste de la • création. Marc-Aurèle parle comme d’un Génie vivantde cet être moral qui réside en lui ; il lui offre ses vertus comme des sacrifices intérieurs; il se purifie, pour mieux l’iionorer, de tout vice et de toute souillure , comme on lave un tabernacle pour le rendre digne du dieu qui l’babite. « Offre au dieu qui est « au dedans de toi un être viril, un citoyen, un em- II pereur, un soldat à son poste, prêt à quitter la vie M si la trompette sonne, n Quel effort vers l’idéal! quels élans vers la sainteté! On suit pour , ainsi dire sa croissance vers la perfection ; on le voit grandir en héroïsme, en justice, en beauté morale : il monte au sommet de la vertu humaine par des degrés de sublimité. 11 a des exhortations à son âme qui résonnent comme des coups de clairon réveillant en sursaut un combattant endormi : « Couvre-toi d’igno- « mioie, ô mon âme! Oui, couvre-toi d’ignominie!

« car c’est dans les âmes des autres que tu places • Il encore ta félicité. » — Il en a d’autres où il lui parle comme à une vierge vouée aux autels : » Em- « bellis-toi de simplicité, de pudeur, d’indifférence « pour les choses qui tiennent le milieu entre le vice Il et la vertu. Chéris le genre humain, obéis à Dieu...

« 11 faut vivre avec lui! »

Jamais homme, en effet, n’a vécu plus intimement avec sa conscience ; il s’y replie et il s’y retire aussi loin du monde extérieur que s’il allait prier

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dans un Bois Sacré. « On se clierclie des retraites : M grottes pastorales, chaumières rustiques, mon- « tagnes, plages des mers; à qupi bon? puisqu’il <1 t’est permis de te retirer en toi -même. » Les passions et les illusions sont chassées par lui de cet asile inviolable, sans amertume, sans colère, comme ferait un prêtre fermant doucement à des profanes l’entrée d’un sanctuaire : — « Que fais-tu <1 donc ici. Imagination? Va-t’en, par les dieux ! Tu H es venue, suivant ta vieille coutume. Je ne me « fâche point contre toi, mais va-t’en ! » De ces retraites en lui-même, il sort fortifié et tranquillisé, muni, comme d’un viatique, d’un optimisme calmant qui le fait compatir au mal en lui révélant sa fatalité: — « (l’est toujours malgré elle ({u’une âme est pri- (i vée de la vérité et de la justice. Cette pensée te « rendra plus doux envers tous les hommes. » Sa vertu n’attend pas de récompenses par delà la vie : elle se siiffit à elle-même. L’arbre demande-t-il son salaire après avoir fructifié ? — « Comme le cheval « après la course, comme l’abeille quand elle a fait « son miel, l’homme qui a fait le bien ne le crie point « par le monde ; il passe à une autre action géné- « reuse, de même que la vigne se prépare à porter (I d'autres raisins dans la saison. » Avec quelle sérénité il se prépare à la mort! Elle est pour lui l’automne naturel de l’humanité, la récolte bienfaisante qui fera lever de nouvelles moissons. Lescomjiaraisons qu’il en tire respirent une grâce pastorale :

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on croit voir ces idylles que l’art antique sculptait sur les sarcophages : « Il y a bien des grains d’en- (1 ctiiis destinés au môme autel ; l’un tombe plus tôt, « l’autre i)lus tard dans le feu; mais la différence « n’est rien. » — « 11 faut partir de la vie avec rési- « gnation, comme l’olive mûre qui tombe en bénis- <c sant la terre sa nourrice, et en rendant grâces à « l’arbre qui l’a portée, n — La théologie stoïcienne ne lui permet pas de croire à l’immortalité personnelle; il en conçoit, parfois, un noble regret. Sa grande âme se sent digne de revivre dans la lumière d’une existence supérieure, mais elle replie tristement ses ailes (jii’elle croit incapables de voler si haut. « Comment se fait-il que les Dieux qui ont ordonné si « bien toutes choses, et avec tant de bonté pour les « hommes, aient négligé un .seul point; à savoir, que « les gens de bien d’une vertu véritable, qui ont eu, « pendant leur vie, une sorte de commerce avec la (I Divinité, qui se sont fait aimer d’elle ]>ar leur « piété, ne revivent pas après leur mort et soient <1 éteints pour jamais?» Mais il se reproche. bientôt cette objection à la Loi suprême : « Tu vois bien « que faire de pareilles recherches, c’est disputer « avec Dieu sur son droit. »

Ces pensées étaient celles du Maître de la terre, de l’Lmpire fait homme, du Monde incarné. Conversations sublimes du Pan terrestre et du Pan divin ! Par instants, on croirait entendre la voix d’un Père du désert. Le Prince a déposé sa pourpre au seuil

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(lu portique idéal où il va penser i pas un repli n'en traîne dans son livre. L’être pensif semble étranger en lui à l’ homme impérial. Tandis que l’empereur juge, harangue, décrète, ])réside le Séuat, combat les Quades et triomphe dans Home, le philosophe, abstrait du tourbillon qui l’entraîne, médite à l’écart. Quelquefois pourtant les événements extérieurs réagissent sur ce pur esprit.. L’écho des temps qu’il traverse retentit dans sa contemplation solennelle, comme, dans un temple, un cri de douleur poussé du dehors. Quel crime ou quelle turpitude lui arracha cette plainte pathétique ? (( Ils n’en feront pas moins (* ce qu’ils font, quand tu en crèverais! « Il vient .sans doute d’écouter quelque honteuse délation ou d’avaler jusqu’à la lie la louange vénale d’un flatteur, lorsqu’il s’écrie avec un dégoût indigné : — u Voilà « donc les pensées qui les guident ! Voilà l’objet de tt leurs souhaits ! Voilà pourquoi ils nous aiment, ils <1 nous honorent ! Habitue-toi à considérer leurs (I âmes toutes nues. Ils s’imaginent nuire par leurs (1 blâmes, servir par leurs louanges. Vanité ! » Tenté peut-être, un jour, d’uu acte arbitraire, il jette à la tentation, comme un exorcisme, ce barbarisme énergique qui peint si bien l’effroi que sa toute-puissance lui inspire ; « Prends garde de Côsariser, » ôpà [/.îi à7TO/ai(;ap(o0y;;. L’idée de son isolement semble parfois le désespérer ;.il se voit seul assis sur son trône, comme sur un écueil, au milieu du naufrage moral de son siècle, et il souhaite de mourir. —

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