III
MAIlC-AUHÉLi:.
(I Tu vois aujoiii cTliui coml)ien il est fâcheux de vivre « avec des hommes dont tu partages si peu les sen- « timents. Viens au plus vite, ô Mort ! de peur qu’à (( la fin je ne m’ouhlie moi-mème. » lin instant, las de régner sur ce monde pervers, il appelle les glaives des prétoriens ou les poignards des sicaires : — « Que les hommes voient, qu’ils contemplent en « toi un homme véritable, vivant conformément <i sa (I nature. S’ils ne peuvent supporter cet homme, « qu’ils le tuent! Cela vaudra mieux que de vivre « ainsi. »
/ La mort vint le prendre à son ])oste, en Germanie,
sur la hxéche de l'Linpire assailli par une nouvelle levée de Barbares. C’était un rude métier que celui des Lmjiereurs <à cette fin de Rome : toujours à cheval, parcourant la terre, subissant toutes les races et tous les climats, montant tour à tour l’éléphant africain et le mulet des Alpes, buvant dans la même année les eaux du Ml et celles du Danube, passant des sables de la Perse aux neiges de la Bretagne, essuyant les flèches des l’arthes après les framées germaines. La consigne de toute leur vie était celle du dernier jour de Sévère : Laborrmus, « Travaillons. » Marc-Aurèle partant, vieilli et malade, pour la Pannonie, fut le martyr de l’Empire. Selon Capitolin, sa mort fut un suicide expiatoire. <■ A peine frappé, « il s’abstint de manger et de boire; dans le dessein « de mourir. » Le monstre commençait à percer dans Commode ; il l’aperçut dans .ses derniers jours.
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MAIIC- AUKELE.
et il s’écliapp.a de la vie pour ne plus le A'oir. Sachant à qui il laissait l’Empire, il aurait pu s’écrier encore comme Sévère mourant : Ovmia fui, iii/iil prodcst. , « J’ai été tout, et rien ne sert. » Ses amis lui demandèrent à qui il recommandait son fils. — « A vous,
« répondit-il, et aux Dieux Immortels, s’il en est « digne. » — Les voyant s’éloigner de son lit déjà funèbre, hâtés peut-être d’aller saluer le nouveau César, une plainte lui échappa, et comme un triste adieu à l’humanité : « Si vous prenez déjà congé de « moi, adieu donc, je vais devant vous. i> Si jam me dimiltilis , vale vobis dico, vos prœcedcns. 11 avait prévu cette défection de la dernière heure. « N’y aura- « t-il pas quelqu’un pendant ton agonie — dit-il dans « ses Pensées — qui se dira à lui-même : « Enfin, nous « allons respirer, délivrés de ce pédant; sans doute,
« il ne faisait de mal à aucun de nous, mais je me « suis aperçu qu’en secret il nous condamnait. » Oui,
,« songe en toi-mème : je sors d’une vie où ceux qui « la partageaient avec moi, pour qui j’avais tant « travaillé, tant fait de vœux, pris tant de soucis,
<1 sont ceux-là qui désirent que je m'en aille et qui « espèrent qu’il leur en adviendra quelque bien. »
Le tribun des soldats vint lui demander son dernier mot d’ordre : « Va au soleil levant, dit-il, moi je suis « à l’heure du couchant. » Le septième jour de sa maladie, se voilant la tète, comme pour dormir, de son manteau militaire, il expira tranquillement.
Peut-être murmura-t-il en mourant ces paroles qui
MAIlC-AUliliLK.
terminent son livre et f|iii sont les Novissitna Verbu (le son âme : « 0 homme ! tu as été citoyen dans la (( grande Cité. Que t’importe de l’avoir été pen- (I dant cinq ou pendant cent années ? Ce qui est « conforme aux lois n’est inique pour personne. « Qu’y a-t-il donc de si fâcheux à être renvoyé de « la cité, non par un tyran, non par un juge inique', « mais par la Nature même qui t’y avait fait enti’er? (I C’est comme quand un comédien est congédié du n théâtre par le même préteur qui l’y avait engagé. M — Mais je n’ai pas joué les cinq actes, je n’en ai « joué que trois. — Tu dis bien, mais c’est que dans (( la vie les trois actes suffisent poue faire la pièce <( entière. Celui qui détermine la fin, c’est celui qui Il a constitué autrefois l’ensemble des parties, et qui « aujourd’hui est cause dè la dissolution : ni l’une (1 ni l’autre chose ne vient de toi. — Va-t’en donc (I paisible. Celui qui te congédie est sans colère. »
Ce monde indigne de le posséder eut du moins la pudeur de le regretter. Home sentit <|ue sa dernière vertu .se retirait d’elle avec ce grand homme. Son apothéose ne fut pas la cérémonie officielle, service banal de tous les Césars, qui divinisait indistinctement Tibère et Titus : ce fut un acte de foi enthousiaste dans l’ascension de celte grande âme vers la Divinité dont elle était, sur la terre, la royale image. Un cri sortit de la multitude : « Ne le pleurez « point, adorez-le. l’rôté aux hommes par les Dieux, Il il est remonté vers les Dieux. » Le Sénat et le
peuple confondus, ce qui ne s’était jamais vu, et ce qui ne se vit jamais par la suite , le proclamèrent (( Dieu propice. » On déclara sacrilège tout homme qui n’aurait pas chez lui un portrait de Marc-.Vurèle. K Aujourd’hui encore, — dit Capitolin, — ses statues « se voient au mil’ieu des Dieux pénates. » Ce culte n’a pas ces.sé ; encore aujourd’hui Marc-Aurèle reste au premier rang parmi les dieux propices, parmi les pénates intellectuels de l’esprit humain.