ATTILA CHARLES XII
Ce n’est pas une histoire, c’est une épopée en langue barbare que mériterait Attila. 11 étonna le cinquième siècle, si habitué pourtant aux épouvantements. On crut voir se précipiter sur la terre le quatrième Cavalier de l’Apocalypse. — « Et voilà un « Cheval pâle ; et celui qui était monté dessus s’ap- « pelait la Mort; et l’Enfer le suivait; et le pouvoir « lui fut donné sur les quatre parties de la terre, « pour y faire mourir les hommes par l’épée, par la « famine, par la mortalité et par les bêtes sauvages. » Qui n’aurait vu, en effet, dans l’armée d’Attila, l’Enfer escortant la Mort? Les Huns effarouchaient les Barbares : auprès d’eux , les Vandales paraissaient des soldats d’Athènes. Les Goths racontaient qu’un de leurs rois avait relégué, au fond de la Scythie, des
1. Voir la savante Histoire d’Attila et de ses successeurs, par M. Améiiée Thierry.
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sorcières <[ui y avaient rencontré les démons errants dans les steppes. De leur accouplement était née la race horrible des Huns ; — « Espèce d’homme éclose Il dans les marais, — dit Jornandès, — petite, grêle, Il alTreuse cà voir, ne tenant au genre humain que Il par la parole. » .\mmien Marcellin les peint comme • Pline, dans son llisloire nalnretle, décrit les animaux fabuleux. 11 parle avec terreur de leur corps aux membres trapus, de la grosseur monstrueuse de leurs têtes, de leui-s nez écrasés, de leurs mentons hachés de cicatrices pour empêcher la barbe de croître. « Vous diriez des bêtes à deux pieds, ou ces (I figures en bois grossièrement taillées qui décorent Il le parapet des ponts. » — Ces hordes d’hommes avaient les mœurs des bandes de loups errants dans les bois. Ils n’habitaient ni maisons ni cabanes ; toute enceinte de murailles leur jiaraissait un sépulcre. Les Gaulois ne craignaient rien, sinon que le ciel croulât sur leurs tètes : les Huns n’avaient qu’une peur, celle que les toits ne tombassent sur eux. L’usage du feu leur était presque aussi inconnu qu’aux bêtes. Ils se nourrissaient de racines et de viande crue pétrie sous la selle. Pour vêtements, ils portaient une tunique de toile sombre et une casaque de peaux de rats sauvages. Ils ne changeaient jamais cette tunique, qui pourrissait sur leur corps et les quittait d’elle-même, comme le poil tombe des animaux au temps de la mue. Leur existence était ioute équestre : ils semblaient cloués au dos de leurs
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chevaux, laids comme eux et infatigables. Ils y mangeaient, ils y doimaient , ils y tenaient leurs conseils. La mort même ne divisait pas ces grossiers centaures : les Huns enterraient le cavalier avec sa monture. On ne leur connaissait aucun dieu : les timbales magiques des sorciers éveillaient seules dans leurs crânes ■épais quelque vague idée de • surnaturel. La guerre était leur élément et leur existence ; ils ne vivaient que de ses pillages ; l’extermination était leur travail ; ils allaient au carnage comme à la moisson. Leur cruauté toute bestiale ne s’assouvissait que de destruction : après avoir dépouillé les branches, ils coupaient l’arbre ; ils incendiaient la ville après l’avoir saccagée.
Au milieu du quatrième siècle, cette peuplade farouche, jusqu’alors à peine entrevue à l’horizon de l’Asie, fait sa trouée dans le monde barbare. Sur son passage elle a ramassé toutes les tribus slaves, toutes les populations teutoniques, tous les nomades de la Tartarie. La boule de neige s’est faite ava-, lanche, la Barbarie s’est faite nation. Elle se fait homme avec Attila, et surgit au bord du Danube devant l'Europe consternée.
Étrange ligure que,c©lle de ce Galiban de la guerre !
11 môle la férocité des brutes aux vices des despotes; il est cruel comme un chef sauvage, et corrompu comme un vieux sultan ; il a la violence mongole et la perfid'ie byzantine ; il y a en lui de l’ogre et du , diplomate. Ce n’èst point seulement par la peur.
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c’est par la ruse qu’il attaque les deux Bas-Empires de l’Orient et de l’Occident. Le tigre se fait chat pour jouer avec les débiles Césars qui régnent en efllgie sur le monde. Il les exploite, il les bafoue, il les trompe, il les flatte, il les effraye, il les fatigue d’ambassades et de négociations dérisoires ; il leur * demande l’impossible, l’épée sur la gorge, et l’impossible lui est accordé. Rome et Constantinople s’épuisaient à satisfaire les caprices de ce monstrueux enfant gâté de la force. — Un jour, il somma l’empereur Théodose de lui livrer une riche héiitière, que convoitait un de ses soldats : la jeune fille, épouvantée, prit la fuite, et Théodose, sous peine d’invasion , fut contraint de la remplacer. — L'ne autre fois, il réclama cà Valentinien des calices sauvés par un évéque du pillage de Sirmium : l’empereur répondit qu’il ne pouvait, sans sacrilège, lui livrer ces vases consacrés ; il offrit de lui payer deux fois leur valeur : — « Mes vases ou la guerre ! n — ce fut la réponse d’Attila.
Du fond de son palais de bois, habité par son sérail inculte et par son peuple d’enfants, ce khan Kalmouck terrifiait le monde. C’est en suppliants que les ambassadeurs de l’empire abordaient la baraque royale ; ils erraient longtemps avant d’être introduits dans son enceinte de planches et de palissades. Arrivés devant Attila, ils se trouvaient en face d’un petit homme trapu, camard, imberbe, presque noir, dont les ye.ux flambaient de colère.
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Priscus, qui fit partie de l’ambassade envoyée par Théodose au roi barbare, nous a transmis le tableau de cette cour presque fabuleuse. 11 nous montre Attila entrant solennellement dans sa capitale, sous les voiles blancs que tenaient des vierges. Lorsqu'il passe devant la maison de son ministre Onégese, une femme en sort, entourée de ses servantes qui portent des plats de viande et une coupe devin. Elle s’approche de lui et le prie de goûter au repas qu’elle a préparé. Attila consent par un signe; alors quatre hommes soulèvent à la hauteur du cheval une table d’argent, et, sans mettre pied à terre, le roi boit et mange.
Quelques jours après, Attila convia l’ambassade à un grand banquet. Les Romains entrèrent dans une salle garnie de sièges et de petites tables.* Au milieu se dressait une estrade qui portait la table royale et le lit où Attila était étendu. A ses pieds se tenait Ellak, l’aîné de ses fils, dans l’attitude d’un esclave, silencieux et les yeux baissés. On servit les convives dans des plats d’argent, on leur versa l’hydromel dans des coupes d’or ; mais Attila buvait dans une coupe et mangeait dans des plats de bois. Au milieu du festin, deux bardes se levèrent et chantèrent en langue hunnique les victoires du roi. Leur hymne exalta l’auditoire ; un enthousiasme frénétique saisit les Barbares, des cris s’échappèrent de leurs poitrines, des larmes jaillirent de leurs yeux ; les visages prirent l’expression furieuse de l’attaque et de la défense ; la salle ressembla à un camp qui prendrait les armes.
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Un bouflbn vint ensuite, et ses contorsions firent (éclater de gros lires. .Mais, au milieu du tumulte, Attila restait immobile. 11 présidait en silence la bruyante orgie. Seulement, quand Ernak, le plus jeune de ses fils, entra dans la salle, un rayon de joie illumina sa face sombre; ses yeux s’adoucirent, et, d’un geste caressant, il amena l’enfant à lui, en le tirant par la joue.
Cependant Attila répondait enfin à l’ambassadeur des Césars. Deux messagers Iluns se présentaient le même jour devant les empereurs Théodose et Valentinien. Ils étaient chargés de dire à. l’un et à l’autre :
— « Attila, mon maître et le tien, t’ordonne de lui « préparer un palais, car il va venir. »
Il arriva, en effet, dans cette terrible année 451, prédite par des comètes, par des éclipses de lune, par des nuages de sang au milieu desquels s’entreheurtaient des fantômes armés de lances flamboyantes. Jamais le monde ne fut .si près de sa fin. Ce n’était pas une invasion, c’était un déluge. Huns, Al.ains, Gélons, Ostrogoths, Gépides, Avares, Bulgares, Turks, Hunigarcs, la Barbarie en masse ondoyailautour d’Attila. Le peuple entier desanimaux insurgés contre f homme, et se ralliant autour d’un monstre doué de volonté et d’intelligence, donnerait à . peine l’idée du péril que la civilisation courut à cette sombre date. En quelques jours, les deux Germanies et les Gaules disparaissent sous des tourbillons de chevaux et de cavaliers. Les peuples fuient à la déban-
dacle devant cette tempête Immaine qui pille, broie, massacre, dévaste, saccage et achève par la flamme les œuvres du glaive. De tous côtés, on n'enlend plus que le fracas des villes qui tombent et le râle des nations qu’on égorge. Le sang ruisselle et fait des torrents; les cités se vident, les forêts s’emplissent; la terre cultivée s’efface sous le niveau de la destruction. On dirait que, du fond de l’Asie, les Huns ont emporté le désert, et qu’ils le déroulent comme un linceul sur le monde ancien. Attila se métamorphose au milieu de l’orage qu’il a déchaîné; il apparaît, aux lueurs des villes incendiées, sous la forme d’une bête chimérique. Quelques Chroniques lui donnent une tête d’âne ; d’autres un groin de porc ; celles-ci le privent de la parole et ne lui font proférer (jue des grognements sourds. La tradition consacrée voit en lui une verge biblique, un Fléau qui pulvérise les nations, sous la main de Dieu sortant des nuées. Lui-même accepte avec orgueil ce surnom sinistre. La légende rapporte qu’ Attila entendant un ermite l’appeler v le Fléau de Dieu, » bondit sur lui-même dans un accès de joie infernale : — <1 L’étoile tombe, — s’écria-t-il, — • la terre frémit ; « je suis le Maillet qui frappe le monde ! » Stella cadil, tellus frémit, en ego Maliens orbis I — C’est 'de ce nom que les évêques l'interpellent, debout sur son passage, la mître on tête et la crosse en main, aux portes des villes. 11 y a du respect dans les apostrophes qu’ils lui jettent ; les hommes de l’Évan-
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gile saluent, en l’exorcisant, le Dragon de l’Apocalypse. « Qui es-tu? » lui crie saint Loup, du haut des murailles de Troyes. « Qui es-tu, toi qui disperses « les peuples comme la paille, et brises les couronnes « sous le sabot de ton cheval ? — Je suis Attila, Fléau « de Dieu. — Oh ! répond l’évêque, sois le bienvenu, « Fléau du Dieu dont je suis le serviteur. Ce n’est « pas moi qui t’arrêterai. » Et, descendant avec so’n clergé, il ouvre la porte à deux battants, prend par la bride le cheval du roi des Huns, et l’introduit dans la ville. « Entre, dit-il. Fléau de mon Dieu, et « marche où son bras te pousse. >> Attila entre avec son armée, mais un voile surnaturel enveloppe la cité ; un mirage la dérobe aux yeux des Barbares ; ils la traversent, en croyant parcourir une vaste prairie.
C’en était fait peut-être du monde occidental si, dans les Champs Gatalauniques, Aëtius n’avait vaincu Attila. Bataille gigantesque dont les proportions déconcertent. Deux cent m’dle morts ; le sang roulant par cascades dans le lit d’un ruisseau qu’il transforme en fleuve; Attila, retranché derrière ses chariots, et tournant, ivre de rage, autour d’un monceau de selles enflammées, dans lequel il va se jeter si l’ennemi envahit son camp! On dirait une Gigantomachie de l’Edda. Aëtius dépassa Marins et atteignit César dans cette lutte épique; la gloire, pourtant, éclaire à peine son nom d’un rayon douteux. Certes, l’histoire est injuste de ne pas dresser des autels à
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ces héros de la dernière heure, Probus, Posthumus, Stilicon, Aëtius, qui soutinrent si magnanimement le choc des Barbares, et forcèrent, comme Josué, le soleil de la civilisation romaine à retarder son coucher sanglant. Mais le propre 'de la Barbarie est de faire la nuit autour d’elle : hommes et choses s’assombrissent à son approche; la civilisation devient barbare en la combattant ; la Plaie des Ténèbres s’abat également sur les vaincus et sur les vainqueurs. Les victoires mêmes remportées sur elle ne subjuguent pas l’imagination : leurs clairons jettent des cris rauques, leurs lauriers sont épineux comme des ronces. Il n’en reste guère plus de traces que d’une chasse aux loups dans l’épaisseur des forêts.
Repoussé des Gaules, l’homme de proie fondit sur l’Italie qu'il extermina. Les villes bridaient, les hommes tombaient par gerbes, les peuples fuyaient jusque dans la mer, pour lui échapper. L’horreur ne varie pas à travers cette atroce histoire ; ce sang qui tombe comme la pluie est, à la fin, ennuyeux comme elle. La carrière d’Attila a la monotonie de l’Enfer.
Enfin, il rentra dans sa bourgade, soûl de carnage et chargé des dépouilles du monde. Il y mourut de la mort d’IIolopherne, dans son lit de noces, égorgé par une Judith germanique. Son armée hurla autour de sa tente funèbre comme une meute sur le corps du chasseur qui la gorgeait de curées. On tua les esclaves qui creusèrent sa tombe. Le cadavre même d’Attila massacrait encore.
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Malgré ses conquêtes, ses exterminations, ses batailles, et l’elFroyable bruit qu’il fit sur la terre, Attila ne s’élève pas à la vraie grandeur. Il n’y a que des cris dans sa renommée ; son nom résonne vide de sens ; son histoire" rentre dans l’histoire naturelle des fléaux physiques. Il n’est pas plus humaîn qu’un tremblement de terre, qu’une éruption de volcan, qu’un typhon des mers de la Chine. La puissance de bouleversement qu’il manifesta a quelque chose d’inconscient et de machinal. 11 est trop fatal pour être odieux, trop impersonnel pour être coupable. L’histoire ne daigne même pas l’accuser ; elle le décharge de toute responsabilité et de tout grief ; elle le renvoie à la Nature, dont il fut un des agents destructeurs. Le flétrir et le condamner, ce serait imiter Xerxès frappant de verges un élément en fureur. Le meurtre de Clytus déshonore plus Alexandre que le sang d’un monde dépeuplé ne souille Attila; mais aussi le moindre combat grec, inspiré par la vertu civique et par l'héroïsme, surpasse toutes les conquêtes du Barbare. Le soldat de .Marathon, agitant sa palme, est plus grand qu’ Attila recevant les rois et les patrices sur le dos de son cheval maigre, dont le galop desséchait la terre.
Aussi, ce n’est pas dans l’histoire, qui le relègue parmi les fossiles de ses périodes chaotiques, c’est dans la légende qu'Attila prend sa véritable existence. Chaque peuple s'empare de cette figure brute, et la modèle selon ses instincts. L’Italie la dégrade, l'Alle-
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magne l’idéalise. Tandis que la tradition latine change Attila en spectre ou en monstre, les poëmes germaniques font de lui un roi débonnaire et neutre, qui préside aux événements sans trop s’y mêler, comme l’Agamemnon de l’Iliade et le Charlemagne de la Table-Ronde. Transformation imprévue ! L’ogre se fait patriarche ; l’assassin du monde devient le Juge de paix majestueux des querelles d.es JSiebelungen. — ^ Plus hardie encore, la Hongrie traite avec un respect filial le sauvage aïeul de sa race. L’Attila des légendes magyares est saint comme David, sage comme Salomon , magnifique comme Ilaroun-al- Raschid. Ce n’est plus le pape Léon qui l’arrête sur les bords du Tibre, c’est Jésus-Christ descendu du ciel qui traite directement avec lui, et qui promet à sa postérité la couronne de Hongrie, pour rançon de Rome.
H y a dans l’histoire des résurrections de types et de caractères qui feraient croire aux Avatars de la Fable indienne. A quinze cents ans de distance, Attila reparaît au Nord sous une nouvelle forme, raccourci dans son action, resserré dans un moindre cercle, mais animé de la même fureur destructive. Charles XH, roi de Suède, au dix-septième siècle, est un Attila fourvoyé.
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Pas plus que dans le roi des Huns, il n’y eut rien d’humain dans ce soldat implacable qui faisait la guerre comme on fait de la gymnastique, par pur besoin de tempérament. A di.\-liuit ans, il entra sous la tente, comme un moine entre dans sa cellule, pour n’en plus sortir : Ilic sunl tabernacula mea, hic huhilabo in œtcrnumi Vrai moine, en effet, qui semblait avoir prononcé des vœux terribles entre les mains d’une de ces Walkyries sanguinaires que son pays avait adorées. La femme, que l’Kcriture appelle « plus forte que la mort, » la femme, qui énerva Samson , charma César et fit pleurer Alexandre, n’entra jamais dans ce cœur fermé comme une citadelle. 11 resta vierge comme la Mort, la seule maîtresse qu’il eut jamais. La comtesse Aurore de Kœnigsmark, une des beautés du siècle, envoyée par le roi de Pologne, son amant, pour attendrir le conquérant irrité, n’obtint pas de lui un regard. Un jour, le rencontrant dans un sentier étroit, elle descendit de carrosse et s’avança vers lui. Le roi la salua brusquement, tourna bride et disparut. Ce fut la seule audience qu’elle put en avoir.
Cherchez bien, vous ne trouverez pas une veine de chair dans cet homme de bronze : ni table, ni lit, ni plaisirs. Le sang le sèvre du vin : pendant cette campagne de vingt ans qui fut sa vie, il ne but jamais, comme David au désert, que l’eau du torrent puisée dans un casque. Son habit de gros drap bleu à boutons de cuivre lui durait autant qu’un froc à un
moine ; il le râpait sur son dos. Les rois des contes de fées ne quittent jamais leur couronne : lui, n’ôtait jamais ses bottes que pour dormir çà et là. 11 av.ait la superstition de ces bottes de cent lieues qui lui faisaient parcourir l’Europe à grandes enjambées : il ne parla que d’elles au roi Auguste dans la conférence qu’il lui accorda à Gutersdorf, après sa défaite. Au Sénat suédois, qui le suppliait de rentrer dans le royaume, privé depuis si longtemps de son roi, il répondit qu’il enverrait à Stockholm une de de ses bottes pour trôner et gouverner à sa place : facétie de lion botté qu’on ne lui fit pas répéter.
La guerre fut sa religion ; il s’imposait, pour la pratiquer plus dignement, des macérations ascétiques. Un jour on lui dit qu’une femme avait vécu plusieurs mois en buvant de l’eau pour toute nourriture. L’envie le prit de subir cette rude abstinence, comme le caprice aurait pu venir à Mithridate d’essayer un nouveau poison. Cinq jours entiers il resta sans manger; puis il fit un repas d’ogre, et reprit son train de vie habituel.
Le mysticisme de la gloire peut seul expliquer un tel caractère, une telle abstraction des joies et des passions de l’humanité. On eût dit qu’il avait fait vœu de pauvreté comme de continence ; l’argent n’était pour lui qu’un moyen de fondre des balles et de forger des canons. — Un transfuge livonien, fait prisonnier et condamné au gibet, proposa d’échanger sa vie contre le secret de faire de l’or. 11 en
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fabriquait dans sa prison avec des recettes d’alchimiste. Le lingot trouvé dans le creuset était de bon titre et d'excellent poids. Le Sénat s’émut , demanda sa grâce. La pierre philosophale ne valaitelle pas une tête de rebelle? Le roi, indigné qu’on osât lui marcliander sa vengeance, ne répondit qu’en avançant le jourde l’exécution. Les monnaies informes fra|)pées sous son règne le racontent mieux que les plus magnifiques médailles. Ce sont de larges carrés de cuivre estampillés du sceau royal à leurs quatre coins. Véritable monnaie Spartiate, qu’on dirait faite à la bâte pour les besoins urgents de la guerre, avec des morceaux d’armures ramassés sur un champ de bataille et fondus au feu d’un bivouac.
Décomposez cette organisation excentrique : vous n’y trouverez môme pas le ressort de l’ambition. Il fait l'aumône de ses conquêtes, il distribue aux autres les provinces qu’il prend, il ne daigne point ramasser les couronnes qu’il a fait sauter. Son royaume n’est pas de ce monde; il combat pour combattre, en vue d’un idéal tout abstrait et tout intérieur. Les conquérants les [)lus effrénés ont un but, un plan ou une convoitise. Attila lui-même flaire de ses narines de loup les voluptés romaines. L’idée de l’étendue tient dans le crâne étroit de Tamerlan : il rêve une Asie muette, vide, dépeuplée, sur laquelle il pourra régner et se coucher de son long. Charles XII, lui, ne veut de la terre que l’emplacement d’un camp et le terrain d’une bata'ijle.
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Son vagabondage armé du Nord à l’Orient ne trahit pas un instinct politique, pas un dessein d’agrandissement, pas une pensée d’avenir. Il est attaché à son cheval, comme son ami Mazeppa, et se laisse emporter à travers le monde.
Vainqueur ou vaincu, son indifl'érence est la même. Une défaite fait autant de bruit qu’une victoire, et il ne demanda jamais à la guerre que du bruit et de la fumée. Sa bravoure n’avait rien d’ardent ni dépassionné : le danger était son élément; la paix l’aurait tué, comme l’eau douce empoisonne les poissons marins. Il lui fallait pour vivre le bruit du canon et l’acreté de la poudre. Après la défense de Bender, où il soutint, en Roland furieux, l’assaut d’une armée; quand il tomba enfin sous le poids du nombre, le visage meurtri, les 'sourcils brûlés par la poudre, il souriait aux janissaires qui l’emportaient, calme , heureux , visiblement soulagé, comme un homme que le sang étouffe, et qui respire après une saignée.
<1 La pièce est finie, allons souper! » dit un de ses généraux, lorsque la guerre, fatiguée de jouer aVbc lui, le frappa, pour en finir, d’une balle à la tempe. Ce mot est un jugement ; il définit ce règne théâtral qui n’eut, à vrai dire, rien de réel, rien d’historique, et ne fut qu’un drame romanesque joué par un homme pour sa propre gloire. Ce fut la fantasia du désert arabe transportée dans les steppes du Nord : charges à fond de train, brandissements
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d’épées, salves de fusillades, cliquetis de sabres... Le' lourbillon passe, la neige toinl)c, le sable se nivelle... Est-ce une vision, est-ce une réalité qui vient de pa.sser?
Que reste-t-il de Charles \U? En nom ((ni retentît dans l'oreille comme un coup de canon, mais qui n’ébranle ni le C'eur ni l’intelligence. .Sa llamboyante épée n’avait pas de tranchant; nulle ()art elle n’a laissé son entaille. Ce fut l’instrument d’un virtuose militaire plutfit que l’arme d’un grand homme. Une armée errante, qui ne colporte ni un Dieu, ni un principe, ni une civilisation nouvelle, passe comme une tribu nom.ade dans le silence du Sahara. Mais si la gloire du héros suédois est stérile, son caractère restera un des étonnements- de l’histoire. Un roi de dix-huit ans parlant xle sa cajiitale pour se battre jusqu’à la mort, sans (lause, sans trêve, sans retour, et se lain.ant dans l'Europe avec une poignée d’hommes, comme Alexandre à la tête de son carré de Macédoniens, dans l’infini de l’Orient, éblouira toujonrs rimaginatioii. On comprend qu’une sultane en ait rêvé au fond du sérail. Elle raj)|)elait son lion. « Quand donc, disait-elle au sultan Achmet, aiderastu mon lion à dévorer le czar? »
L’épo((ue où .s’agita cette destinée excentrique reh.'insse encore son prestige. C’est au milieu de l’Europe politi((ue et diplomatique du xviu' siècle que Ch.irles \ll lait son apparition fabuleuse de dieu de l’Edda. H était évidemment égaré dans le