‹ Hommes Et DieuxChapitre 23 sur 84 · CHARLES XII · texte numérisé non relu

CHARLES XII

monde moderne. C’était un héros du Nord barbare et païen. Malgré le livre de prières trouvé, après sa mort, dans la poché de son uniforme, ce n’est pas dans le ciel chrétien qu’il a dû aller, mais dans ce paradis sanglant de la mythologie Scandinave, où les guerriers se taillent eu pièces tout le jour, et, le soir venu, rajustent tant bien que mal leurs membres épars, soupent ensemble -à la table d’Odin, mangent au même plat le lard du sanglier Serimner, et se portent des toasts dans des crânes ruisselants de bière fermentée.

LOUIS XI

De tous les rois de France, Louis XI est peut-être .celui qu’a le plus maltraité la postérité. Une impopularité diffamante frappe ce roi si essentiellement populaire. 11 n’y a pas seulement de la haine, il y a du mépris dans l’image que le peuple a gardée de lui. D’accord avec l’histoire, la fiction le traite en personnage moitié tragique et moitié grotesque. Voyez-le sur la scène et dans les romans ; il y paraît presque toujours méchant et lâche, cruel et avare, composé de Tartuffe et de Tibère, de M,alade imaginaire et de Patelin.

Il y a du vrai et du faux dans cette légende, comme il y a, dans une caricature, de la ressemblance et de la chimère. Qu’il fût lâche, c’est là une calomnie gratuite, que l’histoire sérieuse n’a pas

LOUIS XI

répétée. 11 se battit bravement à Montlhéry, à Liège et dans la guerre de l’Artois. Légèrement blessé au siège d’Arras, il en plaisante dans une lettre, avec une verve narquoise qui illumine, un instant, sa sombre figure du xlair sourire d’Henri IV. — « Momsieur le grand maître, mercy à Dieu et à « Nostre Dame, j’ai pris Arras et m’en vais àNostre « Dame de la Victoire ; à mon retour, je m’en vais en « vostre quartier, et vous meneray bonne compai- (I gnie. Au regard de ma blessure, ça esté le duc de « Bretagne qui me l’a l'ait faire, parce ((u’il in’appe- « loit le roi couard. Aussi bien vous .sçavez de long- (( temps ma façon de faire ; vous m’avez veu autre- « fois. Et adieu. » Les défaillances de son agonie furent celles d’une âme en peine des comptes qu’elle allait rendre, plutôt que les tran.ses d’un vil caractère. Tel court au-devant de la mort violente, l’étreint, la provoque, qui tremble et tourne le visage contre la muraille, lorsque la mort naturelle vient le chercher dans son-lit.

Son avarice se réduisait à sa personne. Qui lit les mémoires des cTépenses de sa maison croit feuilleter le livre de comptes du froid logis d’Harpagon. On y trouve une note de vingt sols « pour deux manches neufves à son vieil pourpoint, » et une autre de « quinze deniers pour une botte de graisse pour graisser ses bottes. » Cet étalage de lésine masquait la dépense la plus large et la plus prodigue. On pourrait comparer cette ladrerie apparente à ces

LOUIS XI

devantures de boutiques telles qu’on en voit encore en Hollande. — Le dehors est sordide : une enseigne de gagne-petit, rouillée par la crasse, se balance au vent; un sac d’épices, une tonne de harengs pourrissent à l’entrée ; derrière le vitrage trouble aux mailles, de plomb, on entrevoit une blême figure chaussée de lunettes et allongée sur un vieux registre. On rogne des liards sans doute, on met <i la tirelire dans ce taudis sombre. Entrez-y,... l’or l’illumine; il y regorge et il y ruisselle, il crève les sacs, il fait craquer les balances. Le maître du lieu prodigue les millions dans des spéculations colossales. Du fond de son comptoir, il lance des navires sur les mers de l’Inde et soudoie les rajahs de la Malaisie. - — De même, ce roi accoutré d’uu tricot de laine et coifl'é d’un bonnet crasseux fut le plus rude manieur d’argent que la France efit vu jusqu’alors. Aucune économie, nulle épargne. Cette vieille tradition du Trésor enfoui et couvé par un dragon, que la Mythologie semblait avoir léguée à la royauté, il la rejette et il la méprise. « 11 prenoit tout et dépen- « doit tout, 1) dit Comlnes. Mais cet or que la Chevalerie, sa rivale, dépensait à monter ses tournois et. à parer ses armures, lui l’employait à acheter des villes, gagner des ennemis, A soudoyer des consciences. — Dans son voyage d’Arras, il emprunta d’un de ses valets la somme de trois cent vingt livres seize sous huit deniers, « pour l’employer à scs plaisirs et xuluptés, » et il distribua

LOUIS XL

i:iü

quinze mille écus d’or pour se tirer du mauvais pas de Péronne. Ce fut lui, , on peut le dire, qui découvrit la circulation de l’argent. Ce roi réputé avare est le premier banquier du budget moderne.

Quant à la cruauté dè Louis XI, elle fut moindre peut-être que celle de bien des princes de son temps, mais à coup sûr elle fut pire. Le sang humain souille davantage celui qui le .distille froidement goutte à goutte, que celui qui le répand par torrents, dans un accès de colère. 11 faut sans dojate tenir compte du siècle de fer qu’il eut à forger, des séditions qu’il eut à vaincre, des trahisons qu’il eut à, châtier. Mais, cette part faite au feu de son temps, il reste lin roi qui partageait, sur la question ordinaire et extraordinaire, l’opinion de Perrin-Dandin :

Et ci'la fait toujours passer une lipuro ou deux.

Ce qui distingue sa cruauté, c’est son humeur goguenarde. 11 jouait avec les têtes qu’il faisait couper. Dans une de ses lettres, il raconte, en se gaussant, comme quoi il a fait décapiter maître Oudart de Bussy, un conseiller au parlement qui l’avait trahi. — « 'Et, dit-il, afin qu’on cogneust bien sa « tête, je l’ay faict atourner d’un beau chaperon Il fourré, et est sur le marché de Hesdin, là où il « préside. » Ailleurs, pressé d’expédier un serviteur infidèle, il recommande jovialement à son sénéchal, M. de Bressuire, de « faire les préparatifs des.nopces

LOUIS XI

du gallant avec une potence. » Il inventait des supplices avec la fantaisie méchante de ces tyrans italiens que l’on pourrait appeler les artistes de la torture. Ses cages de fer qui pesaient sur les prisonniers comme des corniches sur leurs cariatides, les ch, aînés atroces qu’il faisait forger en Allemagne et qu’il appelait « ses fillettes, » auraient fait honneur à l’imagination d’Ezzelin. Ce même livre des Comptes, que' nous ouvrions tout à l’heure, étale un luxe lugubre' d’écrous et de fers, des pages entières en sont surchargées; cela grince et cela résonne : il y a là de quoi meubler des Bastilles. — « A maistre Laurens « Volme, pour un grant fer trampéz à double ferci rare, et une grant chaisne à sonnette au bout, « qu’il a faiz et livrés pour enfermer messire Lance celot de Berne, 38 livres. — Pour deux fers à « grans chaisnes et boulles, pour enfermer deuz priée sonniers d’Aras que.gardoit Henry de la Chambre, Cl 6 livres. — Pour ung fers rivés à crampes, à « chaisne longue et une sonnette au bout, et pour ee brasselets pour aultres prisonniers, 38 livres. ■ — le Pour ung fers à bouter les deuz bras, les jambes, ee et à bouter au col et parmi le corps, pour ung priée sonniers, 16 livres. — A maistre Laurent Volme, (( cy devant nommé, la .somme de ([uinze livres trois ee sols tournois, pour avoir fourni du sien, par force donnance et commandement dudit .seigneur, pour ee avoir faict faire au Plessy-du-Parc trois forges à ce faire une caige de fer que ledit seigneur y avoit

LOL’IS XI.

Il ordonné de faire. » — L’histoire, appliquant <à Louis XI la loi du talion, l’a enfermé aussi dans une cage, et elle le promène travers les siècles, comme une bête féroce d’espèce basse et de poil douteux.

On lui pardonnerait encore ses noyades turques, ses étranglements vénitiens et les arbres chargés de pendus de .son manoir de Ple.ssis-les-Tours. Mais il y a tel fait ignoré, telle exécution secrète, telle victime obscure qui crie contre lui avec une voix plus perçante que les milliers de martyrs du sac de Dinant ou du massacre de Liège. Ce .lean lîon, par exemple, qu’il avait d’abord condamné à mort, et auquel par grâce spéciale, il se contenta de faire crever les deux yeux. « Il fut rapporté que ledit « Jean bon voyoit encore d’un œil. F.n conséquence « de quoi, Guinot de Lo/ière, prévôt do la maison « du roi, par ordre dudit seigneur, décerna commi?- « sion à deux archers d’aller vi.'iilcr Jean bon, et, t( s’il voyoit encore, de lui faire parachever de pocher Il et estaindre les yeux. » Lu empereur du bas-empire, conseillé par un eunuque, n’aurait pas fait pis.

Je trouve encore, dans béroaldo de Verville, une anecdote qui, vraie ou faus.se, prouve le renom patibulaire qu’avait lais.sé le vieux Sire. Voici ce conte atroce au fond, comique .â la surface, et narré avec l’étrange gaieté que mettent ces vieux conteurs à dire les histoires dé sang et de corde. Kst-ce insouciance? est-ce ironie? On ne devine pas'.

« Loys XI avoyt donné l’abbaye de Turpenay à .

LOUIS XL

« ung gentilliomme qui jouissant du revenu, se fai- « soyt nommer monsieur de Turpenay. Il advint que « le roy estant au Plessis-Iez-Tours , le vray abbé, « qui estoyt moyne, vint se présenter au roy et lui « feit sa requeste, lui remonstrant que canonicque- « ment et monastiquement il estoyt pourveu de l’ab- « bayé, et que le gentillioinme usurpateur lui faisoyt « tort contre toute raison, et, partant, qu’il invoc- « quoit Sa Majesté pour lui estre faict droict. En « secouant sa perruque, le roy lui promit de le- « rendre content. Ce moyne importun comme tous « animaulx portant cucide, venoit souvent aux issues « du .repas du roy, lequel, ennuyé de l’eaiCbenoiste « de couvent, appela son compère Tristan et lui dit : « — Compère, il y lia icy un Turpenay qui me « fascbe, estez le moy du monde. — Tristan, prenant « un froc pour un moine ou un moine pour un froc, « vint à ce gentillioinme que toute la cour nommoyt « monsieur de Turpenay; et, T, ayant accosté, feit <i tant qu’il le destourna; puis, le tenant, lui feit « comprendre que le roy vouloyt qu’il mourust. n 11 voulut résister en suppliant et supplier en résis- « tant; mais il n’y eut aulcun moyen . d’estre ouy. <( 11 feut délicatement estranglé entre la teste et les « espaules, si qu’il expira; et trois lieures après, le « compère dit au roy qu’il estoit distillé. 11 advint « cinq jours après, qui est le terme auquel les âmes « reviennent, que le moyne vint eu la salle où estoyt « le .roy, lequel le voyant, demoura fort estonné.

Page 1