I.OLIS \I
« Tristan estoyt présent. Le roy l’appelle et luy souffle . « en l’aureille : « Vous n’avez pas faict ce que je « vous ay dict? — ISe vous en clesplaise, sire, je l’ay « faict. Turpenay est mort. — Hé ! j’entendoys de « ce moyne, — J’ai entendu du gentilhomme!... — .« Quoy ! c’est doncques fayct? — Oui, sire. — Ores, « bien. » Se tournant vers le moyne : « Venez icy, « moyne. » Le moyne s’approuche. Le roy lui dit : U Mettez-vous à genoilz. » Le pauvre moyne avoit « paour. Mais le roy luy dict : « Remerciez Dieu qui « ne ha pas voulu que vous feussiez tué, comme je (I l’avoys commandé. Celluy qui prenoyt votre bien « l’ha esté. Dieu vous ha fait justice ! Allez. Priez <( Dieu pour moy et ne bougez de votre couvent'. » Ceci dit, il faut convenir que le renard a fait œuvre de lion, et que ce mauvais homme fut un très-grand roi, Il eut la passion de l’Ktat. La France lui doit ses plus belles provinces. L’âpreté que le paysan apporte à joindre le sillon au sillon, et à son lopin de terre le morceau voisin, il la mit à compléter et k arrondir son royaume. Ce fut l’ardeur et le mobile de sa vie, le zèle qui la dévora. Il parle, dans ses lettres, des villes ou des provinces qu’il convoite comme les amants de leurs maîtresses. Jîimais l’ambition n’a bridé d’un feu si acerbe. Quelle âcre allégresse res-
I. Le Moyeu, de pan'onir, cliap. i.vxxviii. Branlômo (l.ins son cliapitre sur Pon Juan d'Aus(rie {Vies des grands Capitaines étrangers ), rapiwrUs à peu prés la même anecdote.
LOUIS XI
Ul
pire cette lettre écrite après la conquête du Roussillon 1 « Je lu’en vais délibéré de faire bonne chère U et de me récompenser de la payne que j’ay eu tout « cet y ver en ce pays., Je m’en vays mardi, et picque- '( rai bien. Si vous avez rien de beau à mettre en « foire, si le déployez, car je vous assure que je M m’en vais bien bagué... je me semble que je n’ai « pas perdu mon estoc. » On dirait le cri de joie du chasseur qui rentre au donjon portant un cerf sur ses épaules, la tête passée entre les pieds noués de la bête. Il faut l’entendre encore, après la mort du Téméraire, aspirer à la Bourgogne avec la flamme du désir. « Je n’ay autre paradis en mon imagina- (I tion que celui-là. J’ay plus grand faim de parler à « vous pour y trouver remède que je n’eus jamais « à nul confesseur pour le salut de mon âme. » flette grandeur du but atténue la fourberie des moyens. A cette époque la patrie est si étroitement identifiée avec le Roi, leurs intérêts sont si mêlés, leur avenir est si bien le même, qu’il devient quelquefois diflicile de distinguer nettement en Louis XI le mauvais homme du monarque habile. Dans cette lutte contre les grands vassaux qui remplit son règne, le droit est pour lui, sinon la moralité. Il se battit à armes déloyales contre une armée de félons ; il se fit traître contre les traîtres et parjure contre les parjures. Le duc de Bourgogne, le duc de Bretagne, le connétable de Saint-Pol, le comte d’Armagnac, son propre frère le duc de Guienne, braconnaient en
LOUIS XJ
pleine France et la rasaient jusqu’au sol. C’était la chasse au roi, une chasse féodale, violente et sauvage. — « J’aime tant le royautne, — disait le duc de Bourgogne, — qu’au lieu d’un roi, j’en voudrais six. 1) — Et le duc de Cuienne : — « Nous lui mettrons tant de lévriers à la queue qu’il ne sauia où fuir. » — Il fuyait, cependant, j-apide, oblique, inépuisable en détours, trompant les pistes, brouillant les voies, multipliant sur sa route les pièges et les dédales; et d’année en année, l’un des chaleurs tombait pris dans une endjùchc, ou désarçonné par derrière ; jusqu’à ce qu’enfin le grand veneur de celte chasse civile, Charles de Bourgogne, roula sous la llèclie d’un archer lorrain, dans le fossé de Nancy. Alors l’humble roi, si longtemps traqué, vint visiter ses lilets et dépouiller ses chasseurs. Ceux qui soufflaient encore, il les mit eu cage comme le comte ^de ' Perche, ou il les décapita comme le duc de Nemours et le Connétable ; |)uis il mit la main sur leurs seigneuries et les dépeça royalement. Quelle curée! la Picardie, la Bourgogne, le Roussillon, la Provence, le Maine et l’Anjou ! Tous ces rudes batailleurs qu’il ,avait défaits auraient pu lui dire ce que la tête coupée de Klephte dit, dans le chant giec, à l’oiseau de proie qui la ronge : « Mange, oiseau! repais-toi de « ma force! repais-toi de ma bravoure! ton aile en « deviendra plus grande d’une aune, ta serre d’un « empan. » Sa sépulture qu’il légla lui- même semble être l’emblème de son règne : il voulut être sculpté
LOUIS XI
sur son tombeau en habit de chasse, l’épieu à la ceinture et un lévrier à ses pieds.
Le droit est de son côté dans la guerre admirablement obstinée qu’il soutint contre ces rebelles ; la sympath'ie hésite à s'y ranger. Il luttait contre des traîtres, mais ses ti aliisons .sont plus viles, sa perfidie est plus noire que celle de ses adversaires. Ce n’était pas le masque d’acier poli do la dis.^inuilation italienne, c’était un masque mobile, grimaçant, à l’œil perfide et au fau.x sourire. 11 protestait, il jurait sur des reliquaires, il prenait à témoin son vieux chapeau ourlé d’amulettes; il accolait ceux qu’il aurait voulu étoufiér; il « se ruait à genoux, » comme dit la chronique, « se signant depuis la tète jusqu’aux pieds, w A la perversité de l’hypocrisie il ajoutait la laideur de sa pantomime, ^iulle âme moins royale que celle de ce roi. Le sens de l’honneur lui faisait défaut. 11 y a en Chine un proverbe que les mères apprennent à leurs fils dès le berceau, et auquel ce peuple abject doit peut-être sou incurable bassesse : « Siao-sbij rapetisse ton cœur. » Ce proverbe était le sien ; il l’avait traduit en son gaulois: « Quand Orgueil chevauche devant, disait-il. Dommage suit derrière. » 11 répétait ce vil dicton, lorsqu’après Péronne, le duc de Bourgogne l’emmena piteusement à sa suite voir saccager Liège, la ville qui avait levé son drapeau. Et quand Charles lui demanda ce qu’il fallait faire de la cité rebelle, il répondit par ce cruel apologue : « Mon CI père avait un grand arbre, près de son hôtel, où