‹ Hommes Et DieuxChapitre 25 sur 84 · LOUIS · texte numérisé non relu

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« les corbeaux faisaient leur nid ; ces corbeaux l’en- M nuyant, il lit ôter les nids, une fois, deux fois ; au <1 bout de l’an, les corbeaux recommençaient tou- « jours. Mon père lit déraciner l’arbre, et depuis il « eu dormit mieux. »

Sa politique était équivoque et louche comme son caractère, toute de police, d’inquisition, d’espionnage. Èlle lit horreur à ce que ce siècle avait encore de chevaleresque et de seigneurial. On comprend la colère des hommes de force et de violence qui le combattaient, en se sentant enlacés par cette diplomatie hypocrite. On admire le rugissement de bon que poussa Charles le Téméraire aux prises avec son inextricable réseau : « Je combats, — s’écrie-t-il dans une proclamation, — l’universelle araignée. » Il la combattit en vain. C’était l’araignée magique des légendes, qui enferme un héros dans ses toiles aussitôt refaites que rompues : il a beau les trouer à grands coups d’épée, la prison subtile se dédouble et.se multiplie.

Mais, encore une fois, qui sait si cette allure oblique ne fut pas l’escrime nécessaire des luttes «compliquées qu’il eut à subir? Imaginez un saint comme Louis IX ou un chevalier comme François I", se débattant contre cette tempête faite homme qui s’appelait Charles le Téméraire. 11 périssait au premier choc, et peut-être la France avec lui. L’héroïsme n’aurait pas suffi à vaincre ce Roland furieux en qui le moyen âge aux abois avait ramassé toutes

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ses forces et toutes ses puissances. Pour l’abattre, il fallait le grimoire, le bredouillement, les prestiges, les changements à^vue d’un nécromant politique.

Le drame admis, il n’y a plus qu’à louer le comédien. Ses ridicules mêmes ajoutaient à la perfection de son jeu. Ce surtout de futaine râpé qu’il ne quitta de sa vie, et qui lui donnait l’air d’un vieux renard sorti demi-pelé de maint piège, était le costume de son rôle. Il faisait de lui l’antithèse vivante de la Chevalerie dorée et empanachée : il caractérisait, par un frappant contraste, son opposition aux pompes et aux œuvres du monde féodal. Roi du peuple contre les grands, il poidait la livrée et le chapeau plébéien. Au banquet de son sacre, gêné par la couronne trop large pour sa tête, il l’ôta sans façon, et la posa sur la table, comme il aurait fait d’un bonnet. Ce geste annonçait et mimait son règne. Il eut toujours des amitiés de bas étage et des accointances populaires. Le seigneur du Raillant raconte dans sa Chronique, qu’à Paris o il allait maintes fois de rue « en rue, de maison en maison, dîner et souper chez « l’un et chez l’autre, parlant privément à chacun (i pour se rendre agréable au peuple. » Il s’était fait • inscrire «*frère et compagnon de la grande confrairie « aux Bourgeois de Paris. » Ce qu’il prisait en ses « Compères, » comme il les appelait après boire, c’était justement leur roture. Il l’apprit à ses dépens ; ce marchand avec lequel il avait souvent banqueté, et qui, s’ennuyant de s’entendre appeler messire Jean,

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le supplia de le faire écuyer. Louis XI lui donna ses titres do noblesse, mais depuis ne lui souffla mot, et, lorsqu’il l’apercevait, il rallongpaitsamine déjà si longue par elle -même. Le marchand voulut s’en plaindre; alors le roi prit sa voix royale pour lui dire : « Quand je vous faisois asseoir à ma table, je « vous tenois comme le premier de vostre condition, « et ne faisois tort aux gentilshommes de vous hoiio- (t rer pour tel. Maintenant que vous avez voulu estre M gentilhomme, et qu’en ceste qualité, vous estes « précédé de plusieurs qui l’ont acquis par les espées « de leurs devanciers et leurs propres mérites, je « leur.ferois tort de vous faire la mesrae faveur. Allez, « monsieur le gentilhomme. »

11 eut toujours pour le peuple des velléités d’affection. Ses registres de comptes, que nous avons ouverts tout à l’heure aux feuillets sanglants, sont remplis d’aumônes distribuées comme de la main à la main, et d’articles tels que les suivants : « Ung escii « pour donner à une femme, en récompense d'une « oye que le chien du Roy, appelé Muguet, tua au- « près de Blois. » — « Ung escu, pour donner à ung • « pouvre homme, près le Mans, en récompense de « ce que les archiers du roy avoient gasté son blé, « en passant par un champ, pour eulx aller joindre n droict au grandi chemin. » — « Ung escu, pour « donner à une pouvre femme, en récompense de ce « que les chiens et lévriers du roy luy tuèrent ung « chat, près Montloys à aller de Tours à Amboise. »

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C’est à croire, par moments, qu’on lit le livre de ménage d’un Louis le Débonnaire. — On est presque touché de le voir^ dans sa dernièi;e maladie, faire venir des bergers du Poitou, qui chantaient devant lui les airs de leur pays, en s’accompagdant de « bas et doux instruments, n

Vers le soir de sa vie, lorsqu’il déclinait et s’assombrissait, il se plaisait de plus en plus'à s’enfoncer dans le peuple et dans les forêts ; écoutant, pendant ses chasses, la doléance du paysan, l'avis du bûcheron ; questionnant le charbonnier sous sa hutte et le berger dans sa maison roulante. Plus tard encore, quand il se fut cloîtré tout à fait derrière les grilles de son donjon "de Plessis, et qu’il ne chassait plus qu’aux souris avec de petits chiens dressés tout e.xprès à ce jeu de chats, il prenait plaisir à descendre dans les offices et à causer avec ceux qu’il y rencontrait. — Un jour il trouve dans sa cuisine un enfant qui tournait la broche. 11 lui demande ce qu’il gagne. Le marmiton, qui ne l’avait jamais vu, répond : « Autant que le roi, car il n’a que sa vie « non plus que moi la mienne. Dieu nourrit le roi et « le roi lûe nourrit. » Louis XI, ravi, fit un page de ce gâte-sauce et assura sa fortune. Ses favoris furent, on le sait, son barbier et son coupe-tête.

Cette fantaisie de souverain qui va chercher trèsbas son confident pour l’élever jusqu’à lu» et lui parler à l’oreille se rencontre chez presque tous les rois du caractère de Louis XI. Qui trouve-t-on le

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plus souvent, dans l’ancienne histoire, sur la première marche du trône des Césars, des czars, des sultans, des rois absolus et défiants, que préoccupent de sombres pensées? Un eunuque, un affranchi, un mougick, un batelier du Bosphore, Le despote ne se fie guère qu’aux petits créés et façonnés par sa main. — Comme le roi de la Fable antique, il fait un trou dans la terre pour y déposer ses secrets.

CÉSAR BORGIA

Si l’histoire, comme les bibliothèques, avait son Enfer, César Borgia, duc de Valentinois, y mériterait une place à part. 11 présente ce phénomène unique d’un être né, conformé, organisé pour le mal, aussi étranger aux idées de moralité humaine que l’habitant d’une autre planète peut l’être aux lois physiques de ce globe. Les grands scélérats, qui ont effrayé le monde par la stature et les proportions de leurs crimes, eurent tous plus ou moins leur côté faible, leur défaut de cuirasse, leur quart d’heure d’attendrissement ou de repentir. Il y a un moment dans leur vie où ils s’arrêtent et où ils regardent en arrière d’un œil effrayé. La jeunesse de Néron a une forme humaine ; Ivan le Terrible, après avoir tué son fils, s’enferme dans le Kremlin en rugissant de douleur. Ali-Pacha laisse un vieux derviche

CKSAR nORGlA.

l’arrêter par la bride de son cheval au seuil d’une mosquée de Jauina ; il essuie, sans sourciller, les injures sanglantes que le vieillard lui crache à la face, et de /grosses larmes roulent silencieusement sur sa barbe blanche. Alexandre VI lui-même, le père de César, assemble un consistoire après le fratricide de son fils, où il ouvre avec horreur son âme aux cardinaux, se confesse et frappe sa poitrine. César Borgia, lui, est coulé d’un jet dans l’endurcissement. Le doute et la lassitude lui sont inconnus. 11 bondit, rampe, s’embusque et tue, dans le siècle agité et compliqué qu’il habile, comme un tigre indien dans sa jungle. 11 en a l’éclat, la force, la souplesse, l’eflrayante élégance, les bonds et les mouvements élastiques. 11 obéit comme lui à des instincts de destruction qui ne discutent pas. Ce qui frappe à première vue, lorsqu’on étudie de près le jeune monstre, c’est la verve et le naturel qu’il met à commettre s^s crimes. Rien de forcé ni de théâtral ; son ambition a l’élan d’un appétit carnassier, son astuce même tient de cette acuité de flair et d’ouïe dont la nature a doué les fauves. Tel nous le montre le grand portrait que l'on voit de lui au palais Borglièse, et qui a la « beauté du diable » dans la plus haute acception du mot. La main sur son poignard, tenant de l’autre une de ces boules d’or qui servaient à contenir des parfums, il vous regarde en face, avec une sérénité impassible. Ce n’est point la haine ni la colère qu’exprime ce regard, mais

CÉSAR BORGIA. loi

la volonté : une volonté fatale, inflexible, tendue comme un glaive, et dont l’imagination pénétrée sent, en quelque sorte, la pointe et le froid. L’art s’est rarement assimilé la vie à un degré plus intense. L’homme est là, enchâssé tout vif dans le panneau de cèdre, comme un oiseau de proie cloué sur une porte. C’est le type de la méchanceté jeune, grandiose, florissante, pleine de génie et d’avenir. Cette santé robuste dans la corruption, inattaquable au remords, liii venait d’ailleurs de son père. Alexandre VI était de même trempe. — « Le pape a soixante-dix « ans, — écrivait à la Seigneurie Francesco Capello, « l’ambassadeur de Venise à la cour de Rome, — « mais il rajeunit tous les jours ; ses soucis et ses « inquiétudes n’ont d’autre durée qu’une nuit. 11 est « d’une nature peu sérieuse et n’a de pensées que « pour ses intérêts. Son ambition absolue est de faire « grands ses enfants : d’autres soins, il n’en a pas. « Ne d'aliro ha cura. »

On rêve, on croit rêver en voyant César Borgia se mouvoir avec l’entrain et l’incombustibilité d’un démon au milieu de l’enfer pittoresque de la Rome du XV' siècle. L’énqrmité des choses les rend presque incompréhensibles. Fils d’un, pape et d’une courtisane , il est l’homme d’action de ce pontificat unique dans l’histoire qui réalisa la farce infernale dont parlent les vieilles légendes : S.atan en, chape et mitré, parodiant les divins mystères, sur les ruines d’un antique autel. — Il y a au musée d’Anvers un

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tableau vénitien qui symbolise admirablement, à l’insu du peintre, cette papauté excentrique. On y voit Alexandre VI présentant à saint Pierre l’évêque in partibns de Paplios, qu’il tient de nommer général de ses galères. Saint Pierre est assis sur un basrelief où trépigne une impudique bacchanale : au fond, se délie une statuette de l’Ainour ajustant son arc. Cet étrange amalgame, saint Pierre, un Borgla, un évêque du diocèse de Vénus, une idole, une saturnale païenne, brochant sur le tout, est l’image frappante des contradictions de cette partie de l’histoire. Qu’est-ce que le règne d’Alexandre VI, sinon le carnaval diabolique du vieil empire romain ressuscité pour quelques années, sous les costumes et les ligures du catholicisme? Tibère revient an monde déguisé en pape, et refait Rome à^son image. Le Vatican a ses orgies comme Gaprée : aux noces de Lucrèce Borgia, cinquante courtisanes nues dansent, pendant le banquet, et ramassent des châtaignes qu’on leur jette, entre les candélabres déposés à terre. Quelques jours plus tard, le pape offre à ses enfants le spectacle d’une jument poursuivie, dans une cour du palais, par des étalons en chaleur L Lorsque Louis XII, marchant sur Naples, s’approcha de Rome, Alexandre VI envoya à la rencontre de l’armée cinquante tonneaux de vin, du pain, de

1. Burr.hard, Diarïiim romaiium, ap. Ecr.ard : Corpus liistoricum medii (vvi, l. 11, p. 2i:)4.

CÉSAll liOUGlA.

la viande, des œufs, des fruits, du fromage; et, pour le roi et ses c<apitaines, seize des plus belles filles de joie de la ville*. Eu hôte prévoyant, il avait fait dresser, au lieu de l’étape, des tentes de feuillage. — Après douze siècles de relâche, les jeux sanglants du Cirque recommencent, à l’endroit même où Néron brûlait les martyrs. Un jour, après souper. César, en liahît de chasse, fait venir six condamnés, gladiandi, sur la place Saint-Pierre barrée par des poutres ; il monte à cheval, ctiasse à courre ce gibier humain, et les tue tous à coups de flèches*. Le pape, sa fille, son gendre et sa maîtresse Giulia Bella assistent, d’un balcon, à cette reprise du spectacle antique : Are, papa, morituri te salutant . Alexandre \1 hérite du sacré collège, comme Caligula héritait du sénat romain : l’épidémie qui décimait les Pères Conscrits opulents se réveille pour emporter les cardinaux trop riches. La cantnrella des Borgia vaut les champignons et les essences de Locuste. Après avoir empoisonné le cardinal Orsini, le pape dit ironiquement au sacré collège : « Nous « l’avons bien recommandé aux médecins. » Rome, comme ce groupe de Laocoon que l’on venait de découvrir, se sent attaipiée aux plus nobles membres

t. « Quw illorum necessilatibus providerent. » Burcliard, ap. Eccard, l. II, p. 2134.

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