PI (pMsi imdei/i animalia perierunl- » Ibid., t
r.ÉSAH nORGIA.
par le reptile de l’empoisonnement. On meurt d’un gant, d’un fruit, d’un sorbet, de l’égratignure d’une bague, de la respiration d’un parfum, du vin bu dans le calice, de l’hostie de la communion. 11 semblait que le poison émanât de la seule présence d’Alexandre : ses fureurs mêmes foudroyaient. Louis Capra, évêque de Pésarc, et le cardinal Laurent Cibo, moururent d’cllVoi au sortir d’une audience où il les avait menacés.
Pour compléter la ressemblance du pontificat des Borgia avec la Rome impériale, Lucrèce, la fille du pape, quatre fois mariée, trois fois incestueuse, reproduit l’infamie grandiose des Julie et des Drusille de la maison des Césars. Son père la comble d’honneurs sacrilèges ; il la fait trôner scandaleusement, avec sa sœur Sancia, aux fêtes de Saint-Pierre, sur le pupitre de marbre où les chanoines chantaient l’Kvangile : super pulpilum marmoreum in qno canoniri Snneti Pétri Hpistolam et Evangelium decantare eonsueverunt. Lucrèce a une livrée d’évêque ; des prélats la servent â table ; il h’est permis qu’aux cardinaux de célébrer la messe devant elle. En l’absence du pape, c’est elle qui décachète les missives, rédige les dépêches, et convoque le sacré collège. La fabuleuse papesse Jeanne semblait renaître et régner en elle.
Mais ce que la Rome impériale ne donne pas, c’e.-^t un bandit du caractère dé César Borgia. Ses tyrans sont pour la plupart des fous couronnés ; ils ont le vertige
CÉSAR BORGIA
du pouvoir'absolu ou la fièvre chaude de la cruauté. César Ilorgia les dépasse de sa tête qui resta toujours, froide et lucide. Hien de maladç en lui, ni d’aliéné, ni de chimérique. 11 a son plan , la souveraineté de la Romagne ; il a sa politique, elle peut se résumer dans cette brève formule : « Les morts ne reviennent point. » Une logique atroce règle sa vie en apparence effrénée. Allégé du poids de l’àme, de la conscience, du remords, de tout ce bagage moral qui ralentit la marche des scélérats ordinaires, il va vite, se multiplie, tranche au lieu de dénouer, et porte des coups d’autant plus sûrs que son bras ne tremble jamais.
Son frère aîné, le duc de Candie, était le chef naturel de cette maison des Borgia, dont le papè voulait faire une dynastie royale ou princière. Son droit d’aînesse reléguait César au second plan de la scène. On l’avait fait cardinal, comme plus tard on faisait abbés ou chevaliers de Malte les cadets de famille. César assista d’abord tranquillement à la grandeur croissante de son frère ; il laissa le pape le charger de richesses, accumuler sur lui les duchés, les dignités, les honneurs. C’était la patience du bandit embusqué, regardant avec joie l’homme que tout à l’heure il va dépouiller, revêtir ses plus riches habits et se parer de tous ses joyaux. Quand le duc de Candie fut mûr, bon à tuer et à remplacer. César le fit assassjner par cinq sbires, monta à cheval, prit le cadavre en croupe, tête pendante, et alla le jeter, la nuit, dans le Tibre. Burchard, ce Dangeau
CKSAU BÜKGJA.
I ôO
des Borgia, nous donne le bulletin de l’exécution.
<1 Le 14 juillet, le seigneur cardinal de Valence « (César Borgia) et l’illustre seigneur Jean Borgia, « duc de Candie, lils aîné du pape, soupèrent à la « vigne de M“‘* Vanozza, leur mère, près de l’église « de Saint-Pierre-aux-Liens. Ayant soupe, le duc et le « cardinal remontèrent sur leurs mules. Mais le duc, « arrivé près du palais du vice -chancelier, dit <1 qu’avant de rentrer, il voulait aller à quelque « amusement ; il prit congé de son frère et s’éloi- « gna, n’ayant avec lui (ju’un estafier et un homme « qui était venu masqué au souper, et qui, depuis
II un mois, le visitait tous les jours au palais. Arrivé « à la place des Juifs le duc renvoya l’estafier, lui « disant de l’attendre une heure sur cette place, « puis de retourner au palais, s'il ne le voyait reve- « nir. Gela dit, il s’éloigna avec l’homme masqué, « et je ne sais où il alla, mais il fut tué et jeté dans « le Tibre, près de l’hôpital Saint-Jérôme. L’esta- II fier, demeuré sur la place des Juifs, y fut blessé à « mort et recueilli charitablement dans une maison ; « il ne put faire savoir ce qu’était devenu son (I maître. Au matin, le duc ne revenant pas, ses H serviteurs intimes raj,inoncèrent au pape, qui, « fort troublé, tâchait pourtant de se persuader « qu’il s’amusait chez quelque fille et qu’il revien- « drait le soir. Cela n’étant pas arriv.é> le pape, (I profondément affligé, ému jusqu’aux entrailles, « ordonna qu’on fît des recherches. Un certain
CKSAn nORGIA.
IjT
<( Georges Schiavoni, qui avait du bois <ui bord du "(( Tibre, et le gardait la nuit, interrogé s’il avait vu, <1 la nuit du mercredi, jeter quelqu’un à l’eau, « répondit qu’en effet il avait vu deux hommes à « pied venir par la ruelle à gauche de l’hôpital, « vers la cinquième lieure de la nuit, et que ces « gens ayant regardé de côté et d’autre si on les « apercevait et n’ayant vu personne, deux autres « étaient bientôt sortis de la ruelle, avaient regardé « aussi et fait signe à un cavalier qui montait un « cheval blanc et qui portait en croupe un cadavre, « dont la tête et les. bras pendaient d’un côté et les « pieds de l’autre. Deux des hommes qui marchaient <!• derrière le cavalier prirent le cadavre par les bras « et par les pieds, le balancèrent avec force et le « lancèrent dans le fleuve aussi loin qu’ils purent. « Celui qui était à cheval leur demanda s’il avait « plongé ; ils répondirent : S^gnor, si. Puis il piqua « son cl)eval ; mais, en tournant la tête, il aperçut <t le manteau qui flottait sur l’eau. Il demanda : « Qu’est-ce que je vois donc de noir sur la rivière? » « Ils répondirent : « Seigneur, c’est le manteau. » « Alors, l’un d’eux jeta des pierres, ce qui le fit « enfoncer. Cela fait, piétons et cavalier disparurent (1 par la ruelle qui mène à Saint-Jacques. » Un trait, digne de Shakspeare, termine ce témoignage populaire. « Les camériers du pape demandèrent à (I Georges Schiavoni pourquoi il n’avait pas été n révéler le fait au gouverneurde la ville. Il répon-
CÉSAR BORGIA
« dit : fi Depuis que je suis batelier, j’ai vu jeter « plus de cent cadavres dans cet endroit du fleuve, « sans qu’on ait jamais fait d’information. C’est « pourquoi j’ai cru qu’on ne mettrait pas à la chose « plus d’importance que par le passé, »
Dans la nuit même de son fratricide , César partit pour Naples, où le pape l’envoyait assister en qualité de légat a laterc au couronnement du roi Frédéric. 11 y fit une entrée superbe, bannières au vent, clairons sonnants, avec force pages, écuyers, timbaliers, cavaliers de toutes armes et de tout costume, montés sur des chevaux ferrés d’or.
Quelque temps après, il empoisonna à sa table le cardinal Jean, son cousin. Puis l’envie le prit de faire sa sœur Lucrèce, duchesse de Ferrare. Elle était mariée en troisième noces à don Alphonse d’Aragon, un bâtard de la maison de Naples, adolescent doux et timide. L’enfant effrayé avait fui à Naples, où il se tenait pendu aux jupes de sa mère. César fit si bien qu’il le décida à rentrer dans Rome. Trois jours après, il le poignarda, à quatre heures de la nuit, sur l’escalier de Saint-Pierre. « Le prince, « tout sanglant, courut vers le pape, s’écriant : Je « suis blessé ! et il lui dit par qui ; et Madona Lu- « crezia, fille du pape et femme du prince, se « trouvant alors dans la chambre de son père,
« tomba évanouie*. » Cette fois, le pape s’indigna,
1, Rolaziotie di Paolo CapellOy 28 septembre loOO,
CÉSAIl BORGIA.
et il fit garder à vue le jeune prince par seize de ses gens. César dit simplement : « Ce qui ne s’est pas « fait à dîner, se fera à souper. » Ce cpii fut dit fut fait. Un jour, César entra dans la chambre, trouva le prince déjà levé, fit sortir sa sœur et sa femme, et le fit étrangler par .Micheletto, son exécuteur ordinaire. « Comme le duc ne voulait pas mourir de ses « blessures, il fut étranglé dans son lit, » xlit Burchard dans son Diarium. C’est le style habituel de cet honnête prélat alsacien , que le hasard fit maître des cérémonies d’Alexandre VI. Il rédige avetf une encre de lymphe sa chronique de sang : vous diriez un eunuque enregistrant, d’une main machinale, les meurtres et les débauches du Sérail. Mais la force des choses lui arrache, par moments, des traits, des ironies, des sarcasmes, qu’on dirait de Tacite. Au reste, l’imbécillité du scribe garantit la véracité de son griffonnage : on croit sur parole des hommes comme Burchard ; ils n’ont pas assez d’imagination . pour inventer un mensonge. Les grues d’ibycus sont d’irrécusables témoins,
Alexandre VI tremblait devant son terrible fils.’Un jour il lui tua un de ses favoris, nommé Peroto, sous * son manteau où il s’était réfugié; si .bien que le sang sauta àla face du pape. — « Chaque jour, dans Rome, « dit une /dation vénitienne, — il se trouve que, la « nuit, on a tué quatre ou cinq seigneurs, évêques, « prélats ou autres. C’est à ce point que Rome en- « tière tremble à cause de ce duc, chacun craignant
IGO
CÈSAP. BORGIA.
« pour sa vie. » — Don Juan de Cerviglione ne voulant pas Itii céder sa femme, il le fit décapiter en pleine rue, à la turque : le pavé servit de billot. — . Un homme masqué lui ayant lancé, pendant les courses de carnaval, une épigramme offensante. César le lit arrêter et conduire à la prison Savella : on lui coupa la main et la langue, qui fut attachée au petit doigt de la main coupée. — Pour avoir traduit en latin un pamphlet grec contre les Borgia, le Vénitien Lorenzo, malgré les réclamations de la république, fut jeté au fleuve. — Astorre Manfredi, seigneur de Faenza, ayant refusé de livrer sa ville au duc de Valentinois, fut pris avec elle, après une défense héroïque qui dura six mois. Astorre avait seize ans; il était beau comme un éphèbe grec. César l’envoya à Rome, avec son frère plus jeune encore : il traîna les deux enfants dans les cloaques de Sodome ; puis, au bout d’un an, on les retrouva dans le Tibre, étranglés et attachés ensemble par les mains.
Un de ses meilleurs tours fut celui qu’il joua à mes- , ser Ramiro d’Orco, un homme de fer et de corde, qu’il avait chargé de mater la Romagne, après sa conquête. Ramiro justifia son choix, et dompta par les supplices toutes les résistances. Mais cette terreur suscita des ' haines; le pays semblait prêt à se révolter de nouveau. Pour l’apaiser. César lui montra un matin le corps de Ramiro coupé en quartiers sur la place publique de Césène, et le coutelas sanglant à côté du cadavre.
Ce spectacle lui rallia la Romagne; elle acclama le
CÉSAU nOlUJlA.
Hit
prince magnanime qui brisait le manche tle sa liache, quand elle n’était plus bonne à frapper. Machiavel, en mission auprès de Borgia, écrit d’abord à la Seigneurie de Florence : — « On ne sait au juste la « cause de la mort de llainiro ; ce que l’on peut dire « de plus probable, c’est que telle a été la volonté (c du duc de Valentinois, pèur montrer (pi’il a le (I pouvoir d’élever et d’abattre les hommes à son « gré. » Mais plus tard, revenant sur l’exécution de lîamiro dans son livre du Prince, il l’analyse et l’admire comme un coup de maître. « Le duc, sa- « chant que la rigueur d’abord exercée avait excité « quelque haine, et désirant éteindre ce sentiment « dans les cœurs, poui' qu’ils lui fussent entièrement <( dévoués, voulut faire voir que si (pielques cruautés « avaient été commises, elles étaient venues, non de « lui, mais de la méchanceté de son ministre... Sur « quoi, sa conduite pouvant encore servir d’exemple, « il n’est pas inutile de la- faire connaître. »
Ce fut encore devant Machiavel que César Borgia eut l’honneur de jouer la meilleure de ses tragédies, celle du célèbre guet-apens de Sinigaglia. Vitelli, Orsino, Liverotto, Gravina, les quatre plus redoutables capitaines de l’Italie, y furent attirés, pris, étranglés, d’un même coup de filet! César s’était surpassé pour mériter le’sullrage d’un tel juge. C’est une des plus curieuses rencontres de l’histoire que celle d’un tel spectateur placé en face d’un tej^ tragédien. César ne se dérange pas pour
CKSAR BORGIA.
Machiavel, il conçoit, inédite, exécute son crime devant lui avec rénmlation d'un joueur d’échecs qui sent derrière son épaule l’œil d’un théoricien consoininé. Le miracle diabolique de ce beau coup de Sinigaglia, ce ne fut pas tant l’exécution que la capture. Les quatre victimes qu’il prit à son piège étaient ses ennemis mortels ; ils avaient éprouvé dix fois la iluplicité de sa parole; le pressentiment d’une catastrophe les agitait à l’avance. L’un d’eux, Yitelezzo Vitelü, fit à sa famille des adieux de mourant, avant de se mettre en route pour Sinigaglia... Ils y vinrent pourtant fascinés et comme endormis par un inagnétisme mortel. César les reçut « d’un air gracieux, » à l’entrée de sa maison, et les fit passer dans son oratoire où ils furent immédiatement étranglés.— Le trait coiniipie de cette tragédie, c’est Vitelezzo Vitelli, priant son bourreau, la corde sur le cou, de demander au pape une indulgence plénière pour tous ses péchés. Alexaiufre VI se moqua fort des quatre dupes de Sinigaglia, et dit « que Dieu les « avait cluitiés, pour s’étre fiés au Valentinois, après « avoir juré de ne se fier jamais à lui. n Machiavel a beau prendre une plume de bronze pour ra(>porter l’afl'aire à son gouvernement, elle tremble, d’admiration dans sa main. L’artiste politi(|ue a trouvé son Prinrr. 11 crie liurcLa! comme Archimède, quand il résolut son problème! « En ré- « sumant toute la conduite du duc de Valentinois,
« non-seulement je n’y trouve rien à, critiqu*, mais
CÉSAR BORGIA
« il me semble qu’on peut la proposer pour modèle « à tous ceux qui sont parvenus au pouvoir souve- « rain par la faveur de la fortune et par les armes « (rautrui. Doué d’un grand courage et d’une haute <i ambition, il ne pouvait se condiirre autrement; et « l’exécution de ses desseins ne put être arrêtée que n i>ar la brièveté de la vie de son père Alexandre et « par sa propre maladie. Quiconque, dans une prin- « cipauté nouvelle, jugera qu’il lui est nécessaire (1 de s’assurer contre ses ennemis, de se faire des n amis, de vaincre par force ou par ruse, d’être « craint et aimé des peuples, suivi et respecté par H les soldats, de détruire ceux qui peuvent et doivent (i lui nuire, de lemplacer les anciennes institutions « par de nouvelles, d’être à la fois sévère et gra- « cieux, magnanime et libéral, de former une milice « nouvelle et dissoudre l’ancienne, de ménager l’ami- « tié des rois et des princes, de telle manière que « tous doivent aimer à l’obliger et craindre de lui (I faire injure; celui-là, dis-je, ne peut trouver des « exemples plus récents que ceux que présente la vie « politique du duc de Aalenlinois. »
, César Borgia expliciue Machiavel : son Prince est calqué sur lui. Ce livre énigmatique a épuisé tous les commentaires. 11 en est qui lui prêtent l’ironie du prophète Osée, épousant linc prostituée et allichant l’adultère pour elfrayer Israël par l’allégorie de sa propre honte. Quelques-uns croient y voir un piège à tigre tendu à Laurent de Médicis, auquel
CfiSAll IIOIKJIA.
Machiavel dédia son u-uvre, et qu’il aurait espéré perdre en le lançant dans la tyrannie. D’autres n’y trouvent que l’opération d’un chirurgien politique qui démontre aux princes le jeu des organes et des ressorts du pouvoir, avec rindilTérence scientifique du professeur de la Leçon d'anatomie de Rembrandt, disséquant un cadavre devant ses élèves. Son explication la plus simple est celle d’un peintre généralisant un modèle. L’influence de César Borgia sur Machiavèl est incontestable. Il le vit de près et à l’œuvre; il vécut longtemps enfermé dans cette cour, « où on ne dit jamais les choses qui doivent se taire, « et où tout se gouverne avec un secret admirable. » Avec sa froide impartialité, il étudia cet homme redoutable, muni de toutes les armes de la force, de toutes les dextérités de la ruse, concentré dans son égoïsme, comme un caïman sous sa carapace, produit naturel et parfait de l’horrible Italie du. temps. Il le trouva conformé pour la dominer et pour l’asservir, et, constatant sa puissance, analysant ses actes, codifiant ses cruautés et ses fraudes, il en' fit le type suprême et idéal du Tyran.
N’oublions pas que le livre du Prince fut écrit pendant une des plus Sanglantes éclipses du sens indral qu’ait connues le monde, dans un temps où l’idée du droit avait disparu des consciences, où toute créature inoffensive, sujet ou prince, était bientôt détruite. Le blason que César Borgia avait adopté : un Dragon combattant et dévorant des serpents, était
CÉSAR UOHCIA. ‘ 105
l’emblème de son époque autant que le sien. L’Italie du XV' siècle semblait retombée sous l’atroce loi de l’extermination des faibles par les forts qui régit le règne animal. Inférieurs par l’intelligence à César liorgia, les princes du temps l’égalaient en scélératesse. — Bentivoglio, seigneur de Bologne, massacrait en une nuit la famille de son rival composée de plus de deux cents membres. — Oliveretto, une des victimes de Sinigaglia, neveu de Jean Fogliani, seigneur de Fermo, invitait son oncle, avec les citoyens les plus importants du pays, à un grand banquet, les faisait égorger en masse au milieu de la fête, et s’emparait de la ville terrifiée par ce coup de main. — Macbiavel, ayant sous les yeux un homme supérieur à ces brigands subalternes, fait le Priurc à son image, et d’après les adversaires contre lesquels il devra lutter. Il lui apprend à tisser les ruses, à machiner les embûches, à étouffer ses ennemis avant qu’ils n’aient eu le temps de lui nuire, à ne voir dans les autres hommes que des instruments à employer ou des obstacles à faire disparaître. On écrit Télémaque, à la cour de Louis XIV, et ad usum Serenissimi Dclphini ; on écrit le Prince, à l’usage du très-fourbe et très-cruel Laurent de Médicis, en sortant du massacre de Sinigaglia.
Au reste, c’est en naturaliste plutôt qu’en historien que Machiavel envisage les affaires humaines. 11 formule les lois du succès, sans les blâmer ni les justifier : il n’a ni préférence ni système. Gomme il
CÉSAU llOliGIA.
enseigne an tyran, dans le livre du Prince, l’art d’asservir le peuple, il apprend au peuple, dans les Discours sur Tite-Lhe, l’art de renverser le tyran. Son cruel génie est à deux tranchants ; il eu présente la poignée et il en démontre l’escrime aussi bien au conspirateur et au tribun qu’au despote. On pourrait se représenter son (euvre comme un cabinet de consultations politiques plein de circuits et de dédales, avec des entrées et des issues doubles. Sylla peut en sortir par une porte, avec une liste de proscription cachée sous sa toge, et Chéréas, par l’autre, avec un poignard.
Est-ce un fait, est-ce une légende que le souper tragique où, à en croire lîembo et Paul Jove, Alexandre et son fds burent la mort en se trompant de Verre? 11 s’agissait d'enq^oisonner cinq cardinaux à la fois; la table était dressée dans la vigne de Saint- Pierre-aux-Liens. Le pape et César, arrivant altérés, demandèrent à boire. Le sommelier qui avait le secret des fioles mortelles était allé chercher une corbeille de pèches au palais ; son valet prit au hasard parmi les flacons et leur versa le vin de Chio apprêté. Le poison agit sur le vieux pape avec la violence de la flamme ; il tomba presque foudroyé. César avait dompté l’empoisonnement comme on apprivoise un reptile; il s’était fait un estomac de Mithridate, à l’épreuve des plus noirs venins. La eantardla, cette poudre sucrée qui recélait un feu corrosif, entama pourtant ses entrailles. On dit que,
CÉSAR lîORGIA.
pour guérir, il se lit enfermer dans le corps d’un taureau fraîchement éventré. Le conte, si c’en est un, a la beauté d’un mythe. €ct homme de meurtres et d’incestes incarné dans l’animal des hécatombes et des bestialités antiques en évoque les monstrueuses images. Je crois entendre le taureau de Phalaris et le taureau de Pasiphaé répondre, de loin, par d’effrayants omgissements, aux cris humains de ce bucentaure.
César en sortit pelé, dit-on, par la cuisson du venin, mais souple, nerveux et vivace comme un serpent qui a jeté sa vieille peau. « Le duc de Yalenti- « nois, rapporte Machiavel, me disait, lors de la note mination de Jules II , qu’il avait pensé à tout ce « qui pouvait arriver si .son père venait à mourir, et «.qu’il avait trouvé remède à tout, mais que seule- « ment il n’avait jamais imaginé qu’à ce moment il « se trouverait lui-même en danger de mort. » — Eaito chc non penno mai, in mlîa sita morte, di store aneor lui per morirc. Le péril était grand, à en juger par les haines qui se déchaînèrent. Le corps du pape, délaissé dans une chapelle de Saint-Pierre, sans cierges et sans prêtres, fut livré toute une nuit aux brutalités et aux moqueries obscènes de quelques manœuvres. Le matin venu, ils couvrirent d’une vieille natte le cadavre à moitié |)Ourri et le jetèrent dans un cercueil qui se trouva trop étroit : alors ils l’y enfoncèrent à coups de pied et de poing, et le roulèrent dans son tombeau en ciachant dessus.
CESAH liORClA.
— D’une autre part, on massacrait dans les rues les partisans des Borgia. Fabius Orsini , ayant tué un homme de la maison du duc, se rinça la bouche avec une gorgée de son sang.
César se lira pourtant très-grandement de ce désastre subit ; il tint devant ses ennemis une hère contenance, fortifia le Vatican contre la ville, négocia avec le conclave, se fit livrer pas le cardinal trésorier, avec le poignard sur la gorge, toutes les richesses de son père, et imposa au nouveau pape ses conditions de renoncement et d’exil. Sa sortie de Rome égala le faste de ses entrées. 11 en partit couché sur une litière portée [)ar douze hallebardiers et recouverte d’un manteau de pourpre. A côté, deux pages menaient son cheval de main, caparaçonné de harnais de deuil. Autour de lui chevauchaient, l’escopette au poing, ses vieux reîtres noircis au feu de toutes les guerres civiles d’Italie. Satan, exorcisé de la ville sainte, en sortait suivi de sa bande, mais avec un orgueil d’enfer et portant haut son front foudroyé.
A partir de là. César « commença à n’être plus rien, » comme le lui dit Sannazar, dans un distique injurieux . . . Incipix esnc nihil. Heureux malgré tout, il parvint à s’évader, au moyen d’une corde jetée sur un gouffre, de la forteresse de Médina, où le roi d’Espagne l’avait enfermé. « Seigneur, — disait le gardien du fort à Brantôme, en lui montrant la, lucarne de sa prison , — par là, se .sauva, très-miraculeusement, César Borgia : » Senor, por aqiii se
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CftSAR RORGIA.
A'rt/üo César Borgià por gran jnilagro. Les crimes lui étant devenus inutiles par la chute de son ambition, il est probable qu’il n’en coinmitjlus, et qu’il redevint simplement un vaillant chef de condottieri. Les hommes de l’espèce dont il est le type ne font pas plus le mal pour le inal, que les animaux carnassiers n’attaquent une proie quand ils n’ont plus faim. On le perd de vue pendant sept années, jusqu’au jour où on le retrouve bataillant bravement au siège de Viana, à côté du roi de Navarre, son beau-frère. Il y fut tué, dans une sortie, d’un coup de zagaie. L’amour immoral que la Fortune portait à ce bandit se manifesta jusqu’au dernier jour : elle le fit mourir en soldat. Ce damné du Dante tomba comme un héros de l’Arioste.
BlîNVEXL'ïO CELLINI.
lîeuvenuto Celliiii avait cinq ans, lorsqu’un .soir d'hiver, son père, qui jouait de la viole au 'coin de l’âtre, crut voir un animal pareil à un lézard qui dansait tout vif dans la flamme. Il dit à l’enfant d’approcher, et lui appliqua sur la face un soulllet qui lui fit jaillir les larmes des yeux. Mais le père les essuya bien vite avec ses caresses : « Cher petit, U lui dit-il, je ne te fcappe point pour le punir, mais « seulement pour que tu te souviennes que ce lézard « que tu aperçois dans le feu est une salamandre, (( animal que n’a vu aucun homme vivant sur la « terre. »
Ce phénomène de son enfance fut le présage et le symbole de sa vie : lui aussi fut un animal vivant dans la flamme, un homme de feu, de fiel et de bile,
BKWKiNUTO CKLLINJ.
qui s’agita, pendant soixante ans, au milieu de passions dont le premier jet aurait dévoré une organisation moins robuste. Ses Mémoires, écrits dans ses dernières années, sont ceux d’un Orlando furioso de la vie réelle. La main du vieillard tremble en retraçant son histoire, non de vieillesse, mais d’orgueil jiostliume, de haine inassouvie ou de vengeance satisfaite. C’est le cheval de Mazeppa rentrant à l’étable : il saigne, il fume, il écume encore. Là on peut voir ce que fut l’Art au xvi®- siècle, non pas comme dans les époques reposées, un luxe, un goût, un dilettantisme, mais une passion violente et terrible, un fanatisme à outrance, quelque chose comme un mahométisme renversé, propageant, prêchant, ^ imposant- ses idoles avec la même ardeur que l’autre mettait à les renverser. La vie de Cellini ne fut qu’un long accès de colère entrecoupé d’inspirations ravissantes. Bandit aux rnaiqs de fée, il semait les bijoux dans le sang des assassinats et des embuscades, comme Atalante jetait ses pommes d’or dans la poussière de l’arène. La Renaissance n’eut pas d’enfant plus excentrique que ce gladiateur maniant le burin, que ce cyclope ciselant des bagues. Contraste bizarre de l’imagiiialion la plus délicate unie au caractère le plus intraitable!
Ce qui le caractérise, c'est la rage passée à l’état chronique. Il est exaspéré de naissance, il est né l’écume à la bouche. Tout est instinct dans cette fauve nature, élan primesautier, exercice soudain et
ÜKNVKNIITO CK.r-UNI. 17^!
passionné de la foice. 11 rugit et il se hérisse contre ses émules, comme le lion contre les concurrents de son antre ou de sa citerne. A vingt ans, on le voit donner tète baissée dans une boutique d’ orfèvres rivaux. « Traîtres! m’écriai-je, voici le jour où je vais tous vous tuer! i> Plus tard, il poignarda, en pleine rue de Rome, Pompeo, le joaillier du pape, dont il avait à se plaindre. « Je ne voulais que le saigner, dit-il, mais, comme on dit, on ne mesure pas ses coups. » A Paris, il entra, armé jusqu’aux dents, dans l’atelier du Priniatice qui lui disputait une statue, et il le fit renoncer à sa commande, l’épée sur la gorge. «Messer Francesco, sache que si jamais j'ap- « prends que tu reparles de façon ou d’autre de i( cette commande qui m’appartient, je te tuerai (1 comme un chien ! » A Florence, il se rencontre avec ce sombre et haineux Raccio Bandinelli, qui usait ses dents sur le ciseau de Michel-Ange, plus dur encore que la lime mordue par le serpent de la fable. Type de l’artiste envieux, que Dante aurait placé dans son Purgatoire, parmi ces âmes qui rampent, dans des postures de cariatides, courbées sous d’énormes pierres. — Mais sa charge, à lui, aurait été un bas-relief de Buonarotti, pour qu’il fût écrasé deux fois, sous le poids du marbre et sous la beauté du chef-d’œuvre. — Xa lutte fut terrible entre Baccio et Benvenuto. Ici l’attaque et la défense s’équilibrent : même hauteur d’orgueil, même noirceur de tempérament, mômes facultés
ni
rtF.WENUTO CFLLIM.
d’acrimonie et de haine. Il faut les voir se disputer chaque bloc de marbre qui arrive au duc de Carrare ou de Grèce : on dirait qu'ils vont le briser pour se lapider avec ses fragnienl.s. D’autres fois, ils se rencontrent devant un ouvrage que l’un d’eux vient de terminer. Mors, au pied de la statue ou du groupe, s’engage une rixe qui rappelle ces sculptures des socles antiques représentant deux béliers furieux s’entre-heurtant de la corne. Mais Cellini a l’avantage dans ces invectives homériques : il sonne de l’injure comme de la trom])ette. Kcoutez-le éreinter YUcrruh’ de son rival; sa parole vaut le couteau d’Apollon disséquant Marsyas : elle entre dans le marbre comme dans la chair vive : « On prétend que « si l’on coupait les cheveux de ton Hercule, il ne « lui resterait pas assez de crâne pour contenir sa « cervelle; on ne sait si. son visage est celui d’un « homme, d’un lion ou d’un bœuf; on dit que sa « tète n’est pas à l’action et ne tient pas à son cou ; « que ses deux éj)aules ressemblent aux paniers « d’un âne; que les mollets ne sont pas copiés su n un modèle humain, mais sur un mauvais sac rem- « pli de melons (jue l’on aurait appuyé tout droit « le long d’un mur; que le dos produit l’effet d’un «sac de courges longues; on cherche en vain de « (pielle manière les deux jambes sont attaebées à « ce torse hideux rpii no s’appuie ni sur l’une ni « sur l’autre, dette pauvre statue tombe en avant « de plus d’une brasse, ce qui est la plus grande et
BENVKNUTO CKLLINI.
« la pins affreuse erreur que puissent commettre les « artistes à lar douzaine que nous connaissons ; on « trouve que les bras pendent si disgracieuse- « ment, que l’on est tenté de croire que tu n’as « jamais vu de gens nus et vivants; que la jambe « droite d’Ilercule et celle de Gacus n’ont pas même « un mollet à elles deux ; on dit encore qu’un des « pieds d’Hercule est en terre et que l’autre semble « posé sur du feu... »
Et il poursuit ainsi, raillant, outrageant, vociférant à perdre haleine. 11 n’y eut pas un instant de repos, pas une trêve de Dieu dans cette existence agre.ssive. Dégainer, tirer son poignard était le plus naturel et le plus fréquent de ses gestes. Tous les griefs semblaient égaux devant sa rancune. 11 taxait de mort l’irrévérence et l’outrage, l’offense futile aussi bien que l’affront sanglant. Comme il s’était sacré lui-même et couronné monarque absolu de son art, chaque délit à son égard devenait crime de lèsemajesté. — Son frère est tué dans une rixe de corps de garde; il « jprgne comme une maîtresse » l’arquebusier qui a fait le coup, jusqu’à ce que, le rencontrant à la porte d’un cabaret, il l’égorge, par' derrière, d’un coup de stylet entre l’os du cou et la nuque. — Un hôtelier de Ferrare, chez lequel il entra, voulut être payé d’avance avant de le recevoir : même fureur, même ressentiment. 11 passa la nuit à forger des projets de vengeance. « Je pensai « d’abord à mettre le feu à la maison, puis à égorger
lîKN vi:m;to cki.um.
« quatre chevaux que l’iiôtelier avait dans son écu- (I rie. )) Mais le temps lui ayant manqué, il déchargea sa colère, avant de partir, sur les lits de l’auberge, dont il tailla les draps à grands coups^de couteau. « Je hachai si bien quatre lits, que j’y fis. pour plus « de cinquante écus de dégât. » — Ses querelles avec ses maîtresses tournaient à la rixe et à la tuerie. Ayant à se venger d'une jeune fille qui lui servait de modèle, et (jui l’avait tromj)é avec un de ses apprentis, il la forçait de poser, durant des heures, dans les attitudes les plus fatigantes. Quand elle voulut se plaindre, il la battit jusqu’à l’assommer. « Enllammé de fureur, je la saisis par les cheveux (I et je la traînai dans la chambre, en la rouant de « coups de pied et de coups de poing, jusqu’à ce « xjue la fatigue m’obligeât de m’arrêter. >b
Cette violence fiévreuse était d’ailleurs le tempérament de son siècle. Rien de plus curieux que les rapports de Cellini avec ses patrons ; il y règne je ne sais quelle cordialité bourrue et acerbe. — Un évêtjue espagnol lui fait attendre le salaire d’un v.ase, il le reprend sous prétexte de le finir, et Ynontre aux valets qui viennent le réclamer des dents de dragon gardant son trésor. L’évêque envoie une bande de coupe-jarrets l’a-ssaillir dans son atelier ; il les reçoit l’escopette au poing, puis il endosse sa cotte de maille, et, le vase d’une main, le poignard de l’autre, pénètre fièrement dans le palais du prélat. 11 traverse une antichambre jonchée de
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sbires assis sur leurs armes. « Je crus passer au « milieu du Zodiaque; l’un avait la mine du Lion, « l’autre du Scorpion, celui-là du Cancer. » A sa vue l’évêque éclate en imprécations : il veut son calice, Gellini réclame son argent. L’affaire se termine par un troc à l’amiable mêlé de louanges et d’injures. ■
Les papes eux-mêmes ne l’intimidaient pas : il tint tête à Clément Vil, à Paul III, ces terribles pontifes qui tenaient le bâton pastoral de façon à faire trembler leurs troupeaux. Il les ajournait, il les faisait attendre, il travaillait pour eux à sa fantaisie, à ses heures. Voici comment se passaient d’ordinaire ces altercations. — Le pape compte sur le calice ou la tiare qu’il a commandés ; l’artiste n’est pas prêt et envoie au diable ses messagers. On le mande au Vatican, il comparaît tête haute; Sa Sainteté est en colère, elle gronde, elle menace. « En vérité de Dieu, je te déclare, à to'i qui fais pro- « fession de ne tenir compte de personne, que si « ce n’était par respect humain, je te ferais jeter « par les fenêtres avec ton ouvrage ! » Cellini réplique, il él^ve le ton au diapason de cette voîx qui bénit le monde et qui excommunie les empires ; le Vatican tremble, les cardinaux inquiets se regardent... Cela finit par un baisement de pied et par un sourire paternel.
Car les grands artistes étaient les enfants gâtés de cette papauté athénienne de la Renaissance. Elle
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leur passait toutes leurs excentricités et tous leurs caprices ; elle les comblait de ses absolutions et de ses largesses : ils se brouillaient et se raccommodaient impunément avec elle.
Ce violent Jules II, qui faisait tout trembler, ne se déridait que pour Michel-Ange. C’était un cas d’anathème que de lui enlever son sculpteur. Lorsque l’artiste, rudoyé par lui, s’enfuit à Florence, il lança à la Seigneurie des brefs fulminants pour la sommer de le rendre. Michel-Ange vint le retrouver à Bologne ; il entra, avec une moue de lion privé battu par son maître, dans la salle où le -pape soupait, entouré du Sacré Collège. Jules, fronçant son sourcil blanchi, le toisa d’un œil irrité : « Enfin, au lieu de venir « nous trouver à Rome, tu as attendu que nous « ayons été nous-même te chercher à Bologne ! »
Sur quoi, un des évêques de sa suite se prit à diçe : »
« Que Votre Sainteté lui pardonne, ces sortes de gens (c sont des igriorants qui ne connaissent que leur mé- « tier. » Mais le pape, furieux, se redressant à demi, frappa de sa canne le porte-mitre imbécile: « Ignorant « toi-mème l Tu l’outrages quand nous ne lui disons « pas d’injures, nous! Jgnoranle sei lu che gli di « villania, che no?i gliene diriam lioi. » Cellini eut, avec ses papes, des scènes toutes pareilles. II avait beau remplir Rome de meurtres et d’algarades, il lui sulfisait de montrer une bague, un joyau, un camée pour rentrer en grâce. — Ainsi, lorsqu’il vient d’expédier le meurtrier de son frère. Clément se
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fâche d’abord, le mande au Quirinal et le regarde avec des yeux menaçants. Cellini tire de son escarcelle un bouton de chape, au milieu duquel il a gravé, en demi-relief, un merveilleux Dieu le Père, assis sur un gros diamant supporté par de petits anges. A l’instant, la colère du pape se dissipe; son visage s’illumine, comme frappé par le reflet du divin joyau. Ce n’est plus un juge irrité, un souverain prêt à punir, c’est un amateur idolâtre tournant et retournant un bijou unique entre ses mains tremblantes d’enthousiasme. « Benvemto mio, tu « aurais été là, dans ma tête, que tu ne l’aurais pas « fait autrement. » — Le premier acte de Paul III fut' de l’absoudre du meurtre de Pompeo, commis pendant l’interrègne; et comme un Monsignor objectait la loi à cet excès de clémence : « Apprends, « lui dit le pape, que des hommes uniques dans leur « profession, comme llenvenuto, ne doivent pas être « soumis aux lois, et lui moins qu’un autre. »
Ainsi la raison d’art était mise au-dessus de la raison d’Ëtat dans cette Rome de la Renaissance qui fêtait comme des Saints les dieux de l’Olympe et qui promenait par ses rues le groupe 'exhumé du Laocoon, ainsi quelle aurait fait d’un corps de martyr retrouvé dans les Catacombes. L’art était la seconde religion de ces pontifes patriciens; ils voulaient que le catholicisme l’emportât, même par la forme, sur le paganisme, et que le crucifix fût aussi bien modelé que le Jupiter. 11 était la première affaire et la
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dernière sollicitude de leur règne. — Clément VII avait commandé des médailles à Benvenuto ; la maladie le prend, il se les fait apporter à son lit de mort. Le vieux pape moribond se soulève sur sès oreillers, on allume des cierges, il met ses lunettes : mais la taie de l’agonie voile déjà ses yeux ; il ne peut plus rien discerner. Alors il palpe, en tâtonnant, de ses mains séniles, les faibles reliefs de ces belles médailles qu’il renonce à voir; puis il pousse un grand soupir et retombe, en bénissant pour la dernière fois son Benvenuto.
Jamais siècle tî’eut une admiration si naïve et si profonde pour les chefs-d’œuvre de la main humaine. On sortait du chaos des époques barbares, la sculpture antique surgissait du sépulcre; des types inconnus de grandeur et de beauté apparaissaient au soleil. Sous leur divine influence, le génie humain, si longtemps stérile, recouvrait ses forces plastiques : il concevait, il engendrait des formes exquises et grandioses. Le monde vivant contemplait, ébloui et ravi, ce monde immobile. C’était comme une seconde Création aussi féconde, au-ssi spontanée que l’autre. L’homme se retrouvait dans l’attitude étonnée d’Adam s’éveillant au milieu du peuple infini des êtres éclairés par la première aurore.
On comprend, alors, le prix que le xvi® siècle attachait à ses grands artistes, depuis l’architecte qui bâtissait ses palais, jusqu’à l’orfévre qui ciselait ses anneauy. On comprend surtout l’accueil que les
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Barbares faisaient à ces Italiens, qui leur arrivaient, , comme les Mages de la Renaissance, les mains pleines de raretés et de merveilles exotiques. — Rien n’est touchant comme la conduite de François I" envers Benvenuto Cellini, lorsque, sur son appel, il vint installer en France sa forge de Polyphème. 11 le combla de largesses, il lui donna un château pour ateljer, il l’appelait « son ami. » « Je te noierai dans l’or, » lui dit-il un jour. A chaque aiguière, à chaque coupe, à chaque statue nouvelle c’étaient des flatteries royales et des louanges magnifiques : « Voilà un « homme qui mérite véritablement d’être aimé ! » Ou bien encore : « En vérité, je ne crois pas que « les Anciens , aient jamais rien produit d’aussi « beau! » Ce roi, gaulois et batailleur, mais sensuel jusqu’au bout des ongles, tombe en adoration devant les délicates figurines que lui pétrit cette main d’enchanteur. 11 s’émerveille de boire dans une aiguière sur laquelle une Mymphe recourbée en anse mire dans le vin sa tête élégante. 11 se plaît à prendre son sel dans la conque d’Amphitrite enlaçant Cybèle de ses longues jambes florentines, il ne se lasse pas d’admirer les grâces et les fiertés du style toscan, j>our lui si nouvelles. C’était la surprise du guerrier du Tasse transporté du camp farouche des Croisés, dans ce jardin d’une fée d’Orient, où les fleurs pleuvent, où les oiseaux paident, où l’Amour plane dans l’air lumineux.
Un jour que le roi ployait sous les anxiétés d’une
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guerre déstostreuse, le cardinal de Ferrare le mena voir une porte dont Cellini venait d’achever le modèle. 11 se laissa conduire, soucieux et morose encore- Mais à peine eut-il vu la Nymphe de Fontainebleau, accoudée sur le flanc d’un cerf, et voluptueusement allongée dans la courbe de l’hémicycle, que sa physionomie s’éclaircit : ses yeux reprirent leur joyeux regard, son sourire de faune amoureux revint à ses lèvres. 11 ne pensait plus à l’Empereur ni au Milanais: il était tout à ces joies de l’admiration artistique, qui correspondaient en lui aux sensations de l’amour.
« Mon ami, — dit-il à Benvenuto en lui frappant sur « l’épaule, — je ne sais quel est le plus heureux, du « prince qui trouve un homme selon son cœur, ou « de l’artiste qui rencontre un prince qui sache le « comprendre. »
Comment s’étonner, après ces récits, de l’orgueil d’un homme devenu le compère des papes et l’ami des rois! — Un trésorier de François veut le faire voyager en poste. « Ainsi voyagent les fils de duc, » lui dit-il pour le décider. « N’ayant jamais été fils « de duc, — répond Cellini, — je ne sais comment « ces personnages voyagent, mais les fils de mon art « voyagent à petites journées. » — Un majordome du duc de Florence, qu’il rudoie selon sa coutume, s’étonne « qu’il l’ait jugé digne de parler à une . « personne telle ‘que lui. — Les hommes tels que ' « moi sont dignes de parler et aux papes et aux
« empereurs et aux grands rois. On n’en trouverait
DliNVENÜTO CELLISI.
« pas deux de ma taille dans le monde entier; mais « les gens comme vous, on les rencontre par dizaines « à chaque porte. » Jamais vanité ne fut plus féroce : qu’on se figure un paon armé du bec et des serres de l’oiseau de proie. Il faut que tout cède et que tout ploie devant lui. Seul il a le génie, la gloire et la science infuse. Il ne conteste pas le talent de ses rivaux, môme les plus illustres; non, il le nie radicalement et de haut en bas. L’Antiquité racine n’est bonne qu’à faire repoussoir à ses œuvres. — Primatice vient de rapporter de Rome des statues de bronze reproduisant les plus beaux marbres du Vatican et du Capitole ; mais on les expose dans la galerie où trône le Jupiter de Cellini, et les pauvres figures antiques ne peuvent soutenir la présence de ce Dieu tonnant. La comparaison les écrase; encore un peu, il les ferait choir en terre devant son chef-d’œuvre, comme des idoles devant le vrai Dieu. — L’aplomb dans l’outrecuidance ne saurait aller au delà. Ce n’est pas assez des apotliéoses perpétuelles où il se pavane; un jour, il empanache d’une auréole sa toque florentine, et se canonise lui-même tout vivant. « Je ne veux point passer sous silence la chose 0 la plus étonnante qui soit jamais arrivée à un « homme. Qu’on sache qu’ après la vision que j’ai « racontée, il me resta sur la tête une lueur mira- « culeuse qui a été parfaitement vue par le petit U nombre d’amis à qui je l’ai montrée. On l’aperçoit « sur mon ombre, le matin, pendant deux heures, à
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(( compter du lever du soleil, surtout quand le gazon « est couvert de rosée, et le soir, au crépuscule. Je « la remarquai en France, à Paris, où on la voyait « beaucoup mieux qu’en Italie, parce que, dans ce « pays, l’air est plus souvent chargé de vapeurs. Je « puis cependant la voir et la montrer aux autres en « tous lieux , mais toutefois moins distinctement « qu’en France. »
'fel qiTil. est, tel qu’il s’est peint de couleurs bilieuses et sanglantes, on l’aime et on l’admire ce bravo de génie. Ses excès sont ceux de la force, ses passions celles de la vie exaltée à son paroxysme. Le zèle de l’art le dévore ; il se bat pour une statue comme pour une maîtresse, il approuve les élèves de Raphaël qui voulaient tuer le Rosso parce qu’il avait dénigré leur maître. La « force superbe de la forme, » Ffs superba formœ, comme dit un poëte latin de son temps, le transporte d’admiration. Il faut l’entendre, dans son Discours sur les principes de r art du Dessin, parler en idolâtre de la beauté du corps humain, de ses ossements, de ses membres, des ressorts internes qui le font mouvoir et agir. « Tu feras copier à ton élève un de ces ma- « gnifiques os des hanches qui ont la forme d’un « bassin, et qui s’articulent si admirablement avec « l’os de la cuisse^.. Quand tu auras dessiné et bien « gravé dans ta mémoire ces os, tu commenceras à « dessiner celui qui est placé entre les deux han- « ches; il est très-beau et se nomme sacrum... Tu
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«■ étudieras ensuite la merveilleuse épine du dos que « l’on nomme colonne vertébrale. Elle s’appuie sur « le sacrum, et elle est composée de vingt-quatre os (1 qui s’appellent vertèbres... Tu devras avoir plaisir <1 à dessiner ces os, car ils sont magnifiques. Le « crcâne doit être dessiné sous tous les sens imagina- « blés, afin qu’il ne puisse sortir du souvenir. Car « sois bien certain que l’artiste qui n’a pas les os du « crâne bien gravés dans la mémoire, ne saura jamais « faire une tête qui ait la moindre grâce... Je veux « aussi que tu te mettes dans la tête toutes les « mesures de l’ossature liumaine, afin que tu puisses « ensuite la revêtir plus sûrement de sa chair, de « ses muscles et de ses nerfs, dont la divine nature « se sert pour assembler et lier cette incomparable « machine.^ »
Cet enthousiasme est partagé par toute son époque. On sait avec quelle ferveur Michel-Ange anatomisait les cadavres, plantant une chandelle dans leur nombril, pour les étudier jusque dans la nuit. Le squelette n’est plus, comme au moyen âge, la hideuse guenille d’une chair méprisable, mais l’admirable armature de la vigueur et de la beauté. L’homme se penche sur la tête de mort avec ravissement ; il n’y cherche plus le dégoût, mais le secret de la vie : il mesure sur les trous du crâne l’orbite des yeux - d’Apollon; de son rictus grimaçant il tire le radieux sourire de Vénus. Les Dieux, les Nymphes, les Héros, les Anges, les Déesses qui peuplent de leurs beaux
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corps les palais et les temples, sortent du charnier fécondé , comme des fleurs de la pourriture. Le XVI® siècle inaugure le triomphe plastique de la Mort.
Toutes les clioses du burin et de l’ébauchoir sont sacrées pour Benvenuto.'Son art le possède si bien tout entier qu’il le poursuit jusque dans ses rêves.
Il sculpte l’impalpable, il cisèle le songe. Emprisonné par Paul III , au château Saint- Ange, une vision lui apparaît où il voit le soleil comme un disque énorme, représentant tour à tour le Christ et la Vierge. « Le soleil, sans rayons, ressemblait « à un bain d’or fondu. Pendant que je considérais « ce phénomène, le centre de l’astre se gonfla et il « en sortit un Christ sur la croix, formé de la même « matière lumineuse. Il respirait une grâce et une « mansuétude telles, que l’esprit humain ne pourrait « en imaginer la millième partie... puis le centre de « l’astre se gonfla comme la première fois, et prit la « forme d’une ravi.ssante Madone assise et tenant « sur son bras l’Enfant divin qui semble sourire.
« Elle était placée entre deux Anges d’une incroyable « beauté. » L’orfévre, persistant dans l’halluciné, frappe le soleil à l’efligie des médailles.
Par ses qualités comme par ses défauts, par son talent comme par sa folie, Benvenuto Cellini est la plus originale personnification de cette Italie artistique du XTi® siècle, qui produisit des êtres à part dans les séries de l’histoire. Étranges créatures organisées pour le mal et pour le génie, pour les violen-
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ces du crime et pour les œuvres de l’inspiration. L’Italie, à cette époque, oiïre l’étonnant spectacle d’un Pandœmonium ennobli et décoré par les arts. Elle a des monstres lettrés et des bandits dilettantes, des Périclès empoisonneurs et des Phidias meurtriers. Des .tigres bondissent et s’embusquent dans les jardins d’Armide. Les haines sont atroces, les ressentiments implacables, les concurrences se dénouent à coups de stylet ; mais un souille divin plane sur toute cette tempête humaine ; la sève déborde et fermente; et l’Art grandit au fort de ces passions déchaînées, comme le bronze prend une forme sublime au milieu des flammes et des scories de la fonte.
DIANE DE POITIERS'
Diane de Poitiers est une des enchanteresses de l’histoire. Son nom seul évoque et rassemble, comme la fanfâre d’un cor magique, tout un chœur de déesses éparses dans les peintures et les bas-reliefs de la Renaissance. Ce sont les deux Dianes de Jean Goujon : l’une appuyée sur son grand cerf qui semble un prince enchanté ; l’autre contemplant amoureusement le noble animal qui, avec la hardiesse du cygne de Léda, approche sa bouche de ^es lèvres, comme pour reprendre sa forme humaine par la vertu d’un baiser. C’est la Nymphe de Benvenuto, couchée parmi les chiens et les fauves. Ce sont encore les Divinités chasseresses du Primatice et de son école qui lancent la flèche, ajustent l’épieu,
I . Voir les Lettres inédites de Dianne de Poytiers, publiées d’après les manuscrits de la Bibliothèque impériale, par M. Georges Guiffrey.
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allongent leurs corps ondoyants au bord des fontaines, ou marchent nues dans la campagne, au milieu d’une troupe de nymphes qu’elles dépassent du front. L’imagination confond dans un même type ces sveltes images ; elle leur donne à toutes le nom de la maîtresse triomphante qui les inspira. L’histoire a beau crier que cette jeune déesse était une vieille femme, que Diane de Poitiers avait près d’un demisiècle à l’aurore même de son règne; on n’y croit pas, on n’en veut rien croire. On préfère, aux dates rigoureuses, le chiffre amoureux qui marie l’H royal à deux croissants enlacés. La postérité a pour Diane les yeux éblouis d’Henri H.
Renaud dans les jardins d’Armide, Roger charmé par Alcine, Merlin captivé par la fée Viviane dans le buisson de la forêt des Ardennes, donneraient une faible idée de l’ensorcellement de ce roi crédule par une magicienne qui avait l’âge des sorcières. 11 l’aima toute sa vie uniquement et absolument. La faveur de Diane n’eut pas un instant d’éclipse. Pas un nuage ne passa sur son Croissant symbolique qui devint l’astre du règne. On a quelques lettres de Henri II à sa favorite : elles respirent une servitude passionnée; jamais le sigisbéisrne italien n’a parlé plus humble langage : « Madame, je vous suplye de « me mander de vostre santé... afin que, selon cela, « je me gouverne. Car si vous contynuyés à vous a trouver mal, je ne vouldroys faillyr vous aller trou- « ver pour vous faire servyce, selon que j’y suys
DIANE DE POITIERS. 191
« tenu, et aussy qu’yl ne me seroyt possyble de « vivre sy longuement sans vous voir... Estant elloi- « gné de cele de quy dépent touct mon byen, il est « malésé que je puysse avoir joye... — Madame ma « mye, ÿe vous mercye très humblement de la peyne « que vous avez prise de me mander de vos nouvelles, « quy est la chose de ce monde que j’ay la plus « agréable, et vous suplye me tenir proumesse, car « je ne puys vyvre sans vous, et sy saviez le peu de (cpassetens que j’ay isy, vous auryés pityé de moy... « — Cependant je vous suplye avoir souvenance de « celuy quy n’a jamais connu que ung Dyeu et « une amye, et vous assurer que n’aurez poynt de « honte de m’avoyr donné le nom de serviteur, « lequel je vous suplye de me conserver pour « jamès. » Une fois même, ce roi si peu lettré rime pour elle des stances où la veine d’une passion vraie perce sous la versification rocailleuse :
Plus ferme foy ae fut onques jurée A nouveau prince, ô ma seule princesse,
Que mon amour, qui vous sera sans cesse Contre le temps et la mort asseurée.
De fosse creuse ou de tour bien murée N’a point besoing de ma foy la fortresso Dont je vous fy dame, roine et maîtresse,
Pour ce qu’elle est d’eternelle durée.
Hélas, mon Dyeu, combyen j’ai regrèté Le temps que j’ai perdu en ma jeunesse! . Combien de foys je me suys souété Avoyr Dyane pour ma seule maytresse,
DIANE DE POITIERS
Mais je crégnoys qu’elle, quy est déesse,
Ne se voulut abesser jusque-là De fayre cas de moi qui sans cela N’avoys playsir, joie, ni contentemant,
Jusques à l’heure que se délybéra.
Que j’obeisse à son commandemant.
Maîtresse en titre, Diane de Poitiers tenait, entre Henri II et Catherine de Médicis, la place d’une troisième personne de la Royauté. Le blason de son adultère officiel décorait les murs des châteaux, les dômes des palais, les 4ics de triomphe des Entrées royales ; le roi le portait jusque sur ses habits de gala toujours semés de croissants. Au couronnement même de Catherine, l’initiale de Diane, accouplée à celle de Henri, s’étalait sur tous les décors de la fête. Quand le roi visita Lyon, avec la reine, à son retour d'Italie, la ville lui donna un ballet représentant la « Chasse de Diane, » qui n’était que l’apothéose éclatante de la favorite. « M''"’ de Valentinois, « — dit Rrantôme, — que le roy servoit, au nom « de laquelle cette chasse se faisoit, en fut très- « contente, et depuis en aima fort toute sa vie la ville « de Lyon. » Au tournoi où Henri II tomba sous le coup de lance de Montgommery, — Diane avait alors soixante ans, — il portait encore ses couleurs.
A quoi tint cette passion si étrange et si absorbante que Nicolas Pasquier l’attribue au charme d’une bague enchantée? Diane était belle sans doute, et d’une beauté taillée dans le marbre : mais sur
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le marbre même soixante années marquent leurs entailles. D’un côté Brantôme s’écrie : « J’ai veu « madame la duchesse de Valentinois, en l’aage de « soixante-dix ans, aussi belle de face aussi fraische « et aussi aimable, comme en l’aage de trente ans. » D’une autre part dès 1538, des épigrammes latines lui reprochent, avec une rudesse cynique, « ses rides, sa peau flasque, ses fausses dents et ses che- , veux çris. » La vérité doit être entre l’adulation et l’injure. 11 est certain que Diane lutta héroïquement contre l’âge. Elle n’avait pas seulement l’orgueil de la Déesse dont elle portait le nom redoutable, elle en eut aussi l’activité virile, leë habitudes matinales,
< la passion pour la chasse, le goût des eaux glacées où elle se plongeait au fort de l’hiver. Un tel régime la maintint longtemps : ces froides ablutions surtout, d’après les chroniqueurs, furent sa vraie fontaine de Jouvence. L’ambassadeur vénitien, Lorenzo Gontarini, qui la vit en 1552, avec les yeux clairvoyants d’un indiférent, fait d’elle un portrait aussi éloigné du dénigrement que de l’enthousiasme : « La per- « sonne, — dit-il, — que, sans nul doute, le roi « aime le mieux, c’est M"’* de Valentinois. C’est une « femme de cinquante- deux ans, autrefois l’épouse <i du grand sénéchal de Normandie et petite-fille de « M. de Saint-Vallier, laquelle restée veuve, jeune « et belle, fut aimée et goûtée du roi François et « d’autres encore, selon le dire de tous; puis elle « vint aux mains de ce roi, lorsqu’il n’était que dau-
lui DIANE DE POrriEHS.
« pilin. Il l’a beaucoup aimée, il l’aime, et elle est « sa maîtiesse, toute vieille qu’elle est, rosi verchia « rouie Il est vrai de dire que bien qu’elle n’ait « jamais employé de fards, et peut-être en vertu des « soins minutieux qu’elle prend, elle est loin de « paraître aussi âgée qu'elle l’est en effet. » — Les rares effigies authentiques qui restent de Diane s’accordent avec ce portrait impartial. Ce sont celles d’une matrone robuste, sculptée à grands traits, au front hautain, à l’œil dur, au nez impérieilx. La gorge est ample, l'épaule plantureuse ; la bouche serrée et rentrante semble faite, non pour le baiser, mais pour le secret. Nulle mollesse, aucune volupté : l’air d’une Junon romaine avec les formes massives d’une patricienne de Venise.
Ce n’est pas non plus à l’attrait des sens qu’on peut attribuer son empire. Henri II n’avait rien du tempérament pantagruélique de son père. Chaste plutôt, d’un sang lent et lourd, caractère engourdi dans un corps agile. Le Faune avait engendré un amant transi. On note à peine, dans toute sa vie, deux esclandres : une passade italienne d’où résulta Diane de France, et son amourette pour une petite Écossaise qu’un complot de cour jeta dans ses bras. Diane de Poitiers, de son côté, avait la froideur de sa patronne païenne, sinon sa virginité. On ne trouverait pas un caprice dans cette vie active, dont tous , les actes vont droit au but, comme des flèches sûrement lancées. Ses rares amours, si elle en eut avant
DIANE DE POITIERS
Henri II, furent toutes politiques : instruments de règne et non de plaisir. Leur liaison était si décente qu’on la crut longtemps platonique. — « Le Dauphin « n’est guère adonné aux femmes, » — écrit Marino Gavalli, un de ces Envoyés vénitiens, les meilleurs espions de l’histoire , — « la sienne lui suffit. Pour « la conversation, il s’en tient à celle de Madame la « Sénéchale de Normandie, âgée de quarante-huit H ans. Il a pour elle une tendresse véritable, mais on « pense qu’il n’y a rien de lascif, et que, dans cette « affection, c’est comme entre mère et fils. On affirme « que cette dame a entrepris d’endoctriner, de cor- (I riger, de conseiller M. le Dauphin, et de le pous- « ser à toutes les actions dignes de lui. »
Marino Gavalli touche à peu près juste. Le prestige de Diane fut dans la fascination romanesque et chevaleresque quelle exerçait sur Henri. Elle l’éblouissait de tournois, l’étourdissait de rêves, lui soufflait les faits d’armes et les entreprises, le nourrissait en amour d’abstractious et de quintessences espagnoles, et se posait vis-à-vis de lui comme une « Dame de pensée » plutôt que d’alcôve. L’ostentation du deuil sempiternel quelle portait de son vieux mari, le sénéchal de Brézé, avait tout d’abord élevé haut sa conquête. Venir à bout de la vertu de Diane, c’était presque séduire la reine Artémise. A qui lui aurait demandé son secret, elle aurait pu répondre comme la Galigaï à ses juges : « L’influence d’une âme forte « sur une âme faible, d’une femme d’esprit sur un
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DIANE DE POITIERS
- « balourd. » Mais ce balourd avait l’imagination d’un
paladin de la Table Ronde : Henri II, sous sa longue mine somnolente et terne, cachait une âme fantastique. Les visions de la chevalerie troublaient sa cervelle : VAmadis étaitson livre de chevet. Il y avait du Don Quichotte dans ce roi de triste figure ; Diane de Poitiers fut sa Dulcinée ; une Dulcinée décevante, aussi chimérique que celle du Toboso, idéalisée par les arts, incessamment rajeunie par les cadres mythologiques où elle se posait. Toutes .ces Dianes vaguement ressemblantes qui surgissaient aux yeux du roi, comme des apparitions olympiennes au tournant de chaque allée de parc, dans chaque salle de Chambord et de Fontainebleau, lui divinisamut sa maîtresse. Elle apparaissait et reparaissait de fresque en fresque et de groupe en groupe, comme par une enfilade de miroirs magiques. Le reflet transformait la femme; la blancheur des marbres se mêlait à celle de la chair ; l’immortelle jeunesse des divinités rajeunissait la matrone. Transfiguration perpétuelle! Où finissait la duchesse ? où commençaient les ' déesses? Discrinicn obscurnm. Le Croissant, invoqué dans les incantations païennes, achevait l’œuvre fati- , dique. Les voûtes des palais royaux jonchées de demilunes, célébraient l’apothéose de Diane, comme le ciel étoilé chante la gloire de Dieu, dans les psaumes.
En ce genre de sorcellerie, le Château d’Anet fut ? le chef-d’œuvre de la favorite : on l’eût dit bâti sur le plan d’un magicien de l’Arioste. Villa exquise, peu-
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plée de statuettes, décorée d’élégants portiques, réjouie par l’abondance et par le chant des eaux vives; avec des viviers qui invitaient à la pêche, des chenils résonnants de l’aboi des meutes, des volières où" piétinaient les faucons ; et, comme dans le palais d’été d’un sultan d’Orient, des cages pour les guépards dressés à la chasse. Tout alentour, par delà le jardin semé de bosquets, des plaines et des forêts giboyeuses entourées d’une molle ceinture de collines. C’était le cercle de l’enchanteresse. Le roi y coulait des jours féeriques, sous l’influence de la fée du lieu. Au milieu de ses guerres d’Italie et d’Allemagne , on le voit aspirer aux fontaines d’Anet, comme le cérf de David aux sources.
On cherche la reine dans toute cette histoire : elle paraît à peine, éclipsée qu’elle est par la déesse au Croissant. C’est une Ccnerenlola couronnée. Longtemps stérile, craignant le divorce, disgraciée du roi que rebutaient ses gros yeux à fleur de tête et sa bouflissure maladive, Catherine de Médicis s’était anéantie devant sa rivale. Ne pouvant la renverser, elle se jetait dans ses bras. Diane la protégeait et la consolait, et de temps à autre, avec une altière pitié, impérieuse comme la Vénus de l’Iliade jetant Paris sur la couche d’Hélène, elle poussait le roi dans le lit nuptial. Contarini le dit nettement dans une dépêche au sénat de Venise : — « La reine fréquente U continuellêrnent la duchesse, qui, de son côté, lui « rend les meilleurs offices dans l’esprit du roi : et
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« souvent, c’est elle qui l’exhorte à aller dormir avec « la reine. » Selon le rituel chevaleresque, dans la sphère sublimée où Henri et Diane avaient placé leurs amours, ce n’était pas là une infidélité de l’amant. Qu’importait l’épouse matérielle à la maîtresse de l’âme, la génitrice dynastique à l’inspiratrice de la royauté? Rachel n’’avait-elle pas ouvert à sa servante Bilha la tente de Jacob? Comme la fille de Labaii, Diane de Poitiers, envoyant le roi dans la chambre de Catherine, pouvait dire ; « Voici ma série vante. Viens vers elle ; elle aura des enfants; je les « élèverai sur mes genoux, et je serai glorifiée par « elle. »
(Jne seconde fois, le verset biblique fut accompli à la lettre. Catherine eut des enfants, Diane les éleva sur ses genoux , et elle en fut glorifiée. L’imitation de la Déesse dont elle portait le nom est visible dans tous ses actes-: ici, encore, elle fut fidèle à son type. La mythologie attribuait à la sœur d’Apollon la délivrance des femmes en travail et le patronage des enfants. Diane revendiqua, auprès de la reine, cette fonction propice. Elle l’assistait dans ses couches, elle la soignait dans ses relevailles, elle présidait au choix des nourrices, et s’occupait, par menus détails, de la santé des princes nouveau-nés. Ses lettres sont remplies de ce tracas de nourrices et de nourrissons. Ce ne sont que règles d’aménagement , intérieur, changements de résidence ordonnés au moindre soupçon d’épidémie ou de mauvais air, holà
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mis sur les querelles des valets et des gouvernantes, médecins avertis, médicaments expédiés. — Un jour elle envoie de la poudre de licorne pour la rougeole d’une princesse : remède fabuleux qui sied, venant d’une fée chasseresse.
Cet empiétement de maternité autorisé du roi, subi par Catherine, mettait le comble à sa puissance. Les enfants seuls auraient pu éloigner d’elle son amant en le ramenant vers la reine. Diane se les adjugeant de haute main, accaparant les soins de leurs berceaux, ne laissant à la reine que la fonction de les mettre au monde, l’annulait encore plus qu’avant. La mère passive, destituée de l’éducation, s’effaçait derrière la seconde mère vigilante, active,' etiicace, génie tutélaire de la djaiastie. — Deux tableaux du temps célèbrent insolemment "cette usurpation maternelle. L’un montre Diane assise, nue, dans son bain, au milieu des enfants de France allaités ou jouant dans la chambre '. L’autre la représente nue encore, selon son privilège de déesse, entourée des dames de la cour en costumes de fête, et recevant solennellement un prince no'uveau-né qu’une femme agenouillée lui présente. La reine, très-reconnaissable, s’éloigne, à pas lents sur le second plan*. Elle a enfanté, sa tâche est remplie. C’est toujours l’histoire de la Bible : — « Bilha con-