‹ Hommes Et DieuxChapitre 27 sur 84 · Musée de Versailles · texte numérisé non relu

Musée de Versailles

i. Collection do M. Lachniehe.

DIANE DE POITIERS

« rut et enfanta un fils à Jacob. — Rachel dit : Dieu « m’a jugée, il a exaucé nia voix, et m’a donné un « fils. — Bilha, servante de Rachel, conçut encore (' une seconde fois, et enfanta un second fils à Jacob. « — Rachel dit ; J’ai lutté contre ma sœur dans des « luttes divines, et je l’ai vaincue. »

11 faut passer aux affaires sérieuses. Écartea cet appareil olympien, souillez sur le.Groissant, dissipez les fantasmagories mythologiques qui la voilent et la transfigurent, vous trouvez une femme, non pas d’État, mais d’affaires, exploitant et pressurant sa faveur. La cha.sseresse s’entendait aux pièges et aux curées. Sa seule passion fut l’avidité : une avidité immense, insatiable, que ne rassasia pas la France dépecée et dévorée«^iendant quatorze ans. Que sont les concussions de la Pompadour, les dilapidations de la Du Barry, auprès de celles de Diane de Poitiers? Des larcins et des grappillages. Diane aspirait, et absorbait tout, les confiscations, les bénéfices, les procès, les ventes de grâces et de charges, Anet, Chenonceaux, le duché de Valentinois, des provinces. Un moment, elle se fit adjuger « toutes les terres vacantes au royaume : » ce n’était rien moins qu’un quart de la France. On la voit dans une de ses lettres, brocanter avec son cousin, M. de Gharlus, des captifs espagnols pris en mer par le baron de La Garde, et dont le roi lui avait fait don: 11 s’agit de les vendre le [dus cher possible : « Vous regarderez (I qui en baillera le plus des capitaines des gallères

DIANK DE POITIERS.

« OU bien des Génois , et les destinerez à ceux-là. »

Les capitaines de galères en offrent vingt-cinq écus pièce — « Mais, — dit Diane, — ce n’est raison- « nable, car le tout ne reviendroit qu’à environ « douze mille écus. » — Cependant le Turc, allié du roi, pourrait réclamer sa part de capture : « Je « vous prie donc, regarder pour le myeulx, et y user « de diligence , car on m’a dict que le Grand Sei- « gneur envpye ung homme par deçà, pour en faire « quelques remontrances au roy, et je voudroys n bien que cela fust vuidé avant que il fust arrivé. » — Spectacle étrange et presque incroyable! La Diane

de Jean^oujon tenant le comptoir d’un bazar d’esclaves !

Les supplices faisaient partie des revenus de la favorite. Elle battait monnaie à la place de Grève. Pour les protestants, ce fut la féroce Diane de ïauride. Elle les dépouillait en les égorgeant sur son coffre taillé en autel. « La vache à Colas, » comme on

appelait alors la Réforme, fut sa vache à lait et à sang. — Une scène tragique, que l’histoire «ous a conservée, est celle de cet ouvrier calviniste quelle manda dans sa chambre pour le faire abjurer devant Henri II. L’hommè nullement effrayé, parla haut et soutint sa foi, et, lorsque Diane voulut intervenir dans la controverse, il éclata comme'aurait fait Élie

apostrophant Jézabel : — « Madame, contentez-vous « d’avoir infecté la France, et ne mêlez votre ordure (( parmi chose si sacrée qu’est la vérité de Dieu. »

DIANE DE POIÏlEnS.

Le roi, furieux, voulut aller le voir brûler vif; mais il recula transpercé d’effroi, devant le regard fixe que le martyr attacha sur lui, du milieu des flamnies.

Ainsi, parmi ses phases brillantes et divines, Diane , comme sa patronne , avait une phase infernale. Les feux qui l’entourent, dans les fresques de Fontainebleau où elle figure sous l’image d’Hécate, proviennent du reflet des bûchers ardents.

Ses curieuses lettres, récemment publiées, mettent à nu sa dureté d’âme et sa volonté implacable. Elles sont courtes, serrées, précises, tendues au fait, dénuées d’agrément. Aucune larme, aucune clfusion n’attendrissent ces missives arides. Pasÿie fleur dans leurs brousailles de chicane. Il en est que pourrait signer un vieux greffier de Basoche. Çà et là, au bas des pages, des protestations de bienveillance ou de modestie feinte qui ressemblent à de faux sourires. Rien de plus sec et de plus glacial. Gela semble écrit, de la pointe d’une flèche, sur du sable ou suide la neige.

Des attitudes majestueuses, un imposant décorum masquaient cette vie de fraude et d’exploitation. L’orgueil de Diane ne fléchit jamais ; elle vécut sur un piédestal. Après' la mort du roi, elle sortit en reine du théâtre où elle avait régné si longtemps. Henri II respirtiit encore lorsque Catherine de Médicis l’envoya sommer de rendre les joyaux de la Couronne qui remplissaient scs écrins. « Elle den manda soudain à M. l’harangueur : « Comment! le

DIANE DE POITIERS

« roi est-il mort? — Non, madame, respondit l’autre, « mais il ne peut guieres tarder. — Tant qu’il luy « restera un doigt de vie doncques, dit-elle, je vêus ' M que mes ennemys sachent que je ne les crains « point, et que je ne leur obeyrai tant qu’il sera « vivant. Je suis encore invincible de courage. Mais « lorsqu’il sera mort, je ne veus plus vivre après « lui; et toutes les amertumes qu’on me sçauroit « donner ne me seront que douceurs auprès de ma « perte. Et par ainsy mon roy vif ou mort, je ne « crains pas mes ennemys *. » — Le roi mort, elle garda envers et contre tous cette fière contenance, ne rendit rien, sauf Chenonceaux, dont Catherine se contenta pour rançon, et se retira lentement, tranquillement, lourde des dépouilles de la France.

Elle vécut sept ans encore dans son château d’Anet, bientôt réconciliée avec le nouveau règne; toujours belle, s’il faut en croire Brantôme qui chante un hymne à son crépuscule. Son testament hérissé de clauses, de restrictions, de réserves équivaut à une autopsie morale. Le cérémonial de sa sépulture, les messes, les prières, les aumônes mortuaires, les habits de deuil payés à ses gens, les cierges et les chapelets fournis aux bons pauvres, qui devront se r^iéter l’un à l’autre : « Priez Dyeu pour Dianne de Poytiers, » y sont réglés avec une précision pointilleuse : « Que je sois bien servie en

. I . Braatome.

DIANE DE POlTIEnS.

« l’esglise, je me contenteray des pompes de ce « monde. » Son caractère positif s’empreint encore sur ce contrat de la dernière heure. Diane mourante fait les affaires de son âme, aussi âprement qu’elle fit celles de sa vie terrestre.

Malgré tout, l’art l’emportera sur l’histoire, les marbres prévaudront sur les textes, les tableaux recouvriront la réalité. Diane restera pour la postérité, la déesse protectrice de la Renaissance. Elle apparaîtra toujours dans sa nudité divine, appuyée sur un arc d’argent, au seuil d’un château de la Touraine, entre François 1" qui la regarde avec son large rire de satyre, et Henri 11, qui la couve de son vague regard d’âctéon... Le cor sonne, des statues élancées surgissent entre les éclaircies des charmilles ; les eaux jaillissent et se recourbent en gerbes ; un c^rf royal sort des futaies ombreuses et vient mollement s’étendre à ses pieds. Un Enchanteur arrive qui fixe à jamais le groupe idéal, et l’apothéose illusoire devient une consécration éternelle.

HENRI III

Dans la longue succession des Césars, grands ou abjects, glorieux ou infâmes, mais tous marqués au type romain, ceints du laurier, drapés dans la toge, apparaît, tout â coup, un adolescent au visage fardé et aux sourcils peints, le front surmonté d'une tiare, qui s’habille en prêtre ou en femme, prend le titre d’impératrice, épouse publiquement des soldats et des gladiateurs, se fait traîner dans un char attelé de courtisanes nues, adore une pieiTe solaire, et célèbre en plein Capitole les noces de la Lune avec ce fétiche. C’est Iléliogabale, l’enfant de chœur de l’Astarté phénicienne, juché par des prétoriens ivres sur le trône de Trajan et de Marc-Aurèle. — Henri 111 intercalé dans la lignée des rois de France, y paraît tout aussi étrange. Coimne le César syrien transporta dans Rome le luxe fou, le fétichisme érotique et les

HENRI III

mœurs obscènes de l’Orient, Henri III intronisa en France la bigoterie baroque et les vices excentriques de la décadence italienne. Rien de français en lui, pas un trait gaulois, aucune physionomie nationale. Sa mère l’avait fait tout florentin, avec je ne sais quoi d’asiatique. Son portrait, au Palais Ducal, dans la fresque de Vicentino, qui le représente entrant à Venise, à son retour de Pologne, trace déjà tout un cariîfctère.' La tète usée et rusée a l’expression ambiguë d’un masque : l’œil est oblique, le sourcil arqué ; un faux sourire pince ses lèvres minces. Étroitement serré dans son pourpoint noir, coiffé de son bonnet retsoussé, il a l’air, entre le doge et le patriarche, de l’Arlequin vénitien inaugurant solennellement le carnaval de la République.

Ce fut, en effet, un carnaval qu’il inaugura dans son nouveau royaume. Il était parti valeureux et viril encore ; il revint efféminé et puéril , l’esprit ramolli et le cœur gâté. Imaginez un jeune moine italien devenu, par quelque aventure d’outre-mer, sultan ou calife : voilà son image. Il mêlait la luxure au mysticisme ; il assaisonnait les voluptés de macérations. Sa religion était celle d’un gnostique ou d’un Templier; elle exhalait une odeur d’encens corrompu. Nul doute qu’il y ait mélé un grain de magie et de sacrilège. L’érotisme accouplé à la dévotion engendre toujours des monstruosités. On disait qu’il avait fait peindre ses Mignons et ses maîtresses, habillés en Saints et en Vierges, dans un livre

HKNHI IM.

d’Heures, et qu’il emportait à l’église ce bréviaire impur. Après son départ de Paris, les Ligueurs trouvèrent dans son appartement du donjon de Vincennes, tout un mobilier de sorcier : grimoires cabalistiques, verges de coudrier, miroirs à apparitions, fioles suspectes, peau corroyée d’enfant couverte de signes démoniaques. La plus scandaleuse trouvaille fut celle d’un crucifix d’or, accosté de deux impudiques statuettes de Satyres, qui semblait avoir décoré l’autel de la Messe Noire du sabbat.

Sa vie fut une double orgie sacrée et profane. Qu’il s’affuble de la cagoule et se fouette de la discipline des pénitents gris, ou qu'à la façon de Néron, il coure les rues de Parie en insultant les femmes et en assommant les passants, la farce est la même : c’est celle d’un libertin blasé qui se jette violemment d’un extrême à l’autre, pour raviver ses sens éteints et son cerveau appauvri. Les Mémoires du temps enregistrent sur la même page ces excès divers. D’un paragraphe à l’autre , le roi se montre en habit de masque et reparaît enveloppé d’un froc. « Le jour « de quaresme prenant, — dit Lestoile, — le roi et « Monsieur allèrent de compagnie, suivis de leurs « mignons et favoris par les rues de Paris, à cheval Il et en masque, desguizés en marchans, prestres, « avocats, et en toute autre sorte d’estat, courans à Il bride avallée, renversans les uns, liattans les autres Il à coups de bastons et de perches, singulièrement Il ceux qu’ils rencontroient masqués comme eux ;

HENRI III

ais

« pour ce que le roi vouloit seul avoir, ce jour, pri- (1 vilége d’aller par les rues en masque. » Le rideau tombe et se relève ; admirez le changement à vue. — « Le dimanche 5 avril, le roy fut à la procession Il le premier, portant le cierge allumé à la main (I quand il fut à l’olfrande, où il donna vingt écus, « assista à la messe en grande dévotion, durant la- « quelle il marmonna tousjours son grand chapelet de « testes de morts, que, depuis quelque temps, il porii toit à sa ceinture, ouist la prédication tout du long, Il et fist en apjiarence tous actes d’un grand et dévot « catholique, w — Ce chapelet de têtes de morts était sa discipline dé Tartufe. Un jour, il lui échappa de dire en le secouant d’un geste comique : « voilà le fouet de mes ligueurs. »

La mascarade était le fond et la forme de ce curieux personnage. Il déguisait à la fois son corps et sou âme, son sexe et sa pensée. Il faussait son sourire, il fardait son visage, il parjurait sa parole, il parodiait son rang. Toutes les duplicités et toutes les astuces de la politique florentine s’étaient incarnées et fixées en lui. D’année en année, sa nature s’efi'éininait, son caractère tombait en enfance. 11 jouait au bilboquet, il découpait des miniatures, pleurant comme un enfant, quand ses ciseaux avaient eflleuré l’image. Son hermaphrodisme croissant s’accusait par les métamorphoses d’un costume qui changeait lentement de sexe. Il arbora d’abord les pendants d’oreille, puis il prit les chausses bouffantes qui

rappelaient le vertiigadin. Un jour enfin il apparut devant la cour stupéfaite, vêtu d’un pourpoint échancré sur la poitrine nue, le cou pris dans une fraise brodée, les cheveux enroulés d’une torsade de perles, mâchant des pâtes confites et jouant avec un éventail de taffetas à dentelles. D’Aubigné, dans ses Tragiques l’exécute en cette infâme effigie. On dirait qu’il prend le couteau sacré qui écorcha le Satyre pour disséquer la toilette de l’hermaphrodite.

Si bien qu’au jour des Rois, ce doubtcux animal,

Sans cervelle en son front, parut tel en son bal :

' De cordons emperlés sa chevelure pleine,

Soubz un bonnet sans bords faict h l'italienne,

Faisoit deux arcs voûtes; son menton pinceté.

Son visage do blanc et de rouge empâté.

Son chef tout cmpoudrô nous firent voir l’idée.

En la place d’un roy, d’une femme fardée.

Pensez quel beau spectacle et cdmine ibQl bon voir Ce prince avec un buse, un corps de satin noir Coupé à l’espagnole, où des déchiquelures Sortoient des passements et des blanches tirures.

Et afin que l’habit s'entresuivist do rang.

Il montroit des manchons gauffrés de salin blanc,

D’autres manches encor qui s’estendoient fendues;

Et puis jusques aux pieds d’autres manches perdues.

Pour nouveau parement, il porta tout le jour Cet habit monstrueux, pareil à son amour,

Si, qu’au premier abord, chacun estoit en peine S'il voyoit un roy femme ou bien un homme reine.

■ Alors les Mignons apparurent. Le « roi femme i> s’entoura d’une escouade de jeunes icoglans. L’ins-

‘ilO

iii':.\iu III.

lincl de sa faiblesse lui taisait recheixlier la force. 11 choisit ses favoris parmi les plus hardis duellistes et les plus fiers spadassins. Ses Ganymèdes étaient taillés en Achilles. Un cercle d’épées llamboyantes environna cette royauté tombée en quenouille. Mais le maître imposant à ces vaillants son honteux costume, leur faisait porter une livrée d’eunuques. — <1 Ces beaux mignons, — dit Lestoile, portaient « leurs cheveux longuets, frisés et refrisés par arti- « ficcs, remontans par-dessus leurs petits bonnets tt de velours, et leurs fraises de chemuses de toile « d’atour empesées et longues de demi-pied, de <1 façon qu’à voir leurs testes dessus leur fraise, il « sembloit que ce fust le chef de Saint-Jean sur un « plat. I) Lestoile revient à chaque page sur ces parures scandaleuses. Ou devine à son insistance la révolte de l’esprit gaulois indigné de ces folies orientales. — « Le dimanche 21) octobre, le roy arriva à (I Olinville en poste, avec la troupe de ses jeunes (I mignons fraisés et frisés, avecq les crestes levées, <( les rattepenades en leurs testes, un maintien fardé « avecq l’ostentation de même; pignés, diaprés et « pulvérisés de pouldres violettes, de senteurs odo- « riférantcs, qui aromatisoient les rues, places et « maisons où ils fréquentoient. »

Cet état-major ambigu lui coûtait autant qu’un sérail. Les Mignons pillaient la France, gaspillaient le trésor, pressuraient les villes, confisquaient les rentes. Le roi dépensa onze millions aux noces de

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Joyeuse. La relation qui en reste éblouit encore. C’est le luxe sinistre, à force d’être excessif d’une orgie romaine. Un banquet de dix-sept jours, toute la cour habillée de drap d’or et de toile d’argent, des profusions de perles, des pluies de bijoux, des mascarades et des cavalcades, des tournois et des joutes nautiques... On ne sait si on lit Suétone ou Lestoile.

Ce fut lui encore qui introduisit à la cour de France cette étiquette byzantine qui réglementa la servilité. Il j>i'it le premier le titre de Majesté, auquel un long usage nous a habitués, mais qui indigna les^s'prits libres du temps, comme s’il s’éutit déguisé en dieu.

Ronsard lui-même, protesta par un fier sonnet contre ce titre féminin, qui semblait revêtir les rois français de la robe des empereurs de Bysance :

Ne t'étonne, Binet, si maintenant tu vois Notre France, qui fut autrefois couronnée De mille lauriers verts, ores abandonnée,

Ne servir que de fable aux peuples et aux rois.

On ne parle en la cour que de Sa Majesté. lùlle va. Elle vient. Elle est. Elle a été :

N’cst-ce faire tomber le royaume en quenouille. ,

Jusqu’alors, les rois vivaient en France avec leurs courtisans, dans une sorte de familiarité féodale : Henri 111 lui substitua un cérémonial idolâtre. Les Iteglemins fairls par le Uoy, le.sfjuels il est tris ré-

IIKNRI 111.

solti de garder, et veut dhormais eslre obxervâz de |

chaeun pour son regard, publiés en 1585, inaugu- j

rent les rites de l.a bigoterie monarchique. Les honneurs à rendre à la serviette et à la chemise, au bouillon et au vin royal y sont minutieusement détaillés. On y voit le J’rince s’enfermer dans des balustrades, écarter de lui ses gentilshommes et ses serviteurs, les tenir à distance, leur tracer l’orbite qu’ils doivent décrire, de près ou de loin, autour de sa per- j

.. sonlie déifiée. En de certaines occasions, ils doivent j

U reculer contre la muraille. » Tel des articles de ce I

manueMe servitude a une portée historique; celui-ci entre autres : « Lorsque Sa Majesté sortira pour aller à la messe ou ailleurs, en public, elle veut , ^

et entend estre accompagnée de tous les princes, cardinaux, seigneurs et gentilsommes, jusqu’à ce qu’Elle se mette à table, s’ils n’ont excuse légitime. » Texte fatal qui va domestiquer la ^oblesse ■

française, et paralyser toutes ses forces vives, en la clouant, pour deux siècles, sur des banquettes d’antichambre.

Il est impossible, d’ailleurs, de voir sans pitié ce I

prince énervé, fait pour croupir au fond d’un harem, 1

ou pour présider les fêtes d’une petite cour d’Italie • '

au XVII* siècle, dépaysé dans cette âpre et violente époque. Autour de lui ce n’étaient qu’embnehes, complots, trahisons. II était pris entre les deux feux i

des guerres religieuses : d’un côté, la féodalité pro- i

testante ralliée autour du roi de Mavarre ; de l’autre,

iiKNni III.

•ii:t

la noire populace de là LiRiie, lancée et .soudoyée par les Guise; plus loin, Philippe 11, du fond de Pliscurial, mettant en branle ce réseau d’intrigues; à côté de lui, le duc d’Anjou, un frère haineux Jusqu’au fratricide ; derrière, sa mère Catherine, cette vieille filandière de lacs et de pièges, fatale et antique déjà comme une Parque, qui , secrètement et dans sa cachette, brouillait et débrouillait des fils mystérieux. Isolé au milieu de ces factions et de ces complots, Henri III n’avait pour se défendre que les armes de la perfidie ; mais il était trop faible pour les manier puissamment. Il avait beau trahir de tous les côtés, son machiavélisme indécis ne réussissait qu’à le faire haïr. Le mépris creusait autour de lui un gouffre qui s’élargissait tous les-jours. — Une satire du temps appelle sa cour Vile des Hermaphrodites. C’était l’image exacte de cette camarilla licencieuse, cernée par les haines et par les passions. Il y continuait pourtant son train de momeries et d’orgies, de fantaisies et d’enfantillages. Sa cour chantait et boulfonnait à travers les catastrophes de l’époque, comme la galère de Cléopâtre au milieu des carnages d’Actium, — Le voilà « qui s’en va en coche avec la reine par « les rues et maisons de Paris, prendre les petits n chiens damérets qui à lui et à elle viennent à « plaisir; va semblablement par tous les monastères « de femmes faire pareille queste de petits chiens, « au grand regret des dames auquelles les chiens « appartenoient. » Sa « chenaille, » comme on l’ap-

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HE. Mil III.

pelait, ne comptait pas moins de deux mille chiens de toute race; il, allait communier et toucher les écrouelles, en portant un épagneul sur le bras. —

Plus loin, on le voit revenir de Normandie avec l'attirail d’une sultane en voyage. « Le 14 juillet, le « roy arriva à Paris, revenant du pays de.Norman- « die, d’où il rapporta grandes quantités de guenons,

« perroquets et petits chiens achetés à Dieppe. » 11 eut de tout temps cet amour des bétes rares, qui est une manie des eiïéminés. Il y a toujours un singe qui gambade sur les marches des trônes orientaux.

Chaque sérail a pour pendant une ménagerie. Aussi Henri 111 avait-il la sienne; mais, une nuit, il rêva que des bôtes fauves le dévoraient. La peur le prit, et, le lendemain, il fit tuer <à coup d’arquebuses les lions et les ours ([u’il nourrissait dans ses cages du Louvre. — Ainsi auraient fait ces schahs de Perse qui avaient un astrologue pour premier ministre.

Jamais, il faut le dire, roi fainéant ne fut si rudement secoué et par des mains plus brutales. 11 se défendait avec des gémissements de femme ou des ruses d’esclave. «Je le sais, mesieurs, » disait- il aux députés des États, qui avaient supprimé tous les nouveaux impôts, «je le sais, pecravi, j’ai oITensé « Dieu, je m’amenderai, je réduirai ma maison au « petit pied. S’il y avait deux chapons, il n’y en « aura plus qu’un. Mais comment voulez-vous que i

« je revienne aux tailles de l’ancien temps? comment I

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Il K MU III.

« voulez-vous que je vive? » Quand les États, non contents de lui refuser l’aumône, lui disputèrent jusqu’au droit de vendre ses domaines ; « Voilà, dit- « il, une énorme cruauté ; ils ne me veulent aider du « leur, ni me laisser aider du mien. » Et il se mit à pleurer. Le peuple de Paris bafouait ses processions monastiques. Ses propres pages les contrefaisaient, « aians mis leurs mouchoirs devant leurs visages « avec des trous à l’endroit des yeux. » Le roi fut obligé d’en faire fouetter quatre-vingts dans la cour du Louvre. Une autre fois, des écoliers parcoururent la foire de Saint-Germain, accoutrés d’énormes fraisps de papier, en dérision de celles qu’il portait, et crièrent presque à ses oreilles : « A la fraize on connoist le veau ! »

Les moines eux -mômes se moquaient de leur confrère couronné. Ils prenaient vis-à-vis de lui l’insolence de ces derviches musulmans qui arrêtent par la bride le cheval du sultan sortant de la mosquée, et lui crachent l’injure à la face. — « J’ai M été adverti de bon lieu, — s’écriait en chaire le « moine Poncet, — qu’hier au soir, qui estoit le « vendredi de leur procession, la broche tournoit Il pour ces bons pénitents, et qu’ après avoir mangé (I le gras chapon, ils eurent pour leur collation de « nuit le petit tendron qu’on leur tenoit tout prest. il Ah ! malheureux hypocrites ! vous vous moqués Il de Dieu sous le masque, et portez pour conte- II nance un fouet à vostre ceinture? Ce n’est pas là.

IIHMil III.

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