‹ Hommes Et DieuxChapitre 3 sur 84 · LA VÉNÜS DE MILO · texte numérisé non relu

LA VÉNÜS DE MILO

II appartient au temps où la statuaire n’exprimait que des types surhumains et des pensées éternelles.

O Déesse ! tu n’as apparu qu’un instant aux hommes dans la splendeur de ta vérité, et il nous est donné de contempler cette lumière! Ta rayonnante * image nous révèle l’Eden de la Grèce, alors qu’au premier soleil de l’art l’homme tirait les dieux des flancs de la matière endormie. De quelle avenue de siècles tu viens à nous, ô jeune souveraine! A quelles traditions sacrées tu nous inities ! Homère lui-même a méconnu ta grandeur, lui qui glisse ton fantôme dans le filet où Vulcain surprit l’adultère! Pou * te chanter, il faudrait cette lyre à trois cordes qu’Orphée faisait résonner avec une gravité religieuse dans les vallées du monde naissant! Bientôt ton type primitif va se corrompre et se dégrader. Les poètes t’énerveront dans les mollesses d’Amathonte : ils prostitueront ton idée à leurs fictions licencieuses; ils rouleront tes membres profanés sur tous les lits de la terre. Les sculpteurs feront de toi une bacchante et une courtisane ; ils t’entraîneront dans les orgies du marbre et du bronze ; ils plieront aux poses lascives ta noble stature : l’âme des hétaïres s’insinuera dans ton corps divin et dépravera tes images. Vénus va sourire, feindre la pudeur, sortir du bain, peigner ses cheveux, se regarder au miroir... Que t’importe, ô Déesse ! tu sors intacte de ces métamorphoses sacrilèges. Dante nous montre, dans son poème, la Fortune agitant sa roue et versant sur la race hu-

LA VKNÜS DK MILO.

maine, par rép<irti lions mystérieuses, les biens et les m.aux, les succès et les revers, les prospérités et les catastrophes. Les hommes la maudissent et l’accusent. « Mais elle n’entend pas ces injures. Calme (t parmi les créatures premières, elle fait tourner sa (I sphère et se réjouit dans sa béatitude. » Ainsi la grande Vénus répand au hasard sur les âmes de hautes pensées et de vils désirs, les voluptés saintes et les obscènes convoitises. Mais l’outrage ne l’atteint pas, l’injure ne l’olTeuse pas, l’écume quelle a déchaînée ne remonte point jusqu’à elle. Debout sur soit piédestal, elle se recueille en elle-même et fait tourner tranquillement son globe étoilé :

Volge ma sfera e heata si f/ode.

Qui n’a senti en entrant au Louvre, dans la salle où règne la Déesse, cette sainte terreur, — diisadahnonia, — dont parlent les Grecs ? Son attitude est fière, presque menaçante. La haute félicité qu’exprime son visage, ce bonheur inaltérable que puise dans son essence un être parfait, vous consterne et vous humilie. 11 n’y a pas de squelette dans ce corps superbe, ni de larmes dans ces yeux aveugles, ni d’entrailles dans ce torse où circule un sang calme et régulier comme la sève des jdantes. Elle est de la race lapidaire de Deucalion et non de la famille de sang et de larmes engendrée par Eve. .On se souvient de cet Hymne d’Apollon attribué à Homère,

LA VÉNUS DE Ml LO.

OÙ sourit cette strophe d'un mépris si olympien, d’iine sérénité si cruelle : « Et les Muses en chœur, « se répondant avec leurs belles voix, se mettent à « chanter les dons éternels des dieux et les misères « infinies des hommes, lesquels, ainsi qu’il plaît aux « Immortels, vivent insensés et impuissants, et ne « peuvent trouver un remède à la mort ni une déi( fense contre la vieillesse. » »

Laissez le charme agir. Fatigué des doutes et des angoisses de la pensée moderne, reposez-vous au pied du marbre auguste, comme à l’ombre d’un chêne antique. Bientôt une paix profonde coulera dans votre âme. La statue vous enveloppera de ses linéaments solennels, vous vous sentirez comme enlacé dans ses bras absents. Elle vous élèvera doucement à la contemplation de la beauté pure. Sa calme vitalité passera dans votre être. La lumière et l’ordre se feront dans votre esprit obscurci par de vains rêves, obsédé par des fantômes gigantesques. Vos idées prendront le tour simple des pen.sées antiques. 11 vous semblera renaître à l’aurore du monde, alors que l’homme adolescent foulait d’un' pied léger la terre printanière, et que le rire éclatant des dieux l'etentissait sous les voûtes de l’Olympe, comme un joyeux tonnerre dans un ciel serein.

La Mythologie fait de Diane la fille de Latone, mais le sein qui l’a portée est plus v<aste, sa conception plus divine encore. C’est du courant des sources, de la profondeur des ombrages, des bruits du vent, des mystères de la solitude (jue Diane est sortie, 'fous les éléments chastes de la nature, toutes les puretés du corps et de l’àme se personnifient dans la grande Vierge dorienne. Sœur de Phébus, le dieu solaire, Diane, à l’origine, est la Lune, unique comme Iqi dans le ciel : leur double célibat exprime leur solitude éthérée. Mais de môme qu'Apollon , pareil à une .statue qui surgit des flammes de son moule, se dégage vite du Soleil, de môme Diane descend bientôt de l’astre nocturne. Son caractère luriaire pâlit par degrés ; elle en gardera toujours le reflet.

mais la Chasseresse prédomine, l’héroïne sans protecteur et sans maître, qui vit, libre de tout joug, au fond des grands bois.

C’est ainsi que l’adorait la Grèce, c’est ainsi que l’imagination l’évoque, et que les poètes la chantent, et que le ciseau des sculpteurs la détache du marbre pur et froid comme elle. Grande et svelte, dépassant de la tète le cortège errant de ses Nymphes. Sa figure est celle d’Apollon à peine adoucie; aucune mollesse n'allanguit sa beauté hautaine. Sa bouche entrouverte aspire le souille des bois; ses narines palpitent comme à l’odeur de la proie ; ses yeux fixes lancqnt des regards rapides et droits comme ses (lèches; ses hanches étroites sont celles d’un éphèbe plutôt que d’une femme; son sein, rétréci par l’exercice des jeux héroïques, a la verdeur de la puberté. L’idée de la course s’attache à ses jambes, comme l’idée du vol aux ailes de l’oiseau. La bottine crétoise chausge son pied agile; le court cbiton d’Ürient étreint de ses plis sa taille élancée, et se retrousse à son genou sous la morsure de l’agrafe. Souvent encore, avec une gnlce hâtive, elle noue son manteau en guise de ceinture autour de ses flancs. Le premier souille dénouera ses cheveux relevés en ondes sur son front, ou noués derrière sa nuque en une simple touffe. Toujours en marche, toujours en mouvement, retournant la tète comme à l’appel d’une fanfare, tirant une flèche du carquois qui bat ses épaules, ou domptant une biche cabrée sous sa

main , ses statues offrent l’image de l’activité éternelle.

C’est ainsi qu’au son des cors et aux aboiements de sa meute, elle parcourt les bois et les monts, suivie du chœur de ses Nymphes, farouches et vierges comme elle. La troupe indomptée franchit les précipices et passe les fleuves à la nage, lançant ses traits aux aigles, perçant de ses javelots les sangliers et les ours. A midi, les guerrières agrestes s’endorment sous les vastes chênes, iiarmi les molosses; au crépuscule, à l’heure où les lionnes vont boire, elles lavent dans les sources fi oides leurs mains sanglantes et leurs bras poudreux. Une loi austère régit le gynécée vagabond. Les compagnes de Diane font vœu de chasteté perpétuelle. Les bois sacrés sont leurs cloîtres, les montagnes sont leuis monastères. La Déesse est, pour ainsi dire, l’abbesse des forêts.

De quels prestiges devait remplir les bois sa présence secrète ! Elle sanctifiait tous leurs sites, elle divinisait tous leurs bruits. La brise qui troublait le feuillage était peut-être" sa divine haleine. Peut-être le lac, frémissant encore, venait-il de recevoir son corps virginal. Sa chasse merveilleuse enchantait la forêt; elle se mêlait à toutes ses rumeurs. Les bûcherons et les pâtres entendaient siffler ses flèches dans les cris du vent; ils voyaient reluire ses épaules dans les clartés qui blanchissaient les ombrages. Quelle frayeur religieuse devait saisir le jeune chasseur laconien pénétrant dans les taillis du Taygèle !

UIANK.

Si, au tournant d’un sentier, il allait voir s’avancer vers lui la Déesse, appuyée sur son arc d’argent!... S’il la surprenait sortant nue du bain, et rajustant sa draperie d’un geste pudique!... Que les rameaux qu’écarte sa marche lui jettent au visage une goutte de rosée, il croira sentir l’eau magique que Diane lança sur Actéon, et qui lit germer à ses tempes les ramures du cerf. — Fuis, téméraire, sans retourner la tête! déjà tes chiens te regardent d’un œil soupçonneux...

La nuit surtout devait multiplier les terreurs qui s’attachaient à la rencontre de l’Immortelle. Ces fracas lointains qui traversaient le silence, étaient-ce les bonds de ses Nymphes ou les bondissements des cascades? Ne pouvait-on prendre les branches argentées pour les pointes de leurs lances mouvantes sous la lune?;.. Dans le croissant qui s’abaissait sur les cimes, le voyageur attardé croyait voir le diadème de Diane endormie sur quelque sommet.

Mais la Lune, c’étaii elle encore. Dépouillant chaque soir, comme un habit de chasse, sa forme terrestre, Diane, la nuit, remontait au ciel pour y diriger l’armée des étoiles, comme le jour elle dirigeait la troupe de ses Nymphes. Du firmament même, ses traits ne cessaient pas de pleuvoir, tantôt propices et tantôt funestes. C’étaient les rayons paisibles qui percent les ténèbres et frayent les sentiers; c’étaient aussi les flammes sinistres qui suscitent les spectres et qui éclairent les noirs maléfices.

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