I II
Philippe II avait fait la cour d’Kspagne à son image : rigide comme un cloître, gardée comme un harem : il y avait du moine et de l’eunuque dans le réglement de son étiquette. L’esprit du terrible roi y régnait d’ailleurs plus que son exemple, car Philippe 11 n’eut, à proprement parler, pas de cour. Au milieu du siècle qu’il houfeversait , au centre des immenses intrigues qu’il faisait mouvoir, il s’était creusé une solitude factice et inacces-^ible. C’était le Sphinx qui a le mot de toutes les énigmes humaines, et qui reste au désert, caché dans le sable. L’Kscurial bâti dans un site sinistre, sur le plan d’un instrument de torture, est moins un palais qu’un sépulcre. Avec ses lignes sèches, .ses murs nus, scs cours claustrales, ses labyrinthes symétriques, ses jardins mortuaires, son architecture ambiguë de forteresse et de monastère, et le Poiirrixsoir qu’il recèle, comme le dernier mot de sa construction , il res.semble à ces cryptes que, dès le premier jour de leur règne, les Pharaons construisaient ;i leur cadavre futur. C’est là que Philippe 11 se cloîtra au milieu d’un petit peuple de moines, sans dignitaires et sans courtisans. — « La cour, — dit une Relation « italienne faite en 1577, — est aujourd’hui réduite « à très-peu de monde, car on n’y voit que ceux de « la chambre du roi ou de son conseil, parce que
« beancotip de rarnlirri prirati , gni y étaient, on « pour servir le roi, ou pour solliciter des faveurs, « trouvant que Sa Majesté vit toujours dans la re- « traite ou à la campagne, se laissant peu voir, « accordant rarement des audiences, donnant peu « et tard, n’ont pas pu y rester sous le poids des « dépenses, sans plaisir ni profit. »
Philippe H s’est fait moine dans ce couvent politique ; c’est Tibère anachorète au fond d’une Caprée mystique. . Le globe du "monde est sa tète de mort, les papiers d’État sont sa Bible. Jour et nuit il est là, lisant, écrivassant, compulsant, annotant les lettres et les dépêches qui lui arrivent, par milliers, des quatre points du monde. En entrant à l’Escurial, il semble avoir fait vœu de mutisme. Sa politique est toute scripturale ; il ne parle même pas à son secrétaire assis au coin de sa table : c’est par des billets qu’il communique,avec lui pour les moindres ordres. Les députations qu’il reçoit ne lui arrachent pas une parole : il se penche, après leur discours, à l’oreille de son ministre, qui répond à .sa place un Veremos invariable. « Dans le silence universel des lettres, — « dit un historien du v* siècle, — je n’eniends plus « que le bruit de ma plume grinçant sur le parie chemin. » De même, dans le silence de l’Espagne terrifiée et anéantie, on n’entend plus que la plume de Philippe 11 criant sur le papier. — Plus il vit, plus il se resserre. Bientôt la cellule de l’E.sctirial lui semble trop vaste ; il pa.sse scs dernières années en-
LA COlin D’ESPAGNE
terré vivant dans un caveau vitré, au pied du maîtreautel de l’Église. Près de cette chambre cféjà mortuaire, il a fait placer son cercueil. — Il y a un tableau de Zurbaran qui représente saint Bonaventure mort, revenant la nuit dans sa cellule, finir un livre cominehcé. C’est l’image exacte de ce roi spectral, achevant, du fond d’un tombeau, l’œuvre funèbre de son règne.
C’est sur Philippe II que se modèlent ses trois descendants : ils prennent son attitude sinop son âme inflexible. Sa morne effigie est comme le type prescrit par les prêtres d’après lequel se façonnaient toutes les idoles, de l’Égypte. Philippe 11,1, Philippe IV, Charles 11 le répétèrent en l’amoindrissant.
Si la race de Charles-Quint s’était perpétuée, l’Ombre de Philippe II régnerait encore à Madrid. La cour d’Espagne observait les règlements qu’il avait tracés. Ses fonctions cà la fois compliquées et monotones ressemblaient aux rouages de ces horloges montées pour un an , qui reprennent le lendemain le cercle ■qu’elles ont parcouru la veille, marquant les mêmes chiffres, sonnant les mêmes heures, mettant en branle, suivant les saisons et les mois, les mêmes figures allégoriques et lunaires. Le roi et la reine étaient comme les jacquemarts de celte mécanique monarchique. D’un bout de l’année à l’autre, le" couple royal, mû par des ressorts inllexibles, .sortait, paradait, rentrait, évoluait avec une régularité machinale. » 11 n’y a point de prince qui vive comme le .
sous CIIAULKS II.
« roi d’Espagne, — dit un voyageur contemporain,
(I parlant de Pliilippe IV. — Toutes ses occupations Cl sont toujours les mesmes, et marchent d’un pas si « égal, que, jour j)ar jour, il sçait ce qu’il fera toute « sa vie. On diroit qu’il y a quelque loi qui l’oblige « à ne jamais manquer à ce qu’il a accoustumé.
« Ainsi, les semaines, les mois, les années, et toutes « les parties du jour n’apportent aucun changement « dans son train de vie, et ne lui font rien voir de . « nouveau. Car, à son lever, selon le jour qu’il est,
« il sçait quelles affaires il doit traiter, ou quels « plaisirs il doit gouster. 11 a ses heures pour l’au- « dience étrangère et du pays, et pour signer tout « ce qirt l egarde l’expédition de ses affaires, et l’em- « ploi de ses deniers, pour ouïr messe et prendre « ses repas. Et l’on m’a assuré que, quoi qu’il arrive, ' « il demeure fixe sur cette façon d’agir, 'foutes les « années, il va au mesme temps à ses maisons do « plaisance. On dit qu’il n’y a qu’une maladie qui le « puisse empescher de se retirer à l’Aranjuez, au « Prado ou à l’Escurial, aux mois qu’il a accoustumé » de jouir de l’air de la campagne. Enfin ceux qui (( m’ont parlé de son humeur m’ont dit qu’elle « répond à sa mine et à son port, et ceux qui l’ont « approché assurent que, quand ils lui ont parlé,
« ils ne lui ont jamais vcu changer d’assiette ny de « posture, qu’il les recevoit, lesécoutoitetleurrépon- « doit avec un mesme visage, n’ayant rien de mobile « en tout son corps (jue les lèvres et la langue. «
LA COüli D’US P A (4 NI,
Cette existence apathique se réflète clans les portraits de Philippe IV, peints par Vélasquez sous tous les aspects et à tous les âges. Qu’il ait xingt ans, qu’il en ait soixante, qu’il soit représenté en chasse ou en guerre, à cheval sur un champ de bataille ou à genoux dans son oratoire, c’est toujours le même masque taciturne et terne, aux lèvres pendantes, aux yeux somnolents. Ce regard, vague, dont la fixité est partout et le rayon visuel nulle part, étonnait déjà les contemporains. Comme Philippe IV était né un vendredi saint , et qu’une syperstition espagnole attribuait aux personnes venues au monde ce jourlà, la faculté de voir dans chaque endroit où un meurtre avait été commis, le corps de la viçîime, le peuple attribuait les yeux égarés de son roi à la préoccupation d’éviter cette perpétuelle vision de cadavres. Symbole frappant et lugubre! A qui sait l’histoire de son règne, Philippe IV semble détourner les yeux pour ne pas voir le cadavre de l’Espagne gisant à ses pieds.
De grands levers tristes comme des exhumations, la messe entendue derrière un grillage, le conseil présidé en silence, le dîner public transformé en cérémonie culinaire, une promenade monotone dans de vieux carrosses aux rideaux tirés, des chasses sanglantes et liturgiques comme des hécatomhcs, de longs tête-à-tête avec le confesseur, des audiences où tout se passait en gestes et en pantomimes, des coudiers pareils à des ensevelissements, tant on y
sous CHAllLKS 11.
mettait de gravité et de pompe, telles étaient les fonctions du palais royal. Un détail dira la rigueur de ce mécanisme : l’Étiquette fi.xait l’argent que devait coûter chaque voyage au château d’Aranjuez : c’était cent cinquante “ mille écus. Il était interdit de dépenser plus ou moins. Souvent Charles II restait, en plein été, à Madrid, faute de pouvoir rassembler cette somme. La moitié ou le quart aurait suOi, mais le chiiïre cabalistique était inllexible. L’Étiquette réglait encore les présents des rois à leurs maîtresses, la façon dont ils devaient les disgracier ou les établir, lorsqu’elles avaient cessé de leur plaire. Le chef-d’œuvre produit par ce rituel royal fut un régicide : un jour, l’étiquette espagnole tua le roi d’Espagne. Pliilippe III, asphyxié par la vapeur d’un brasero, cria au secours ; l'oiïicier attaché âce meuble .s’était absenté; la cariatide du trépied avait déserté son poste. Lui seul avait le droit d’y toucher. On le chercha par tous les corridors et par toutes les chambres: lorsqu’il arriva, le roi était mort.
Quelques fêtes variaient çà et là ce cérémonial immobile. C’étaient des combats de taureaux presque aussi sanglants que les spectacles du Cirque antique, des auto-da-fé allumés aux grands jours comme des feux d’artifice humains, des processions moitié galantes et moitié mystiques où les .sigisbés des filles du palais avaient la liberté de courtiser leurs maître.sses; pendant la semaine .sainte, des courses noc-
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turnes de femmes parées cliercliant leurs amants d’église en église. Les bacchanales de Madrid couraient autour du Calvaire.
Car une des bizarreries de la dévotion espagnole était de mêler l’austérité à la volupté et la licence <à l’intolérance. II y avait de l’hystérie dans son mysticisme. Elle faisait des toilettes de comédienne à ses madones plaquées de fard et pailletées de clinquant. Les entremetteuses hantaient les chapelles ; les rendez-vous se donnaient autour du bénitier : on eût dit la conque de Vénus suspendue au seuil de l’église. La Fie de lu Sainte- Vierge, écrite par Marie d’Agreda, la grande Béate castillane du xvn' siècle, lit rougir Bossuet. — C’est dans les tableaux de Murillo que se montre nue cette piété profane. Est-ce à la Reine du ciel ou à une Infante de la terre que ses Anges amoureux qui jouent de la viole, donnent leur sérénade? Avec quelle ardeur étrange ses jeunes Saintes offrent à l’Époux le cœur qu’elles viennent d’arracher saignant et brûlant de leur poitrine entr’ouverte ! Son paradis ressemble à une Andalousie céleste : on dirait qu’on y monte par l’échelle de soie des romans. Les Vierges de ses Conceptions scandalisent les yeux en les ravissant. Je crois voir des llouris montant au ciel sur le croissant musulman.
Les offices du cérémonial espagnol ne s’accomplissaient pas, comme en France, avec la légèreté de l’esprit et les grâces de la politesse. Sombre d’habits et de visages, attristée par la surveillance de l’Iinjui-
sous CHARLES II.
sition, gouvernée dans son intérieiir pai- de vieilles femmes intraitables, plus ponctuelles sur l’étiquette que des abbesses sur la règle, la cour de Madrid offrait l’aspect d’un clergé funèbre desservant la châsse d’un roi embaumé. Les costumes étaient d’une laideur affreuse ; un deuil éternel enténébrait le palais ; on n’abordait le roi que vêtu de noir. Les golilles qui prenaient le cou des hommes comme dans un carcan, leurs habits à longues basques, leurs chausses étroites, leurs pesants manteaux, les larges besicles prescrites par la modo déformaient la beauté et vieillissaient la jeunesse. Le costume des femmes faisait peur; il effraya Saint-Simon lorsqu’il le vit pour la première fois, dans son ambassade. C’étaient des guimpes monastiques, des mantes qui masquaient les yeux, des corsages raides comme des armatures, des vertugadins qui imprimaient au corps les escarpements de la forteresse. Les femmes dont les maris étaient en voyage, portaient une ceinture de cuir ou de corde. Au bal même, elles ne quittaient pas leurs rosaires, dont les grains machinalement défilés marquaient la mesure des menuets. Ajoutez un silence de mort à tous ces éléments de tristesse. On comptait ses paroles, parce qu’on savait qu’elles seraient pesées. Chaque dame du palais avait son sigisbé; mais, en dehors des jours réservés, il ne pouvait lui parler que de loin et par gestes. Aux spectacles, à la Chapelle, d’une fenêtre tà l’autre, des , maiins levées échangeaient des signes mystérieux.
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L’amour se faisait, par hiéroglyphes dans la royale nécropole. On eût cru voir les Muets du sérail courtisant les femmes du sultan.
Des nains et des boulTons tâchaient de divertir cette cour funéraire, pareils aux Faunes qui bondissent autour des sarcophages' de l’antiquité. « 11 y a ici deu.x (1 nains, dit dans sa correspondance M'"“ de Villars, « — qui soutiennent toujours la conversation. » — « JNous fûmes surpris, raconte un voyageur visitant (I en 165A les jardins d’Aranjuez, — de l’imperii- II nence du bouffon de la reine, qui, avec un tuyau Il de fe'r-blanc, s’en vint à un de nous pour lui par- (I 1er de près, faisant semblant d’être dur d’oreille. » Ces marottes odicielles. résonnaient d'ailleurs sans échos. Les bouffons entraient dans l’ordonnance du palais : on ne devait pas plus s’égayer de leurs grimaces que de celles des mascarons du portique. Un jour, la reine Marie-Anne, femme de Philippe IV, étant à dîner, se prit à rire des contorsions du Fou de service. « On l’avertit que cela n’était pas séant « à une reyne d’Espagne, et qu’il falloit être plus Il sérieuse; de quoy se trouvant surprise, étant jeune Il et nouvellement arrivée d’Allemagne, elle leur dit Il qu’elle ne s’en pouvoit empescher, si on ne luy Il o.stoit cet homme, et qu’on avoit tort de luy faire Il voir si on ne vouloit qu’elle en rît '. »
Les princesses étrangères fiancées au.\ rois d’Es-