‹ Hommes Et DieuxChapitre 33 sur 84 · lielation du voyage d’Espagne · texte numérisé non relu

lielation du voyage d’Espagne

SOLS CHAULES 11. .

pagne partaient avec terreur pour leur destinée. Il était dur d’échanger les splendeurs de Versailles ou les mœurs naïves de l’Allemagne contre cette majesté -sépulcrale. A peine la nouvelle reine avait-elle passé la frontière, que tout changeait autour d’elle: les visages s’allongeaient, les habits s’assombrissaient; un cortège d’enterrement l’enveloppait de ses manteaux noirs et de ses robes pailletées cfe jais. On eût dit le drap mortuaire jeté sur la Carmélite prononçant ses vœux. Les femmes et les officiers de sa maison étaient brusquement congédiés : l’ombrageuse Kspagne la dépouillait de ses alfections, comme on dépouille la novice des vêtements du monde. Elle passait entre les mains de dignitaires moroses et de mornes duègnes qui la dévisageaient d’un air scrutateur. Elle n’était plus jeune, elle n’était plus femme, elle était quelque chose de fragile et de .sacré que couvaient des yeux soupçonneux. 11 lui fallait quitter les fraîches parures du pays natal, et revêtir le maussade habit castillan. L’Étiquette l’attendait au seuil de la frontière, pour la charger de ses chaînes. '

Les Mémoires du temps racontent les angoisses des jeunes princesses allemandes ou françaises, mariées par la politique à ces rois sévères. Ou les voit fondre en larmes lorsqu’elles approchent de l’Espagne. Vous diriez Proserpine se débattant entre les bras de Pluton, qui l’emporte dans son quadrige noir. . Marie-Anne d’Autriche, allant épouser Philippe IV,

2in

LA cour. D’KSI'AGNE

passa par une ville renommée pour les bas de soie qu’on y fabriquait. Les députés de cette ville vinrent lui présenter des échantillons magnifiques de son industrie ; mais le majordome qui accompagnait la reine jeta la corbeille au visage de ceux qui l’offraient : « Aveix de seibcr, leur dit-il, que lus ret/nas de Espana no tienen piernas. » C’est-à-dire : « Apprenez que les reines d’Espagne n’ont point de « jambes. » Il voulait dire par là qu’elles étaient d’un rang à ne jamais toucher terre. Mais la jeune nûne prit à la lettre la métaphore du vieux courtisan. Elle s’écria en pleurant « qu’elle voulait absolument « retourner à Vienne, et que si elle eût su, avant K son départ, le dessein que l’on avait de lui couper « les jambes, elle aurait mieux aimé mourir que de « se mettre en chemin... » Arrivé à Madrid, le majordome raconta au roi cette naïveté de la reine : « il la trouva si plaisante qu’il en sourit un peu. » Ce qui fut noté par les courtisans, comme pourrait l’être un rayon de soleil par les astronomes de l’Islande. « C’était — dit M'"' d’Aunoy ' — la « chose du monde la plus extraordinaire pour lui ; « car, .soit qu’il l’affectât, ou que ce fût un effet « de son tempérament*, on a remarqué qu’il n’a (I pas ri trois fois en toute sa vie*, n

La rodomontade de ce majordome caractérise l’existence bizarre à laquelle l’étiquette condamnait

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