‹ Hommes Et DieuxChapitre 34 sur 84 · I. Mémoires de la cour d’Espagne · texte numérisé non relu

I. Mémoires de la cour d’Espagne

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sous CHARLES II. 2SI

les reines espagnoles. Nous pouvons l’étudier, presque jour par jour, d’après sa plus aimable victime. Les mémoires du temps nous ont transmis le

• martyrologe de Marie-Louise d^Orléans. Le 3 novembre 1679, la fille d’Henriette d’Angleterre entra en

• Espagne pour épouser le roi Chailes 11. C’était, sous • une autre forme, le supplice antique de la vivante

liée à un cadavre, et jetée dans le sépulcre avec lui. •

On pourrait définir d’un mot Charles II : ce fut un Louis XIII au dernier degré de la consomption et du spleen. Il naquit frappé des marques du rachitisme. Sparte aurait exposé ce maître de la moitié du monde. A cinq ans, il ne marchait encore qu’appuyé sur les épaules des menines. L’art des médecins galvanisa, sans l’animer, son corps avorté. 11 languit, toute sa vie, entre les scrofules et la fièvre. La conformation vicieuse de mâchoire, qui caractérisait sa famille , atteignait chez lui la difformité. Ses rares portraits font frémir ; ce masque blême et hagard semble la larve d’une race épuisée. L’hébètement de son esprit répondait à l’infirmité de son corps ; une léthargie mélancolique faisait le fond de son caractère. Son ignorance était celle d’un prince musulman relégué dans un donjon des Sept-Tours.

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11 ne connaissait pas ses propres Etats. Lorsque les Français s’emparèrent de Mons, il crut que c’était sur Guillaume 111 que Louis XI\ avait conquis cette place forte. Les diableries de la dévotion espagnole ébranlaient encore son cerveau débile ; H se croyait possédé, et se fit exorciser plusieurs fois. La légende . parle de Saints reproduisant les plaies du cruxifix , sur leur chair : on peut dire que Charles 11 fut le Stigmatisé de l’histoire. Toutes les misères, toutes les déchéances, toutes les infirmités de l’Espagne

s’incarnèrent dans le dernier descendant de Charles-

Quint.

Jusqu’à son mariage, Charles II avait eu les femmes en aversion et en haine. Sa chétive enfance ayant croupi dans les gynécées, il ne connaissait d’elles que les tristes visages des duègnes et des gouvernantes. Le bruit d’une jupe le retenait dans sa chambre ou le faisait fuir par les escaliers dérobés. Quand une femme lui présentait un placet, il le prenait en tournant la tête, pour ne pas la voir. Par l’imbécillité de son esprit et par l’étiolement de son corps, ce roi malvenu' semblait voué au célibat des Énervés de Jumiéges. L’amour, « plus fort que la mort, » selon l’Écriture, ressuscita, pour un instant, ce cadavre. Un portrait de Marie-Louise d’Orléans fit le miracle : il aima subitement et passionnément la jeune princesse, sur la foi du peintre, et demanda sa main à Louis XIV, qui venait de signer avec l’Espagne le traité . de Nimègue. Ce

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sous CHAULES U.

n’était plus le même homme. « 11 ne veut pas « quitter ce portrait, — dit M”" d’Aunoy — il le « met toujours sur son cœur; il luy dit des dou- « ceurs qui étonnent tous les courtisans, car il parle « un langage qu’il n’a jamais parlé ; sa passion « pour la princesse luy fournit mille pensées qu’il « ne peut confier à personne; il luy semble que « l’on n’entre pas assez dans ses impatiences et dans « le désir qu’il a de la voir ; il luy écrit sans cesse, « et il fait partir presque tous les jours des courriers « extraordinaires pour luy porter ses lettres et luy « rapporter de ses nouvelles. » L’amour l’avait transfiguré ; l’idiot pensait, le muet parlait, le somnambule se réveillait en sursaut. 11 lui échappait des paroles qui étaient comme des éclairs dans la nuit. — Quelques mois avant son mariage, une courtisane jalouse, déguisée en cavalier, assassina son amant à la porte même du palais; le roi la fit amener devant lui; il écouta son histoire; puis, se tournant vers ceux qui l’entouraient : « En vérité, s’écria-t-il, j’ai « peine à croire qu’il y ait au monde un état plus « malheureux que celui d’aimer sans être aimé. — « Va, dit-il à la femme, tâche d’être plus sage que « tu ne l’as été; tu as trop d’amour pour avoir de « la raison. »

Il était dilficile, d’ailleurs, même à ce fantôme’, d’échapper aux brûlantes influences qui l’environ-

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